5. Des cendres
Emma s'aperçut immédiatement qu'un truc clochait.
Jamais elle n'avait vu Regina aussi tendue en saluant Henry. Le garçon sembla sentir la différence parce qu'il se redressa et lui jeta un coup d'œil curieux et inquiet.
Un sourire, un peu trop pâle, apparut immédiatement sur le visage de la mère.
« Entre, et va te laver les mains. »
Décidant de ne pas poser de question, Henry jeta un œil à Emma et fila en direction de la salle d'eau.
« Vous n'avez pas oublié ? » s'inquiéta Emma, cherchant une raison à cet étrange comportement.
« Oublié que vous vous êtes invitée chez moi ? Comment aurais-je pu, Miss Swan ? »
« Tant mieux. Parce que je meurs de faim. »
« Etonnant. »
« Et sinon, vous êtes sûre que tout va bien ? »
Regina ignora complètement sa question et se dirigea vers la cuisine.
« Besoin d'aide ? » se proposa Emma, un peu mal à l'aise.
« Non. Merci. »
Elle était distraite, complètement dans ses pensées, Emma pouvait clairement le voir. Ce n'était vraiment pas dans son habitude, en tout cas pas en présence du shérif.
C'était inquiétant.
Ça le fut encore plus lorsque Regina manqua lâcher le plat qu'elle tenait lorsqu'Henry débarqua dans la cuisine, tout sourire.
« Maman ? »
« C'est rien. J'ai dû glisser. Prends une bouteille d'eau, tu veux ? »
Echangeant un regard soucieux avec Emma, Henry s'exécuta et les suivit jusque dans la salle à manger. Ils s'installèrent et Emma essaya de ne pas trop regarder autour d'elle, soudain abominablement curieuse. Henry semblait tout à fait à ses aises, avait entrepris de les servir comme s'il faisait ça tous les jours (alors qu'il fallait qu'Emma se batte quotidiennement pour qu'il débarrasse). Du poulet au curry, du riz et de la salade. Ça sentait aussi bon que c'était délicieux, et c'était garanti sans pomme.
Le repas était parfait, mais l'ambiance, en revanche, se trouvait sauvée uniquement parce qu'Henry faisait de gigantesques efforts pour maintenir la conversation. Un fort contraste avec le petit-déjeuner qu'ils avaient pris la semaine d'avant. Le silence et la tension chez sa mère semblaient le pousser à doubler enthousiasme et sourires.
Mais même lui s'épuisa, une lueur triste et inquiète dans le regard. Regina ne semblait l'écouter que d'une oreille, et il n'en avait visiblement pas l'habitude.
« Est-ce que tu es malade ? » demanda t-il soudain.
Regina leva un regard stupéfait vers lui.
« Quoi ? »
« Tu es bizarre, » s'expliqua t-il, mal à l'aise, les yeux sur son assiette.
« Non, Henry, je ne suis pas malade. Je ne suis jamais malade. »
« Okay, » sourit-il, presque timidement.
C'était une attitude qu'Emma n'avait encore jamais vue chez lui et certainement pas face à la femme qui l'avait élevé. Mais le comportement de Regina et le fait qu'elle lui avait à peine adressé la parole ce soir-là semblaient vraiment l'angoisser.
« Je peux te raconter comment j'ai réussi tout seul à mener mon cheval, Humbert, dans le manège pendant plusieurs tours ? »
Son hésitation poussa Regina à se reprendre visiblement, parce qu'elle posa la fourchette avec laquelle elle poussait sa nourriture depuis plusieurs minutes et lui offrit un petit sourire, se concentrant sur lui.
« Bien sûr, chéri. »
Retrouvant son enthousiasme, un peu rassuré, Henry se lança dans une explication alambiquée dont lui seul avait le secret. Regina et lui discutèrent équitation pour le reste du repas et Emma en profita pour garder le silence (et se régaler). Lorsque les deux Mills se levèrent pour débarrasser la table, dans des gestes coordonnés montrant tout un passé d'habitudes, Emma sentit son cœur se serrer à l'idée qu'elle avait participé à leur éloignement. Elle sentit également, étrangement, une pointe de jalousie polluer ses pensées alors qu'elle traînait derrière eux, quelques couverts dans les mains, les écoutant bavarder tranquillement avec une aisance qu'ils retrouvaient à peine.
Avaient-ils été très complices avant que Gold n'apprenne à Henry son adoption ? Avaient-ils eu des traditions stupides ? Des blagues dont eux seuls pouvaient comprendre le sens ?
Elle aurait voulu poser beaucoup de questions et en même temps, elle craignait d'entendre les réponses.
Si elle n'était plus la mère rigolote avec laquelle Henry partageait une évidente complicité, des opérations secrètes et des hamburgers, alors qu'était-elle dans sa vie ?
Parce qu'il était de plus en plus évident qu'elle n'était pas sa mère, pas celle qui savait le soigner, qui se souvenait de ses premiers mots, qui connaissait par cœur ses goûts et ses sourires.
« Est-ce qu'il était beau ? »
« Rocinante était magnifique, et le cheval le plus puissant, intelligent et loyal que tu aurais pu rencontrer dans n'importe quel monde. »
« Ah oui ? » demanda Henry, observant sa mère remplir le lave-vaisselle. « Et où il est ? »
Un petit sourire mélancolique habilla le visage de Regina.
