2. Des accords
Ces derniers mois n'avaient été que pur chaos.
Après son retour de la Forêt Enchantée, Emma avait pensé que le pire était derrière elle.
La situation à Storybrooke s'était stabilisée pendant leur absence, Regina semblait même décidée à se ranger pour Henry, les habitants avaient repris le cours normal de leur vie.
Et puis Cora était arrivée, et tout s'était précipité.
Contrairement à ce que ses titres de princesse et de Sauveuse suggéraient, Emma était très loin d'être parfaite. Elle n'était qu'humaine, un être humain qui avait déjà vu pas mal de choses, rencontré par mal de gens peu recommandables. Abandonnée, seule, elle avait longtemps cru qu'il n'y avait rien de bon en elle, qu'elle valait moins, qu'elle ne valait rien.
Une partie d'elle le pensait toujours.
Etrangement, c'était quelque chose qu'elle avait reconnu en Regina très tôt, cette solitude, cette méfiance, cette terreur qui ne la quittaient pas. Ce sentiment qu'elle ne serait jamais assez, cette colère contre le monde entier.
Emma savait à quel point ces émotions pouvaient transformer une personne, la pousser au pire, alors lorsqu'elle avait vu dans l'esprit de Pongo l'image de Regina assassiner Archie, elle n'avait pas douté. Vexée d'avoir apparemment cru à des mensonges, furieuse que la confiance qu'elle avait accordée à l'autre femme ait été ainsi trahie, elle ne s'était pas arrêtée une seconde pour se poser des questions.
Et puis Regina avait disparu, Gold avait obligé Emma à tenir sa promesse et l'avait menée en dehors de New York, et Cora avait mis la main sur sa fille.
Et tout était reparti en vrilles infernales.
Neal qui était Baelfire, Tamara qui avait débarqué, Mendell qui continuait à fourrer son nez partout, August qui était redevenu un petit garçon, Cora et Regina qui leur avaient déclaré la guerre…
Et puis Mary-Margaret qui sur les conseils de Rumplestiltskin avait décidé de tuer Cora grâce à la magie noire et en utilisant Regina – ce qui n'avait pas été sa première intention mais qui avait eu un résultat désastreux malgré tout.
Bordel, mais que leur était-il arrivé ?
Comment avaient-ils tous pu en arriver là ?
Non pas qu'Emma regrettait Cora. Elle n'avait pas volé son sort car même sans cœur, il était clair que la bonne femme avait été sacrément dérangée. Mais Emma regrettait Mark Jensen, le pauvre homme mort à la place d'Archie. Elle regrettait Johanna, qu'elle n'avait même pas eu le temps de connaître. Elle regrettait les actes de Mary-Margaret, et elle regrettait que Regina ait été celle à tuer sa propre mère malgré elle.
Mais qu'est-ce qui lui avait pris aussi, à Regina, de suivre sa mère ainsi, en dépit de ses précédents efforts ? Oui, Emma et les autres l'avaient accusée à tort, mais l'ancien maire avait bien plus de caractère que ça, bien plus de force. Comment avait-elle pu songer une seule seconde qu'aider sa psychopathe de mère à mettre la main sur la dague maudite était une bonne idée ? Cora n'avait-elle pas tué son fiancé sous ses yeux ? Regina ne l'avait-elle pas bannie avant d'essayer de la tuer ?
Et Henry, coincé au milieu de tout ça. De son grand-père un peu dépassé, de sa grand-mère luttant pour reprendre le dessus sur ses démons, d'une mère complètement effarée par sa nouvelle réalité et d'une autre, instable émotionnellement et psychologiquement, qui se noyait dans des erreurs à répétition.
Il fallait que ça cesse, tout ça.
Que tout s'arrête.
Alors Emma se retrouvait là, dans sa voiture, devant cette demeure bien trop grande à se demander depuis quinze bonnes minutes si oui ou non c'était une bonne idée.
Mais qui le ferait, sinon elle ? Tous attendaient d'elle qu'elle ait des réponses, alors qu'elle ne comprenait plus rien à son monde.
« Et merde. »
Elle se décida à sortir de la voiture et ne s'arrêta pas avant d'être devant la porte blanche et d'avoir frappé fermement. Personne n'avait vu Regina depuis cette histoire au puits, lorsqu'Henry avait eu la brillante idée de détruire la magie avec de la dynamite.
Quelle tête brûlée, ce gamin.
Impulsif, égocentrique, téméraire. Elle se reconnaissait en lui, reconnaissait Regina aussi.
Mais Henry était aussi naïf, innocent, bon.
Et pour lui, Emma savait qu'ils pouvaient tous trouver un terrain d'entente.
Toujours pas de réponse. Elle sonna cette fois-ci, avec insistance, jusqu'à ce que la porte s'ouvre en grand pour révéler une Regina furieuse, le visage fermé. Impeccablement habillée d'un pantalon noir et d'une chemise bleue, maquillée plus légèrement que d'ordinaire mais tout aussi parfaitement.
Alors que personne ne l'attendait nulle part, alors qu'elle n'avait sans doute pas quitté sa maison depuis des jours.
La sorcière croisa les bras contre elle, offrit un petit rictus qui sembla bien fatigué à Emma et haussa un sourcil.
« Qui ai-je tué cette fois, Miss Swan ? »
Sur ses gardes, Emma la fusilla du regard.
« Si vous n'êtes pas trop occupée à concocter un nouveau plan pour tous nous détruire, je crois qu'il est temps qu'on ait une petite discussion. »
« Si vous souhaitez que je vous suive au poste, vous vous – »
« Ce n'est pas ce que j'ai dit. Et ce n'est pas une discussion que nous pouvons avoir sur votre perron. »
« Où sont vos si charmants parents et vos amis fées et nains ? Je vous ai connue plus prudente. »
« Et je vous ai connue avec de meilleures manières. Soit vous me faites voler en dehors de votre propriété maintenant, soit vous me laissez entrer, mais décidez-vous, Regina. »
Il y avait de la surprise dans son regard sombre, mais aussi beaucoup, beaucoup de méfiance. Pourtant, après une hésitation, Regina ouvrit sa porte un peu plus grand et laissa entrer Emma, qui se demanda si elle ne prenait pas là la dernière décision de sa vie. Peut-être allait-elle en payer le prix, Regina pouvait vraisemblablement la tuer sans aucun effort.
Ce qui la poussait à s'interroger sur un fait tout simple.
Pourquoi David, Mary-Margaret et elle étaient-ils toujours en vie ?
Il y avait tellement de choses qu'elle ne comprenait pas chez Regina.
Et elle changeait bien trop souvent de masque et de direction pour qu'Emma puisse vraiment la cerner.
Regina la dirigea vers le bureau et Emma put constater que tout était impeccable, comme à l'accoutumée. Quelques mois auparavant, elle avait été intimidée par le fait que Regina semblait parvenir à diriger toute une ville, élever Henry et maintenir cette demeure sans même s'essouffler – et il fallait ajouter à ça les complots et autres tentatives de meurtre.
Regina était maniaque. Ou plutôt, elle souffrait d'un désir irrépressible et obsessionnel de posséder le moindre contrôle sur son environnement, et ça suggérait tout un tas de trucs psychologiques pas très cool qui eux-mêmes découlaient sans doute de traumatismes encore moins cool.
Emma avait passé bien assez de temps dans le système pour pouvoir reconnaître certains comportements.
Et lorsqu'elle avait accusé Regina d'être une psychopathe, de ne pas ressentir les choses comme n'importe quel autre être humain, de manquer totalement d'empathie et de compassion ? Elle n'avait pas eu tout à fait tort.
Mais elle en savait assez à présent pour avoir l'espoir que ça pouvait changer.
Il avait fallu plusieurs années à Emma elle-même pour apprendre à s'intégrer en société et à créer des liens, après tout.
Et pour le bien d'Henry, Emma était prête à croire.
« Je vous demanderai de vous asseoir pour éviter le risque que votre grâce naturelle vous pousse à trébucher et à vous écorcher. On m'accuserait d'avoir tenté de vous tuer. »
Avec un petit soupir exaspéré, Emma s'assit sur un fauteuil, au bord, prête à agir au cas où. Elle observa Regina faire de même en face d'elle, une étrange redite de leur première rencontre, et elle en profita pour l'étudier du regard. Pâle, et peut-être un peu trop mince. C'était l'heure du repas, et elles étaient passées devant la cuisine, mais Emma n'avait vu aucun signe d'un déjeuner en cours.
Regina se nourrissait-elle correctement ?
Merde, les magasins acceptaient-ils de la servir ?
Emma n'avait même pas pensé à ce détail, et ça faisait plusieurs semaines depuis la fin de la malédiction. Les pouvoirs magiques de la sorcière pouvaient-ils faire apparaître de la nourriture ? Fallait-il que cette nourriture soit dans un endroit connu de Regina pour qu'elle puisse la téléporter ?
« Alors, Miss Swan. Pourquoi êtes-vous ici ? »
Emma ne pouvait pas lui poser ces questions, son inquiétude serait sans aucun doute mal perçue. D'ailleurs, était-ce vraiment de l'inquiétude ou juste de la curiosité ?
Regina semblait contrôlée, calme, même. La dernière fois qu'Emma l'avait vue, Henry l'avait persuadée de ne pas utiliser un mauvais sort sur lui. Et avant cela, la mort de Cora avait semblé complètement la détruire.
Et pourtant elle était là, vivante, libre et au contrôle.
Comme Emma, si Regina était quelque chose, c'était avant tout une survivante.
