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Sherlock Holmes n'était pas un homme très porté sur l'affect. Toute sa vie se résumait à une succession d'enquêtes, d'énigmes, toutes plus complexes les unes que les autres, tenues d'éviter à son esprit perpétuellement en ébullition de sombrer dans l'ennui. L'aspect humain des choses lui importait généralement peu. En cela, il était l'exact opposé de John Watson.

Il ne pouvait nier qu'il avait eu une sorte de fascination malsaine pour le génie du professeur Moriarty qui semblait un adversaire intellectuel à sa taille. Ils avaient livré tous deux une bataille d'égo où chacun espérait l'emporter. Et le brave docteur n'aurait jamais rien du à voir avec ceci.

Il avait été son point faible, son talon d'Achille. Une erreur d'analyse. Le détective l'avait compris lorsque John Watson avait été grièvement blessé dans une explosion, puis il en avait été totalement convaincu en lisant le rictus triomphal de son ennemi juré. Et là, au dessus de ces chutes, lorsque l'infâme professeur avait menacé son ami et sa jeune épouse, il avait su qu'il ne pourrait jamais le vaincre si ce n'était dans la mort...

... Parce que John Watson avait révélé à Sherlock Holmes qu'il possédait un cœur. Un cœur et pas seulement un esprit. Et le cœur est la faiblesse de l'homme. James Moriarty, lui, n'en avait aucune.

Il n'était pas aussi assuré qu'il aurait aimé le paraître lorsqu'il frappa à la porte des Watson ce matin-là. Il s'était composé un visage de circonstance, mi-insolent, mi-décontracté mais il n'en menait pas large. Il ne savait pas comment justifier l'injustifiable. Il n'était pas habile dans l'art de parler sans blesser, parce qu'il ne s'encombrait habituellement pas des fioritures d'usage qu'imposait la bienséance pour ménager un interlocuteur.

Mary ouvrit et ne montra aucune surprise, ni aucun signe de victoire. Elle se contenta de le faire entrer.

- Il est dans le salon.

Holmes s'économisa une réponse et entra tout de go dans la pièce. John Watson était assis dans un vieux fauteuil en cuir face à la cheminée, un verre de Bourbon à la main, le regard résolument ailleurs. La même insondable mélancolie se lisait sur ses traits fatigués. Le brun toussota pour attirer son attention et clama un "bonjour mon vieux" retentissant qui sonnait particulièrement faux.

Le médecin ne répondit pas. Ne tourna pas la tête. Ne cilla pas d'un pouce.

Diantre, la tâche s'annonçait difficile.

Puis le regard perçant de Holmes changea légèrement, il sentit le venin de la culpabilité se déverser doucement dans ses veines. Était-ce lui qui avait causé tant de peine à cet homme qui l'avait accompagné partout sans jamais réellement se plaindre de son caractère ? Était-ce lui qui avait fait disparaître son sourire qui ensoleillait à lui seul les pires moments de sa vie ?

- John...

Une douceur inhabituelle, une fêlure dans sa voix teintaient ce prénom d'une intimité singulière. Watson tourna son visage vers lui.

Première victoire. Minime, certes...

Le détective prit cela pour une invitation, il prit place dans le fauteuil situé juste à côté du sien et plongea, lui aussi, son regard dans le feu.

- Je n'ai pas d'excuses pour ce long silence.

Il comprit qu'il partait pour un long monologue parce que John ne montrait aucune envie de parler, de réagir et encore moins de lui répondre.

- J'ai cru... enfin... J'ai cru que vous seriez mieux sans moi.

Une armée d'anges eurent le temps de passer.

- ... Et aussi que je serai mieux sans vous.

Évidemment cette dernière phrase n'allait pas aider.

- Vous m'aviez rendu vulnérable, John et cela m'a fait peur.

Il prit son temps, chercha ses mots, se racla la gorge et poursuivit :

- Ce n'est pas seulement que Moriarty aurait pu vous nuire pour m'atteindre... c'est que j'ai réalisé que n'importe lequel de mes ennemis - et dieu sait si j'ai un art bien à moi de m'attirer des ennemis - auraient pu faire de même...

Enfin, le médecin eut un semblant de réaction, il avala le contenu de son verre, sans cesser de regarder le brasier ardent dans la cheminée et eut une sorte de rire amer, il répondit sans se presser :

- Et bien entendu, vous n'avez pas jugé utile de savoir ce que j'en pensais? Ce brave docteur Watson, si lourdaud et si encombrant dans vos enquêtes aurait fait une proie facile si je comprends bien, incapable de se défendre, tellement il est inapte à voir venir les choses lorsqu'elles se produisent...

- Watson...

- Plus de John, Sherlock ? Ce n'est plus nécessaire maintenant que vous avez lavé votre conscience ?

Holmes posa sa main sur le bras de Watson, faisant sursauter celui-ci. Il maintint une certaine pression pour obliger son ancien associé à le regarder enfin. Les yeux bleus de John, tellement froids en cet instant, se plongèrent dans la braise incandescente des prunelles tumultueuses du détective. Leurs regards restèrent accrochés un long moment avant que le brun ne reprenne :

- Vous ne m'avez pas compris, John. Moriarty l'a su bien avant moi...

- Mais su quoi, bon sang ?

- Que je vous aimais...

A suivre...