« Les chevaux n'ont pas une très longue espérance de vie. Il est mort il y a longtemps, quand j'étais encore mariée au roi. Mais j'ai gardé ses poulains. L'un d'eux est devenu un grand ami aussi, avant de mourir à son tour. »
« Comment ça se fait qu'on soit jamais allés au centre équestre si tu aimes les chevaux ? »
« Je t'y ai amené quand tu avais cinq ans, » protesta Regina doucement. « Tu as détesté. »
« Ah bon ? » grimaça Henry. « Je m'en rappelle pas. »
« Tu as pleuré dès qu'un cheval s'est approché de nous pour être caressé. Je t'ai ramené ici et on a regardé un film, et tu n'as plus jamais voulu mettre les pieds là-bas. »
« Oh. »
Lui qui pensait sans doute que sa mère avait cherché à le priver d'un de ses droits fondamentaux de petit prince.
« Mais je suis heureuse que tu aies réussi à développer un lien avec ton cheval. »
« Tu pourrais venir avec moi, une fois ? On pourrait monter ensemble. »
« Tu sais, je ne monte plus depuis longtemps. »
« Pourquoi ? David dit que c'est comme faire du vélo, que ça ne s'oublie pas. Et si tu étais douée, je suis sûre que tu sauras m'apprendre des trucs. »
« Tu essayes de mettre en doute mes capacités pour me pousser à te prouver que tu as tort ? »
« Est-ce que ça marche ? » sourit Henry.
« Je ne suis pas sûre de vouloir remettre les pieds là-bas, » lui confia doucement Regina en fermant le lave-vaisselle. « Mais j'y réfléchirai. »
« Cool. Est-ce que je peux demander à grand-mère de m'apprendre à tirer à l'arc ? Ça a l'air compliqué mais peut-être que je serai plus doué pour ça que pour l'épée. »
« Pourquoi tiens-tu tant que ça à apprendre à manier une arme ? »
« Mais l'archerie est un sport, et tu voulais que j'en fasse un quand j'étais plus petit. »
« Et je me souviens encore de tes refus catégoriques et de ta préférence pour la littérature. Et l'équitation est un sport. »
« Est-ce que c'est l'archerie ou Mary-Margaret qui te fait dire non ? »
« Aucun et les deux. Henry, si tu veux apprendre à tirer à l'arc, tu peux, tant que c'est dans le cadre d'un club avec toutes les mesures de sécurité nécessaires. Mais je ne veux pas que tu t'intéresses à ces disciplines si c'est uniquement pour poursuivre ton rêve d'aventures. »
Henry croisa les bras sur la table et posa son menton dessus, le nez froncé.
« Et si c'est les deux ? »
Regina l'observa quelques secondes et finit par acquiescer doucement.
« Je signerai tes autorisations. » Elle se figea soudain, se reprit maladroitement, une lueur de peine dans les yeux. « Je… je veux dire que Miss Swan devra signer tes autorisations. »
Silencieuse jusque-là, Emma fit un pas dans la cuisine et haussa les épaules.
« Techniquement, vous avez toujours les droits parentaux, c'est à vous de signer les autorisations, même si certains préféreraient que ce soit autrement. »
Honnêtement, elle était assez surprise qu'Henry parle de ses envies à Regina et lui demande son autorisation ainsi, et surtout sans même jamais avoir mentionné tout ça devant Emma ou ses parents. Le gamin faisait visiblement des efforts, et elle était heureuse de le voir sous son meilleur jour.
« Y a du dessert ? » demanda le pré-adolescent avidement.
« Je ne sais pas. Tu n'as qu'à aller voir dans le frigo. »
Il sauta de son tabouret et se précipita vers le meuble. Un petit cri d'extase lui échappa bien vite alors qu'il sortait une tarte au chocolat pour l'amener sur la table centrale.
Il ne perdit pas une minute et se dirigea vers un meuble pour en sortir trois assiettes à dessert et les couverts qui allaient avec.
« Petit morphal, » se moqua Emma en s'installant.
« Tu peux parler ! »
« C'est un jeune homme en pleine croissance, » défendit Regina en souriant à Henry. « D'ailleurs, il te faudrait de nouveaux vêtements. »
« Oh, ouais, » commenta t-il, un peu gêné, en jetant un œil à son pull juste un peu trop court. Il jeta un rapide coup d'œil à Emma avant de baisser ses yeux vers son assiette. « Je voulais en parler, justement. »
Emma haussa un sourcil.
« Tu aurais pu me le dire, tu sais, je t'aurais emmené faire les magasins. »
Il gesticula sur sa chaise et s'empressa de fourrer un bout de tarte dans sa bouche pour éviter de répondre. Emma leva le regard vers Regina, instinctivement, pour voir si l'autre femme pouvait la guider. Mais celle-ci semblait aussi un peu perdue.
Une fois le dessert terminé, Emma et Henry s'apprêtèrent à partir, le garçon ayant école le lendemain. Regina ouvrit la porte et Emma, ne sachant trop comment terminer la soirée, préféra retomber dans des banalités.
« Merci, c'était délicieux. Et pas empoisonné, ce qui est toujours un plus. »
« Ce repas était à l'attention d'Henry, Miss Swan. Si un jour il me vient l'idée saugrenue de cuisiner pour vous, je ne manquerais pas d'ajouter aux ingrédients quelques surprises. »
« Tu devrais goûter ses légumes surprises, ils sont super bons ! » suggéra Henry avant de froncer le nez. « Enfin, tant qu'il n'y a pas de poison dedans. »
« Des légumes surprises ? »
« Il a fallu inventer. Avant ses six ans, Henry refusait catégoriquement de manger du vert. »
« Sérieux ? »
« Oh, je suis très sérieuse. »
« Maman, » gémit Henry avec l'embarras dont tous les enfants faisaient montre quand leurs parents devenaient un peu trop bavards sur leur compte.