« Nous devons trouver un terrain d'entente. »
« Il n'y a pas d'entente possible entre les vôtres et moi. »
« Même pour Henry ? »
« Vous servir de mon fils comme – »
« Ça ne peut pas continuer, » intervint fermement Emma. « On ne peut pas continuer comme ça ! S'il n'y avait pas la magie, croyez-moi, je me ferais un plaisir de vous mettre vous et Gold et bien d'autres en prison pour vos crimes, mais c'est impossible ! »
« Et sous quels chefs d'accusation, shérif ? » interrogea Regina, avec ce rictus exaspérant, celui-là même qu'elle avait eu si souvent en tant que maire. « Avec quelles preuves ? »
Les seuls crimes dont Emma auraient pu l'accuser dans ce monde auraient été le meurtre de Graham et le complot pour le kidnapping de Kathryn. Mais c'était vrai, elle n'avait aucune preuve et n'en aurait jamais.
« Et il me semble que ce qu'a fait votre chère mère il n'y a pas si longtemps s'apparente au meurtre, ou allez-vous suivre les règles de votre si illustre famille et ne proclamer criminels que ceux qui vous font face ? »
Emma plissa les yeux, furieuse, intriguée aussi, car il y avait dans le ton de Regina un soupçon d'une vieille amertume, comme une cassure recouverte par la haine, enterrée par le pouvoir.
Combien de choses encore Emma ignorait-elle ?
« Ce qui s'est passé avec Cora, » commença t-elle lentement, contrôlant ses émotions, « est terrible. Je ne cautionne aucunement ces actions, c'était tordu et malsain. Mais Cora devait être arrêtée. »
La rage dans les yeux de Regina assombrit presque totalement son regard.
« Ma mère ne méritait pas ça ! »
« Non, vous ne méritiez pas ça, peut-être, mais je n'ai connu votre mère que l'espace de quelques jours et je suis plutôt certaine que rien n'aurait arrêté sa soif de pouvoir, ce qui ne justifie en aucun cas les actes de Gold et de Mary-Margaret. »
« Si elle avait eu son cœur – »
« Nous n'avons aucune idée de ce qu'elle aurait fait, et d'après ce que j'ai entendu dire, elle n'était pas un ange avant de s'arracher elle-même son cœur. Maintenant, je suis désolée que ça ait dû finir comme ça, mais je doute fort qu'il y aurait eu une fin heureuse peu importe les décisions prises. »
« Parce qu'il n'y a de fins heureuses que pour votre famille, » rétorqua amèrement Regina.
« C'est faux. »
« Ah ? Alors allez dire ça à ce cher Leroy et à son amie la fée. Allez dire ça au docteur Hopper ou à Jefferson, Miss Swan, et nous verrons ce que vous en conclurez. »
« Je n'en ai rien à faire de ces histoires de fins heureuses, je ne vis pas dans un conte de fées, et contrairement aux autres, vous avez vécu vingt-huit ans ici, alors je pense que vous avez dû apprendre une chose ou deux sur la vraie vie, ou alors vous êtes loin d'être aussi intelligente que ce que vous faites croire. Il me semble qu'avant ce fiasco, à ce que ce cher capitaine raconte, vous avez vous-mêmes essayé de mettre fin aux jours de Cora. »
La rage se battit un instant avec une émotion plus torturée dans les yeux de Regina, et Emma ne la quitta pas du regard, tendue, sachant qu'elle jouait avec le feu.
Mais elle devait la tester, devait cerner son état d'esprit.
« Vous saviez à quel point elle était dangereuse, » insista Emma. « Vous avez envoyé Hook pour la tuer. »
« Ce qui a échoué. »
« On est jamais mieux servi que par soi-même, après tout vous n'avez pas hésité pour votre père. »
La main droite de Regina se leva instinctivement vers Emma et elle s'attendit à sentir sa trachée se comprimer, ce mélange de pression et de magie noire l'enserrer, mais rien ne se passa. Avec une inspiration lente et tremblante, Regina serra le poing et baissa lentement son bras, et Emma fut absolument stupéfaite par sa retenue.
« Faites attention, Miss Swan, » menaça t-elle d'une voix basse, grondante de pouvoir, « vous parcourez des sentiers dont vous ne savez absolument rien. »
« Je sais au moins reconnaître le résultat d'abus émotionnels et probablement physiques et les effets à long terme qu'ils peuvent avoir. »
« Je n'aime pas ce que vous insinuez, » souffla Regina en plissant les yeux, mais sa voix était trop serrée, ses yeux soudain trop brillants, son expression presque surprise. « Et je vous prierai de garder vos affabulations pour vous. »
Il y avait une lueur dans ses iris chocolat, fragile, tremblante, comme une étincelle de désespoir et de peur ressuscitée du passé. Avec ces fantômes, le regard de Regina avait l'air terriblement jeune, si enfantin qu'il mit Emma mal à l'aise d'avoir visé si juste et d'avoir prononcé les mots à voix haute.
Et c'était certainement la première fois qu'ils l'étaient.
Parce que dans le monde des contes de fées, les violences faites aux enfants passaient à jamais sous silence.
Pendant une seconde terrifiante, dérangeante, Emma se demanda si Regina avait su mettre des mots sur ses souffrances avant d'arriver à Storybrooke. Maltraitance d'une mère, négligence d'un père.
Sans doute des concepts inconnus dans la Forêt Enchantée, mais l'absence de termes n'effaçaient en rien les effets que ces actes pouvaient avoir sur une personne. Le détachement, le manque d'empathie, les troubles émotionnels, les difficultés à créer de vrais liens affectifs, la violence.
Si seulement tout était aussi simple que dans les histoires pour enfants…
Il y avait une crainte qui n'avait jamais été là auparavant dans les yeux de Regina, et Emma pouvait comprendre la peur venant avec la vulnérabilité. De toutes façons, maintenant que ses soupçons avaient été confirmés, Emma ne comptait pas s'appesantir une seconde de plus sur Cora.
Elle ne savait pas exactement quel genre d'enfance avait eu Regina, mais elle se doutait que grandir dans une demeure dirigée par une sorcière arrachant des cœurs à tour de bras et travaillant d'arrache-pied à faire d'elle un pantin parfait ne devait pas s'accompagner de souvenirs heureux.
Le besoin d'amour maternel et le désir de plaire à Cora ne quitteraient sans doute jamais Regina parce qu'elle avait été modelée ainsi. Mais peut-être qu'un jour elle finirait par comprendre que s'il y avait une chose dont elle n'avait jamais été responsable, c'était la façon dont ses parents avaient été incapables de l'aimer correctement.
Et Emma se surprit à le lui souhaiter sincèrement.
« Henry est… » commença Emma lentement après quelques secondes, le cœur battant un peu trop fermement avec ses pensées sombres. « Henry est un garçon génial. »
« Je sais ce qu'est mon fils. »
« Non, ce que je veux dire, c'est qu'il a grandi ici, avec vous, et qu'il est un garçon génial. »
Elle planta son regard dans celui de Regina alors, et elle ne fut qu'à moitié surprise quand l'autre femme détourna le sien rapidement. Franchement, ce n'était pas comme si Emma avait prévu que leur conversation prendrait cette tournure un peu trop émotionnelle et potentiellement dangereuse.
Mais elle sut, elle vit dans l'expression vulnérable de Regina, que l'autre femme avait compris. Parce que malgré tout, malgré le passé et les crimes et les erreurs, Regina avait su élever Henry correctement. Pas parfaitement, non, parce qu'elle n'en était pas capable, pas avec autant de haine enfermée en elle, autant de choses à apprendre sur l'humanité, mais elle l'avait aimé, l'avait élevé avec amour, n'avait jamais levé la main sur lui et ne l'avait même jamais enfermé dans sa chambre, lui avait payé une thérapie lorsqu'il s'était éloigné d'elle pour une raison qu'elle avait ignorée alors.
Et Emma avait beau se dire qu'une partie d'Henry n'était que due à sa personnalité propre, il y avait aussi en lui cette assurance, cette confiance et cette naïveté qu'on ne trouvait qu'en les enfants sûrs de leur place dans le monde, de leur importance et de l'amour qu'on leur portait.
Elle prit une inspiration, parla doucement mais avec assurance.
« Malgré les guerres et ces vengeances incessantes, je crois qu'il va nous falloir trouver un terrain d'entente. Pour Henry. »
Elle s'était attendue à plus de protestation ou de sarcasme, mais sa remarque précédente semblait avoir touché quelque chose de terriblement humain en Regina. Peut-être avait-elle douté de ses capacités de mère avant cela, peut-être était-ce tout simplement la première chose positive que quelqu'un lui disait depuis bien longtemps.
En tout cas, elle acquiesça aux mots d'Emma, son air sérieux mais presque hésitant, avec cette vulnérabilité qu'elle n'avait manifestée que lorsqu'il avait été question d'Henry, la dernière fois ayant été après la fête chez Granny, lorsqu'elle avait demandé à Emma si elle pouvait avoir le garçon de temps en temps.
« S'il a voulu détruire la magie, ce n'est pas seulement parce qu'il a vu Mary-Margaret abattue par la culpabilité pendant des jours. C'est aussi parce qu'il voulait vous sauver, vous. »
Il y avait une étincelle d'incrédulité dans les yeux de Regina, et Emma se souvint que quelques jours auparavant, elle avait voulu utiliser un sort pour pousser Henry à l'aimer. Elle ne songeait pas que le garçon arborait encore le moindre sentiment pour elle. Il avait passé plus d'un an à l'éviter et à l'accuser de tous les maux (parfois à raison), avait passé son temps à s'éclipser sans la prévenir, à lui désobéir, à comploter avec Emma, et leur relation en avait terriblement souffert. Et vue la réaction de Regina, blessée, stupéfaite, furieuse, il y avait dû y avoir un temps où ça n'avait pas été le cas. Où ils avaient été proches tous les deux, une famille.
C'était un concept un peu étrange, et pourtant évident.
