4. Du sang
Les yeux d'Emma se plissèrent alors qu'elle observait Henry écouter les histoires de Neal, complètement fasciné. L'homme s'était levé du banc avec son enthousiasme, mimait les actions, et son fils avait fait de même, un sourire aux lèvres, le commentaire facile.
Il n'y avait qu'adoration dans son regard, Emma aurait tout aussi bien pu être à l'autre bout de Storybrooke, le gamin ne se serait même pas aperçu de son absence. Si Neal lui disait, à cet instant-même, qu'ils partaient à l'aventure, Henry l'accompagnerait sans même un regard en arrière, sans une pensée pour elle, peut-être.
Un petit soupir incrédule s'échappa de ses lèvres. Voilà donc ce qu'avait dû ressentir Regina à l'arrivée d'Emma. Et encore, Henry ne l'avait jamais accusée des pires maux et n'avait jamais nié leur relation.
Etait-ce parce qu'il avait grandi dans une ville où jamais rien ne changeait, où il ne courait aucun danger qu'Henry se montrait aussi confiant ? Qu'il s'attachait si aisément à de complets étrangers, juste parce qu'ils partageaient le même sang ?
« Il est heureux. »
Tendue, Emma jeta un œil à Tamara près d'elle.
« Je n'avais jamais vu Neal comme ça, » commenta la New Yorkaise.
Emma garda le silence. Il y avait quelque chose qui la dérangeait chez cette femme. Tamara n'avait jamais vraiment posé des questions directes, mais sa façon de tourner les conversations mettait tous les sens du shérif en alerte. Son instinct lui hurlait que Storybrooke n'était pas en sécurité tant que des étrangers s'y baladaient.
Et même si Regina semblait avoir décidé de passer en mode ermite depuis quelques temps, il restait Ruby et sa condition particulière, Gold qui restait un électron livre, et l'arrivée de Mary qui serait difficile à expliquer si jamais Mendell ou Tamara la découvrait.
Voilà deux semaines que le bébé était là, une depuis qu'ils avaient appris pour sa magie, et pour le moment rien n'expliquait son apparition. Heureusement, Mary n'avait usé de ses pouvoirs que deux seules et innocentes fois. Mais que se passerait-il si jamais personne ne venait pour la récupérer ? Que se passerait-il s'ils devaient l'adopter, l'élever ?
Ils ne savaient rien d'elle, de sa nature. Aucun d'entre eux n'y connaissait grand-chose en magie.
Et Mary-Margaret semblait dormir de moins en moins. Lorsqu'Emma avait commenté ce fait, David lui avait dit qu'elle faisait des rêves qui la déstabilisaient, mais qu'elle refusait d'en parler.
Peut-être… peut-être qu'il serait bien qu'elle aille voir Archie. C'était peut-être la seule solution, ça l'aiderait à avancer, et ça ne lui ferait sans doute pas de mal de sortir et de parler à quelqu'un qui n'était pas de la famille.
« Emma ! »
Elle sortit de ses pensées à temps pour voir Henry courir vers elle, un grand sourire aux lèvres, les yeux lumineux.
« Emma, Neal veut m'emmener au cinéma ! Il aime les comédies, comme moi ! Comme ça, tu ne seras pas obligée de m'emmener voir le film ! »
Il n'y avait pas vraiment de demandes. Pas de s'il te plait ou de je peux ? dans ces exclamations enthousiastes. Neal était biologiquement son père, et même s'il le connaissait encore très peu, Henry l'appréciait, le trouvait chouette, voulait passer du temps avec lui. Alors il ne se posait pas de question, partait du principe qu'il était dans son bon droit. Et si Emma le lui refusait, se mettrait-il à passer par la fenêtre de leur chambre pour rejoindre son père ? Ferait-il des fugues, disparaitrait-il après l'école sans qu'elle ne sache jamais vraiment où il était ?
Lorsqu'elle avait été de l'autre côté de la situation, Emma s'était félicitée de l'esprit libre et de la malice du gamin. A présent, elle apprenait à connaître l'angoisse, la crainte, la déception.
Ce n'était plus aussi amusant ni aussi satisfaisant.
Alors qu'Henry contenait à peine sa joie, se balançant d'un pied sur l'autre avec excitation, Neal s'approcha d'Emma, un peu penaud.
« J'ai seulement mentionné que ce serait sympa si on y allait ensemble, » informa t-il avec ce petit sourire charmant dont il savait si bien jouer.
Désintéressé, Henry courut récupérer ses affaires un peu plus loin.
« Emma, si tu es contre, je ne l'emmène pas. On ne se connaît que depuis quelques semaines, je comprends. J'aurais juste aimé passer un peu de temps avec lui, c'est tout. »
Il semblait un peu frustré, sans doute parce qu'Emma avait insisté pour être présente à chacune des rencontres du père et du fils. Et pourtant il se tenait là, calmement près d'elle, contrôlant ses sentiments et prêt à se plier à sa décision.
Ce qu'elle, elle n'avait que rarement fait face à Regina.
La situation était différente. Bien sûr qu'elle l'était. Mais comment Emma s'était-elle retrouvée de la place du seul parent ayant abandonné Henry à celui possédant sa garde entière et dont la présence était imposée aux autres dès qu'ils souhaitaient passer du temps avec leur enfant ?
Regina, qui avait adopté Henry, possédait tous les droits légaux, l'avait aimé et élevé pendant dix ans. Et Neal, qui n'avait jamais su son existence, et qui à présent apprenait doucement à connaître ce fils qu'il s'était découvert.
Et merde, où était son bon droit là-dedans ? Où s'arrêtait le principe de précaution et où commençait cette rancœur envers Regina et Neal qui n'avait rien à voir avec la situation ?
« Je peux lui dire qu'on fera ça une autre fois, » soupira Neal.
Et Emma l'étudia du regard, et se rendit compte qu'en dix ans, il avait grandi. Il avait changé. Plus mature, plus responsable, et bien sûr qu'il avait changé. Pourquoi serait-elle la seule à avoir appris de ses erreurs ?
Pourquoi serait-elle la seule à avoir droit à une seconde chance ?
« Tu peux l'emmener au ciné, » consentit Emma.
Le regard et tout le visage de Neal s'illumina comme si Noël avait soudain fusionné avec Pâques et les anniversaires et Halloween et le 4 juillet et qu'elle venait de lui annoncer que ce jour venait d'arriver.
« Génial, » sourit-il. « J'aimerais l'emmener manger un truc au café ensuite. Pour discuter du film. »
« Ok, tu me passes un coup de fil et je le récupérerai là-bas. »
« Super. C'est chouette. Oh, euh… des allergies ? »
« Hein ? »
« Henry ? Il a des allergies ? »
Neal. Plus responsable qu'elle lors de son arrivée à Storybrooke. Car s'en était-elle inquiétée ? S'en serait-elle inquiété sans que Mary-Margaret ne le lui fasse remarquer ?
« Oh. Oui. Les pistaches. »
« Okay. Noté. »
Elle balaya les alentours du regard, mais le parc était vide.
« Où est Tamara ? »
« Elle est retournée au motel, elle a du travail. »
Avec un hochement de tête, Emma passa ses mains dans les poches de sa veste. Il faisait très frais, et lorsqu'Henry les rejoignit, tout excité, ses joues étaient rosies et ses yeux brillaient.
Il avait l'air heureux. C'était tout ce qui comptait.
« Merci, Emma ! » cria t-il en suivant Neal jusqu'à sa voiture.
Emma ne répondit pas.
O
Dans la semaine qui venait de s'écouler, Regina était restée invisible.
Henry l'avait appelée une fois, en milieu de semaine, et avait discuté avec elle près de vingt minutes. Et lorsque le garçon lui avait demandé de dîner avec Emma et lui le lendemain, Regina avait refusé.
Elle avait refusé.
Henry avait raccroché, une moue surprise et triste au visage, et Emma avait cru défaillir. Apparemment, l'ex-maire avait prétendu avoir quelque chose d'important à faire, qu'ils mangeraient ensemble une autre fois.
Huit jours. Huit jours, et pas un coup de fil pour Henry. Non pas qu'Emma était très surprise, Regina avait depuis longtemps cessé d'appeler, puisqu'Henry avait bien souvent été trop occupé avec… eh bien, avec elle pour lui répondre. Mais à présent qu'ils reprenaient contact, elle aurait cru que l'autre femme en aurait profité pour l'appeler chaque jour et passer le plus de temps possible avec lui.
Etait-ce en raison de la présence d'Emma ? Elle doutait fort que cela arrête l'autre mère.
Il devait y avoir quelque chose d'autre. Et le fait que Regina n'avait pas été vue en dehors de sa maison restait inquiétant. D'après ce qu'Emma savait, la sorcière n'appréciait pas du tout être enfermée quelque part.
Lorsqu'elle sonna à la porte du 108, elle n'obtint aucune réponse pendant un instant. Et puis finalement Regina vint ouvrir, son regard sombre se posant sur Emma avec une certaine exaspération.
« Miss Swan. »
« Hey. »
« Où est Henry ? »
« Il n'est pas là. Je peux ? »
« Pourquoi ? »
Emma leva les yeux au ciel et se retint de justesse de croiser les bras.
« Il faut qu'on discute. »
Après un instant d'hésitation méfiante, Regina consentit à la laisser entrer. Il y avait de la musique à l'intérieur. Du jazz, assez fort pour qu'il soit entendu partout dans la maison. L'autre femme passa devant elle pour rejoindre la bibliothèque et arrêter rapidement la chaîne.
« Que me vaut l'honneur de votre visite, Miss Swan ? »
« Henry. »
« Il ne va pas bien ? »
« Si, » rassura Emma. « Enfin, en dehors de ce que vous savez déjà. »
« Il continue ? »
« Parfois. »
« Et vous ne lui en avez pas parlé ? »
Emma s'empêcha de danser d'un pied sur l'autre. Non, elle ne lui en avait pas parlé, ne préférait pas, ne savait pas comment s'y prendre ou que dire.
« Où est-il ? »
« Il est avec Neal. »
« Quoi ? »
Emma leva une main.
« Il voulait l'emmener au cinéma, voir une comédie qui les intéressait tous les deux. Les visites se sont toujours bien passées, je ne voyais pas pourquoi refuser, et franchement j'ai horreur des comédies. »
« Alors… Henry l'apprécie ? »
« Oui, » soupira Emma en haussant les épaules. « Neal adore raconter des histoires et est resté un grand gamin malgré ses… » Elle fronça le nez. « Je ne sais même pas quel âge il a. »
« Quelques siècles et des poussières. Et Monsieur Gold ? »
« Quoi, Gold ? Neal lui parle à peine. Ça va prendre un peu plus de temps qu'un mois pour que les morceaux soient recollés avec ces deux-là. Et puis d'après ce que j'ai compris, Gold est sur le point de trouver un remède pour Lacey. Et en attendant, il est un peu trop occupé à jouer les mauvais garçons pour lui plaire. »
« Je peux savoir pourquoi vous êtes là, mis à part pour me dire que mon fils s'amuse beaucoup avec son délinquant de père biologique ? »
« Je peux savoir pourquoi vous évitez Henry ? »
Regina se tendit, ses yeux brillèrent un peu trop.