Regina croisa le regard de son fils, un sourire taquin aux lèvres, et Henry soupira piteusement.
« Je veux tout savoir, » s'amusa Emma en passant la main dans les cheveux du gamin. « Toutes les histoires qui me permettront de te faire chanter plus tard. »
« Non. C'est secret ! »
« Oh, est-ce que vous avez une photo de lui bébé ? Oh ! Et dans son bain ? »
« Emma ! » s'horrifia Henry en jetant un coup d'œil suppliant à Regina.
Celle-ci sourit innocemment.
« Peut-être bien. »
« Maman ! » Puis il plissa les yeux et braqua son regard dans le sien. « Si tu racontes des choses, alors moi aussi je raconterai des choses, » menaça t-il. « Et j'ai plein de trucs à raconter que tu trouverais embarrassants ! »
« Mais ça devient de plus en plus intéressant ! » s'amusa Emma.
Regina se tourna vers son fils et lui tendit la main.
« Les secrets des Mills restent parmi les Mills ? » invita t-elle, hésitante, sans doute de peur qu'il rejette le fait de faire partie d'une unité qui les incluait, lui et elle.
Mais Henry sourit et serra sa main vigoureusement.
« J'accepte. »
« Ok, Mills et Mills, désolée mais je crois qu'il est temps de rentrer. »
« Très bien. Bonsoir, » salua Regina.
« Bonsoir. »
« Bye ! » sourit Henry avant de suivre Emma.
Après seulement deux pas, il s'arrêta et fit demi-tour pour se précipiter vers sa mère et l'enlacer un instant. Surprise, Regina trébucha un peu puis passa ses bras autour de son fils et ferma les yeux pour profiter au mieux de l'étreinte.
Après quelques secondes, Henry se détacha d'elle, lui sourit et se remit en route.
« Je t'appelle demain ! » prévint-il, juste avant d'ouvrir la portière de la voiture d'Emma et de lui faire un signe de la main.
Regina lui sourit et répondit à son geste.
Alors que la voiture s'éloignait, Emma nota qu'Henry semblait soudain étrangement sérieux.
« Ça s'est bien passé, non ? » remarqua t-elle, espérant le pousser à parler.
Il haussa les épaules.
« A la fin, oui. Tu l'as pas trouvée bizarre ? »
« Tu sais, je ne connais pas tellement ta mère. Enfin, je connais son côté manipulateur et calculateur et son côté un peu… tu sais… cinglé, mais à part ça, je la connais peu. »
« Mais tu l'as trouvée bizarre, pas vrai ? »
« Je suis sûre que c'est rien. Elle avait l'air fatiguée. »
« Pourquoi elle serait fatiguée ? Elle me regardait pas comme d'habitude, » s'inquiéta Henry, les yeux sur le paysage défilant. « Depuis quelques jours, elle m'évite, j'en suis sûr. Tu crois que j'ai fait quelque chose ? Tu crois qu'elle m'en veut parce que je vis avec vous ? Tu crois qu'elle est en colère contre moi ? »
« Je ne sais pas, » avoua Emma face à l'angoisse enfantine teintant soudain la voix de son fils. « Je ne crois pas, elle n'avait pas l'air en colère. Juste… ailleurs. Tu as vu que ça allait mieux au fil du repas, non ? »
« Tu crois qu'elle a des problèmes ? Tu crois que c'est lié à la magie ? Et si c'était lié à Mary ! »
« Henry, je ne sais pas. »
« Il faut que tu lui parles. »
« Quoi ? »
« Emma, elle te respecte. »
« Je suis pas sûre. »
« Bien sûr que si, elle te laisse manger avec nous, elle a même blagué avec toi ! »
« C'est juste pour qu'elle puisse te voir. »
« Emma, » souffla Henry avec frustration. « Il y a toujours eu une part d'elle qui te respectait, même avant que tu brises le sortilège. T'es la seule qui ose s'opposer à elle ! »
« C'est faux. Tu oublies tes grands-parents. »
« C'est différent. Alors, tu lui parleras ? »
Il lui faisait ses grands yeux et cette petite moue d'enfant perdu qui n'était même pas volontaire.
« Bien, » soupira t-elle. « Mais si je finis en toast, ce sera de ta faute ! »
O
Snow-White était une princesse. Elle vivait dans un château, ne fréquentait que des nobles et des royaux, des précepteurs et des chevaliers qui ne pouvaient s'adresser à elle sans s'incliner auparavant.
Snow-White était une petite fille dont le terrain de jeu était un royaume. Elle ne connaissait ni la tristesse, ni la faim, ni la solitude, ni le froid, ni la douleur. Même si son père était souvent absent, il appréciait être en sa compagnie dès qu'il rentrait au château, la couvrant de cadeaux et d'affection. Quant à sa mère, la magnifique et douce reine Eva, elle ne semblait pas connaître de plus grand bonheur que de passer du temps avec elle entre ses leçons pour veiller à son éducation.
Snow-White était gâtée, arrogante et égocentrique. Non pas parce qu'elle avait mauvais fond, mais parce qu'elle était un simple produit de son environnement.
Ainsi Snow-White, dans ses premières années, ne manqua de rien.
Pas qu'elle le sache, du moins.
…
La première fois qu'elle comprit que même les têtes couronnées n'obtenaient pas toujours ce qu'elles voulaient, elle avait sept ans. Elle avait demandé à sa mère pourquoi elle était enfant unique, et le beau visage d'Eva s'était fermé, son regard s'était assombri, son sourire avait soudain enfermé amertume et douleur. Apparemment, les fées n'accordaient vraiment qu'un seul vœu, peu importait le titre de la personne.