« Ce qu'il s'est passé ces derniers temps… » Emma hésita, et puis soupira. « Je crois que ça l'a plus touché que ce qu'il veut bien montrer. »
« Il ne va pas bien ? » interrogea immédiatement Regina, avec dans la voix toute l'inquiétude du monde et s'il y avait bien une chose dont Emma ne douterait jamais, c'était ses sentiments sincères envers Henry.
Ce qui ne voulait aucunement dire qu'elle ne serait pas capable des pires décisions le concernant.
« Il a eu quelques petits soucis. Il a tenté de me le cacher, mais je crois que ça fait plusieurs fois qu'il fait pipi au lit, » informa t-elle, étrangement gênée.
« Depuis combien de temps ? »
« Deux, peut-être trois semaines ? »
« Il fait encore des cauchemars ? »
« Je ne sais pas, il n'en parle pas mais il a promis de tout de suite nous avertir s'il avait de nouveau des rêves magiques. Est-ce qu'il a déjà eu ce genre de problèmes ? »
« Oui, quand il était plus jeune. Il a toujours eu une imagination débordante, et il a eu des petits soucis pendant quelques années, mais je lui ai… » Sa voix s'étrangla, et elle se reprit. « Je lui ai appris que les monstres n'existaient pas et qu'il n'avait rien à craindre. » Elle détourna le regard. « C'était un mensonge. »
« C'est un mensonge que j'aurais bien aimé qu'on me dise quand j'étais gosse. »
« Nous avions un rituel, pour le soir, ou la nuit quand il se réveillait, et autour de ses huit ans, il n'a plus eu aucun problème. Qu'est-ce qu'il vous a dit ? »
« Je… Je ne lui en ai pas parlé. Il fait tellement d'efforts pour nous le cacher, je ne sais pas comment lui en parler. Je crois qu'il est très gêné. Tout ce qu'il s'est passé… Henry, il a beau être bien plus courageux que n'importe lequel d'entre nous, il reste un gamin. Je crois qu'il a vraiment besoin de stabilité et que sa famille arrête d'essayer de s'entretuer. Ça ne doit pas arranger qu'il se découvre un nouveau parent tous les trois mois. »
« Qu'est-ce que vous proposez ? »
Pour Henry, Regina était prête à mettre de côté sa colère et sa soif de vengeance et de justice. Elle était prête à le placer tout en haut, et Emma sentait que pour un temps du moins, ce serait là la clé de leur entente.
« Au début, on pourrait manger ensemble, tous les trois. Chez Granny, peut-être. Ou prendre un goûter, après ses cours. Si Henry est d'accord, quand il aura envie. Et à terme… si tout se passe bien, si personne n'essaye plus de tuer personne, si vous arrêtez d'utiliser la magie, si on arrive à trouver un équilibre et à avoir une vie aussi normale que possible, alors on s'arrangera autrement. Toujours si le gamin est pour. Il passerait du temps seul avec vous. Et puis des soirées, des week-ends. On pourrait établir une garde partagée. »
« J'aurais le droit de voir le fils que j'ai élevé ? Comme c'est généreux. »
« Je sais que ça va être difficile pour vous, mais mettez-vous à ma place, vous avez essayé de me tuer et de tuer mes parents combien de fois ces dernières semaines ? Vous alliez jeter un sort à Henry ! »
« Je ne l'aurais sans doute pas fait, et je me mets très bien à votre place, Miss Swan. Vous êtes celle qui a abandonné tous vos droits légaux sur lui à sa naissance et celle qui est revenue dix ans plus tard pour me prendre mon fils ! »
Emma ferma les yeux, compta jusqu'à trois, se souvint qu'il fallait qu'elle soit celle à garder son calme. Mais elle était fatiguée, lasse et elle voulait tellement faire ce qu'il fallait pour Henry qu'elle craignait chacune de ses propres décisions.
« La situation n'est facile pour personne, » rappela t-elle fermement. « Mais nous devons travailler ensemble ou on arrivera à rien, et celui qui paiera nos erreurs sera notre fils. »
Les mots sonnaient étranges dans sa bouche. Elle vit dans la façon dont ils calmèrent Regina qu'ils paraissaient incongrus pour elle aussi, mais elle ne la corrigea pas.
« Et ce Neal ? »
« Quoi, Neal ? »
« Il passe du temps près d'Henry, non ? »
« Jamais seul. Je ne lui fais pas encore complètement confiance, et de toute façon il repart bientôt avec sa fiancée. »
« Il est le fils d'un monstre, je ne sais rien de lui à part qu'il est la raison derrière votre peine de prison, et l'idée même qu'Henry passe du temps avec lui me déplaît. Il ne passe pas du temps avec Rumple ? » interrogea t-elle rapidement, cette pensée semblant la frapper à l'instant.
« Non, » rassura immédiatement Emma, non sans véhémence. « Bien sûr que non ! Je ne suis pas complètement inconsciente ! »
Le regard que lui lança Regina en dit long sur ses pensées et Emma leva les yeux au ciel.
« Alors ? »
« Pardon ? » interrogea Regina, confuse.
L'expression sur son visage était étrangement enfantine. Bizarrement touchante.
« Est-ce que vous acceptez cet accord ? »
Elle observa Emma un instant, comme si elle cherchait à déterminer des termes cachés, une trahison, des mensonges. Puis finalement, avec hésitation, elle hocha la tête.
« Pour Henry. »
« Parfait. »
Un poids énorme sembla se retirer de ses épaules. Emma se leva rapidement, plutôt satisfaite de ne pas avoir été jetée contre un mur.
« Je vais vous laisser. J'en parlerai à Henry et je vous contacterai. »
« Très bien. »
Elle la raccompagna à la porte et Emma se tourna une dernière fois avant de partir.
« Vous savez, je sais que les choses s'étaient mal terminées avec Archie, mais il semble inquiet pour vous. Peut-être… peut-être que vous devriez l'appeler. Reprendre vos séances. »
« Au revoir, Miss Swan. »
« Oui, oui. Au revoir. »
O
« Tu es vraiment allée la voir ? »
« Oui, vraiment, » sourit Emma alors qu'elle marchait avec Henry dans la rue qui les mènerait chez Granny.
« Et ça s'est passé comment ? »
« Bien. Pas de magie, pas d'arme, très peu de cris. »
« Vraiment ? »
« Oui. »
Ils entrèrent dans le café, allèrent s'asseoir à une table reculée et Emma fit signe à Ruby de leur amener leurs consommations habituelles.
Henry resta silencieux. Il ne répondit même pas à Ruby quand elle le salua en amenant son milkshake. Le visage fermé, il joua un instant avec sa paille.
« Elle vous aurait fait du mal. »
« Je ne sais pas. Sans doute, oui. Peut-être. »
« Mais ce qu'a fait grand-mère, c'est mal aussi. »
Emma fronça les sourcils, mais elle ne regrettait pas de lui avoir dit la vérité sur les évènements, cette même vérité qu'elle avait demandée à David.
« Oui, Henry. C'est mal. Tu sais… je crois qu'il n'y a pas vraiment de héros et de méchants dans tout ça. Pas dans ce monde. »
« Elle m'avait dit qu'elle changerait. »
« Elle a essayé. Mais Cora… »
« Pourquoi elle l'a suivie ? » interrogea Henry, frustré, incapable de comprendre. « Elle aurait dû vous dire qu'elle était là. »
« C'est plus compliqué que ça, gamin. Cora était sa mère. »
« Et alors ? Elle était méchante. »
« Oui. Oui, elle l'était vraiment. Mais tu sais parfois… parfois, même quand on est adulte, on est incapable d'aller contre certaines choses, et Regina n'avait plus personne vers qui se tourner. Elle était seule, et Cora pouvait lui offrir tout ce qu'elle voulait, alors elle l'a crue, parce qu'elle n'avait plus rien d'autre en quoi croire. »
« Parce qu'on s'est trompés, » marmonna Henry. « Alors elle l'a manipulée. C'est un peu notre faute. »
« Non, gamin, rien n'est de ta faute. »
« Tu crois qu'elle aurait suivi Cora si on l'avait crue ? »
« Je… je ne sais pas. Peut-être pas non. Mais tu sais… c'est compliqué. »
Il lui jeta un regard ennuyé face à ce mot si vague, mais comment lui faire comprendre sans lui expliquer des choses qu'il valait mieux qu'il ignore ? Comment pourrait-il comprendre, lui qui avait été choyé et protégé toute sa vie ? Qui était aimé par tant de personnes, toutes prêtes à mourir pour le savoir heureux et en bonne santé ?
Comment lui expliquer qu'il y avait des enfants qui n'avaient pas sa chance, et que lorsque rien n'était fait, parfois, ces enfants grandissaient en étant incapables de vraiment se détacher des personnes qui leur avaient fait tant de mal ?
« Tu es allée la voir pour lui dire d'arrêter d'essayer de se venger ? »
« Un peu, oui. Et je crois que nous sommes arrivées à nous mettre d'accord. »
« Ah ? » interrogea Henry, dubitatif.
« Je crois que ta mère est très fatiguée, gamin. Je crois qu'elle est fatiguée de se battre, elle aussi, même si elle n'en a pas conscience. Alors on va essayer de recommencer cette trêve, et cette fois on va tous faire de notre mieux. »
« Cool. Alors, hum… Elle… Elle allait bien ? »
« Tu sais, même si Cora était mauvaise, sa mort l'a beaucoup touchée. Elle a dû se remettre de ça, et je ne suis pas sûre qu'elle ait vraiment réussi. Tout ce qu'il s'est passé n'a été facile pour personne. Et je pense que tu lui manques beaucoup. »
Il haussa les épaules, jouant avec son milkshake plus qu'il ne le mangeait.
