Un grand merci à vous toutes pour vos reviews, vos nombreuses mises en alerte et en favoris et tout votre soutien.
Et un merci spécial à Louise Malone !
Sur ce, je laisse place au chapitre I.
Bonne lecture !
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Titre de la fiction : Sous X
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Enjoy !
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Chapitre I – Retour à Paris : retour à la vie ?
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C'est dans un silence le plus complet que s'effectua le long voyage en train pour retourner à Paris, où les deux femmes habitaient.
Aucune d'entre elles ne parlaient.
La plus âgée était encore mécontente de ses domestiques qui s'étaient révélés incapable de surveiller correctement sa fille. Mais surtout elle était furieuse contre Bella, qui s'était compromise et qui avait maintenant gâché toutes ses chances de réussir un beau mariage qui aurait assurer son avenir tout en accroissant le prestige de son père.
Madame Swan se félicitait intérieurement d'avoir réussi à gérer ce problème et de l'avoir magistralement étouffé, afin que cette faute si honteuse ne s'étende ni sur l'ensemble de la famille, ni n'entache la carrière prometteuse de son mari.
Sa colère permanente contre son unique fille se trahissait dans ses gestes : elle ne cessait de tambouriner de ses ongles vernis de rouge la table du compartiment de première classe dans lequel elle se trouvait. Cette rage ne faisait d'ailleurs que s'amplifier lorsqu'elle constatait l'état végétatif dans lequel se trouvait sa fille.
Certes, cette dernière respectait sa promesse et lui épargnait ses crises de larmes et ses jérémiades. Toutefois, son absence de réaction au moindre roulement du train, lorsque le contrôleur était passé poinçonner les billets, lorsqu'un serveur était venu proposer l'achat d'un repas pour le déjeuner consternait Madame Swan, qui redoutait une mélancolie qui empêcherait sa fille d'avancer dans la vie.
La plus jeune était encore affaiblie par son hospitalisation si récente.
Cependant, plus la douleur physique, c'était la douleur morale qui lui était le plus difficile à supporter. Bien qu'elle l'ait promis à sa mère, elle n'avait pas fait son deuil.
Comment le pouvait-elle en si peu de temps ? De toute manière, était-il possible de se remettre un jour d'une telle épreuve ?
Bella n'avait qu'une envie : c'était de pleurer celui qu'elle avait perdu. Or ce seul caprice, car il aurait été interprété ainsi par son acariâtre génitrice, lui était interdit. Elle savait que si la moindre de ses larmes coulait sur sa joue, cela déclencherait la colère de sa mère, son irrémédiable fureur. Peut-être même recevrait-elle un soufflet de sa part ?
Bella regardait donc défiler le paysage sans ressentir la moindre émotion devant sa beauté printanière. Elle ne faisait pas plus attention à son entourage, qu'il s'agisse du contrôleur ou du vendeur de repas. Elle aurait aimé dormir. Mais le sommeil, qui aurait pu tant l'apaiser, qui aurait pu lui faire oublier un moment donné ses horribles souvenirs, la fuyait.
Le cœur de la jeune fille était mort dans cette clinique.
Elle n'était plus rien maintenant. Elle accepterait tout. Elle subirait toutes les pressions de ses parents. Elle plierait devant toutes leurs exigences. Elle n'avait plus aucune envie d'être heureuse. Elle n'avait plus aucune raison de se battre, ni de réclamer sa liberté dans le but d'obtenir son indépendance.
Elle n'était plus rien. Elle n'avait plus d'avenir. Elle était morte là-bas.
Avec lui !
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Charlie Swan était un bel homme de grande stature et bien musclé, qui impressionnait encore toute personne qui le fréquentait ou qui le croisait, et ce bien qu'il approchait de la cinquantaine.