La première fois que Snow-White comprit le pouvoir qu'elle détenait, elle avait huit ans. Une servante avait renversé un verre de jus de raisin sur sa nouvelle robe, et elle avait été vexée et furieuse. Elle avait demandé à la gouvernante de retirer la malotrue de sa vue, et elle avait découvert plus tard ce jour-là que la servante avait été jetée dans les cachots. Snow-White n'en avait jamais rien dit à ses parents, parce qu'après tout, elle était princesse, et les princesses avaient leurs droits.
La première fois que Snow-White entendit sa mère hausser le ton et la réprimander, ce fut l'une de ces fois où elle voulut rappeler sa place à une personne de rang inférieur au sien. Eva avait été ferme, et ne l'avait plus jamais laissée traiter d'autres gens de la sorte. Alors Snow-White avait compris… sans tout à fait comprendre, même si elle apprit ensuite à apprécier Johanna.
La première fois que Snow-White connut la terreur et la douleur fut pendant l'agonie de sa mère. Elle se retrouva face à un choix impossible et dut prendre une décision. Snow-White était une princesse, et comme la reine le lui avait appris, une princesse aimait et protégeait son peuple avant toute chose. Ce fut aussi à la mort d'Eva que Snow-White découvrit la solitude. Jamais elle n'avait auparavant remarqué que le château était si grand et si froid et si vide, et à quel point son père pouvait être distant.
…
L'envie. Snow-White découvrit ce sentiment ensuite.
Lorsqu'elle apercevait d'autres enfants rire et jouer ensemble et qu'elle se tenait, droite et fière comme on le lui avait appris, sur un cheval majestueux, loin des villageois. A part Johanna, elle n'avait aucun ami. Elle ne voyait que bien trop rarement les enfants des autres cours pour vraiment tisser des liens, et les protocoles les empêchaient de se livrer à de vrais jeux.
Les journées semblaient interminables et les leçons restaient ennuyeuses sans les anecdotes que sa mère lui aurait racontées ensuite si elle avait été en vie. Snow-White rêvait d'amitié et de rencontres et de danse et de chaleur.
Mais les murs en pierre étaient glacés et même l'attention de Johanna ne suffisait à la réchauffer.
…
Regina était à peu près tout ce que Snow-White aurait aimé être. En tant que princesse, bien sûr, mais aussi en tant que femme. Regina était lumineuse et drôle et brillante et savait toujours quoi faire en toute circonstance. Regina était la plus belle femme qu'elle avait jamais rencontrée. Regina était un héros et lui avait sauvé la vie comme l'aurait fait les plus courageux chevaliers.
Snow-White voulait être courageuse. Snow-White aurait aimé réussir à s'intéresser à ses leçons pour en savoir autant que Regina. Snow-White aurait voulu être aussi forte qu'elle, aurait voulu savoir sourire comme elle, espérait, surtout, pouvoir assez marcher dans ses traces pour un jour lui ressembler.
Parce que Snow-White était persuadée que personne n'avait un cœur aussi pur que celui de Regina, et que la terreur continuait à la ronger de l'intérieur.
Elle craignait que son propre cœur ne renferme rien de bon.
Le regard qu'avait eu Eva toutes ces années auparavant lorsqu'elle s'était aperçue de sa façon de traiter les domestiques la hantait toujours, tout comme ce choix qu'elle avait fait et qui lui avait coûté sa mère.
Regina, elle, dirigeait les domestiques de ses parents, mais elle ne leur parlait jamais durement. Elle semblait connaître tous leurs noms et leurs histoires, les saluait toujours – ce qu'aucun autre noble que Snow connaissait ne faisait. Regina lui apprit indirectement qu'aucune vie ne valait plus qu'une autre et que de parfaits étrangers pouvaient partager un lien presque magique.
Regina l'appelait Snow et se fichait bien qu'elle était sa princesse. Regina lui souriait et acceptait ses étreintes et lui parlait et l'écoutait. L'écoutait vraiment. Elle l'avait poussée à remonter à cheval et était restée avec elle et lui avait donné des conseils. Pour la première fois, Snow ne se sentit plus si seule. Elle se sentit comme une fille normale. Elle se sentit importante. Elle adora immédiatement la jeune fille et supposa qu'elle s'était enfin trouvée une amie, parce que Regina semblait aimer passer du temps avec elle, elle aussi. Snow aimait la façon dont les yeux de Regina s'illuminaient quand elle riait, et elle aimait être capable de provoquer cette innocente joie chez son amie.
Puis il y eut le Secret.
Puis elle apprit que Regina épouserait son père, finalement.
Les tout premiers jours au château, avant le mariage, Snow ne passa pas beaucoup de temps avec Regina. Les préparatifs occupaient tout le monde et franchement, Cora l'inquiétait un peu pour une raison qu'elle ne parvenait pas à comprendre. Et puis, durant la même journée, Cora disparut et le mariage eut lieu. Les deux ou trois jours après la cérémonie, Snow bouillit d'impatience à l'idée de passer du temps avec Regina maintenant qu'elles étaient enfin de la même famille. Mais Regina ne se montra que très peu et resta discrète, plutôt silencieuse, comme elle l'était depuis son arrivée au château. Johanna conseilla à Snow, gentiment mais fermement, de laisser un peu de temps à sa belle-mère. Les mariages n'étaient pas toujours faciles pour les jeunes mariées, lui dit-elle.