« Elle m'a menti. Elle a dit que la malédiction n'existait pas, que c'était tout dans ma tête. Elle a essayé de t'endormir. »
« Oui. »
« Je suis en colère contre elle. »
« Je sais. Et elle le sait. »
« Je la déteste. »
« Tu es sûr ? »
Il se figea, hésita visiblement, les yeux sur la glace. Emma comprit le problème et elle s'en voulut d'avoir tant de fois fait montre de ses sentiments envers Regina face à son fils.
« Je suis furieuse contre elle, moi aussi, » confia t-elle, sentant la colère gronder dans son estomac. « Sans elle, je n'aurais jamais grandi seule. Mais sans elle, tu ne serais jamais né. Et tout ce qu'elle a fait pour essayer de me faire quitter la ville, ce qu'elle t'a fait… »
« Mais elle ne voulait pas me faire du mal. Et puis tu m'as réveillé. »
« Je sais. »
« Je crois pas qu'elle me ferait du mal à moi, tu sais. »
« Je sais. Mais mes sentiments envers Regina ne doivent en aucun cas influer sur les tiens, même si je ne lui fais pas entièrement confiance, même si je suis en colère, même si j'ai peur que tu passes du temps avec elle, en aucun cas ça doit influer sur tes émotions. Tu dois faire tes propres choix, tu comprends ? »
Jouant encore un peu avec sa paille, Henry resta silencieux. Puis il se redressa, cessa ses mouvement et grimaça.
« C'est aussi ma mère. »
« Je sais. Elle t'a élevé. »
« Je… Peut-être… Peut-être qu'elle me manque un peu. C'est mal, Emma ? »
« Non, bien sûr que non. »
« Je veux pas… je veux pas qu'elle se sente trop seule. Je veux pas qu'elle utilise la magie contre des gens. Je ne veux pas qu'elle redevienne la Reine Maléfique. »
Emma fronça les sourcils, attrapa le poignet d'Henry et le poussa à relever la tête.
« Henry, écoute-moi bien. Les décisions de ta mère tout comme les miennes n'ont absolument rien à voir avec tes actes, tu entends ? Tu n'es pas responsable de ce qu'il s'est passé. Entendu ? »
« Mais c'est parce qu'elle voulait me récupérer qu'elle s'est alliée à Cora. »
« Et c'était une erreur. Et ce n'est pas de ta faute. »
Ils restèrent un peu dans le silence avant qu'Emma ne trouve le courage de parler de nouveau.
« Tu ne manges pas ? »
« J'ai pas trop faim. »
C'était bien la première fois qu'il refusait une sucrerie. Mais peut-être qu'Emma lui en permettait trop. Son manque d'enthousiasme et d'énergie était un peu inquiétant.
« Est-ce que tu aimerais la voir ? »
« Regina ? »
« Oui. »
Il hésita, hocha prudemment la tête.
« Mais elle ne sort presque plus. Je ne la vois nulle part, » dit-il.
Emma comprit qu'il avait dû souvent espérer la croiser dans les rues sans l'apercevoir, et il craignait sans doute d'aller directement à Mifflin Street avec tout ce qu'il s'était passé.
« Regina et moi nous sommes mises d'accord pour que, quand tu le voudras, nous mangions tous les trois. »
« Vraiment ? » demanda t-il, soudain plus vivant. « Tous les trois ? Mais ça va pas être bizarre ? »
« Oui, sûrement. Au moins au début. Mais j'espère qu'on finira par s'y habituer. Ça, ou tu devras nous empêcher de nous disputer à longueur de repas. Mais si tu veux la voir après les cours, ou pour dîner ou déjeuner, tu n'auras qu'à me le dire et l'appeler. On pourra boire un chocolat ou manger ici ou ailleurs, se promener, ce que tu veux. »
« On pourra manger à la maison ? »
Elle faillit lui rétorquer qu'un repas entre ses parents et Regina seraient un cauchemar sans doute sanglant, mais elle se rendit bien vite compte qu'il parlait du foyer dans lequel il avait grandi, et non de l'appartement.
« Je ne sais pas, » répondit Emma. « Peut-être, oui, si tout se passe bien. Si Regina est d'accord. »
« C'est que… ça me manque. Sa cuisine, et la maison. »
« Tu lui demanderas, je suis sûre qu'elle sera d'accord. »
Elle était même certaine que Regina serait d'accord peu importait les demandes d'Henry. Il n'avait aucune conscience du pouvoir qu'il détenait sur elle, de la facilité avec laquelle il pourrait peut-être la sauver. Ou la détruire.
Et quand il lui sourit, un petit sourire lumineux et plein d'espoir, Emma se surprit à commencer à croire en l'avenir.
Du pouvoir, il en avait sur elle aussi.
Et c'était sans doute mieux qu'il n'en sache rien.
O
Deux jours plus tard, Emma se retrouva chez Granny, assise à une table, à côté d'Henry qui lui-même était face à Regina.
Une situation étrange qui avait intrigué les quelques clients du café au début, mais voyant qu'aucune confrontation n'aurait lieu, ils étaient retournés à leurs occupations. La plus grande partie de la population ignorait totalement ce qui avait eu lieu dans la boutique de Gold et toute cette histoire avec Cora.
D'ailleurs, et Emma l'avait remarqué des semaines auparavant, une grande partie des habitants de Storybrooke semblait ne pas vraiment prêter attention aux actions des royaux et même à celles de Regina, tant que leurs actes ne se répercutaient pas sur leur petite vie tranquille. La foule mécontente, menée par Whale, qui avait voulu la tête de la Reine Maléfique juste après que la malédiction ait été brisée n'avait été composée quasiment que du cercle des loyaux sujets de David et Mary-Margaret.
Si les autres craignaient sans aucun doute Regina, ils semblaient décidés à l'ignorer si elle-même les ignorait, et Emma devait bien se demander combien d'entre eux préféraient tout simplement leurs vies à Storybrooke plutôt que celles qu'ils avaient eu en tant que soldats, paysans ou petits seigneurs dans la Forêt Enchantée.
Pour ce premier rendez-vous, Emma chercha à se faire aussi petite que possible. Bien qu'elle ne faisait pour le moment pas assez confiance à Regina pour la laisser seule avec Henry, ça ne voulait pas dire qu'elle ne se sentait pas mal à l'aise d'être là. Si Regina ne semblait avoir qu'une envie, toucher et poser des tas de questions à Henry, elle avait aussi l'air décidée à se contrôler pour que la rencontre se passe au mieux. Quant au garçon, il apparaissait en partie mal à l'aise, en partie excité, et ne savait manifestement pas comment réconcilier le fait que sa mère lui manquait avec sa colère envers ses actions et son passé criminel.
« Est-ce que tu vas bien ? »
« Oui, chéri, » répondit Regina avec un petit sourire, et le soulagement et la joie illuminaient ses yeux rien qu'à l'entente de cette question inespérée. « Je vais bien. »
Il baissa le regard, parla d'une voix plus basse.
« Je suis désolé pour ta mère. »
« Je te remercie, » murmura lentement Regina. Et puis, elle se reprit, recomposa son masque. « Et toi ? Est-ce que tout va bien à l'école ? »
« Ça va, » répondit Henry en haussant les épaules. « Madame Kinley est beaucoup plus stricte que Mary-Margaret, mais ça va. »
« Stricte ? »
Henry ne sut sans doute pas percevoir l'inquiétude dans la voix de sa mère, mais Emma comprit ce qu'elle demandait vraiment.
« Son fils travaillait avec David au refuge, » précisa t-elle. « Ils ont toujours de bonnes relations. »
Regina hocha la tête, ainsi rassurée que la nouvelle institutrice de son fils ne lui faisait pas payer le fait d'être un Mills.
« J'ai du mal avec les maths, » grimaça Henry, « mais je m'en sors. De toute façon, je ferais mieux d'apprendre à monter à cheval et à me battre, ça serait plus utile. »
Emma haussa un sourcil, mais Regina contrôla sa réaction.
« Tes résultats académiques comptent beaucoup, Henry. Personne ne veut d'un prince qui ignore tout du monde. Et si tu ne veux pas que tes gestionnaires te volent une partie des caisses, il faudra que tu saches à tout moment ce qui entre et ce qui sort de ton trésor et ça demande à être très doué avec les chiffres et les valeurs marchandes, sans parler de la mémoire. »
Avec un petit froncement de nez, Henry reposa son chocolat sur la table.
« C'est nul. En fait… je suis pas très doué avec une épée en bois non plus, » confia t-il. « Grand-père dit le contraire, mais je sais bien qu'il ment. »
« Tu viens de commencer à apprendre, laisse-toi le temps. »
Emma haussa un sourcil et osa dire ce que Regina retenait pour ne pas froisser son fils.
« Sinon, tu peux arrêter de vouloir apprendre à manier des armes létales et te concentrer sur autre chose, comme le baseball. »
« Emma, » reprocha t-il sur un ton qu'il n'avait plus utilisé depuis la levée de la malédiction, celui qui lui disait qu'elle ne comprenait rien à son monde. « Les princes apprennent à manier une épée, pas à faire du sport. »
« En fait, » intervint Regina, « ce n'est pas tout à fait exact. Quelques sports en dehors des joutes étaient très populaires dans la Forêt Enchantée, et certains surtout chez les seigneurs. »
« Vraiment ? » interrogea Henry, avec cette expression fascinée qu'il arborait dès que quelqu'un consentait à lui donner des informations sur le monde dont il rêvait tant.
« Bien sûr. Le prince William, par exemple, était champion d'un sport qui se rapproche assez du polo. »
« Qui est le prince William ? Il venait d'un royaume qui n'était pas dans mon livre ? »
« C'était mon oncle. »
Henry eut l'air tout bonnement perdu.