« Je n'évite pas mon fils. »
« En une semaine vous avez eu une seule conversation avec lui. »
« Je pensais que vous en seriez heureuse. »
« Vous avez refusé son invitation. »
« Je devrais me plier à chacun de vos désirs, abandonner ce que je fais et ce que j'ai prévu de faire juste parce que vous me faites l'immense honneur de prendre sur votre précieux temps pour me permettre de voir Henry ? »
« Ce n'est pas ce que j'ai dit ! »
« Ah oui ? »
Emma dut fermer les yeux contre sa frustration.
« D'accord, » soupira t-elle. « Vous commencez tous sérieusement à me gonfler. »
« Des problèmes au paradis des Charmants ? »
« C'est quoi le problème avec vous ? » interrogea Emma sèchement, ignorant sa pique avec un regard noir. « Un jour vous voulez tous nous tuer, ensuite vous voulez utiliser la magie pour résoudre tous vos problèmes, et l'instant d'après vous disparaissez de la circulation et ne voulez plus parler à personne ! »
« Je pensais que ça arrangerait bien les affaires de tout le monde. »
« Vous avez plutôt intérêt à ne rien préparer de stupide, Regina ! »
« Dommage. J'étais à deux doigts de réussir à empoisonner le système d'épuration d'eau de la ville. »
Pendant un instant, Emma eut un doute. Et puis elle nota le petit fil de sarcasme dans le ton autrement plat de Regina et leva les yeux au ciel. Comprenant que rien ne se réglerait en deux minutes, Emma retira sa veste.
« Qu'est-ce que vous faites ? »
« Il fait chaud ici. »
« Je ne vous ai pas permise de vous installer. »
« J'en prends le droit. Je suis la princesse d'une monarchie absolue, vous vous souvenez ? Vous ne m'offrez rien à boire ? »
Regina croisa les bras.
« Non, » répondit-elle, le mot sonnant presque comme une protestation enfantine.
« On va avoir une discussion, que ça vous plaise ou non, et ce serait bien plus agréable de le faire autour d'un verre ou d'une tasse. »
Peut-être que ce ne fut que les conséquences de l'éducation que lui avait donné Cora, mais Regina, visiblement à contrecoeur, se dirigea vers la cuisine et Emma la suivit. Elle lui tendit deux minutes plus tard une tasse de café et Emma s'installa à la table, surprise de voir le sucre être déposé près d'elle.
Elle haussa un sourcil.
« Vous savez comment je bois mon café ? »
« Dites-moi ce dont vous aimeriez discuter et sortez de chez moi. »
Emma prit son temps, plongea deux sucres dans son café et remua lentement. Regina ne s'était pas assise, elle ne se sentait sans doute pas au contrôle de la situation ni assez en sécurité pour cela, et Emma avait conscience que les choses pouvaient déraper si elle ne faisait pas attention.
Mais il y avait quelque chose qui ne tournait pas tout à fait rond à Storybrooke depuis quelques semaines et Emma semblait être la seule à vraiment s'en inquiéter.
« Mendell est toujours là, » commença-t-elle après avoir bu une gorgée du café qui s'avéra être divin.
« J'en ai conscience. Vous n'avez vraisemblablement pas su faire correctement votre travail, shérif. »
« Et Tamara aussi. »
« La fiancée de Neal ? »
« Je ne lui fais pas confiance. »
A sa plus grande stupéfaction, Regina leva les yeux au ciel.
« Je ne suis pas la plus indiquée pour entendre vos plaintes dues aux sentiments latents que vous entretenez toujours pour votre ex. »
« Quoi ? » s'étrangla Emma un instant, avant de la fusiller du regard même si une part d'elle était ironiquement amusée de voir Mary-Margaret et Regina sauter aux mêmes conclusions. « Je n'ai aucun sentiment pour lui à part le dégoût et la colère, et ça n'a rien à voir ! »
« Si vous le dites. »
« Il y a quelque chose de pas claire chez cette femme, comme chez Mendell ! Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais que ce n'est bon pour personne. »
« Et pourquoi est-ce que vous m'en parlez ? »
« Parce que concrètement, vous êtes toujours le maire de cette ville tant qu'aucun vote n'aura eu lieu. »
L'incrédulité s'afficha sur le visage de Regina avant qu'elle ne puisse la dissimuler.
« Je suis certaine que la ville en question serait ravie d'entendre ça. »
« Leur sentiment n'a rien à voir là-dedans. Doc et Midas et quelques autres continuent d'assurer l'intérim, mais si Storybrooke tourne toujours aussi bien c'est parce que pendant des années elle a été parfaitement dirigée et que tout le monde sait ce qu'il a à faire. Et puis personne n'a rien trouvé d'incriminant dans les comptes ou dans les papiers officiels. »
« Vous pensiez que je me servais dans les caisses ? Ou que je graissais la patte des électeurs et des fonctionnaires avec l'argent des taxes ? »
Bordel, Regina semblait amusée par l'idée et Emma préféra ne rien confirmer.
« Ils ont fait des vérifications, » expliqua t-elle simplement.
« Si les étrangers vous inquiètent tellement, demandez à Gold de leur effacer la mémoire et de les envoyer en dehors de la frontière. »
« On ne peut pas faire ça ! » s'indigna Emma, avant de considérer l'idée un instant. « On peut ? »
Regina haussa un sourcil, une lueur lumineuse au fond des yeux et Emma faillit grogner.
« Est-ce que vos parents savent qu'il est si simple de vous faire basculer du côté obscur ? »
« Mes parents basculent très bien du côté obscur quand ça les arrange, » rappela Emma amèrement avant de se reprendre. « Et Gold ne fera rien pour nous sans un foutu prix parce qu'apparemment il est incapable d'interagir normalement avec d'autres gens. »
Gold et Regina avaient ça en commun d'ailleurs. Bien que bien différemment. Gold savait se comporter normalement, il choisissait de ne pas le faire, de tourner chaque échange à son avantage et d'y prendre plaisir. Regina, elle, n'avait tout simplement jamais su comment des interactions banales et innocentes se déroulaient. Elle avait tout à apprendre de ce côté-là.
Mais Emma garda le silence, parce qu'elle sentait que mentionner à voix haute que Regina était socialement et émotionnellement retardée ne serait pas vraiment bon pour leurs futures relations.
« Alors vous êtes venue ici parce que vous avez besoin de moi pour régler vos problèmes. »
« Non, » protesta Emma en se frottant le front. Depuis quand avoir à faire à Regina était si épuisant ? « Je veux juste… Est-ce que vous pouvez vous asseoir ? » demanda t-elle avec exaspération.
Regina plissa les yeux et Emma soupira.
« Asseyez-vous. »
« Ne me donnez pas d'ordre et encore moins dans ma maison, » rétorqua froidement l'autre femme en la fusillant du regard.
« S'il vous plaît, pourriez-vous vous asseoir ? » reformula Emma, la voix rendue rauque par sa frustration.
Après un instant, Regina sembla estimer que sa demande était acceptable et se servit une tasse de café avant de prendre place face à elle.
Le silence s'étendit et Emma retint difficilement son rire. Lorsque Regina leva ses yeux vers elle, entre courroux et curiosité, la blonde haussa les épaules.
« Je repensais juste aux sociaux. Je comprends mieux leur frustration lorsqu'ils avaient à faire à moi. »
« Vous me comparez à une enfant ? »
« Possible. » sourit Emma.
« C'est ridicule. »
« Et Henry fait exactement la même tête lorsqu'il est vexé. »
La mention de leur fils sembla détendre un peu l'atmosphère. Et c'était vrai. Parfois, Henry avait les mêmes expressions que sa mère lorsqu'il était mécontent, lorsqu'il était inquiet, lorsqu'il était triste. Elle se demanda si Regina avait la même façon de sourire que lui, cette lumière dans ses yeux, cette expression si contagieuse.
Un peu comme celle de Mary.
Mais la pensée de la petite lui fit se souvenir pourquoi elle était là en premier lieu.
« Est-ce que vous avez réfléchi à ce qu'avait pu être ce dérangement magique il y a deux semaines ? »
Regina haussa un sourcil.
« Ça vous préoccupe vraiment. »
« Pas vous ? »
« La magie… Elle peut être imprévisible, Miss Swan. Si vous vous inquiétez dès qu'elle n'en fait qu'à sa tête, vous ne serez plus jamais tranquille. »
« C'était plus que ça. Vous l'avez senti et je l'ai senti. Quelque chose s'est passé, et j'aimerais comprendre quoi. J'ai discuté avec Blue et… quoi ? »
« Vous feriez bien de mieux choisir vos alliés. »
« Je ne l'apprécie pas particulièrement mais elle est la chef des petites marraines fées du Bien, quel danger peut-elle bien représenter, franchement ? »
A sa plus grande surprise, un petit rire s'échappa de Regina. Un rire étrange, essoufflé, incrédule, torturé. Et le regard qu'elle posa sur Emma ne fut pas mieux, sombre et plein de pitié.
« Oh, Miss Swan, » dit-elle, les mots dégoulinant de condescendance. « Il ne faut vraiment pas croire tout ce que les histoires vous racontent. Le fait que vous ayez pu revenir de notre monde entière reste un mystère. »
Déstabilisée par cette réaction, Emma ne sut comment réagir.
« Pour être honnête, il est possible que deux ou trois princesses de contes de fées m'aient sauvé la vie plus d'une fois. »
« La Sauveuse, sauvée par des princesses. »
« Ma mère et Mulan sont plus que capables de se défendre, » protesta Emma. « Et… » Elle fronça les sourcils. « Pourquoi Aurore était-elle toujours là-bas ? »
« Je vous demande pardon ? »
« Il restait des gens dans la Forêt Enchantée. »
« Je n'ai pas transporté tout un monde, Miss Swan, seulement un petit royaume et quelques autres personnes avec lesquelles j'avais eu des différends. »
« Mais vous avez embarqué Ashley et Thomas et leurs parents, et Midas et Kathryn aussi. »
« Mais pas l'ensemble de leur peuple. »
« Le royaume d'Aurore était juste à côté, plus proche que celui de Midas. »
« Et alors ? »
« Vous avez pris Maléfique. »
« Elle et moi avions une histoire compliquée. »
« Et vous avez laissé Aurore. »
« J'avais assez d'un comateux sur les bras. »
« Et Philippe est resté là-bas lui aussi. »
« Je ne l'ai jamais rencontré, pourquoi aurais-je décidé de l'emmener ? Je construisais une ville, pas une mégalopole. »
« Vous connaissez Ashley ? »
« Pas personnellement. »
« Mais elle, vous l'avez emmenée ! »
« Parce qu'elle était une alliée de votre chère mère, comme les autres, pas parce que j'avais déjà pris le thé avec elle, Miss Swan. Soyez réaliste. »
« Que moi je sois réaliste ? Attendez, ça veut dire qu'Aurore ne soutenait pas ma mère ? »
« Beaucoup de royaumes se sont bien gardés de se mêler de nos histoires. Certains par peur, d'autres par conviction. »
« Conviction ? »
« Vous croyez vraiment que tout le monde voyait d'un bon œil Snow-White reprendre le trône ? Sans aucune expérience, avec une cour composée de nains et de loups-garous, de fées et de charpentiers ? » Regina eut un rictus, son regard presque noir. « J'étais peut-être un despote, mais sous mon règne le royaume s'est développé. Il n'a jamais été aussi riche ni aussi puissant, et aucun autre royaume ne l'a plus attaqué. »
« Mais votre monde n'était pas super à cheval sur le Bien qui triomphe du Mal et tout ça ? »
« Tout est une question de point de vue. »
Méfiante, Emma l'étudia du regard.