Snow ne vit pas très bien ce qu'il y avait de compliqué, ne comprenait pas pourquoi on ne lui expliquait jamais rien, mais bon, elle prit son mal en patience.
…
Les sourires de Regina étaient toujours brillants et lumineux. Elle acceptait toujours de passer du temps avec elle. De discuter avec elle.
Mais il y avait quelque chose, juste là dans la lumière, dans ses yeux, dans sa voix de plus en plus rauque, qui alerta inconsciemment Snow.
Et chaque fois que son père exigeait que Snow vienne avec lui pour ses voyages, qu'il refusait de la laisser demander à Regina de les accompagner, la jeune fille s'inquiétait. Parce que chaque fois qu'elle revenait, il y avait de nouvelles étoiles éteintes dans les yeux de Regina.
C'était terrifiant. Alors Snow s'accrochait. Cherchait à passer plus de temps avec elle, à lui parler, à lui poser des questions (plus jamais sur Daniel ou Cora ou ses balades solitaires dans la forêt, par contre). Elle voulait retrouver ce lien, ces rires, ces lumières. Mais chacun de ses efforts semblait davantage éloigner Regina qui s'effaçait un peu plus dans les ombres du château. C'était comme si elle était avalée par elles, comme si elle se noyait dans un océan que Snow ne parvenait qu'à deviner.
Et elle ne comprenait pas. Etait-ce le souvenir de Daniel, qui l'avait abandonnée ? Pourtant, il avait semblé si noble, si bon, ils avaient semblé si bien ensemble. Etait-ce la vie de reine ? Il semblait à Snow que Regina n'appréciait pas beaucoup devoir faire acte de présence durant les réceptions, bals et évènements. Sans doute parce que Regina avait toujours beaucoup de choses à dire, mais qu'on ne lui demandait jamais rien. En fait, Regina semblait plus à l'aise parmi les domestiques, à les diriger et leur indiquer leurs tâches, que parmi les autres royaux et personnes de son rang.
Elle souriait, parlait les rares fois où on lui adressait la parole, mais Snow voyait la différence. Connaissait la différence.
Malgré ses sourires, Regina était misérable et ça, une partie de Snow le vit. Elle voulut se battre contre les ombres, mais comment combattre ce qu'on ne comprenait pas ?
Pourquoi son amie avait-elle disparu ainsi ? Pourquoi son père ne faisait-il rien ? Pourquoi, alors que Regina arrivait toujours à lui rendre le sourire ou à la rassurer, Snow ne parvenait-elle jamais à être assez ?
Etait-elle une si mauvaise amie ? Une si mauvaise personne ?
Ce qui avait tant fait souffrir Snow par le passé, la solitude royale, le froid du grand château vide, les souvenirs de disparus, tout ce dont Regina l'avait sauvée, semblait être exactement ce qui la tuait et ce dont Snow ne parvenait pas à la sauver à son tour.
Regina lui manquait et si Snow avait pu lui rendre toutes ses étoiles lumineuses, tous ses sourires, toute cette force et cette chaleur, alors elle l'aurait fait sans aucun doute.
Peut-être même l'aurait-elle utilisée, cette sombre bougie, pour elle.
…
Son père mourut et le chasseur l'accompagna dans la forêt et elle sut.
Bien sûr qu'elle sut.
Elle le sut quand on lui annonça le décès du roi. Elle le sut quand Regina la serra dans ses bras. Elle le sut quand elle la regarda dans les yeux et n'y vit que le vide et la glace.
Elle sut.
Et si elle réussit à faire le deuil de son père, elle ne fit jamais le deuil de sa belle-mère.
Parce que tant qu'elle vivrait et tant que Regina vivrait, elle continuerait de croire que son amie, son héros, cette femme qu'elle aimait tant survivait toujours dans un coin d'un cœur noirci et torturé.
Et qu'un jour, peut-être, elle renaîtrait.
O
La douleur. La peine. La confusion.
Elle pouvait encore entendre les derniers mots d'Henry résonner dans ses oreilles, les sons lointains, étouffés.
Elle allait mourir.
Elle allait mourir, n'est-ce pas ?
Tué par son propre petit-fils.
Oh, Emma…
Emma ne s'en remettrait pas.
Non. Non, elle ne pouvait pas mourir ! Elle était enceinte, le bébé… Le bébé !
Elle ne le sentait plus bouger. Et elle avait mal, et elle se sentait faible…
Le sanglot serra sa gorge, le goût du sang explosa dans sa bouche.
Son bébé devait survivre, elle ne pouvait pas mourir et pourquoi ne bougeait-il plus ?!
Elle chercha à lever une main, à parler, à appeler à l'aide… Rien.
David ?
Mais David était mort, non ? Il aurait déjà été là, avec elle, à ses côtés dans le cas contraire.
David était mort. Elle ne pouvait même pas appréhender cette notion. David. Mort.
Elle se sentait mal.
Elle n'avait jamais eu aussi peur. Pour elle, mais aussi pour David, pour Emma, pour son bébé.
Elle allait mourir.
Là, et maintenant.
C'était fini. C'était la fin de son histoire.
Elle allait mourir seule.
Elle ne voulait pas mourir seule.
Elle ne voulait surtout pas mourir seule.
…
Elle ne sentait plus rien. Sauf le poids du bébé sur sa poitrine. C'était une fille.
Sa fille.
Sa fille qui ne respirait pas. Qui ne bougeait pas. Son pauvre bébé qui n'avait même pas eu la chance de vivre.
Elle se sentait partir, et elle en était soulagée.
Même si la terreur l'étouffait presque.