« Tu étais une princesse ? »
« Oui. Jusqu'à ce que ma famille perde une guerre et qu'on lui arrache tous ses titres. Le royaume des Portes d'Or qui était alors à mon grand-père a été absorbé par deux autres royaumes. »
« Et le prince William ? »
« Il est mort durant la guerre, » répondit-elle, son ton doux et posé. « Comme mon grand-père le roi Xavier, mes deux autres oncles, leurs familles et beaucoup de chevaliers. »
« Oh. »
« J'avais trois ans, je ne me rappelle pas de cette époque. Mon père était le plus jeune prince. Durant la guerre, il est resté sur notre domaine et a demandé à ses gens de ne pas combattre. Je pense qu'il savait qu'ils ne pourraient jamais gagner contre l'alliance de deux des royaumes du Nord. Nous étions à une extrémité du royaume, et puisque ses droits à la couronne avaient été révoqués par Xavier lorsqu'il avait refusé de se mêler aux conflits qui gangrenaient la Forêt Enchantée alors, les rois vainqueurs ont permis à mon père de garder son domaine et un titre de comte, et ils l'ont épargné. »
Henry fronça les sourcils.
« Mais pourquoi ton père serait mort s'il n'était pas à la guerre ? »
Tout comme Emma, Regina se figea.
Elle hésita, et puis elle expliqua prudemment.
« Ils seraient venus le chercher, pour l'exécuter. »
« Pourquoi ? » demanda Henry en se redressant. « Il n'avait rien fait, il avait refusé de se battre. »
« Mais il était un membre de la famille royale. Il aurait pu faire valoir ses droits à la couronne des Portes d'Or, aurait eu le droit de réclamer son royaume, parce qu'il aurait été l'héritier légitime du trône, tu comprends ? Et les rois ne se faisaient pas toujours la guerre pour d'autres raisons que le pouvoir et l'argent. Notre royaume était à l'extrême Sud du pays, il y avait beaucoup de terres cultivables grâce au climat chaud, quelques mines aussi et les élevages des meilleurs chevaux du continent. Et pour posséder ces terres sans crainte de se les voir arracher, il fallait éliminer toutes les menaces. »
« Et alors toi ? Il t'aurait tuée aussi ? »
« Oui. »
« Tu n'avais que trois ans ! Tu aurais pu devenir reine ? »
« Oh, non, pas comme ça. » L'amusement de Regina avait quelque chose de sombre, et Emma se demanda si Henry le perçut. « Il aurait fallu que je grandisse et que je me marie, à un prince d'une lignée mineure ou un fils de seigneur. Et mon mari aurait pu devenir roi du royaume. Les filles n'avaient pas le droit de diriger un royaume sans époux, sauf dans des circonstances particulières. »
« C'est du sexisme ! »
« Précisément. »
« En même temps, » intervint Emma, « il n'y a pas grand-chose de juste dans les monarchies absolues. »
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« C'est quand un roi a absolument tous les pouvoirs dans son royaume, quand il peut être le seul à tout décider sans demander son avis à personne, alors que ces décisions ont des conséquences sur la vie de tout le monde. Et la couronne se passe de génération en génération. Personne n'a voté pour ces rois comme dans une démocratie, ils sont rois seulement parce qu'ils sont nés au sein de la famille royale. Et bien sûr, seulement les hommes de la famille peuvent accéder au trône directement, en tout cas dans la plupart des royaumes. »
« Alors notre royaume, c'est comme ça ? » interrogea Henry, l'air franchement déçu. « Ça veut dire que tu ne serais pas reine ? »
« Pas sans me trouver un gentil époux, et je ne compte pas me marier pour accéder à un trône. »
« Du coup… du coup, c'est pas juste, c'est ça ? Qu'on soit la famille royale. Parce que personne a voté pour nous ? »
« Exact, » confirma Emma. « Après, chacun peut penser ce qu'il veut. Mais tu n'es pas vraiment prince, Henry. Nous vivons dans le Maine, aux Etats-Unis d'Amérique, qui est une bonne vieille démocratie. Nous allons élire notre maire, et plus vite les gens oublieront que je suis une princesse et une Sauveuse, mieux ce sera. »
« Henry, » intervint Regina en posant une main sur son bras. « Si un jour tu deviens roi, ce sera à toi de décider ce que ton royaume deviendra. Dans notre monde, les rois ont tous les pouvoirs, y compris ceux de faire et défaire les lois, d'exécuter ou d'épargner quiconque. Alors si tu veux que le peuple ait des représentants siégeant dans un conseil, que les femmes aient les mêmes droits que les hommes, que les dirigeants soient élus et que tout le monde soit heureux, il en sera ainsi. »
« Et à défaut, » s'amusa Emma, « tu pourras toujours devenir président des Etats-Unis. Parce que dans ce monde aussi, il y a encore du boulot à faire. »
Henry leva les yeux au ciel, un sourire aux lèvres. Emma ignorait s'il avait conscience d'à quel point Regina faisait des efforts, parce qu'il était clair que songer qu'il pourrait partir dans l'autre monde pour hériter du trône de Snow-White et vivre sa vie là-bas ne lui plaisait absolument pas. Et puis il ne suffisait certainement pas de vouloir changer les choses pour que soudain tout devienne parfait. Mais n'était-ce pas là le devoir d'un parent ? Entretenir le plus longtemps possible les illusions de l'enfance ?
Lorsque le garçon releva la tête de son chocolat pour poser les yeux sur Regina, il fronça les sourcils.
« Maman ? Tu vas bien ? »
Surprise, Emma tourna la tête vers l'autre femme et remarqua sa soudaine pâleur, l'irrégularité de sa respiration.
« Regina ? »
« Ça va, c'est juste… »
Sa voix était rauque, ses yeux dans le vague.
« Vous ne sentez pas ça ? »
« Quoi ? » interrogea Emma.
Elle fronça les sourcils quand Regina ferma les yeux avec force, retenant un petit gémissement qui sembla se bloquer dans sa gorge. Il était vrai que depuis quelques secondes, le ventre d'Emma se serrait désagréablement, mais elle avait mis ça sur le dos du chocolat. Un vertige la traversa et elle secoua la tête avant de se concentrer de nouveau sur Regina.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » interrogea Emma avec inquiétude.
« Maman ? »
« Je ne sais pas, » souffla Regina entre ses dents. « La magie… »
Et puis elle ouvrit les yeux, et Henry eut un petit hoquet de stupeur.
« T'as les yeux violets ! » souffla t-il, subjugué.
« Fermez les yeux ! » conseilla rapidement Emma en posant une main sur son bras tout en jetant un coup d'œil autour d'eux.
S'ils causaient une panique générale, Granny ne les laisserait plus mettre les pieds dans son établissement, et Emma tenait à ses chocolats, ses beignets et ses frites. Heureusement, personne n'avait rien remarqué.
Regina baissa rapidement les paupières et Emma resserra sa prise sur son bras lorsqu'elle la sentit vaciller.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? »
L'autre femme ne répondit pas, mais quelques secondes plus tard elle cligna des yeux, son regard retrouvant sa couleur chocolat. Elle sembla se reprendre, mieux respirer, et Emma la lâcha prudemment.
« Ça va ? » demanda Henry.
Il tentait de le cacher, mais Emma pouvait voir son angoisse.
« C'était quoi ? »
« Je ne sais pas, » confia Regina, non sans inquiétude. Elle contrôla son expression et se redressa, encore un peu tremblante. « Un trouble dans la magie de Storybrooke, quelque chose… quelque chose de très puissant. Qui a défié les lois naturelles et magiques. »
« Et c'est ça qui vous a rendue malade ? »
« Vous n'avez rien senti ? »
« Si, » avoua Emma à contrecœur. « Des vertiges, des crampes. »
« Qu'est-ce que ça veut dire ? » interrogea Henry en fronçant les sourcils.
« Je n'en ai aucune idée, » lui confia sa mère en toute honnêteté.
O
Dans l'ensemble, ils avaient passé un moment agréable. Si on retirait ce petit incident inexpliqué dû à la magie.
Regina avait été exemplaire, contrôlée, et Henry semblait ravi d'avoir pu passer le premier moment normal avec sa mère depuis des mois. Il avait répondu à ses questions sans trop se fermer, et tous les deux semblaient avoir mis un point d'honneur à éviter les sujets sensibles. Henry avait parlé un peu plus de l'école, de ce qu'il faisait dans son temps libre, avait parlé du temps qu'il passait aux écuries et Emma était plutôt fière de lui, parce qu'il avait tout de suite vu que ce sujet avait poussé sa mère à se fermer et il en avait vite changé.
Elle n'était pas certaine de savoir exactement ce qu'il s'était passé dans cet endroit avec le zombie Daniel (personne ne l'était), mais c'était clairement quelque chose dont Regina n'était pas prête à parler.
« On pourra recommencer ? » interrogea Henry alors qu'ils sortaient de la voiture pour monter à l'appartement.
« Bien sûr. Quand tu voudras. »
« Qu'est-ce qu'elle va faire maintenant, maman ? »
« Pardon ? »
« Pour gagner de l'argent. Elle pourra plus être maire. »
« Oh. Je ne sais pas. Tu crois qu'elle a des problèmes ? »
« D'argent ? Non. Je crois qu'on en avait beaucoup. Mais elle aime pas s'ennuyer. »
« Alors tu l'appelleras pour lui raconter tes journées et il faudra lui trouver des occupations. »
Elle pouvait déjà voir le cerveau du gamin chauffer à cette suggestion.
« C'est nous ! » appela t-elle en poussant la porte d'entrée.
Henry passa devant elle d'un pas enjoué et elle sourit de le voir si content. Lorsqu'il remarqua son grand-père assis devant la télé, il retrouva son sérieux et alla se planter devant lui, son regard dans le sien.