Sa chevelure bouclée, qui était jusqu'à présent d'une couleur châtain clair éclatante, laissait apparaître, depuis les derniers événements qui l'avait tracassés et inquiétés, quelques cheveux blancs épars, notamment sur ses tempes. Sa moustache, qu'il caressait attendant l'entrée du train en gare, était quant à elle toujours aussi brune et fournie.
Son regard chocolat, dont avait hérité sa fille, était très chaleureux, ce qui lui attirait toutes les sympathies de son entourage comme celles des inconnus. Néanmoins, ce regard était une arme infaillible et savait se montrer fort convaincant pour faire avouer tout mensonge comme tout aveu à n'importe quelle personne, qu'elle soit le plus dangereux des criminels ou la plus honnête et la plus innocente possible. Ce regard si persuasif, surnommé le « détecteur de mensonge Swan » dans sa profession, lui avait été bien utile pour gravir les échelons tout au long de sa brillante carrière de policier.
Charlie Swan était fier de lui : il allait être prochainement nommé haut commissaire de police dans le premier arrondissement parisien en raison de ses états de service remarquables.
Sa femme ne tenait plus en place depuis qu'il lui avait appris cette grande nouvelle, qui venait récompenser une vie de de travail sérieux, de multiples nuits de garde et de nombreux sacrifices familiaux. Si pour son mari, c'était atteindre la promotion suprême qui couronnait une carrière bien remplie et bien menée ; pour Madame Swan, c'était enfin être acceptée dans la bonne société parisienne, où elle pourrait briller, faisant étalage de la fortune de sa famille et du grade de son époux.
Il était hors de question que l'attitude inconvenante de leur fille ces derniers temps vienne gâcher cette extraordinaire nouvelle, en jetant la honte et la disgrâce sur leur famille.
Ne pouvant quitter son poste à Paris, Monsieur Swan avait donc laissé son épouse gérer la « crise » et la résoudre à sa manière.
Connaissant la dureté inhumaine dont pouvait faire preuve sa femme à l'égard de toute personne qui l'avait contrariée, il se demandait aujourd'hui s'il avait fait le bon choix pour Bella. Aurait-il dû s'occuper lui-même de sa fille ? Quitte à jeter l'opprobre sur sa famille ?
Il avait bien remarqué que Renée ne surnommait plus leur fille par son affectueux diminutif. Depuis que son épouse savait, depuis qu'ils avaient tous les deux découvert les actions diffamantes de leur enfant, sa femme ne l'appelait plus que son prénom entier, comme si elle cherchait à marquer une distance entre sa propre fille et elle.
Renée avait d'ailleurs imposé à tous leurs domestiques de ne plus nommer la jeune demoiselle : « Mademoiselle Bella » lorsqu'elle reviendrait au domicile parental, mais uniquement « Mademoiselle Isabella ». Lorsqu'elle avait demandé à Charlie de faire de même, ce dernier avait refusé catégoriquement. Quoiqu'elle fasse, sa fille resterait sa fille, elle serait toujours sa petite Bella, que cela plaise ou non à sa femme.
Attendant sur le quai de la gare le train que devait lui ramener son épouse et son unique fille, Charlie Swan ne pouvait s'empêcher de tirer nerveusement sur sa moustache, se demandant s'il n'avait pas agi dans l'intérêt contraire de Bella.
Il lui suffirait d'un simple regard sur elle pour le savoir.
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Charlie Swan avait été ravi de retrouver sa femme et sa fille.
Le chauffeur s'était empressé de récupérer les bagages des deux femmes alors que Charlie offrait son bras à l'une et à l'autre pour la traversée mouvementée de la gare Montparnasse jusqu'au parking où était garée la voiture.
Si son épouse estimait que l'affaire avait été réglée définitivement, qu'il fallait désormais la passer sous silence et que presque tout était rentré dans l'ordre, il n'en était pas de même pour Charlie Swan.
Il n'était pas si naïf au point de voir que sa fille n'allait pas bien. Un simple regard sur sa silhouette fragile et blessée lui en avait fait prendre conscience dès sa sortie du train.