Une main caressait ses cheveux, et une voix pleine de larmes lui parlait. Et puis des doigts effleurèrent son visage, on serra sa main. Un peu de chaleur glissa dans ses veines, dans son être.
Regina.
« Je suis là. »
Snow avait à peine conscience des larmes sur ses propres joues, mais elle pouvait presque sentir celles de l'autre femme.
« David ? » murmura t-elle, même si elle savait déjà.
Son cœur et son corps et son âme le savaient.
Mais Regina ne la quitta pas des yeux et continua à essayer de l'apaiser et de la maintenir en vie.
Et Regina sourit malgré ses larmes, et c'était sans doute exactement ce qu'elle faisait depuis très, très longtemps sans que personne ne le voie vraiment.
« Il va bien, » mentit-elle, ses mots doux et posés et ce fut comme autrefois dans un château glacé, quand elle lui avait si souvent menti pour lui cacher les ombres dans son cœur et Snow se dit que peut-être, juste peut-être, une part de Regina avait cherché à la protéger aussi longtemps que possible dans cette autre vie aussi. « Ils vont bien tous les deux. »
Ils étaient morts et elle mourait, et pourtant ces mots lui firent autant de bien que la magie coulant dans ses veines et étouffant la douleur, que la présence de Regina près d'elle.
Et même si son regard se floutait déjà et même si elle n'entendit même pas sa propre voix, Snow trouva assez de force pour un dernier mot avant de partir.
« Merci. »
« Non ! S'il te plaît, ne meurs pas. Regarde-moi ! »
Mais elle ne voyait plus rien. Et il y avait tant de choses qu'elle aurait aimé faire encore, comme regarder grandir et vieillir ses filles ou voir David heureux une dernière fois, juste une dernière fois, et il y avait tant de choses qu'elle aurait aimé dire à cette femme aussi.
« Je… »
Trop tard.
O
« Ne me touche pas ! »
« Qu'est-ce qu'il se passe ? » interrogea Emma en arrivant dans l'appartement avec Henry.
Sa mère se tourna vers eux, pâle et les yeux brillants, et David, qu'elle venait de repousser, lui jeta un coup d'œil inquiet.
Mais les yeux de Mary-Margaret se posèrent sur Henry, quelque chose sembla se briser en elle et elle les contourna et prit sa veste.
« J'ai besoin d'air ! »
La porte claqua derrière elle.
« Qu'est-ce que… ?! »
« Elle faisait la sieste, » expliqua David. « Je crois qu'elle a fait un cauchemar. Je l'ai réveillée, mais elle… Elle n'a pas voulu en parler. »
« Et ça va aller ? » s'inquiéta Henry.
« Oui. Il faut juste… » Il soupira. « Juste qu'on passe cette mauvaise période. »
O
Jamais Mary-Margaret n'avait été aussi tendue en se promenant dans Storybrooke.
C'était comme si chaque bâtiment, chaque ruelle pouvait soudainement se mettre à vomir des loups, des lions et des dragons de cendres meurtriers.
Combien de ses amis avaient succombé à ces attaques dans ses cauchemars ?
Beaucoup trop. Au début, ils avaient mis un point d'honneur à récupérer les corps et à enterrer les leurs. Et puis c'était devenu trop dangereux, et une rapide incinération magique, sur place, composait la seule cérémonie dont les tombés bénéficiaient. Ça, et leurs noms apparaissant sur une haute stèle.
Comme le sien, et celui de David.
Et celui de leur enfant. Mais ils n'avaient même pas eu le temps de la prénommer, alors la magie l'avait-elle seulement inscrite ? Peut-être que le bébé n'avait même pas été honoré ainsi.
Il y avait une part d'elle, cette part qui n'arrivait pas à se détacher des cauchemars, qui s'était mise à détester cette ville. Détester sa topographie, qui avait pendant si longtemps permis à un sorcier de se cacher, de les attaquer en donnant vie à ses créatures imaginaires sans jamais prendre trop de risques. Parce qu'il avait su que leur faire directement face équivaudrait à sa défaite, que faire face à Emma et Regina en bonne santé aurait signifié sa mort.
Alors Henry s'était fondu dans les ombres. Comme eux, il avait appris à disparaître. Il avait fui, sans arrêt, et avait étendu sa magie dans un filet qui détectait leurs apparitions et l'avertissait pour qu'il crée ses foutus monstres.
Mais ce n'était pas Henry, n'est-ce pas ? Juste un fantôme dans un cauchemar, une invention de son imagination. Le Henry qu'elle connaissait était un petit garçon énergique et gentil. Il ne ferait de mal à personne.
A personne.
« Snow ? Ouah, doucement, c'est moi ! »
Ruby l'observa prudemment et Mary-Margaret essaya de se calmer, une main sur le cœur.
« Désolée. J'étais… j'étais ailleurs. »
« Je vois ça. Encore des mauvais rêves ? »
« J'ai besoin… » Elle ferma les yeux, se passa une main sur le front. « J'ai vraiment besoin de me reposer. Je suis crevée, » souffla t-elle avec un sourire tremblant. « Je suis épuisée, Ruby, mais dès que je ferme les yeux, je… »
« Allez, viens. Viens avec moi. Je crois qu'un moment loin de l'appartement et de tout le reste te fera du bien. »
O
« Bouh ! » s'exclama David joyeusement en se penchant par-dessus le dossier du canapé pour surprendre le bébé qui s'y était caché.
Mary leva la tête et éclata de rire, assise au sol après avoir crapahuté jusque-là.