« Tu savais que notre royaume est une monarchie absolue ? »
David, prit de court, mit quelques secondes à réagir. Il se redressa, éteignit la télévision et s'éclaircit la gorge.
« Oui, Henry. »
« Je crois que les héros ne devraient pas avoir de monarchies absolues, » affirma Henry avec cette arrogance pleine de conviction qui le caractérisait parfois. « C'est un truc pour les méchants. »
« Henry, » commença David gentiment, un petit sourire aux coins des lèvres, « notre monde était – est très différent de celui-ci. Le terme monarchie absolue n'existait pas, tu vois, on ne connaissait que ça. Bien sûr, maintenant, avec ce que nous avons appris ici, ce régime nous semble très déséquilibré. Mais on ne peut pas passer directement d'une monarchie absolue à une république. »
Tout en ouvrant un placard pour attraper un verre, Emma eut un rictus.
« Pourquoi pas une monarchie constitutionnelle ? »
Henry ouvrit immédiatement la bouche, les yeux brillant de curiosité, sans doute dans le but de demander à David de lui exposer les tenants et les aboutissants d'un tel régime. Mais la porte d'entrée s'ouvrit à ce moment-là et tous se tournèrent pour voir Mary-Margaret entrer.
« Hey, » salua Emma, soulagée de voir que sa mère semblait un peu plus elle-même ces derniers jours, « tu veux un verre de jus de fruits ? »
L'autre femme fit quelques pas vers eux et Emma faillit lâcher le verre qu'elle tenait.
« Tu fais du baby-sitting ? »
Le seul bébé qu'ils connaissaient était Alexandra, mais la fillette que Mary-Margaret tenait était trop âgée et n'était pas blonde.
Avec un petit sourire hésitant, l'air un peu pâle, Mary-Margaret déposa ses affaires au sol, gardant un de ses bras autour de la petite, et hocha la tête.
« Il semblerait. »
« Qui est-ce ? » interrogea David en s'approchant.
« Elle s'appelle Mary. Il semblerait. »
« Il semblerait ? » interrogea Henry en souriant au bébé. « Elle est mignonne ! »
Occupée à sucer son pouce, Mary les observa avec de grands yeux noisette, comme intriguée par tous ces étrangers. Quand Emma s'approcha, elle babilla quelques mots incompréhensibles un instant en s'agitant dans les bras de Mary-Margaret.
« Oh, » souffla celle-ci, surprise par les soudains mouvements. « Tu l'intéresses. »
« Mama ? »
Emma haussa un sourcil à la gamine qui tendait un bras vers elle. Elle serra doucement ses minuscules doigts dans les siens et sourit.
« Non, désolée, minipousse. »
« Mama ? Mama ! »
Les larmes aux yeux, la petite se calma et Mary-Margaret la berça un instant pour la rassurer.
« C'est rien, c'est rien. »
« Peut-être que tu ressembles à sa mère, » théorisa Henry.
« En tout cas elle aime Mary-Margaret, » commenta Emma en observant Mary se blottir contre l'institutrice malgré ses pleurs.
« Sans doute parce que j'ai marché avec elle jusqu'ici, elle a eu le temps de s'habituer à moi. »
« Ce n'est pas… ? » Emma caressa la laine blanche du bout des doigts et fronça les sourcils. « Tu avais amené ma couverture ? »
« Je crois qu'on va devoir avoir une petite réunion de famille. »
« Je n'aime pas beaucoup ce que cette suggestion implique. »
O
Mary-Margaret observa David et Emma inspecter la couverture comme si elle pouvait leur révéler tous ses secrets. Le shérif était même allé chercher la sienne pour s'assurer qu'elle était toujours en sa possession, et il était clair que c'était la même couverture, le même accroc au coin inférieur droit, la même broderie.
« Et tu l'as trouvée comme ça ? A côté du puits ? »
« Oui. »
« Tu es sûre qu'il n'y avait personne ? »
« Si ça avait été le cas, les oiseaux m'auraient avertis. »
« Bien sûr, » souffla Emma avec cet air déboussolé qu'elle avait toujours quand il était question de choses liées à la Forêt Enchantée.
« D'où est-ce qu'elle vient ? » interrogea pensivement Henry en observant le bébé installé sur les genoux de sa grand-mère. « J'arrive pas à deviner qui peuvent être ses parents. »
« C'est un bébé, elle pourrait ressembler à n'importe qui, » soupira Emma. « Et si ça se trouve on les connaît pas. »
« Elle avait ta couverture ! » protesta t-il. « Plus usée, et avec une nouvelle broderie. »
« Oh non, gamin. »
« Si ! Elle vient du futur. »
« C'est impossible ! » Emma se figea, puis se tourna vers ses parents, les yeux écarquillés. « C'est impossible, pas vrai ? »
« Oui, » affirma David fermement. « Même la magie ne pourrait pas agir sur le temps et l'espace de cette façon. »
« Tu vois ? »
« Il y a autre chose, » intervint Mary-Margaret avec hésitation. « Dans la couverture, il y avait aussi ça. »
Elle posa la réplique de son alliance sur la table, et elle les vit immédiatement vérifier son annulaire.
« Elle vient du futur et elle est de notre famille ! » s'extasia Henry avant d'observer Mary une nouvelle fois. « Tu crois que c'est votre fille ? Ou celle d'Emma ? » Il fronça les sourcils. « C'est peut-être la mienne. »
« Ooo–kay. Non. Je ne suis pas prête à être grand-mère. »
« Parce que nous étions prêts à être grands-parents ? » sourit David.
« Pourquoi est-ce qu'on ne peut pas avoir deux pauvres petits mois d'affilé sans crise magique ou conflit ou je ne sais quoi d'autre ! » gémit Emma en se levant pour faire quelques pas agités. « Qu'est-ce qui va encore nous tomber dessus ? »
« Et il y avait ça aussi, » informa doucement Mary-Margaret en leur tendant le bout de papier avec hésitation.
Elle n'avait pas été certaine de sa décision jusqu'à cet instant. Après tout, le mot était au singulier, pas au pluriel. Mais ils étaient sa famille, et après Cora, il était absolument hors de question qu'elle prenne de nouveau une décision sans leur en avoir parlé avant.
Ils affronteraient cela ensemble, d'autant plus si Mary était l'une des leurs.
« Tu crois qu'il t'était destiné ? » interrogea David en passant le mot à Emma.
« C'est possible. La couverture, la bague… j'étais seule dans les bois… La magie l'a peut-être guidée jusqu'à moi, ou… »
Emma jeta rapidement un coup d'œil au papier.
« Ce n'est pas mon écriture ni la vôtre. Bon, admettons qu'elle vienne du futur – ce qui n'est vraiment pas sûr, l'un de nous l'a envoyée ici, plus ou moins dans les bras de Mary-Margaret, pour la protéger. Si on n'en était pas capable dans le futur, je ne vois pas comment on en serait capable maintenant. Et ça veut aussi dire que les ennuis peuvent très bien arriver jusqu'à nous. »
Curieux, Henry lui prit le bout de papier des mains alors que David et Emma échangeaient des idées sur la meilleure façon d'appréhender la situation. Mary-Margaret, elle, observa le garçon se figer, son expression se fermer. Il avait sans doute immédiatement reconnu l'écriture. Il jeta un rapide coup d'œil à Emma, puis rebaissa la tête.
Il ignorait s'il devait leur annoncer sa découverte ou non.
Et puis il leva les yeux et son regard accrocha celui de Mary-Margaret. Il eût l'air mal à l'aise quand elle tendit la main pour récupérer le papier qu'elle glissa dans sa poche une nouvelle fois.
« Du calme, Emma, » tempérait David alors que sa fille faisait les cent pas.
« Je ne vais pas me calmer ! On vient juste de sortir de cette crise et j'ai peut-être enfin trouvé le moyen d'apaiser les choses avec Regina ! »
« Quoi ? » interrogea Mary-Margaret, surprise.
« Oui, je suis allée la voir l'autre jour, on est arrivées à un accord. »
« Tu es inconsciente ! »
« David, je suis toujours une adulte et toujours le shérif. Et contrairement à certaines personnes, j'avais toute ma tête. »
Mary-Margaret sentit ce cœur qu'elle avait failli perdre se serrer.
« Tu sais ? Tu nous as entendus ? »
« De quoi vous parlez ? »
« De rien, Henry. En tout cas, Regina accepte une trêve tant qu'elle peut voir Henry. Sous ma surveillance, bien sûr. »
« On est allé goûter chez Granny aujourd'hui, » sourit Henry avec hésitation. « C'était bien. »
« Tout s'est bien passé, et tant que vous vous éviterez et que tout le monde restera calme, elle et moi incluses, je crois qu'on a des chances d'arriver à quelque chose cette fois. »
« C'est… bien, » murmura Mary-Margaret, incapable de définir ses sentiments.
Le soulagement, la culpabilité, l'anxiété, l'espoir aussi, peut-être.
« C'est toi qui m'en as donné l'idée, » lui confia Emma. « Après cette conversation qu'on a eu l'autre nuit, quand tu n'arrivais plus à dormir. »
« Oh, » souffla t-elle.
L'un de ces horribles cauchemars l'avait réveillée, alors elle s'était levée pour bouquiner un peu avec une tasse de thé. Emma était arrivée, lui avait tenu compagnie pendant quelques minutes. Alors Mary-Margaret, poussée par toutes ces visions de mort, lui avait confié qu'elle en avait assez de ces conflits, de toute cette histoire, et que si seulement ils trouvaient un moyen de s'entendre…
Et Emma l'avait écoutée.
Et Emma avait agi.