« Comment ça ? »
« J'ai expliqué à Henry dans quelles circonstances ma famille avait perdu son royaume et ses titres. »
« Oui. »
« A votre avis, qui était les deux rois s'étant alliés pour attaquer Xavier et lui prendre ses terres ? »
Un sentiment de malaise figea Emma.
« Bonne question ? »
« Personne d'autre que les nobles et courageux rois Leopold et George. Notre royaume était grand et prospère, mais la politique de mon grand-père était brutale. Beaucoup de voix se soulevaient contre lui à l'époque, dont celle du peuple. Une occasion rêvée pour eux. La guerre, la mort des villageois et la mort de mon grand-père, de mes oncles et tantes et de mes cousins se sont ainsi trouvées justifiées par les si bonnes âmes de la Forêt enchantée. Puis le royaume a été absorbé par ceux des vainqueurs. »
« Alors quand vous êtes devenue reine… »
« En réalité, le roi n'a jamais choisi d'épouse parmi le peuple, pas vraiment. C'est assez ironique, qu'une part de ce royaume me serait revenue de droit si mon père n'avait pas été renié par Xavier et si une guerre n'avait pas changé l'histoire de nos terres. Remarquez, ça l'est encore plus quand on pense que juste avant que je ne nous transferts tous ici, vos parents étaient à la tête non seulement du royaume du roi Leopold mais aussi de celui de George. Et donc, parmi ces terres, de l'entièreté de celui qui appartenait autrefois à ma famille. Mais tout ça, Miss Swan, n'est que de la politique. »
Emma garda le silence, se retint de poser les questions qui lui déchiraient la gorge. Elle comprenait que tout cela s'inscrivait dans un monde médiéval, elle comprenait que ça n'avait été que la norme.
Et pourtant elle avait envie de savoir. De savoir quel âge avait eu les cousins de Regina. De savoir si son grand-père avait été celui à donner l'ordre de les exécuter. De savoir s'il avait été celui tenant la lame.
Mais non. Car les rois avaient des gens pour ça, n'est-ce pas ? Une armée, des chevaliers, des archers. Des bourreaux.
« Cora a tué Eva. »
« Apparemment, » confirma Regina, et le malaise d'Emma semblait l'amuser, la détendre même. « Ma mère a toujours été possessive. Elle n'a jamais beaucoup apprécié qu'on essaye de lui prendre ce qu'elle considérait être à elle. Comme un royaume. »
« Ou vous. C'est pour cela qu'elle a tué Daniel, non ? »
Elles pouvaient être deux à jouer à ce jeu. Les yeux de Regina brillèrent d'une lueur dangereuse mais elle se contint.
« Ne mentionnez pas son nom, » prévint-elle néanmoins, la voix basse et l'attitude emplie de menace.
Mais Emma n'en fut pas touchée, perdue dans ses pensées.
« Mary-Margaret n'a jamais mentionné tout ça, » murmura-t-elle.
Une expression sombrement amusée passa sur le visage de Regina.
« Elle n'a jamais été très intéressée par l'Histoire, même celle de sa propre famille. Toujours à échapper à ses précepteurs pour venir me casser les oreilles. »
« Quel âge est-ce qu'elle avait ? »
« Pardon ? »
« Quand vous l'avez rencontrée. Quel âge vous aviez ? »
« Elle avait douze ans, j'en avais dix-sept. Pourquoi ? »
C'était juste de la curiosité, en fait. Mais la réponse figea Emma.
« Je croyais que vous aviez épousé le roi juste après cette rencontre ? » interrogea t-elle lentement.
« Deux mois plus tard, » confirma Regina, soudain plus distante.
Elle se leva pour aller se servir un café et ne lui en proposa pas un. Emma suivait ses gestes du regard.
« Et lui... ? »
Mais Regina ne répondit pas, ne réagit pas, occupée à reposer la cafetière. Et Emma n'insista pas. Parce que Snow avait déjà mentionné une fois que son père avait été âgé lors de sa mort. Parce qu'une adolescente de dix-sept ans ne pouvait en aucun cas être la mère d'une autre adolescente de douze ans. Parce que les silences et les non-dits prenaient soudain tout un sens et qu'elle s'en voulut de ne jamais y avoir pensé.
Bien sûr qu'elle avait remarqué que Regina n'avait apparemment que quelques courtes années de plus qu'elle et Mary-Margaret. Mais elle n'y avait jamais vraiment réfléchi, et puis il y avait eu la magie. Les sorcières maléfiques n'étaient-elles pas censées être vaniteuses ? Utiliser le sang des innocents pour apparaître jeunes et belles à jamais ?
« Vous ne m'avez toujours pas dit pourquoi vous avez laissé Aurore là-bas. »
« Parce que ça n'a aucune importance, » répondit simplement Regina en s'asseyant de nouveau face à elle.
Il y avait une lassitude dans ses gestes qui n'avait pas semblé être là plus tôt.
« Pourquoi toutes ces questions soudainement ? » demanda Regina en plantant son regard dans celui d'Emma, qui se montra incapable de détourner les yeux.
« Pourquoi pas ? »
« Personne ne pose jamais de question. »
« C'est peut-être le problème, » rétorqua Emma. « Si vous autres, vous vous en posiez parfois, si vous vous expliquiez autour d'une table au lieu d'imposer vos choix, on en serait peut-être pas tous là aujourd'hui. »
Avec un sourire vide et amer, Regina l'observa comme si elle n'était qu'une gamine naïve qui voyait le monde pour la toute première fois.
« C'est un peu tard pour ça, Miss Swan. »
« Ne me regardez pas comme ça, » rétorqua Emma entre ses dents. « Et je ne crois pas qu'il soit trop tard pour poser des questions. Pour quelqu'un prêt à maudire tout un peuple par vengeance, vous êtes plutôt privée sur vos raisons. »
« Mes raisons n'ont toujours regardé que moi. »
« Et Mary-Margaret. »
« Vous avez donc eu un moment mère-fille à ce sujet. »
« Elle m'a dit pour Daniel. Pour sa promesse brisée. Et pour les conséquences, » confirma Emma en ignorant sa réflexion.
« Comme c'est touchant. »
« Et vous savez ce que je trouve bizarre ? Je trouve bizarre que vous ayez attendu qu'elle ait l'âge que vous aviez lors du mariage pour agir. Je trouve bizarre que vous ne l'ayez pas tuée lorsqu'elle se trouvait à votre merci au château. Je trouve bizarre que vous n'ayez jamais utilisé vos pouvoirs pour arracher le cœur de mes parents. Je trouve bizarre qu'en dépit de tout ce que vous avez fait par le passé, ma famille et moi soyons toujours en vie. »
« Faites attention, Miss Swan, ça pourrait changer. »
« Vous avez dit que personne ne posait jamais de question. Ne vous posait jamais de question. Eh bien je suis là, et je vous le demande. Pourquoi ? »
Regina l'observa, une vulnérabilité dans le regard qui surprit Emma un instant. Elle sembla hésiter, sa tasse un peu trop serrée dans ses mains.
« Vous supposez… » commença t-elle lentement, « que tout ce que je voulais c'était la mort de cette idiote. Alors qu'en réalité, après des années passées enfermée dans ce château, je voulais surtout la voir souffrir. Vous pensez que la mort est ce qui peut arriver de pire à votre chère et parfaite famille ? Laissez-moi vous assurer, Miss Swan, que la tuer aurait été l'épargner. »
« C'est pour ça que vous avez tué son père ? »
Un sourire dérangeant s'afficha sur le visage de Regina.
« Oh, mais je n'ai pas tué son père, » affirma t-elle, ironique et sombre, et Emma fut incapable de comprendre. « Et je n'ai pas attendu de bonté d'âme. La magie se dompte, s'apprend et se développe, Miss Swan. Il m'a fallu du temps pour apprendre à l'utiliser. L'armée du roi était grandiose, étrange pour un roi réputé aussi pacifique, n'est-ce pas ? Si jamais mon plan venait à échouer, il me fallait être sûre de pouvoir vaincre cette armée à moi seule. Leopold aimait beaucoup les gardes, voyez-vous. Les espions aussi. »
Je n'ai pas tué son père.
« Il aimait les portes et les clés, beaucoup. »
Je n'ai pas tué son père.
« Il appréciait donner des ordres. La cour s'amusait de le voir aussi possessif envers sa bien-aimée fille de laquelle il ne s'éloignait que rarement. Ça, pour être possessif, le roi l'était. Si possessif et méfiant que lorsque lui et la princesse partaient en voyage, parfois pendant des semaines, il m'était interdit de quitter les terres du château. Inviter des gens en son absence aurait été un affront, même s'il ne s'était agi que de mon père. »
Je n'ai pas tué son père.
« Si on appartient à un roi, on perd toute liberté, tout droit à la parole, toute possibilité de désobéir à la moindre exigence. » Regina s'appuya sur ses avant-bras et sourit joliment à Emma, et celle-ci se dit que c'était peut-être ce sourire-là qui avait trompé sa mère et la cour pendant des années. « Vous voyez, votre idiote de mère est si égocentrique qu'elle n'a jamais compris que la mort du roi était inévitable pour des raisons n'étant que vaguement liées à elle. »
Je n'ai pas tué son père.
Non, Regina n'avait pas tué le père de Snow-White.
Elle avait tué son mari (geôlier, maître, violeur).
Et bien qu'il avait été son grand-père, Emma ne pouvait la blâmer à cet instant alors que son estomac se retournait face au portrait que Regina dépeignait derrière ses mots, alors qu'un monde d'ombres et de fantômes se battaient dans ses yeux, entretenu par une colère qu'Emma pouvait comprendre.
Comme elle comprenait qu'entre son enfance avec Cora, son mariage puis la guerre et la magie, Regina n'avait au final jamais connu la liberté. Sa manière de briser ses chaînes avait été brutale, et elle avait ensuite couru après quelque chose qui ne s'arrachait pas ni ne se volait.
Parce qu'au final, cette femme aspirait à la même chose qui avait guidé Emma toute sa vie.
Un foyer. Une famille. Un lieu où elle pourrait être libre d'être elle-même sans plus jamais craindre d'être blessée ou abandonnée.
Génial. Juste ce dont elle avait besoin en ce moment. De se découvrir des points communs avec le tyran cruel de l'histoire.
« Est-ce qu'elle sait ? »
« Quoi ? » demanda Regina en fronçant les sourcils, apparemment prise de court.
Emma leva les yeux vers elle calmement.
« Mary-Margaret. Est-ce qu'elle sait tout ça ? »
« S'arrêter deux minutes pour penser aux conséquences de ses actes n'est pas dans sa nature. Elle pourrait égorger un enfant en place publique et personne ne réagirait. »
« Vous exagérez. »
« Vraiment ? Parce que vous étiez prêts à m'enfermer à vie lorsque vous avez vu dans l'esprit d'un chien que j'avais tué un homme s'avérant toujours en vie, et que quand votre mère assassine quelqu'un sous vos yeux, elle a le droit aux félicitations et à l'apitoiement de tous. »
« C'est plus compliqué que ça ! » protesta Emma. « Et elle n'est pas aussi stupide, elle sait ce qu'elle a fait, elle doit vivre avec tous les jours ! Et vous ? Ce que vous avez fait à tous ces gens, est-ce que vous vous arrêtez une seconde pour y penser ? »
« Non. »
La réponse, rapide, simple et honnête, arrêta Emma qui l'observa, incrédule. Regina ne détourna pas le regard.