La regarder vivre les semaines suivantes ne pouvait que lui confirmer son diagnostique. Sa fille ne vivait plus. Elle semblait morte de l'intérieur. Elle survivait contrainte et forcée.
Ses yeux chocolat si lumineux autrefois étaient dorénavant inexpressifs et cernés de couleurs noire et mauve en permanence, comme si maintenant elle ignorait ce que signifiait le mot « dormir ». Sa peau était très blanche, très pâle, à la limite d'un teint maladif. Ses cheveux châtains qui étaient si chatoyants et ondulés auparavant étaient maintenant plats, ternes et cassants. Elle les attachait toujours afin de dissimuler ce désastre. Elle avait surtout maigri, terriblement maigri : son corps mince et élancé jusqu'alors sportif semblait désormais décharné et chétif. Elle semblait s'alimenter pourtant normalement... Néanmoins, le père ne pouvait s'empêcher de douter et de se questionner si elle ne dissimulait pas la nourriture qu'elle devait ingurgiter quotidiennement.
Tous les gestes de sa fille étaient effectués de manière mécanique, de manière automatique, ne lui demandant aucunement de réfléchir et surtout ne laissant apparaître aucune émotion, aucune expression sur son visage. Elle agissait comme un robot fait de métal.
Comme un robot aux ordres de sa rigoureuse mère.
Elle s'exécutait toujours à ses ordres, comme si elle ne pouvait plus réfléchir par elle-même, comme si elle n'avait plus d'âme.
Elle ne s'enthousiasmait plus pour un rien. Elle ne pleurait plus. Elle ne souriait plus. Elle n'était plus jamais en colère. Elle ne riait plus. Elle n'était plus heureuse. Elle ne parlait presque plus, sauf lorsqu'on l'exigeait d'elle.
En effet, sa fille avait tout accepté sans broncher : toutes les contraintes liées à son emploi du temps, toute la surveillance étroite dont elle faisait l'objet au lycée comme à la maison, toutes les interdictions de revoir ses amies délurées telle Alice, tous les devoirs supplémentaires des enseignants afin qu'elle puisse rattraper son retard scolaire dû à son absence. Elle avait accepté d'être totalement isolée de ses amies, d'être interdite de toute sortie et même d'être privée d'équitation.
Néanmoins, ce qui avait le plus étonné Charlie Swan, c'est qu'elle avait consenti sans rechigner à suivre les leçons de morale et de savoir-vivre qu'une préceptrice venait lui donner à domicile sur demande de sa mère. Elle apprenait ainsi comment bien se comporter dans la bonne société, comment marcher avec des talons, comment s'habiller convenablement en toute circonstance que cela soit pour une invitation à prendre le thé ou pour un bal, comment répondre à une question posée par une personne plus âgée, quels livres elle était en droit de lire...
Mais surtout, elle devait apprendre comment se comporter avec la gente masculine, et notamment avec un potentiel futur fiancé et/ou mari : comment le charmer avec de bonnes manières, comment rire aux éclats lorsqu'il raconterait une historiette, comment faire la « midinette » lorsqu'il lui ferait un compliment sur sa beauté, comment lui obéir en toutes circonstances, comment se réserver pour lui et lui être fidèle, comment lui être agréable au quotidien. Elle apprenait également quels étaient les gestes que pouvait se permettre d'accepter une jeune fille de sa condition avant le mariage et quels étaient ceux qu'elle devait obligatoirement refuser.
Et elle apprenait tout cela... Sans sourciller ! Sans rien dire ! Sans se révolter !
Charlie Swan avait bien conscience que sa femme n'avait jamais été très maternelle avec leur fille.
Il savait bien que son épouse s'était reposée constamment sur une armée de domestiques, de nourrices, de gouvernantes, de percepteurs, d'enseignants pour nourrir et éduquer leur fille. Renée avait toujours pris plus de plaisir à faire du shopping pour acheter de jolies robes, à organiser des réceptions fastueuses ou à participer à des réunions mondaines plutôt qu'à s'occuper de leur fille.