Que ce serait-il passé si ces cauchemars ne hantaient pas Mary-Margaret ainsi ? Si Emma ne l'avait pas trouvée dans le salon ? Si elles n'avaient pas eu cet échange ?
Emma aurait-elle trouvé la force de ravaler sa colère envers Regina pour le bien de sa famille ? De lui proposer une trêve et d'encore une fois essayer de lui tendre la main ?
« Il faut qu'on reste prudents, » pria David sombrement.
« Elle est plus stable, » rassura Emma. « Tant qu'on ne complote pas de notre côté, elle restera calme du sien. »
Henry posa le regard sur Mary-Margaret de nouveau, une petite lueur dans le regard, une lueur qu'il avait perdue ces dernières semaines.
« Je sais qui a écrit le mot, » annonça t-elle doucement. « Henry et moi connaissons l'écriture. C'est Regina. »
« Quoi ? »
« L'écriture, c'est celle de Regina. »
« Vous êtes sûrs ? » interrogea David.
« Oui. »
« Ça veut dire que dans le futur, maman travaille avec nous, pas vrai ? » interrogea Henry, plein d'espoir et d'angoisse à l'idée que sa théorie soit fausse.
Les voir se disputer pour savoir s'ils feraient mieux d'emprisonner ou de tuer Regina pour la stopper trois semaines plus tôt avait vraiment dû le perturber et Mary-Margaret s'en voulut d'autant plus qu'elle avait été celle à envenimer les choses.
Emma soupira bruyamment et se frotta les yeux.
« Bon, écoutez, peu importe. Cette petite est là, on ne sait pas vraiment d'où elle vient, on ne sait pas pourquoi elle est là, et on ne sait pas qui elle est exactement, mais elle est là, et il faut bien que quelqu'un s'en occupe. »
« Je suis toujours arrêtée, je peux rester ici pour m'en occuper, » offrit Mary-Margaret avec un sourire.
« Okay. Il vaut mieux que personne, et je dis bien personne, ne sache qu'elle est là et d'où elle vient. »
« C'est plus sage, » acquiesça David. « Il va nous falloir trouver un moyen de lui acheter ce qui lui faut sans attirer l'attention. »
« Comment on va faire ? » interrogea Henry en fronçant les sourcils.
Emma haussa les épaules.
« J'irai en dehors de Storybrooke. »
« Cool ! Je peux venir ? »
« Oui. Non ! Si Regina découvre que je t'ai fait sortir de la ville sans la prévenir, elle le prendra comme une rupture de notre accord ou je ne sais quoi. »
« Parce qu'on va pas le dire à ma mère ? » interrogea Henry, l'air immédiatement déçu.
« Gamin, » hésita Emma. « C'est vrai qu'elle fait des efforts, mais… C'est peut-être un peu tôt pour lui faire confiance à ce point. »
« Mais c'est elle qui a écrit le mot, et elle s'est sûrement servie de sa magie pour envoyer Mary ici ! C'est logique, Emma ! »
« Rien là-dedans n'est logique, Henry ! Et… Regina. » Ses yeux brillèrent avant de se tourner vers ses parents. « Quand on était au café, il s'est passé quelque chose de bizarre. Elle est devenue pâle soudainement et ses yeux étaient violets, elle a dit que quelque chose avait perturbé la balance magique ou je ne sais pas quoi… »
« Ça peut correspondre au moment où Mary est arrivée, » acquiesça David. « Elle l'aurait senti ? »
« J'ai cru qu'elle allait être malade. J'ai senti quelque chose, moi aussi, des vertiges, un malaise. »
« Et si tous ceux qui maîtrisent la magie l'avaient senti ? » interrogea Mary-Margaret.
« Avec un peu de chance, personne ne posera trop de questions. Gold est occupé avec Belle, si jamais il l'a perçu, espérons qu'il est trop concentré sur elle pour mener une enquête. »
« On devrait le dire à Regina, » insista Henry. « Elle l'a plus senti que toi, c'est peut-être parce que c'est sa magie qui a fait ça. »
« Ou c'est simplement parce que j'ai aucune idée de comment me servir de la mienne. Ecoute, si… si Regina tient tous ses engagements, on lui dira, ok ? Mais pour le moment, on va garder ça pour nous. »
Fronçant les sourcils, Henry finit par grommeler son accord.
Mary-Margaret, elle, se demanda si Regina n'aurait pas eu une explication pour l'arrivée du bébé. Après tout, Henry avait raison, elle était la seule à connaître la magie parmi eux tous. Et d'un autre côté, avec ce qu'il s'était passé le mois dernier, elle n'était pas du tout certaine qu'une tentative de collaboration entre eux aurait les meilleurs résultats.
« Et lorsqu'on lui dira, je ne manquerai pas de lui faire remarquer que quand on envoie des bébés de nulle part, on peut quand même joindre une note explicative un peu plus longue que deux mots ! »
« Bon, alors, on a une nouvelle addition à la famille, » sourit David en se penchant vers Mary pour la chatouiller. La petite rit et attrapa sa main. « L'appartement va bientôt être trop petit. »
« Et comment elle va repartir ? »
« Aussi efficacement qu'elle est arrivée, j'espère, » répondit Emma en posant une main sur l'épaule d'Henry. « Et dans pas trop longtemps, ou les gens vont commencer à se poser des questions. »
« J'aimerais quand même bien savoir de qui elle est la fille. »
« Impossible sans test ADN, et ça éveillerait forcément les soupçons. Et faire passer un test à toute la ville coûterait une petite fortune. »
« Mais je te dis qu'elle est de la famille ! »
« On n'en sait rien, Henry. On n'en sait absolument rien. Et si elle vient vraiment du futur, on ferait sans doute mieux de ne surtout pas trop se poser de question. Il vaut mieux qu'on ignore qui elle est exactement. Bon, et sinon, quelqu'un sait s'occuper d'un bébé de cet âge ? »
O
Elle n'arrivait pas à respirer.
La sirène résonnait à travers Storybrooke, la panique régnait, il y avait le feu, il y avait les cris.
Et elle n'arrivait pas à respirer.
Elle avança dans la rue, tituba un peu plus, toussa, chercha à y voir plus clair dans cette nuit brumée de cendres.
C'était le chaos.
Les enfants…
Le plan d'évacuation les avait placés en priorité, mais ce n'était pas son rôle de les faire descendre dans les tunnels. David et Frederick devaient s'en charger.
Il ne fallait pas qu'elle s'inquiète.
Les enfants seraient saufs, n'est-ce pas ?
…
Comment avaient-ils pu en arriver là ?
« Belle ! »
Elle évita l'un des monstres de cendres, un tigre cette fois-ci, courut, glissa. L'eau s'échappant d'une bouche à incendie défoncée bousillait le peu d'équilibre qu'elle avait encore après le coup qu'elle venait de recevoir.
« Belle, il ne faut pas rester là ! »
L'autre femme ne bougea pas, prostrée au sol. Alors elle enjamba un cadavre, continua à avancer prudemment et lutta de toutes ses forces contre la nausée.
« Belle, viens ! »
Elle atteignit enfin sa cible, s'écroula presque près d'elle et essaya de ne pas poser les yeux sur le visage mutilé du père de la jeune femme.
« Belle, je suis désolée, mais il est trop tard. Il est mort. Belle, il faut qu'on parte. »
Elle attrapa son bras, fut soulagée de ne sentir aucune résistance. Elle n'était pas en état de se battre et si le choix avait dû être fait, elle l'aurait laissée là. Laissée-là pour mourir.
Un rire étrangement amusé la figea. Elle leva la tête, plissa les yeux, essaya d'en distinguer la provenance malgré ses vertiges et les cendres qui tournoyaient autour d'elle.
Ce fut Belle qui la tira, au final.
Belle qui l'entraîna à sa suite vers l'une des habitations de Roger's Street, dans la cave, vers l'une des entrées secrètes de leurs souterrains magiques.
Belle qui lui sauva la vie, au final.
…
Elle les écoutait. Les écoutait débattre et crier et se lamenter.
Ils étaient épuisés, affamés, terrifiés.
« On doit pouvoir le trouver ! »
« Il ne se montre que lorsqu'il le veut bien, il connaît cette ville par cœur maintenant, et ces foutus monstres sont presque increvables ! » contredit un homme barbu.
Elle le connaissait, mais n'arrivait pas à se souvenir de son nom, s'en fichait royalement.
Ruby se tourna vers lui, les yeux brillant de colère et d'énergie.
« On peut les crever ! » contesta t-elle. « On y arrive ! »
« Et pendant qu'on en tue un, ils dégomment dix d'entre nous ! La plupart des réfugiés ne sont pas des combattants, ils ont tous perdus des amis, des proches, des enfants ! Il a la magie de son côté ! »
« Nous aussi ! »
« Ah oui ? Les fées sont presque toutes mortes, sans leur petite poudre, elles ne sont rien ! Rumpel était le plus puissant et il est mort avant même le début de cette merde ! »
« Regina et Emma ont leurs pouvoirs, et on sait tous ce qu'elles peuvent faire ! »
« Il y en a encore parmi nous qui pensent que tout ça ne serait jamais arrivé sans elles. »
Ruby répliqua, elle ne l'écouta pas. L'accusation ne lui fit pas grand-chose. Avec le temps, elle se détachait. Elle ferma les yeux, resta debout, adossée au mur de la galerie dans laquelle ils se trouvaient. Les autres continuèrent de débattre. De se battre.
Il n'y avait pas beaucoup de lumière dans leur refuge. Pas beaucoup de confort non plus, même si la magie et leurs visites à la surface amélioraient leur style de vie doucement. Il faisait frais, mais après plus d'un an, ils s'y étaient habitués.
Ce n'était pas la température qui les abattait le plus.