« Si ma vie m'a appris une chose, c'est qu'on ne peut pas rendre la vie aux morts. »
« C'est… »
« Quant à votre mère, elle voulait une amie à domicile et elle a obtenu ce qu'elle a voulu sans jamais songer au prix de ses actions. Daniel… Daniel est mort sans que personne ne s'émeuve de son sort et je me suis retrouvée mariée et reine contre mon gré, tout ça pour qu'elle ait une pseudo image maternelle et que son père ait une reine lorsque ça l'arrangeait. Est-ce que qui que ce soit s'est arrêté pour penser à ça ? Non. Personne. Et certainement pas votre mère si dévouée et altruiste. Est-ce que je referais les mêmes choix si je pouvais revenir en arrière ? Sans doute. Maintenant que ce fait a été établi, Miss Swan, pourquoi n'allez-vous pas droit au but et ne me dites-vous pas clairement ce que vous attendez de cette visite ? »
« Je pense que vous les avez épargnés. »
« Quoi ? »
« Mes parents. Et que si vous n'avez emmené ici que les habitants de leur royaume et leurs alliés et personne d'autre, c'est parce que vous avez épargné les autres, aussi. Comme Aurore. Parce qu'ils ne sont pas ceux qui ne se sont pas opposés à un mariage arrangé ou qui ont acclamé le roi ce jour-là. Ils ne sont pas ceux qui ont protégé Snow-White durant la guerre. Ils ne sont pas les alliés qui vont ont trahie. Et bien que tous vos crimes soient horribles, le fait d'avoir épargné ces gens parce qu'ils ne vous ont rien fait prouve qu'il y avait même à cette époque quelque chose d'humain en vous. »
« Je n'ai épargné personne, » protesta Regina d'une voix grondante.
« C'est ça. »
« Cette discussion est close. »
« Parfait, j'en avais fini, » conclut Emma en s'adossant à sa chaise, arborant volontairement un petit rictus satisfait.
Pour quelqu'un qui souffrait du fait de n'être vue que comme une reine maléfique, l'image même du Mal, sans que jamais personne ne cherche à en savoir plus ou à connaître son côté de l'histoire, Regina se montrait étrangement protectrice de cette identité sans dimension, sans doute parce que cette image la protégeait.
La sorcière observa Emma, en silence, apparemment partagée entre la rage, l'incrédulité et la curiosité. Puis elle se redressa un peu, ses yeux toujours sur elle.
« Vous êtes absolument insupportable. »
« Merci, » sourit Emma. « Je peux avoir du café ? »
« Non. »
« Je vais me servir dans ce cas. »
Elle sauta sur ses pieds et alla jusqu'au comptoir, se servit en prenant bien garde de ne pas tâcher le plan immaculé.
Lorsqu'elle alla se rasseoir, elle fut surprise de voir que Regina ne l'avait pas quittée des yeux.
« Quoi ? » l'interrogea t-elle.
Regina baissa les yeux.
« Rien. »
Fronçant les sourcils, Emma ne parvint pas à déterminer d'où avait pu venir ce changement d'attitude.
« Du coup, on s'est un peu perdues dans cette discussion. On n'a pas réglé notre problème, » informa t-elle. Au regard perdu de Regina, elle précisa : « Mendell et Tamara. »
« Si problème il y a. »
« Il y a un problème, et si vous rencontrez Tamara une seule fois, vous vous en rendrez compte vous aussi. »
« Vous saurez gérer cela. »
« Je… Quoi ? »
« Vous êtes shérif, non ? »
« Oui. »
« Alors vous gérerez ce problème. »
« Vous me faites confiance ? » interrogea Emma, incrédule. « Je veux dire, je suis douée bien sûr, après tout Storybrooke n'est pas à feu et à sang… Quoi ? »
« Rien, » souffla Regina en prenant sa tasse pour aller la poser dans l'évier.
Il y avait eu une bien étrange expression sur son visage aux mots d'Emma.
« Regina, si on doit se fréquenter toute notre vie pour – »
« Pardon ? »
Dans d'autres circonstances, le ton de Regina l'aurait sans doute amusée.
« On a un fils en commun. Notre avenir est plus ou moins lié maintenant. Et si on ne peut pas se faire confiance pour se soutenir quand le gamin commencera à boire et expérimenter et voir des filles ou des garçons, peu importe, on est plus ou moins foutues. Il va forcément falloir qu'on apprenne à communiquer. Alors ? Vous allez me dire ce qui vous préoccupe ces jours-ci et pourquoi vous évitez Henry ? »
Après un silence, Regina laissa échapper un petit soupir mais son expression resta gardée.
« J'ai besoin de temps. »
« De temps ? » demanda Emma. Quelques jours plus tôt, Regina aurait littéralement tué pour pouvoir passer du temps avec Henry. « Pourquoi ? »
« Ce qu'il s'est passé a été difficile. Il me faut juste un peu de temps. »
« Vous mentez, » accusa Emma en plissant les yeux. « Il y a quelque chose d'autre. »
Regina eut l'air scandalisée qu'elle puisse ainsi mettre en doute sa parole.
« Je viens juste d'enterrer ma mère. »
« Oui, je sais. Mais il y a quelque chose d'autre. N'est-ce pas ? »
Lorsqu'elle n'obtint pas de réponse, Emma se leva. Face à son mouvement, Regina se redressa et contrôla son expression avant de se diriger vers le hall.
« Vous devriez partir. »
« Pas avant que j'aie une réponse, » protesta Emma en la suivant. Elle attrapa son bras pour la retenir et la lâcha immédiatement quand elle perçut une lueur violette dans son regard. « Ça a un rapport avec la magie ? »
« Ça ne vous regarde pas, Miss Swan. »
« Bien sûr que si ça me regarde ! On a un fils en commun, vous avez arraché le cœur de ma mère avant de le remettre pour une raison ou une autre dans sa poitrine, et pour une raison que je suis loin de pouvoir comprendre apparemment, nous sommes les deux seules dans cette foutue ville à avoir senti ce truc magique l'autre jour ! Qu'on le veuille ou non, nous sommes liées, vous et moi ! Est-ce que vous dormez ? »
« Je… Quoi ? »
« Vous avez l'air épuisée et vous n'êtes même pas capable de le cacher correctement. Et est-ce que vous mangez ? Je vous jure que si vous ne prenez pas soin d – »
« Ça suffit, Miss Swan ! » coupa Regina, en ayant finalement eu assez. Elle fit un pas vers elle et pénétra dans son espace personnel. Voilà qui était familier. « Vos questions dépassent les limites de l'acceptable, même pour vous ! Vous n'avez pas à vous mêler de ma vie, et pour votre information je sais parfaitement prendre soin de moi ! »
« Bon, alors vous mangez correctement ? Je veux dire, vous sautez pas des repas ou je ne sais pas quoi ? » demanda Emma, autant pour agacer Regina que pour calmer son inquiétude.
« Oui, Miss Swan, je mange correctement et régulièrement, » soupira l'autre femme en faisant un pas en arrière. « Je ne vois pas pourquoi je m'en priverais, vos questions sont ridicules. »
« Alors vous aimez manger ? » s'amusa Emma, un peu curieuse. « Hey, on a une chose en commun à part Henry finalement. »
« Non, vous aimez vous goinfrer, il y a une différence. »
« Hey ! » Puis elle aperçut une lueur amusée dans le regard de Regina et elle haussa un sourcil. « Est-ce que vous venez de me taquiner ? »
« Bien sûr que non. »
« Vous m'avez taquinée, » réaffirma t-elle, stupéfaite, un peu amusée aussi.
Emma la suivit lorsque Regina entra dans la bibliothèque pour aller récupérer la veste du shérif et elle ne put s'empêcher de sourire quand l'autre femme lui lança sa veste à la figure et se dirigea vers l'entrée pour ouvrir la porte.
Un regard noir fut tout ce qu'elle obtint alors qu'elle passait devant Regina pour sortir. Mais elle s'arrêta juste avant de faire un pas dehors pour se tourner vers l'autre femme.
« Je crois que nous sommes amies maintenant, non ? » insista-t-elle, incapable de contrôler les mots qui sortaient de sa bouche.
L'expression sur le visage de Regina était beaucoup trop amusante.
« Dehors, Miss Swan, » exigea Regina en indiquant l'extérieur.
« Je m'appelle Emma. Vous l'avez dit une fois, souvenez-vous. Mes amis m'appellent Emma. »
« Au revoir, Miss Swan, » répondit Regina en la poussant dehors.
Emma se laissa faire, un petit rire coincé dans la gorge, assez surprise de ne pas s'être retrouvée magiquement balancée à l'autre bout de la rue.
« Demain soir, Henry et moi venons manger ici. Vous nous invitez. »
Pour toute réponse, la porte lui claqua au nez.
« A demain ! » cria Emma à travers elle avant de se détourner pour rejoindre sa voiture d'un pas enjoué.
Elle n'avait absolument aucune idée de ce qu'il venait de se passer, de comment cette discussion avait pu tourner ainsi aussi brusquement, mais elle sentait que c'était bon signe.
D'une manière ou d'une autre, Emma savait qu'elle venait de faire un pas vers la bonne direction concernant Henry, même si tout ce qu'elle avait appris cette après-midi n'était pas forcément pour lui plaire.
O
« Tu te demandes parfois comment ça a pu arriver ? »
Mary-Margaret resta immobile, allongée dans les bras de son époux, et écouta un instant le silence résonnant dans leur chambre, dans les souterrains.
« A quoi ça servirait ? » soupira t-elle.
« Est-ce qu'on aurait pu l'éviter ? »
« David… S'il te plaît. »
« Je suis désolé. » Il la serra un peu plus fort, déposa un baiser sur ses cheveux. « Tu sais, je suis soulagé qu'on soit toujours ensemble. »
« Oui. Moi aussi. »
« Est-ce que ça va ? Je te sens distante… »
Elle n'y tint plus, se redressa. A la lueur de la bougie, David fit de même et s'assit sur leur lit, dans cette minuscule pièce taillée dans la roche.
« Snow ? »
« Est-ce que tu crois que ce sera bientôt fini ? » demanda t-elle, incapable d'empêcher sa voix de trembler.
Il l'observa avec cette tendresse et cette force qui faisaient de lui un homme valeureux et bon, et elle ne put empêcher les larmes de lui monter aux yeux.
« Snow, hey. Qu'est-ce qu'il y a ? »
« J'ai besoin… J'ai besoin que ça s'arrête, David ! » hoqueta t-elle, fermant les yeux et laissant les larmes s'échapper.
Il posa une main sur son épaule.
« Ca s'arrêtera. Bientôt. On trouvera une solution. Emma et Regina font des progrès sur la barrière, elles disent elles-mêmes que dans quelques mois elles auront sans doute trouvé quelque chose. »
« Non, tu ne comprends pas ! Il faut que ça s'arrête, maintenant. »
« Quoi ? »
« On ne peut pas continuer comme ça, on ne peut pas continuer à vivre comme ça ! Il faut… Il nous faut des médicaments et des hôpitaux et des jours et des nuits et la sécurité et… »
« Snow, je sais que – »
« David, je suis enceinte. »
…
Un grand silence accueillit leur confession.