Charlie ne pouvait s'empêcher de culpabiliser : si toutes deux avaient été plus proches, si Renée avait répondu à la demande d'attention et d'affection maternelle que réclamait Bella, peut-être que les derniers événements auraient pu être évités.
Peut-être ne seraient-ils jamais arrivés...?
Cependant, ce qui était passé était fait... et ne pouvait ni être changé, ni être défait.
Il était inutile de ressasser ces difficiles et honteux souvenirs.
Il fallait aller de l'avant !
Si Charlie avait pris conscience de la rupture du faible lien qui existait entre son épouse et sa fille, il avait surtout remarqué que sa fille n'était plus heureuse. Il avait l'impression que l'âme de son seul enfant était morte. Son rire chaleureux et son regard émerveillé d'adolescente manquait terriblement au père affectueux qu'il était.
La mélancolie était sa seule amie.
Charlie se demandait même si la dépression ne la guettait pas.
Avait-elle perdu toute raison de vivre ? Du fait des événements dramatiques qu'elle avait vécu ces derniers temps ? A cause de tout ce que sa mère lui avait obligé de traverser ?
Il avait peur pour sa fille, peur qu'elle ne se fasse du mal, peur qu'elle n'attente à sa vie.
Or, lorsqu'il essayait d'aborder ce sujet avec son épouse, il se heurtait à un mur terrible : elle dissimulait tous ses sentiments derrière un masque de fer qui ne fissurait sous aucun des assauts de Charlie.
Madame Swan refusait de parler de la possible déprime de Bella.
En parler, c'était affirmer que sa fille était en pleine dépression. Or, il était hors de question que leur fille soit suivie par un professionnel de la santé, encore moins qu'elle rentre dans une clinique spécialisée pour ce type de soins. Elle aurait pu passer pour une folle ou une dévergondée. Renée ne savait quelle rumeur pouvait être la pire. Sans oublier le fait que si ce qu'en-dira-t-on se répandait dans leur milieu social, elle pourrait entacher leur réputation et réduire à néant tous les efforts que sa femme avait fourni pour dissimuler aux yeux de tous les dernières actions honteuses de leur fille.
Renée Swan ne cessait de répéter à son mari que tout allait bien.
Ce mensonge lui permettait d'avoir bonne conscience, d'avoir l'impression qu'elle avait bien agi pour sa fille.
Et rien ne venait contrecarrer sa théorie.
En effet, Bella suivait maintenant les cours de morale et de décence qu'elle lui avait imposée.
Elle était retournée au lycée. Ses résultats scolaires étaient à nouveau plus qu'excellents. Son absence n'avait même plus lieu d'apparaitre sur ses bulletins, puisqu'elle avait rattrapé tout le retard qu'elle avait alors accumulé. Son attitude était respectueuse envers ses parents et ses professeurs, même si elle ne répondait plus aux questions posées de sa propre initiative et qu'elle avait tendance à se renfermer sur elle-même, dans son monde de silence. Mais Renée était soulagée car sa fille n'avait pas essayé à nouveau de revoir ses amies en dehors du lycée. Elle avait même respecté l'interdiction qu'elle avait de leur parler en cours ou dans l'enceinte du lycée.
Renée savait tout : elle faisait surveiller sa fille en permanence, elle avait des espions partout, même au lycée. Il n'était pas question que sa progéniture faute à nouveau.
Certes Renée avait bien conscience que sa fille se laissait aller physiquement et qu'il y aurait du travail à faire, une fois le baccalauréat passé et obtenu avec mention (elle l'avait exigé de sa fille), pour lui rendre une apparence humaine, une apparence glamour de jeune fille de bonne famille avant de la présenter au Bal des Débutantes de la mi-juillet.
Toutefois, elle savait comment elle procéderait pour que Bella lui obéisse et agisse correctement.
Son plan était prêt et il était parfait.