« Nous nous sommes tous mis d'accord il y a longtemps, » coupa David, sa voix posée mais forte contre le chaos. « Nous ne lui donnerons pas ce qu'il veut. »
Thomas acquiesça.
« De toute façon, il nous tuerait encore plus facilement si c'était le cas. Nous avons subi de lourdes pertes cette semaine, mais nous apprenons de nos erreurs. »
« Si on perd espoir, nous sommes morts, » rappela Emma, plus loin.
Sa voix n'était jamais très élevée ces jours-ci, mais elle aurait tout aussi bien pu hurler car tous sentirent ses mots jusqu'au plus profond de leurs os.
« Quel espoir nous reste-t-il, Sauveuse, quand il n'y en a plus aucun dans tes propres yeux ? »
Emma rencontra le regard de Michael sans ciller, impassible. Mais la douleur qui l'habitait faisait presque vibrer la magie autour d'elle.
Elle n'avait pas su les protéger.
Elle avait perdu un fils.
Finalement elle détourna les talons et quitta la salle souterraine avec une bien fausse tranquillité.
Le débat reprit.
Et n'aboutit qu'à plus de désespoir.
…
« J'ai l'habitude de ne pas vieillir, mais ça, ça doit être perturbant, » commenta Hook en s'approchant d'elle un matin.
Ils avaient des horloges, alors elle savait que c'était le matin.
A la surface, cela faisait trois ans que la nuit n'était plus tombée. Une bulle de temps qui avait figé leur monde terrible dans un jour d'automne sans fin, avec son ciel bas et gris, presque blanc, son absence de vent, son air un peu frais.
Elle dirigea son regard vers l'endroit qu'il désignait du menton, le bout de la salle à manger. Ils vivaient en groupe, et Ashley, plus loin, préparait son repas à sa fille.
Sa fille qui, bien qu'elle soit née plus de huit années auparavant, avait toujours l'air d'en avoir cinq. Pour épargner les enfants, Emma et Regina avaient depuis longtemps figé leur développement intellectuel et émotionnel pour qu'il reste lié à leur apparence physique bloquée dans le temps.
Cela voulait dire que les enfants ne se rendaient pas vraiment compte du temps qui passait. Cela voulait aussi dire que leurs parents devaient élever des petits qui n'évoluaient jamais.
« Qu'est-ce qu'on mange ? »
Elle fusilla le pirate du regard, et puis haussa les épaules.
« Ce qu'il y a. »
« Merveilleux. Alors je vais nous préparer un petit sauté de lapin dont vous me direz des nouvelles. »
Il lui fit un grand sourire, à peine freiné par la cicatrice qui courait de sa tempe droite au coin gauche de son menton.
Elle le trouva étrangement charmant.
…
Elle se réveilla dans la douleur.
Ses poumons étaient en feu, mais ce n'était rien comparé à tout le reste. L'esprit embrumé, elle chercha à focaliser son regard. Refoula une vague de nausées. Elle avait froid, elle était brûlante, elle sentait que si elle se rendormait, elle ne se réveillerait peut-être plus.
« Alors, consciente ? »
Elle n'était pas seule.
Ses mains, ses pieds… Elle ne pouvait rien bouger.
Son dos était plaqué contre le sol glacé de son ancien bureau. Lorsqu'elle réussit à basculer un peu la tête, les vertiges l'emportèrent presque.
Puis elle le vit.
Un jeune homme avec une petite barbe de quelques jours. Un regard clair. Un air froid, furieux. Des cheveux châtains qui lui tombaient presque dans les yeux.
Il s'approcha doucement d'elle, jusqu'à avoir les pieds dans la flaque de sang échappé de ses mains plantées dans le sol avec des coupe-papiers, et puis il s'accroupit sans la quitter du regard.
Cela faisait… neuf ans ? Peut-être même dix.
Peut-être dix ans depuis le début de ce cauchemar sans fin.
Et elle n'avait jamais autant souhaité mourir que lorsqu'il tendit la main vers elle pour caresser tendrement son visage du bout des doigts.
« Pourquoi est-ce que tu ne veux tout simplement pas me le donner ? »
Et dans ses yeux glacés, brûlants d'une folie destructrice, elle vit le Mal à l'état pur.
Elle refoula un sanglot, laissa la perte de sang et la fatigue l'emporter.
Ses paupières se baissèrent, et elle pria pour la mort.
.
Elle fut sauvée, bien sûr.
…
Survivre.
En fait, elle n'avait fait que ça. Depuis longtemps, peut-être depuis son adolescence.
Non.
Depuis sa naissance.
A présent, la survie était un maître mot pour les quelques centaines d'habitants de la ville fantôme. Et elle les aidait, elle les protégeait, parce qu'elle le pouvait, parce que c'était son devoir.
Sa punition.
Elle survivrait tant qu'elle le pourrait.
Pour eux.
Ils sortaient rarement, mais il fallait bien se nourrir. Chasser, élever, pêcher, aller récupérer quelques nécessités. Parfois, il y avait des lueurs au bout du tunnel. Comme quand Emma avait réussi par un pur hasard à jeter un sort à une femme enceinte depuis des années pour lui permettre d'évoluer assez longuement pour donner naissance.
Cette magie ne durait peut-être pas bien longtemps, mais pendant quelques semaines, elle débloquait le métabolisme de la personne, lui permettant ainsi de ressentir les effets du temps passant. Le peu de femmes enceintes encore en vie (quatre), purent ainsi mettre au monde leurs enfants. Des bébés qui resteraient à l'état de nouveau-nés aussi longtemps que cette guerre durerait.
Bien sûr, ce sort ne pouvait avoir d'autres utilités que celle-ci. A quoi cela leur servirait-il autrement ? Vieillir de quelques semaines, chacun à leur tour ? Emma avait besoin de sa magie pour des choses bien plus essentielles.
Comme maintenir les barrières de dissimulation et de protection autour des souterrains et des cachettes.
Malgré ça, de temps à autres, un groupe était trouvé.
De temps à autres, il fallait prendre des risques.
De temps à autres, il leur fallait mener une offensive, tester l'ennemi, trouver des failles, comprendre sa magie, essayer de formuler un plan qui permettrait de le faire sortir de sa cachette, de l'affaiblir et de le terrasser.
Ils l'avaient déjà blessé, deux ou trois fois. Un peu plus d'une décennie de guerre et bien sûr qu'ils avaient eu quelques victoires.
Bien sûr.
Ils ne tiendraient pas sans elles.
Ils réussiraient ou ils mourraient en essayant.
Ils le terrasseraient et ils trouveraient un moyen de quitter cette bulle temporelle, de quitter ce terrain de jeu qu'il s'était créé, de quitter Storybrooke.
O
Il y avait des gémissements.
La sirène. Le feu, partout dans la ville. Les cendres.
Il faisait nuit.
Une guerre venait tout juste d'éclater.
Les gens criaient, couraient, essayaient de se souvenir de leur rôle dans le plan d'évacuation.
Les gens mouraient.
Et elle, elle progressait lentement et remontait la rue.
Le sang coulait sur son visage. Elle avait reçu quelque chose sur la tête. Un lustre ? Un morceau de plafond ?
Elle ne s'en souvenait pas.
Elle toussa, avança encore, un seul but à l'esprit. Et elle arriva.
Devant la bibliothèque, devant l'horloge dominant Storybrooke.
Où était-il ? Il devait être là ! Il devait forcément être là !
Cette foutue sirène…
Elle l'appela, mais elle ne parvenait pas à le voir. Puis elle aperçut deux personnes qu'elle crut reconnaître.
« Jefferson ? »
Oui, c'était bien lui. Lui et sa fille. Une jeune femme de seize ans à présent.
Un couple gisait à leurs pieds, mais ils n'avaient d'yeux que pour les monstres devant eux. Un hoquet d'horreur la traversa quand elle reconnut une autre silhouette, plus loin dans l'ombre du bâtiment, pas bien loin de Grace. Lui aussi fixait les créatures de magie.
Les deux énormes panthères créées avec les cendres volant alentours grognèrent, se figèrent pendant une seconde, deux…
Puis bondirent sur leurs victimes.
Ses yeux incrédules s'agrandirent d'horreur, elle leva une main et cria.
« HENRY ! »
Et le sang.
Le sang gicla contre les portes de la bibliothèque, quelques gouttes allèrent s'écraser sur son visage, coulèrent dans son cou.
Les cendres, sur le sol goudronné, virèrent au rouge.
Elle hurla.
O
« Non, Henry ! »
Regina se réveilla en sursaut, désorientée, en sueur. Ses yeux se focalisèrent, elle reconnut sa chambre, s'aperçut qu'elle tremblait, que son haut lui collait à la peau.
Son cœur défonçait presque sa poitrine et elle se sentit immédiatement mal. Avec des gestes précipités, presque assommée par la migraine qui l'assaillit, elle se tira du lit et tituba jusqu'à sa salle de bains, posa la main sur la porte.
Incapable de trouver la force de l'ouvrir et d'atteindre les toilettes à temps, elle vomit sur le sol, essayant de se retenir de complètement tomber en posant ses paumes contre la porte close.
Malade, seule, terrifiée.
Hantée depuis quelques temps par des rêves étranges sortis de son imaginaire si perturbé.
Peut-être disaient-ils vrais.
Peut-être était-elle tout simplement irréparable.
Il devait forcément y avoir quelque chose de profondément mauvais, de terriblement malsain en elle pour que chaque nuit ces scènes d'épouvantes défilent dans son esprit.
Quel genre de mère était-elle pour rêver ainsi que son petit garçon… ?
Henry.
Que penserait-il de ça ?
Plus jamais Emma et les autres ne la laisseraient l'approcher.
Quel monstre horrible était-elle pour avoir de tels songes ?
Quel monstre ?
O