En face d'eux, Regina, Emma, Granny, Grincheux et Prof les observaient, partagés entre diverses émotions bien à eux.
Prof retira ses lunettes, les essuya avec sa chemise et fronça les sourcils.
« Voilà une nouvelle… étonnante. »
« Comment vous avez fait ? » grogna Grincheux.
« L'Amour Véritable, bien sûr, » souffla Granny laquelle, depuis la mort de Ruby, semblait ressentir tout le poids des années qui ne défilaient plus. « C'est la seule explication, la seule chose qui aurait pu briser le maléfice nous emprisonnant tous dans le temps. »
« Nous avons pensé… » David hésita et Emma sentit son cœur se serrer lorsqu'il posa le regard sur elle. « Nous avons pensé qu'il était possible que tu aies temporairement rompu la magie entourant Snow lorsque tu as guéri sa blessure il y a trois mois. Tu sais, comme tu l'as fait pour permettre aux grossesses de se terminer. C'est possible ? »
« Je… » Elle s'étrangla. Dès qu'elle devait soigner, et particulièrement quelqu'un de sa famille, ses sentiments l'emprisonnaient et elle se montrait incapable de pleinement maîtriser la magie. Alors bien sûr que c'était possible. « Je suis désolée. »
Elle sentit Regina se rapprocher juste un peu d'elle et en fut soulagée.
« Vous allez le garder ? »
« Grincheux ! » reprocha immédiatement Granny.
« Quoi ? » grogna t-il.
« Nous en avons discuté, » admit Mary-Margaret doucement. Elle posa une main sur son ventre, les observa tous. « Cet enfant… Peut-être qu'il nous permettra de trouver la force de continuer. Qu'il nous redonnera le sourire. La guerre pourrait se finir bientôt. »
« Nous le gardons, » assura David. « Emma, si tu voulais bien permettre à ta mère d'évoluer durant les prochains mois ? »
« Bien sûr. Je… Bien sûr. »
« Dans ce cas, je pense que des félicitations sont de rigueur, » annonça Prof en passant ses lunettes sur son nez. Il sourit à ses amis. « Tous mes vœux. »
« Je suppose qu'un bébé mettra un peu de piment dans ce coin de la forêt, » commenta Granny doucement. « Autre que Hook, j'entends. »
« Alex appréciera ne plus être la seule enfant. »
Mais Snow et David n'avaient d'yeux que pour leur fille, qui sortit enfin de sa torpeur et haussa les épaules, un sourire pâle et timide s'affichant doucement aux coins de ses lèvres.
« Je vais être grande sœur, alors. »
« Apparemment, » acquiesça son père.
Emma fit un pas vers eux et enlaça sa mère.
« Félicitations. »
« Merci, ma chérie. »
Ils se détendirent tous, se permirent de ressentir la joie à cette nouvelle, félicitèrent les parents. Seule Regina resta un peu à l'écart, ce qu'Emma nota bien vite.
« Quoi, tu ne les félicites pas ? » taquina t-elle en s'arrêtant juste à côté d'elle.
« Pour possiblement faire subir à ce monde la présence d'une seconde Emma Swan ? Je ne préfère pas, non. »
« C'est amusant, » commenta David, un bras autour de la taille de son épouse, une lueur brillante dans ses yeux bleus. « Je pensais justement que c'était pour avoir offert à ce monde une Emma Swan que tu nous appréciais enfin. »
Cette remarque figea Regina, qui évita immédiatement le regard de toutes les personnes présentes. Emma, elle, se décala rapidement, histoire de remettre une distance acceptable entre elle et l'autre femme. Snow fut la seule à s'amuser ouvertement de leur gêne, même si tous cachaient clairement leurs sourires en étudiant d'un peu trop près les meubles autour d'eux.
La relation entre Regina et Emma passait toujours sous silence et s'étouffait dans les rumeurs allant bon train de groupe en groupe. Personne n'osait leur poser de question, et elles se gardaient bien de donner plus de matière à réflexion. Cela faisait cinq ans que ça durait et elles ne semblaient pas décidées à officialiser quoi que ce soit, ce qui frustrait et amusait tout le monde.
« Vous êtes adorables, » s'extasia doucement Snow en les observant avec ce sourire plein d'émotions aux lèvres.
Regina, agacée, se reprit.
« Félicitations, » complimenta t-elle, son regard noir mais sa voix douce trahissant son réel sentiment.
Emma s'éclaircit la gorge.
« Nous allons devoir prendre des mesures. Il ne doit surtout pas l'apprendre. Il faudra vous trouver un abri. »
« Nous ne partirons pas d'ici, » protesta Snow.
« Pas tout de suite, » confirma Regina. « Mais dans quelques mois, il faudra qu'on vous cache, dans un endroit isolé, sécurisé. Jusqu'à ce que le bébé naisse. »
« Nous nous occuperons de vous trouver un endroit et de le protéger, » promit Emma.
« Ma place est auprès de vous deux et du reste de ma famille et de mon peuple. »
« Ton rôle est de tout faire pour protéger ce bébé, Snow, » contra plus durement Regina. « On doit continuer à attirer son attention sur notre groupe pour protéger les autres, et nous serons tous préoccupés si tu restes ici. »
« Tu veux dire que tu t'inquiéterais pour moi ? »
Regina la fusilla du regard mais ne démentit pas, et Snow sourit.
« D'accord, on ira se cacher. »
« Merveilleux, » s'enthousiasma Prof. « Maintenant, allons répandre la nouvelle. Nous avons tous besoin d'une raison de nous réjouir, et la venue d'un petit prince ou d'une petite princesse ravira tout le monde. »
David fronça les sourcils.
« Nous ne sommes pas des royaux. Pas dans ce monde. »
« Vous le resterez aussi longtemps que le peuple le décidera. Et croyez-moi, aux yeux de tous, vous restez leur famille royale et leurs protecteurs. Ce message sera porteur d'espoir. »
Alors qu'ils sortaient de la pièce, Snow vit du coin de l'œil les deux autres femmes s'attarder un peu. Elle ralentit, et aperçut le sourire qu'Emma eut pour Regina, la façon dont elle laissa ses doigts effleurer sa main. Elle s'en voulut un peu, mais elle traina dans le couloir, en dehors de leur vue.
« Je crois bien que tu fais partie de la famille royale, » entendit-elle Emma murmurer pour Regina.
« Absolument pas, pas s'il est question de la vôtre. »
« Je crois que tu as été adoptée par tous. »
« Et en tant que quoi, exactement ? »
« Nous ne sommes pas très douée pour garder un secret. En même temps, ce serait ridicule de croire qu'ils n'ont pas tous compris dès la première année. »
« C'est de ta faute, » reprocha Regina.
« Quoi ? Comment ça ? C'est toi qui deviens insupportable parce que tu t'inquiètes dès que je suis en mission. »
« Tu as perdu le contrôle de ta magie la dernière fois que j'ai été blessée, et ce n'était qu'une égratignure. »
« Tu as perdu au moins deux litres de sang ! »
« Et tu n'as pas vu la façon dont tu me regardes. »
« Maintenant tu es juste arrogante. Ce n'est pas moi qui te rejoins en plein milieu de la nuit parce que je ne peux plus me passer de ta présence. »
« Qui est arrogante, au juste ? »
Apercevant Kathryn s'approcher, Snow se permit de sourire et la rejoignit, le cœur plus léger qu'il ne l'avait été depuis huit ans, depuis le début de cette horrible guerre.
…
Elle ne savait plus s'il faisait froid ou chaud, si elle avait envie de pleurer ou de vomir. Tout ce que Mary-Margaret fut capable de faire, ce fut de se lever et de rejoindre le séjour dans la pénombre.
Une main vint se poser contre son ventre, un petit gémissement passa ses lèvres alors que quelques images de son rêve, un peu floues, lui revinrent en mémoire.
Enceinte. Elle avait été enceinte.
Il y avait eu… une réunion ?
Elle n'en était pas certaine. Tout ce dont elle parvenait à clairement se souvenir, c'était cette peur pour son bébé, ce début de joie en elle.
Des voix la poussèrent immédiatement à se tendre, elle se dirigea rapidement vers le bout de la pièce et poussa le rideau qui permettait au coin où ils avaient installé Mary de rester loin des regards. Son cœur ralentit un peu lorsqu'elle découvrit Emma, assise sur une chaise, le bébé dans ses bras.
Sa fille leva la tête avec surprise et lui offrit un petit sourire.
« Hey. Je l'ai entendu pleurer alors je suis descendue. »
Snow hocha la tête, fascinée par cette image. Emma, dos à la fenêtre, la lumière froide de la Lune illuminant ses cheveux, la lueur colorée de la veilleuse pour enfants déposant des ombres sur son visage. Elle semblait calme. En bonne santé.
Loin de cette image d'une Emma amaigrie, amère et torturée qui lui venait tout droit de ses cauchemars.
Elle tenait la petite Mary, à moitié endormie dans leur couverture dans ses bras, et l'image provoqua une intense vague d'émotions dans le cœur de Snow.
« Mary-Margaret ? Est-ce que ça va ? » demanda Emma dans un murmure, ses yeux braqués sur elle.
Sa mère ne put qu'hocher la tête, car qu'aurait-elle pu dire ? Qu'elle pensait qu'Emma portait peut-être sa petite sœur dans ses bras ?
Ça ne pouvait pas être vrai. Car si c'était vrai, alors tout le reste l'était et cette pensée…
« Est-ce qu'elle va mieux ? » interrogea t-elle à la place, et Emma sourit en direction de Mary.
« Oui. Elle s'est calmée dès que je l'ai prise. Je lui ai raconté des histoires, et elle s'est endormie. »
« Bien. »
Emma se leva, déposa un baiser sur le front de Mary avant de la déposer dans son petit lit. Puis elle entraîna Mary-Margaret avec elle vers la cuisine.
« Un thé ? »
« J'aimerais mieux un café. »
Emma hocha la tête, même si la demande ne la ravissait apparemment pas. Elle lui prépara un café et s'assit en face d'elle.
« Tu vas me dire ce qui ne tourne pas rond ? »
« Ça va, Emma. »
« Je suis censée croire ça ? »
« Je suis ta mère, pas le contraire. »
Elle sut immédiatement qu'elle n'aurait jamais dû dire ça.
« Emma… »
« Avant ça, nous sommes amies, non ? » lui rétorqua Emma sèchement. « Nous l'étions, avant. »
« Je sais, et nous le sommes, je suis juste… Je suis désolée. »
Elle se frotta le front, fatiguée, migraineuse.
« Je voudrais juste… Je voudrais juste que les choses soient enfin normales, que… que notre famille puisse enfin vivre. »
« Notre vie n'a rien de normal, » lui rappela Emma avec lassitude.