De même qu'elle savait que sa fille serait mariée à un homme responsable et respecté dans la société avant la fin de l'été. Qu'elle l'aime ou pas, elle serait mariée. Seule cette action laverait le déshonneur dont elle avait fait preuve les derniers mois.
Charlie ne voulait pas que sa fille se précipite dans un mariage sans amour. Mais il avait bien conscience que la solution de Renée était la plus adéquate pour régler définitivement le problème auquel ils avaient été confrontés. Cependant, il restait convaincu que Bella était encore trop jeune et trop immature pour se marier.
Et surtout, il souhaitait que sa fille soit à nouveau heureuse !
Sans amour, ce serait quasiment mission impossible.
Tout son problème résidait là : il ne savait comment lui rendre le sourire.
Enfin, il savait qu'une seule action pourrait la faire réagir.
Mais elle était malheureusement impossible à réaliser.
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Bella n'en pouvait plus !
Elle allait exploser !
Elle s'arrachait les cheveux !
Voulait hurler sa peine !
S'alimentait à peine !
Souhaitait mourir !
Pour le rejoindre !
Faire semblant de tenir les apparences devant ses parents, devant les domestiques de la maisonnée, devant ses enseignants et ses camarades, devant toutes ses personnes hypocrites l'épuisait totalement !
Ses nuits étaient de plus en plus cauchemardesques. Elle revivait en permanence son atroce réveil à la clinique, lorsqu'elle avait constaté qu'il n'était plus là, lorsque sa mère lui avait appris sans prendre de gant qu'il était mort et enterré.
Elle ne pouvait plus fermer les yeux sans avoir ses horribles images en têtes.
Elle n'était plus rien maintenant.
A quoi lui servait-il de vivre si sa seule raison d'être avait disparu ?
Elle était morte là-bas, avec lui.
Elle n'avait même pas pu lui dire au revoir.
Elle sombrait.
Constater ce vide douloureux dans son cœur, dans son corps, dans son âme l'empêchait de dormir.
Cette absence définitive lui déchirait les entrailles, bloquait sa respiration, déclenchait ses pleurs.
Ses crises de larmes la détruisait petit à petit.
Elle n'avait pas le droit de pleurer. Elle devait cacher ses larmes et ses yeux rougis sous peine d'être punie, certainement même souffletée par sa mère qui n'aurait pas accepté ce caprice.
Seul son oreille accueillait ses pleurs. Il était désormais son seul confident.
Triste réconfort de savoir que le seul à qui elle pouvait confier ses malheurs et ses larmes était un oreiller en plumes d'oie, recouvert d'une douce taie de soie.
Sa mère l'avait briefée sévèrement dans le train, juste avant leur entrée en gare de Montparnasse : Bella n'avait aucunement le droit de parler des derniers événements à qui que ce soit désormais. JAMAIS elle ne pourrait les évoquer. Ils étaient dorénavant un tabou dans le cercle familial, et encore plus à l'extérieur, au lycée, avec ses amies ou lors des réunions de la bonne société. Il était hors de question de le briser.
Bella devait tout mettre en œuvre pour sauver les apparences.
Pour faire le bonheur de ses parents.
Et Bella sauvait les apparences ! Comme sa mère le lui avait appris. Elle pliait à toutes ses exigences, racontait les mêmes mensonges qu'elle, ne parlait de rien à personne, sauf avec son oreiller !
Et Bella tenait les promesses que sa mère lui avait arrachées de force : elle avait promis de ne plus pleurer, elle avait promis de réussir son baccalauréat haut la main, elle avait promis de suivre ces cours particuliers de morale (quel affreux moment à passer ! Une véritable horreur ! ), elle avait promis de ne plus adresser la parole à ses amies et notamment à Alice.
Et Bella respectait sa parole donnée, ce qui faisait tant plaisir à sa mère, ce qui faisait penser à cette dernière que sa fille se portait comme un charme, même si sa fille agissait mécaniquement, comme un robot, vidée de toute émotion.