« Tu es une petite coquine, princesse, » remarqua l'homme en faisant le tour pour aller s'asseoir près d'elle, deux petits poneys en plastique coloré dans les mains. « On joue ? Lequel tu veux ? »
La petite leva ses grands yeux vers lui, puis observa les jouets attentivement avec un grand sourire.
« Alors, Mary ? Tu préfères lequel ? Petit Cœur, le vaillant petit poney orange à la crinière blonde, ou plutôt Guimauve, le courageux poney mauve à la belle chevelure dorée ? »
Babillant joyeusement, Mary leva les deux mains et les deux poneys s'éclipsèrent des mains de David dans un nuage de fumée bleu ciel pour réapparaître dans les siennes.
« Mary ! »
Avec un grand sourire, Mary observa les jouets qu'elle tenait et agita les pieds joyeusement.
« Je ne peux pas trop lui en vouloir, » s'amusa Emma d'un peu plus loin. « Je crois que c'était une mission de sauvetage. Petit Cœur et Guimauve, sérieusement ? Je sais quoi t'offrir à noël, en tout cas. »
David lui lança un regard faussement menaçant.
« Figure-toi que c'est leurs noms officiels. C'était écrit sur les boites. Et pour ton information, j'aimerais assez une moto, à noël. »
« C'est ça, pour que Mary-Margaret me tue ? Jamais. »
Tout en acceptant le poney mauve que lui tendait le bébé, David fronça les sourcils.
« Sa magie est inquiétante. »
« Tout ce qu'elle fait, c'est de la télékinésie, d'une manière ou d'une autre. »
« Faux, » corrigea rapidement David, les yeux écarquillés alors qu'il observait le poney que tenait toujours Mary passer doucement du orange au bleu azur.
« Holà, » souffla Emma avant de les rejoindre rapidement.
Elle s'accroupit face au bébé qui lui tendit fièrement son jouet.
« Ma ? »
« Tu… »
« Ma ? »
« Merci. »
Par automatisme, elle prit le poney, ses yeux sur la fillette.
« Et si elle arrivait à se téléporter ? » s'inquiéta David. « Ou à faire des boules de feu ? On n'a aucun moyen de savoir ce qu'elle peut réellement faire ou non. Il va nous falloir de l'aide. »
« Mais… mais on ne peut pas parler d'elle, » protesta faiblement Emma, une vague d'intense inquiétude lui broyant l'estomac. Elle devait protéger Mary, tout en elle le lui hurlait. « Comment on pourrait se renseigner ? »
Mary avança à genoux jusqu'à Emma et posa ses petites mains sur sa cuisse.
« Mama ? »
« Non, Mary. Emma. »
Avec une petite moue perdue, un peu triste, le bébé se laissa tomber sur ses fesses et Emma ne put s'empêcher de déposer un baiser sur son front pour la rassurer.
« Je ne sais pas où est ta mère, minipousse, mais j'espère qu'elle va bien et qu'elle ne va pas tarder à venir te récupérer. »
« Hey, » salua Henry en descendant les escaliers pour s'arrêter près d'eux. « Emma, ça te dit d'aller faire un tour ? On pourrait aller manger une glace ? »
« Non, merci, gamin. Pas maintenant, » refusa Emma alors qu'elle jouait avec le bébé. Elle leva les yeux vers son fils pour voir un air déçu sur son visage et se rendit compte que c'était peut-être la première fois qu'elle refusait de faire quoi que ce soit avec lui. « J'aimerais rester tranquille ici un peu. »
« Et toi, grand-père ? On aurait pu aller voir les chevaux ? »
« Désolé, Henry. Je m'occupe de Mary aujourd'hui. »
« Oh. »
Le garçon les observa jouer un instant avec le bébé avant de hausser les épaules, l'air fermé, et de se détourner d'eux pour remonter dans la chambre.
O
« Neal ? »
« Gamin ? Hey. »
« Salut. Est-ce que tu es au motel ? Je peux venir ? »
« Euh… maintenant ? Henry, je suis un peu occupé, là, tu sais. »
« Oh, » souffla le garçon, déçu.
« Ce n'est pas que j'aimerais pas passer du temps avec toi, mais on pourrait faire ça dans la semaine ? J'ai du travail aujourd'hui. »
« Oui, je suppose. »
« Tu t'ennuies ? »
« Ils sont tous toujours occupés. »
« Occupés ? C'est dimanche. »
Henry se mordit la lèvre, agacé. Mais il ne pouvait pas expliquer à son père, cet homme qu'il connaissait à peine, qu'Emma et ses grands-parents semblaient tous gagas devant Mary et ne se centraient plus sur lui comme avant.
« Oui. Bon, ben, on se voit un autre jour, alors ? »
« Okay, gamin. Appelle-moi quand tu veux. »
« Oui, bye. »
Henry raccrocha rapidement et se laissa tomber sur son matelas, dépité.
Il se demanda ce qu'il pouvait bien faire, enfermé dans l'appartement toute l'après-midi sans ses jeux ou sa console, sans personne pour lui tenir compagnie. Les quelques comics qu'il avait sous la main, il les connaissait par cœur. Son matériel à dessin, comme tout le reste, se trouvait être sagement rangé dans sa chambre, au 108, Mifflin Street.
Il n'avait plus vraiment l'habitude de devoir s'occuper seul.
Et au combien il se pensait égoïste, au combien il aimait bien le bébé, il se demanda aussi quand Mary allait enfin sortir de leur vie.
O
Il y avait pas mal de choses dont Emma se passerait volontiers.
Devoir se rendre chez Regina pour essayer de lui poser des questions qui au final relevaient clairement de l'ordre du privé était tout là-haut dans le top 3.