« Mais elle pourrait l'être. Nous devrions chercher un moyen de briser la barrière magique autour de Storybrooke. »
« Quoi ? »
« Réfléchis, Emma. Sans elle, il n'y aurait plus de magie, les gens pourraient partir sans risquer de perdre leur mémoire. »
« Mais d'autres étrangers pourraient venir. »
« Et ils n'auraient absolument rien à découvrir. Nous avons tous des identités légales, chacun d'entre nous. »
« Qui ne tiendraient pas très longtemps si quelqu'un se mettait à fouiller. Aucun d'entre vous n'est réellement allé à l'université, n'a d'ancêtres dans ce monde, n'a de passé médical en-dehors de Storybrooke. Et puis je croyais que tu voulais quitter ce monde. N'est-ce pas pour ça que vous faites pousser ces haricots ? »
« Je me fiche de l'endroit où on vivra. »
« Ce n'est pas du tout ce que tu disais il y a encore quelques semaines. » Emma fronça les sourcils, l'étudia d'un peu trop près. « Mary-Margaret, qu'est-ce qu'il se passe ? »
« Qu'on vive ici ou dans la Forêt Enchantée n'a pas d'importance tant que nous y serons en sécurité et ensemble. Et tant qu'il n'y aura plus aucune magie. Il y a forcément un moyen de briser cette barrière. »
« Sûrement. Tu n'as pas répondu à ma question. »
Sentant qu'Emma ne la laisserait pas se défiler cette fois, Mary-Margaret soupira doucement.
« Depuis quelques temps, je fais des cauchemars. Assez horribles. C'est tout. Ça passera. »
« Des cauchemars ? Quel genre ? »
« Sur Storybrooke. Sur nous tous. Je… je n'ai pas très envie d'en parler. »
« Et tu es sûre que ce sont des cauchemars normaux ? A quelle fréquence tu les fais ? »
« Emma… »
« A quelle fréquence ? » répéta Emma durement.
« Dès que je ferme les yeux, » avoua Mary-Margaret.
« Depuis quand ? »
« Depuis… peut-être depuis que je suis allée voir Regina. Je suis sûre que ce n'est qu'une conséquence de tout ce qu'il s'est passé. »
« Nous verrons ça. »
« Pardon ? »
« Je ne laisserai plus jamais rien au hasard. »
O
Lorsqu'elle déposa devant lui une assiette de pancakes (préparés par sa grand-mère), Henry leva la tête de son livre et sourit. Il haussa un sourcil quand elle posa aussi sur la table un paquet tout neuf de pépites de chocolat, du caramel et du sirop d'érable.
« Ça fait beaucoup pour un petit-déjeuner, » nota David en s'asseyant.
Mary-Margaret, occupée à veiller à ce que Mary ne fasse pas tomber son biberon, acquiesça. Emma eut un rictus.
« Oh, mais Henry nous a caché des choses. Apparemment, il aime ses pancakes de cette façon. »
« De quelle façon ? »
« Avec ces ingrédients. Ensemble. »
David fronça le nez.
« Vraiment ? »
Levant les yeux au ciel face aux antiques de sa mère, Henry décida d'assumer et attrapa d'abord le paquet de chocolat.
« C'est bon, » se défendit-il.
« Ça fait beaucoup de sucre. »
« Tu devrais y goûter, grand-mère. »
« Non, je te remercie, ça ira. »
« De toute façon, c'est apparemment une particularité des Mills. »
David tourna un regard curieux vers Emma.
« Des Mills ? »
« Regina les aime comme ça, elle aussi. Je sais, j'ai failli mourir de choc, moi aussi. »
« On mange nos pancakes comme on veut ! »
« On peut se demander comment ils mangent vraiment leur gaufres, ou leurs glaces. Ou leurs frites. »
« Tu m'as déjà vu manger mes frites. »
« Je t'ai déjà vu manger des pancakes, » taquina Emma, « et pourtant tu t'es bien gardé de faire ça. »
Elle désigna le mélange qu'Henry venait de terminer et le garçon haussa les épaules.
« Maman et moi, on le faisait que quand on était à la maison. »
« Espérons qu'elle nous préparera autre chose ce soir. »
« Ce soir ? » interrogea Henry en relevant prestement la tête.
« On va dîner chez elle. »
« Vraiment ? »
« Elle nous a invités. »
« Elle nous a invités ? » répéta t-il en perdant son enthousiasme, dubitatif.
Emma haussa les épaules innocemment.
« Ou je nous ai invités. Le résultat est le même. »
« Tu es sûr ? Je crois qu'elle a pas trop envie de me voir. »
« Bien sûr que si, gamin. »
« Vous allez manger chez Regina ? » répéta David. « On devrait s'inquiéter ? »
« On restera loin des pommes, » promit Emma. « Tu peux emmener Henry à l'école ? Il faut que je me sauve, j'ai promis à Frederick d'aller voir cette histoire de vandalisme au collège avant le début des cours. »
« Bien sûr. »
Elle enfila sa veste et rejoignit la chaise-haute de laquelle Mary observait chacun de leurs mouvements. Avec cette lumière matinale, ses yeux noisette tiraient sur le vert et ses bouclettes brillaient.
« Ma ? »
« Je dois aller travailler, » informa t-elle en se penchant pour embrasser une de ses joues. « Sois sage ! »
« Bye bye ! » sourit Mary en secouant sa petite main.
Emma ne put s'empêcher de faire de même. Cette gosse allait leur briser le cœur à tous lorsqu'elle quitterait leur vie.
« Bye, minipousse. »
O
« Tu te rends compte ? Je vais être une grande sœur. »
Regina se tourna vers Emma. Dans la pénombre de la chambre, elle ne pouvait pas la distinguer, mais elle sentait qu'elle lui faisait face.
« Oui. »
« J'ai quarante-deux ans et dans deux mois je serai une grande sœur. »
« Trente-quatre. On ne compte pas les années figées dans le temps. »
Un petit rire amusé résonna dans la voix basse d'Emma.
« Trente-quatre, si ça t'arrange. »
« Mmh, je préfère, » acquiesça Regina, à moitié endormie.
Elle sentit Emma se rapprocher d'elle, ses doigts glisser le long de son bras jusqu'à pouvoir serrer sa main dans la sienne.
« Regina ? »
« Quoi ? »
« C'est de la folie, n'est-ce pas ? »
La tension dans le ton d'Emma poussa Regina à serrer sa main, à la fois pour l'encourager à s'expliquer et pour la rassurer.
« C'est de la folie de mettre au monde un enfant au milieu de cette merde. »
Il y avait beaucoup de choses qui passaient sous silence dans cette vie qu'ils subissaient tous. Ils avaient tendance à garder leurs moments de doute et de désespoir pour eux. Ils avaient depuis longtemps arrêté d'accuser ou de haïr. Ils ne parlaient que rarement du passé.
C'était surtout le cas pour leur famille, et même si Emma et Regina craquaient parfois dans l'intimité de leurs chambres, il restait rare qu'elles se confient leurs craintes.
« Combien de temps restera t-il tout petit ? Et s'il ne survivait pas ? Et si l'accouchement ne se passait pas bien ? Quel avenir aura-t-il ici ? »
« Il aura un avenir, » assura Regina en se rapprochant un peu plus d'Emma, n'appréciant aucunement le tremblement dans son ton. « Parce qu'on est à deux doigts de trouver comment ouvrir une brèche dans la barrière et que quand ce sera fait, on pourra faire évacuer la population et les enfants et que tout le monde pourra enfin vivre normalement. »
« On sait toutes les deux que ça pourrait encore prendre des mois. »
« Et on sait toutes les deux à quel point nous sommes extraordinaires ensemble. »
« Je n'arrive pas à savoir si c'est de l'optimisme, de l'arrogance ou un compliment. »
Ignorant ces mots, Regina passa un bras autour de la taille d'Emma et l'enjoignit à se rapprocher d'elle. La blonde en profita pour se blottir contre son corps et poser la tête sur son épaule, juste sous son cou.
« Si on arrête d'y croire, » murmura Regina dans ses cheveux, « alors on a perdu. Et si nous perdons, Emma, alors ils sont tous morts. »
« On a de la chance, ce n'est pas comme si nous avions la moindre pression sur les épaules. »
« Ce n'est pas comme si nous n'avions pas notre part de responsabilités. »
« Tu crois… » commença Emma d'une petite voix que Regina n'avait encore jamais entendue chez elle. « Tu crois qu'on y arrivera ? Tu crois qu'on saura vivre ensuite ? »
« Je crois qu'on va devoir trouver une raison de continuer. »
…
« Recule ! Kat, Recule ! »
Kathryn fit plusieurs pas précipités en arrière lorsque Frederick l'y enjoignit. La créature de cendres face à elle, dans les bois, continua à avancer. Il était imposant, un ours de la taille d'un éléphant, mais tous avaient vu pire.
Comme ces fichus petits ouistitis pygmées qui bondissaient de branche en branche, rapides, invisibles et mortels. Justement, l'un d'entre eux sauta sur Kathryn qui hurla lorsqu'il planta ses dents dans son épaule. D'un geste, Regina le fit voler dans les airs puis usa de sa magie pour éparpiller les particules qui le composaient aux quatre coins de la clairière dans laquelle ils étaient.
Près d'elle, Thomas et Michael visaient l'ours avec leurs pistolets – des armes modifiées par la magie. Les balles chargées en énergie explosive étaient efficaces contre les monstres, tant que ceux-ci n'étaient pas trop imposants.
Lorsqu'une armada de minuscules singes se mit à courir vers la barrière cachant l'entrée d'un abri accueillant une soixantaine de réfugiés, Regina utilisa sa magie pour former un mur protecteur de racines, de branches et de feuillages. Furieux, ils se tournèrent vers elle, les yeux vides, la magie noire les composant vibrant autour d'eux.
Quelques boules de feu les dispersèrent, mais les garçons seraient bientôt à court de balles et ils perdaient du temps.
« Regroupez-vous ! » ordonna Regina.
Elle dut attendre que les autres la rejoignent pour donner vie aux arbres autour d'eux. La végétation s'anima, puisant dans sa force et dans sa colère, et elle s'appliqua à déchiqueter toute créature sur son passage.
« Où est Atch ? »
Concentrée à sa tâche, Regina vit Thomas se tourner vers Kathryn du coin de l'œil. Elle lui désigna un corps plus loin. Le corps d'Atchoum reposait au pied d'un sapin, l'angle de son cou explicitant sans ambigüité la cause de sa mort.
La colère de Regina intensifia ses pouvoirs malgré son épuisement. Les arbres mirent l'ours en pièces et les cendres, libérées de la magie, assombrirent l'air de la clairière. Bientôt, plus aucun cri de ouistiti ne se fit plus entendre et Regina baissa ses bras tremblants le long de son corps.
Elle se sentait nauséeuse, un mélange d'épuisement, de malnutrition et du coup qu'elle avait pris à la tête un peu plus tôt. Mais elle pouvait tout de même sentir que la forêt autour d'eux était trop silencieuse, trop inerte, que quelque chose n'allait pas.
« Il va falloir relocaliser ce groupe. Encore. »
« Pourquoi ne pas avoir envoyé des créatures plus grosses ? » interrogea Michael sans prendre en compte la remarque de Frederick. « Il aurait pu pénétrer dans l'abri avant qu'on arrive s'il avait concentré tous ses pouvoirs. »
« Et ces foutus singes, ça sort d'où ? Il est plutôt pour l'artillerie lourde, d'habitude. »
Regina fronça les sourcils, observa autour d'elle.
Quelque chose…
« Pourquoi se serait-il donné tout ce mal ? Ca a dû consommer une sacrée énergie magique, » commenta Kathryn, une main plaquée contre son épaule pour essayer de calmer le saignement. « Qu'est-ce qu'il prépare, encore ? »
« Vous pensez que c'était une distraction ? » s'inquiéta Thomas.