Et Bella était retournée au lycée. Elle avait rattrapé son retard scolaire. Ses professeurs étaient satisfaits de son attitude comme de ses résultats. Mais si, auparavant, Bella appréciait l'apprentissage de ces différentes matières et la découverte de nouvelles notions, elle n'apprenait plus que mécaniquement et n'y prenait plus aucun plaisir aujourd'hui.
Tout ce qui l'avait alors passionnée n'avait plus aucune importance à ses yeux maintenant. Plus après avoir vécu l'enfer...
Au lycée, le seul endroit où elle se sentait en sécurité, où elle n'avait pas l'impression d'être agressée perpétuellement par des questions sur ses connaissances de la part de ses enseignants ou par des interrogations curieuses sur les raisons de son absence par ses camarades, c'était la bibliothèque.
Madame Cope, la bibliothécaire, avait toujours apprécié cette jeune fille brune si calme, si curieuse, si désireuse d'apprendre, si avide de lectures. Elle avait compris dès l'entrée de Bella au lycée que la bibliothèque serait son refuge, son lieu d'évasion pour fuir une mère trop peu présente et surtout trop autoritaire, une mère qui n'aimait pas voir sa fille constamment étudier et qui prêtait davantage d'attention aux vêtements et à l'apparence physique de sa fille qu'à ce qu'elle pouvait avoir en tête.
Madame Cope avait alors plaisir à discuter de multiples lectures avec cette jeune fille passionnée de livres et désireuse d'en découvrir de nouveaux.
Néanmoins, quelque chose avait changé dans l'attitude de Bella depuis son retour.
Elle n'était plus la même.
Elle ne souriait plus.
Elle dépérissait.
Il semblait à Madame Cope que la jeune fille ne prenait plus plaisir à lire. Pourtant, elle appréciait encore venir dans la bibliothèque, longer les rayons, humer le parfum typique des milliers de feuillets présents sur les étagères, caresser la tranche des livres se demandant lequel elle allait parcourir pendant son heure d'étude. Lorsque Bella agissait ainsi, Madame Cope avait l'impression de retrouver la jeune fille d'avant son absence. Elle semblait presque rassérénée.
Presque...
Madame Cope n'était pas le genre de femme à prêter attention aux multiples potins qui couraient et se répandaient comme des trainées de poudre dans le lycée comme dans la société. En général, il y avait en chaque rumeur plus de mensonge propagé que de vérité révélée. Pourtant, constatant l'état déplorable dans lequel se trouvait sa petite protégée, elle n'avait pu s'empêcher de les écouter.
La rumeur racontait que Madame Swan, la mère de Bella, avait eu un malaise peu avant les fêtes de fin d'année et que pour favoriser son rétablissement le plus complet, elle avait besoin de fuir la grisaille parisienne et de profiter d'un soleil éclatant et du grand air. Bella avait donc été chargée par son père d'accompagner sa mère en Espagne pour qu'elle guérisse rapidement.
Il ne faisait aucun doute pour Madame Cope que si la mère et la fille s'étaient éloignées de Paris, c'était davantage dans l'intérêt de la fille que de la mère.
Il suffisait de voir combien Bella avait changé. C'était elle qui avait été éprouvée. Pas sa mère !
Si Madame Cope était fine observatrice, elle n'était ni bavarde, ni médisante. Elle avait donc gardé ses conclusions pour elle, veillant davantage sur Bella au cas où elle s'effondrerait.
Par contre, Madame Cope ne savait pas quelle raison avait poussé la mère à éloigner momentanément sa fille de Paris. De plus, la rumeur était peut-être entièrement fausse : il était possible que les deux femmes n'aient jamais quitté Paris. Certes, Bella avait quitté le lycée quelques mois, mais elle était revenue avec un teint si pâle, si maladif, que Madame Cope se demandait si elle n'avait pas été hospitalisée dans un quelconque hôpital parisien pour un traitement de longue durée.