Et juste quand il terminait sa phrase, plusieurs hurlements résonnèrent entre les arbres et leur glacèrent le sang. Le sorcier appréciait beaucoup créer des meutes de loups pour ses missions spéciales, mais ces monstres n'hurlaient qu'en signe de victoire.
Le bruit venait de l'est, près de l'océan, là où ils n'avaient quasiment plus aucun abris, hormis…
« Non, » souffla Regina, et l'effroi lui coupa un instant le souffle.
Kathryn et les autres comprirent, mais un peu trop tard. Déjà, la magie s'accumulait autour de la sorcière.
« Non ! Attends, c'est trop dangereux ! Regina, n'y va pas s – »
Les derniers mots de son amie furent inaudibles pour elle alors qu'elle réapparaissait quelques kilomètres plus loin. Son inquiétude et sa terreur lui broyaient l'estomac et elle dut lutter pour reprendre ses esprits. Là aussi, les bois étaient silencieux. Mais il y avait comme un goût de cendres dans le vent, et les restes d'une magie écoeurante s'accrochaient encore à la nature du lieu.
Les loups n'étaient déjà plus ici. Ni leur maître.
Ils avaient dû quitter l'endroit quelques secondes avant son arrivée, et elle fit un pas, trébuchant presque sur une racine, sa poitrine serrée par l'angoisse et l'incrédulité.
Les restes pitoyables de la si puissante barrière qu'Emma et elle avaient dressée restaient perceptibles pour son sixième sens. Il avait dû mettre des heures à la briser. Des heures pendant lesquelles ils avaient tous été distraits par d'autres attaques.
Et il n'y avait aucun son. Plus aucun son.
Luttant contre la nausée, contre sa vision qui se troublait, Regina avança lentement à l'intérieur. Le salon, aménagé simplement, n'était plus que vestiges d'un champ de bataille. Les victimes s'étaient défendues, certainement jusqu'au dernier moment. Bien sûr qu'ils avaient lutté…
Elle ignora les giclures de sang et, pâle et choquée, elle s'écroula presque près du corps abandonné contre un mur. Il avait encore son épée à la main, sa prise desserrée. Sa cuisse et l'une de ses épaules étaient déchiquetées, d'autres blessures moins graves parsemaient son corps. Sans doute avait-il souffert avant d'être achevé.
On l'avait égorgé.
On l'avait torturé et égorgé et il était pâle et il y avait du sang un peu partout et il était mort.
David, Charmant, le prince, le berger, le héros, le père, l'ami, l'homme si noble était mort.
Il l'avait tué.
Avec un sanglot, elle se détacha de cette vision et progressa un peu, passa dans la chambre, ne put retenir les larmes qui coulèrent sur ses joues trop pâles. Elle tremblait, tremblait tellement, ne savait plus si c'était l'épuisement ou le choc, sans doute les deux.
Comment était-ce seulement possible ?
Comment avait-il pu ?
« S… Snow ? »
L'autre femme gisait à terre, sur le dos. Il y avait du sang sur sa poitrine et sur son visage et Regina tomba au sol près d'elle, sur les genoux. Ses mains tremblantes vinrent serrer les épaules de celle qu'elle avait tant voulu voir souffrir par le passé.
« Snow ! »
Un hoquet, un toussotement, faible, douloureux. Et l'autre femme ouvrit des yeux trop brillants.
« Reg… ? »
« Shshsh, ça va aller. »
Elle passa sa main sur sa blessure, mais si elle put guérir aisément les petites coupures, elle ne put pas grand-chose contre les dégâts internes causés par la magie. Ni contre la perte de sang.
« Je… je lui ai rien dit. »
« Tais-toi, économise tes forces. »
Mais Snow ne l'entendait peut-être même pas. Ses yeux vitreux étaient braqués au plafond, elle était aussi pâle que le cadavre de son mari et il y avait du sang partout.
« Je lui ai pas dit… pas dit où il était. »
« Je sais, je sais. Accroche-toi, d'accord ? »
Ce fut lorsqu'elle chercha d'autres blessures qu'elle s'aperçut du liquide et du sang formant une flaque entre les jambes de Snow, enceinte de huit mois.
« Oh, » gémit presque Regina, incapable d'empêcher un nouveau sanglot de s'échapper de sa gorge.
« Le b – bébé… »
« Je sais. D'accord, on va… Les autres vont arriver, d'accord ? Ils sont en chemin. Il faut que tu t'accroches, tu entends ? »
Elle se déplaça, retira doucement pantalon et sous-vêtement et en profita pour éponger un peu le sol. Le travail avait déjà bien commencé et il était évident qu'elles ne pouvaient attendre.
Non. Non. Il n'avait pas pu faire ça. Pas ça.
« David… ? »
« Snow, écoute-moi, il faut que tu pousses, d'accord ? Accroche-toi, ça ira. »
Avec un sanglot, ses larmes diluant le sang sur ses joues, Snow reposa sa tête contre le sol et poussa.
« Il faut que tu tiennes. Juste… ça va aller, respire, c'est presque terminé. »
Regina aurait pu se maudire, sa voix était rauque et cassée et choquée et Snow n'avait vraiment pas besoin de ça. Elle pleurait, elles pleuraient toutes les deux et bien qu'elle la soulageait avec sa magie, elle ne parvenait ni à se calmer, ni à vraiment l'aider.
Snow avait du mal à respirer. Elle était faible. Et elle perdait beaucoup trop de sang.
« Qu'est-ce… qu'est-ce… »
Entre sa faiblesse et ses pleurs, Snow ne parvint pas à formuler sa question et Regina en fut reconnaissante, car qu'aurait-elle pu lui dire ? De toute façon, l'hémorragie était évidente, les mains de Regina étaient couvertes de sang et même sans cela…
« Non… »
« Respire, Snow, » pria-t-elle, faisant un effort monumental pour calmer sa voix malgré ses propres sentiments. « S'il te plait, je t'en prie, accroche-toi. »
« Je suis… »
« Snow ! Regarde-moi ! Il faut que tu continues, d'accord ? Encore une fois. » Elle serra son genoux, aurait aimé pouvoir lui prendre la main, pouvoir la sortir d'ici et la soigner mais savait qu'elle ne ferait que la tuer. « Snow, encore une fois. C'est presque terminé, tiens-le coup. »
Elle ne tiendrait pas. Elle ne tiendrait pas, elle le savait.
Ses blessures étaient trop graves, elle perdait beaucoup trop de sang. Elle la sentait faiblir de seconde en seconde et elle eut envie de hurler, de se débattre, mais elle resta là à l'encourager malgré ses larmes.
« Ca y est, ça y est, Snow, tu l'as fait ! »
Elle récupéra le petit corps, coupa le cordon avec la magie et essaya de le réchauffer, de le faire réagir. Avec des mains tremblantes, elle serra le bébé silencieux contre elle pour essayer de le nettoyer mais elle était déjà couverte de sang et ça ne servit pas à grand-chose.
Il ne fut pas plus propre pour autant.
Il ne reprit pas vie pour autant.
« C'est… c'est une petite fille. »
Elle enveloppa le bébé dans une veste et le présenta à la mère, ignora le sanglot déchirant qui s'échappa de sa propre gorge et lui coupa le souffle.
« Je suis désolée, » pleura-t-elle.
Délicatement, elle posa l'enfant sur l'autre femme et Snow posa une main faible sur son bébé, ses pleurs réduits à des larmes silencieuses. Elle posa les yeux sur sa fille, les paupières à demi closes.
« Regina ? »
Regina se pencha sur elle, passa une main dans ses cheveux, continua de la soulager avec sa magie et lui prit la main. La serra.
Des gestes inutiles.
Il n'y avait aucun réconfort dans cette horreur.
« Je suis là, » assura-t-elle.
« David… ? »
« Il va bien, » mentit-elle, incapable d'arrêter ses larmes, incapable d'ignorer les sanglots trop faibles de l'autre femme qui lui sourit, pâle et couverte de sueur et de sang, un bébé mort serré contre elle. « Ils vont bien tous les deux. »
« Merci, » souffla-t-elle, et Regina la haït pour ainsi la remercier pour un mensonge qu'elle n'avait pas été capable de rendre crédible.
Lorsque ses yeux se fermèrent, Regina serra sa main jusqu'à s'en faire mal, son autre main sur sa joue, son pouce la caressant avec insistance.
« Non ! S'il te plait, ne meurs pas. Regarde-moi ! »
« Je… »
« Regarde-moi, je t'en prie. Je t'en prie… »
Mais elle eut beau prier, ses yeux ne s'ouvrirent plus.
Elle eut beau pleurer, les cadavres ne restèrent que ça, des cadavres.
Et c'était une leçon qu'elle aurait pourtant dû retenir bien longtemps auparavant.
…
Lorsqu'ils arrivèrent, il était déjà bien trop tard.
Elle sentit quelqu'un, elle ne sut pas qui, lui prendre les corps de Snow et de sa fille des bras. Sentit une main sur son épaule. On lui parlait, elle n'entendit rien.
Mais elle comprit. Ils prendraient soin des corps. Ils les prépareraient.
Ils n'avaient plus besoin d'elle, et de toutes façons, elle ne servait à rien.
Elle était inutile et ils étaient tous morts et il les avait tués et elle vivait en plein cauchemar.
Elle réapparut dans sa chambre, la dernière en date, dans un souterrain qui ressemblait à tous les autres.
Elle se blottit dans un coin, dans le noir, se recroquevilla sur elle-même et ne bougea plus.
…
Il s'écoula plusieurs heures sans doute avant qu'on ne la trouve. Ou qu'on vienne la chercher.
Les boules magiques furent activées et la lumière l'aveugla à peine. Il y avait Kathryn, plus loin, et Hook, juste devant elle. Tous les deux étaient pâles et horrifiés et terrifiés.
Il s'approcha doucement, s'accroupit face à elle, ses yeux dans les siens, et lui parla avec une douceur qui ne lui allait pas tellement.
« Regina. Il faut que tu réagisses. »
Elle ne répondit pas. N'en fut pas capable. Elle n'avait pas envie.
Elle voulait rester dans le noir.
Elle voulait rester seule dans le noir et ne plus jamais sortir.
Elle voulait rester seule dans le noir et s'endormir et ne plus jamais se réveiller.
« Regina, s'il te plaît. Ce qui est arrivé est terrible, mais il faut continuer. »
Lorsqu'elle ne bougea pas, il posa les mains sur ses épaules, la secoua un peu, gentiment.
« Regina ! Tu es plus forte que ça. On a besoin de toi. »
Kathryn pleurait. Il y avait des larmes sur ses joues, elle pouvait les voir du coin de l'œil, mais elle restait debout et digne. Son épaule était bandée, et Regina se souvint qu'elle n'avait pas pris le temps de la soigner.
Même ça, elle n'avait pu le faire.
Ils n'avaient pas besoin d'elle. Elle était inutile.
« Sors de ta torpeur et réagis ! Emma a besoin de toi ! »
Emma.
Ce nom la réveilla, l'aida à sortir du brouillard.
Emma.
Il y eut sans doute quelque chose sur son visage ou dans ses yeux qui la trahit parce que Kathryn s'approcha à son tour.
« Elle est arrivée quand ils enveloppaient les corps, » lui expliqua t-elle doucement. « Elle est partie vers la ville, Frederick, Archie et Granny l'ont arrêtée, mais ils n'arrivent pas à la calmer. Regina, tu es la seule qui puisse la sauver. »
Emma.