Madame Cope fut soudain sortie de ses pensées par un bruit de chute.
Elle savait qu'il y avait peu de monde en cette fin d'après-midi dans la bibliothèque.
Mais elle savait Bella présente dans les rayonnages.
Elle se précipita alors vers l'endroit d'où provenait le bruit et découvrit Bella allongée par terre inconsciente, tenant un livre de sa main crispée. Les rares lycéens qui étaient encore présents n'avaient pas remarqué le malaise de la jeune fille. Madame Cope ne souhaitait pas que la jeune fille attire à nouveau l'attention sur elle, ainsi que les ragots. Elle se doutait que Bella ne le supporterait pas.
Elle tapota alors les joues de la jeune fille, qui revint à elle. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux.
Sans échanger un seul mot, elle lui proposa sa main pour l'aider à se relever puis la soutint par la taille pour l'accompagner dans la petite pièce du fond de la bibliothèque, qui lui servait de bureau et dans laquelle normalement aucun élève n'avait le droit de pénétrer.
Tranquillement, elle fit asseoir Bella sur une chaise et lui proposa mouchoir pour essuyer ses pleurs. Enfin, elle lui tendit un verre d'eau fraiche. La jeune fille l'accepta avec empressement. Elle déposa alors le livre qu'elle n'avait pas lâché et qui avait contribué à son malaise : Le Prince de Machiavel.
En quoi ce livre pouvait-il avoir bouleversé sa jeune protégée ? Certes son contenu était plus philosophique que littéraire, mais rien ne pouvait choquer son élève.
Peut-être que son malaise n'était-il pas dû à ce livre ?
Madame Cope n'osait questionner Bella.
Elle se doutait que si elle le faisait, sa jeune protégée fuirait et ne reviendrait plus ici, dans ce lieu où elle se sentait un peu mieux qu'ailleurs. C'était entièrement contraire à son éthique professionnelle. Habituellement, elle aurait envoyé Bella à l'infirmerie et avertit la doyenne et les parents de la jeune fille. Mais elle savait que Bella n'avait aucunement besoin de ce genre de pression.
Lorsque la jeune fille se leva, elle tourna la tête vers la bibliothécaire.
-Je vous remercie, Madame Cope.
Bella esquissa presque un sourire. Le premier depuis... Depuis son atroce réveil.
Cette pensée effaça immédiatement la fossette qui commençait à apparaître dans sa joue et la fit à nouveau chanceler.
Elle se dirigea alors le plus rapidement possible vers la porte de sortie.
-Bella ?
-Oui ? La jeune fille s'était figée en entendant l'interpellation de Madame Cope.
Madame Cope sentit la tension s'accumuler sur les épaules de sa protégée. Elle savait qu'elle devait modérer ses propos et ne pas l'effrayer, sous peine de ne plus jamais la revoir entre ses murs, où la jeune fille réussissait à trouver quelque apaisement.
-Vous êtes la bienvenue ici, quand vous le souhaitez.
Bella acquiesça à ses propos et quitta la pièce sans se retourner.
Madame Cope se maudit de ne pas avoir oser lui dire sa pensée entière. Elle aurait aimé que la jeune fille lui confie ses tourments. Mais ce n'était pas son rôle. Elle n'était qu'une simple bibliothécaire. Pourtant, elle savait que Bella allait mal.
Quant elle détourna ses yeux de la porte par laquelle s'était échappée la jeune fille, elle s'aperçut que cette dernière avait oublié sur la table, près du verre d'eau abandonné, son livre Le Prince de Machiavel.
Madame Cope le prit alors et le glissa dans son sac à main, afin de le relire chez elle dans le but de découvrir ce qui avait pu bouleverser sa protégée dans la lecture de ce traité politique du XVIe siècle.
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Chapitre publié le 11 décembre 2011
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Le prochain chapitre aura pour titre "Le Bal des Débutantes"
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