Il y avait encore Emma.
Emma était importante.
Alors elle se leva sur des jambes tremblantes et s'apprêta à se téléporter quand Killian l'arrêta. Son regard descendit sur elle, et elle comprit. Sa peau, ses vêtements, elle était couverte de sang. D'un geste de la main, elle en effaça la moindre trace.
Elle retrouva Emma à la lisière de la forêt. Ses émotions (la rage, la tristesse, le choc, la douleur) avaient échappé à son contrôle et sa magie s'en était nourrie. Une bulle d'énergie bleue et blanche s'était formée autour d'elle, calcinait l'herbe sous ses pieds et faisait dangereusement vibrer l'air. Il y avait un bruit, comme un bruit de tonnerre sourd, et la magie avait levé un vent violent lequel, s'il n'était pas calmé, déchiquèterait sans doute tout ce qu'il y avait dans la bulle, Emma y comprise.
Cette idée, l'idée même de perdre Emma, termina de réveiller Regina.
Granny, Archie et Frederick l'observèrent, entre crainte et soulagement, et elle passa devant eux sans vraiment les voir. Pendant un instant, la magie d'Emma s'attaqua à elle et elle ne la combattit pas. Le danger importait peu, la mort serait une délivrance si Emma ne se reprenait pas.
Elle avança, puis se téléporta à l'intérieur de la bulle et, ne laissant pas le temps à Emma de réagir, elle l'enlaça avec force et la serra contre elle. Durant les premières secondes, l'autre femme ne réagit même pas, incapable de discerner autre chose que ses sentiments terribles et cette tempête de magie. Et puis, bientôt, Regina sentit les muscles d'Emma bouger, se tendre, elle entendit un tout petit gémissement monter de sa gorge.
Elle la serra plus fort.
« Emma, s'il te plaît, » souffla t-elle dans son oreille, et elle fut stupéfaite d'entendre sa voix si faible, si fragile, si tremblante. « Emma, je t'en prie, j'ai besoin de toi. »
Mais Emma l'entendit, parce que son corps se relâcha, elle s'écroula dans ses bras et la magie commença à faiblir.
« Emma. »
Ce fut un sanglot cette fois, elle fut incapable de retenir la tristesse et le soulagement en elle et enfouit son visage dans le cou d'Emma qui, elle, par instinct ou par choc ou par inquiétude, l'entoura de ses bras et la serra à son tour, laissant sa magie finalement se dissiper.
Et quand Emma éclata en sanglots elle aussi, Regina les téléporta toutes les deux dans sa chambre et la laissa crier et gémir et contint les petites explosions de magie qui lui échappèrent et eut envie de la remercier de ne pas avoir abandonné et ne le fit pas et eut envie de lui promettre que tout irait mieux et ne le fit pas.
Emma resta silencieuse pendant plus de deux jours. Elles restèrent enfermées tout ce temps.
Et quand Emma, allongée sur le lit, parla enfin, ce fut avec une voix rauque, brisée, derrière laquelle dormait encore cette force qui lui permettrait de se tenir debout en temps voulu.
« Il les a tués. »
Recroquevillée dans son coin, Regina leva le regard vers elle. Elle ne dit rien, ferma juste les yeux. Mais Emma resta silencieuse ensuite, et Regina sut ce qu'elle voulait, sut ce qu'elle allait dire.
Alors elle se força à ouvrir les yeux, à rencontrer le regard d'Emma, déterminé et froid.
Alors Emma prononça à voix haute cette promesse qui avait toujours résonné dans leurs silences.
« Je le tuerai. »
Et Regina referma les yeux.
Et elle acquiesça.
« Je sais. »
…
Elle se réveilla dans la douleur.
Ses poumons étaient en feu, mais ce n'était rien comparé à tout le reste. L'esprit embrumé, elle chercha à focaliser son regard. Refoula une vague de nausées. Elle avait froid, elle était brûlante, elle sentait que si elle se rendormait, elle ne se réveillerait peut-être plus.
« Alors, consciente ? »
Elle n'était pas seule.
Ses mains, ses pieds… Elle ne pouvait rien bouger.
Son dos était plaqué contre le sol glacé de son ancien bureau. Lorsqu'elle réussit à basculer un peu la tête, les vertiges l'emportèrent presque.
Puis elle le vit.
Un jeune homme avec une petite barbe de quelques jours. Un regard clair. Un air froid, furieux. Des cheveux châtains qui lui tombaient presque dans les yeux.
Il s'approcha doucement d'elle, jusqu'à avoir les pieds dans la flaque de sang échappé de ses mains plantées dans le sol avec des coupe-papiers, et puis il s'accroupit sans la quitter du regard.
Cela faisait… neuf ans ? Peut-être même dix.
Peut-être dix ans depuis le début de ce cauchemar sans fin.
Et elle n'avait jamais autant souhaité mourir que lorsqu'il tendit la main vers elle pour caresser tendrement son visage du bout des doigts.
« Pourquoi est-ce que tu ne veux tout simplement pas me le donner ? »
Et dans ses yeux glacés, brûlants d'une folie destructrice, elle vit le Mal à l'état pur.
« Tu n'as pas changé, maman, » souffla-t-il, passant encore une fois ses doigts sur son front, comme pour l'apaiser.
Bien sûr qu'elle n'avait pas changé, puisqu'il avait créé ce champ qui les empêchait tous de vieillir. Une guerre des nerfs. Il avait toujours été passionné par l'Histoire aussi bien que par les histoires.
Mais lui vieillissait. A présent un beau jeune homme. Elle avait voulu tellement pour lui, mais ce qu'il avait fait de ses dons était tout simplement abominable. Si puissant, et si mauvais.
A l'âge de seize ans, il les avait tous plongés dans son cauchemar.
Le voilà à vingt-six ans, assassin sans remord, bourreau sans pitié.
« Toujours aussi têtue. Ça ne me fait pas particulièrement plaisir de faire ça. Pas à toi. Dis-moi juste où vous avez caché le diamant. »
« Pour que tu détruises Storybrooke ? » murmura Regina. « Pour que tu continues ailleurs ? Non. »
« Je l'ai déjà détruite, » lui fit-il remarquer, et son agacement fit briller ses yeux sans étincelle. « Ce n'est plus qu'une question de formalité. Avec le diamant, je pourrai tout effacer, tout recommencer. Je créerai un monde. »
« Tu es un monstre. »
« Je suis ton fils. »
Qui aurait cru qu'une imagination comme la sienne couplée à la magie pourraient faire de si horribles dégâts ?
« Tu as tué ton père. »
« Et alors ? Tu as bien tué le tien. »
« Tu as tué Ruby. Joyeux. Gold. Tous ces gens. Même les enfants… » Ses larmes glissèrent sur ses joues, et elle contempla ce fils qu'elle avait tant aimé. Comment avait-elle pu demeurer aveugle à sa véritable nature ? « Tu as tué tes grands-parents. »
« Tu as toujours eu du mal à faire ton deuil, » soupira-t-il en se redressant. « Ça fait plus d'un an maintenant. Je ne les aurais pas tués s'il m'avait dit ce que je voulais entendre ! C'est à cause du bébé, c'est ça ? Il est mieux là où il est. »
« Arrête. »
« Si seulement vous n'aviez pas tous été aussi faibles… Je vous avais dit que je ne voulais pas rester là, mais vous vouliez vous contenter de cette vie plate et sans envergure ! Je suis destiné à bien plus, maman. J'étais destiné à ça ! A ramener la magie, d'abord à Storybrooke, et puis dans les autres mondes. Mais pour ça, j'ai besoin de la puissance du diamant. Je ferai table-rase du passé et la magie qu'il contient toujours me permettra de quitter ce monde. »
« Jamais nous ne permettrons ça. »
« Vous avez perdu, » informa-t-il avec condescendance. « Tu en as conscience, n'est-ce pas ? Si tu ne me donnes pas ce dont j'ai besoin, je serais obligé de te tuer. Je le ferais si je le dois. Les autres mondes ont besoin de la magie, beaucoup trop de vies dépendent de moi ! Je ne vous laisserai pas vous mettre en travers de mon chemin. Et si tu meurs, nous savons tous les deux qu'Emma mourra aussi. Quoi ? Tu pensais vraiment que je l'ignorais ? Et la magie d'Emma est basée sur l'amour. Sans lui… »
« Comment as-tu pu, Henry ? » murmura t-elle.
« Comme si tu n'avais jamais tué personne, » lui reprocha t-il avec cette même attitude arrogante qu'il avait eue bien plus jeune. « Quelques sacrifices pour la restauration de la magie dans tous les mondes, n'est-ce pas équilibré ? Et je n'aurais pas eu à faire tout ça si seulement vous m'aviez écouté, si tu m'avais laissé pratiquer ma magie comme je voulais ! Si vous m'aviez donné le diamant dès le début ! Où est-il ? Alors, tu me le dis ? »
Son silence le fit soupirer avec exaspération. Il s'accroupit près d'elle de nouveau, l'observa presque curieusement un instant, avant de sourire.
« Tu n'as pas l'air très en forme, maman. Mais c'est pas grave. Si tu me dis où je peux le trouver, je permettrais à Emma de t'emmener loin d'ici avant d'activer la destruction. »
Elle refoula un sanglot, laissa la perte de sang et la fatigue l'emporter.
Ses paupières se baissèrent, et elle pria pour la mort.
.
Elle fut sauvée, bien sûr.
O
Regina se réveilla en sursaut et sauta de son lit, chercha à reprendre conscience de ce qui l'entourait. Il faisait jour, c'était le milieu de la matinée.
Ces foutus rêves !
David et Snow. Et Henry. Et Emma aussi.
Elle pouvait sentir la magie d'Emma l'emporter loin de la Mairie. Elle pouvait sentir ses doigts dans ses cheveux, ses murmures apaisants.
La colère qui grondait en elle aussi.
Ce n'était que des rêves. Que des rêves.
Il n'y avait aucun fondement là-dedans. Henry n'avait pas de magie, Gold était toujours le Dark One, Emma et elle se supportaient à peine, l'idée même de pleurer sur le cadavre de Snow lui paraissait complètement absurde.
(Même si le souvenir de cette image lui arrachait presque des larmes.)
Henry…
Henry n'était pas un monstre. Oui, il pouvait être égocentrique, égoïste aussi, il pouvait ignorer la peine des autres parfois, mais il n'était pas un monstre. C'était juste un petit garçon.
Un petit garçon auquel elle avait appris le sens du Bien et du Mal, les bonnes manières, le respect. Il avait bon cœur, il…
C'était juste des rêves.
Oui, il l'avait blessée plus d'une fois en toute connaissance de cause, oui, parfois il n'avait aucun respect pour les désirs des autres s'ils ne correspondaient pas aux siens, oui, il ne voyait le monde que comme il l'entendait, mais c'était normal.
C'était normal. C'était un enfant assoiffé d'aventures et…
Et si son enfance auprès d'elle l'avait teinté ? Et si le simple fait d'avoir été élevé par elle l'avait corrompu ? Et si le fait d'avoir grandi dans une ville maudite avait troublé son développement émotionnel ?
C'était peut-être de sa faute. C'était sûrement de sa…
Non. Non.
Elle n'allait pas se laisser avaler par de stupides rêves.
De stupides rêves.
Juste des rêves.
O