Mais pour Henry…
Avec un soupir, Emma se décida à faire un détour avant de rentrer en ce frais lundi soir. Elle gara sa coccinelle devant la grande maison que personne n'osait approcher et marcha rapidement jusqu'à l'entrée. L'herbe dans la cour se trouvait légèrement trop haute et le shérif ne put s'empêcher de se demander si le jardinier passait toujours ou si Regina s'en occupait elle-même, magiquement ou non. En tout cas, dernièrement, les choses avaient plutôt été laissées à l'abandon, ce qui était bien compréhensible.
Près de dix minutes plus tard, Emma se tenait toujours devant la porte. Peut-être que Regina avait enfin décidé de sortir de son petit isolement bien étrange, mais le shérif n'avait reçu aucun appel d'habitants inquiets à l'idée de voir la reine se promener librement dans les rues – et par habitants, elle pensait principalement aux nains et aux fées.
Les autres ne semblaient toujours pas se préoccuper des affaires royales tant que les choses restaient tranquilles et que la Mairie n'était pas aux mains d'une figure du Mal.
Elle plongea donc sa main dans sa poche et en sortit son mobile pour appeler la mère adoptive de son fils.
Pas de réponse.
Et merde.
Avec exaspération, Emma frappa du poing sur la porte plusieurs fois.
« Regina ? » appela t-elle d'une voix forte. « Regina ? »
Rien.
En même temps, si Regina était à l'étage, elle n'entendrait sans doute rien. Emma lista mentalement plusieurs endroits dans la ville où Regina pourrait être, en premier lieu le cimetière, le centre-ville et possiblement le port, bien souvent désert.
Mais si elle devait crapahuter un peu partout dans Storybrooke en espérant y croiser la sorcière, elle préférait d'abord s'assurer qu'elle n'était vraiment pas à son domicile.
Elle entreprit donc de faire le tour de la maison, priant pour qu'aucune protection magique n'ait été érigée pour une raison ou une autre. Il ne lui arriva rien et elle souffla de soulagement. Le jardin était vide, comme la terrasse et la véranda.
Véranda dont la serrure se trouva être ridiculement facile à forcer – il faudrait qu'elle dise deux mots à Regina sur la prudence. La bonne femme vivait au beau milieu d'une ville renfermant ses ennemis mortels et quelques personnes qui seraient sans doute ravie de la voir tomber et elle ne possédait même pas de bonnes serrures et un système de sécurité.
Qu'est-ce qui n'allait pas chez ces gens, franchement ?
Sur le meuble de la cuisine, un panier de pommes bien rouges trônait fièrement, prêt à l'emploi, et Emma haussa un sourcil, passablement amusée. Le pommier, derrière la Mairie, se portait toujours aussi bien (malgré le fait que la branche amputée par Emma n'avait jamais repoussé). Personne n'avait eu dans l'idée de l'abattre, très étrangement, même si tout le monde avait sans doute conscience que cet arbre était celui de la reine.
Du moins, les ennemis de Regina le savaient.
Mais les personnages de contes de fées avaient leurs propres lois et règles – et l'une d'elle pouvait bien consister à ne pas passer ses nerfs sur d'innocents végétaux ou objets de son ennemi ou quelque chose dans le genre (pour ce qu'Emma en savait, après tout).
Ça n'expliquait pas comment un panier de ces pommes avait pu se retrouver là. Si Regina se promenant dans Storybrooke calmement ne paniquait par miracle personne, Regina se baladant dans Storybrooke des pommes à la main pousserait sans aucun doute les partisans de Snow-White et son prince à appeler Emma – ou à faire quelque chose qui forcerait quelqu'un à appeler Emma.
« Regina ? »
Toujours rien. Mais il y avait du bruit dans la maison.
Emma se fia aux quelques rares fois où elle avait mis les pieds dans l'endroit pour rejoindre le couloir. La salle à manger était vide, tout comme le petit salon ou la bibliothèque. La dernière pièce, en revanche, Emma ne la connaissait pas.
Le grand salon. Une large pièce, plutôt chaleureuse, équipée de deux canapés, d'un fauteuil, de quelques meubles modernes et d'un équipement home-cinéma dernier cri mettant à mal à le vieux et unique cinéma de la ville.
L'écran mural était allumé sur une chaîne documentaire, le son assez fort, mais la pièce était vide, immaculée. Emma attrapa la télécommande sur la table basse et éteignit la Box avant de se détourner de la pièce, étouffant la curiosité qui tentait de la pousser vers les quelques cadres à photos posés sur une commode plus loin.
Il n'y en avait ni dans le couloir, ni dans la salle à manger, mais Emma avait aperçu une ou deux photos dans la bibliothèque l'autre jour, quand Henry et elle étaient entrés pour trouver Regina face au piano. Voilà donc deux fois qu'Emma manquait une opportunité de voir son fils plus jeune. Mais peut-être qu'au fond, elle n'en avait pas envie. Peut-être craignait-elle de découvrir tout ce qu'elle avait manqué.
Les dernières pièces (salle d'eau, buanderie, garage) étaient vides. Sans le bruit constant du son trop fort de la télévision, la maison était lourdement silencieuse.
« Regina ? » appela Emma une nouvelle fois, se stoppant en bas des escaliers.
Avec un soupir appréhensif, espérant ne pas le regretter, Emma commença à grimper. Elle n'avait jamais mis les pieds à l'étage, alors elle observa le couloir, à gauche et à droite, la plupart des pièces fermées, et se demanda que faire.
Elle commença par la droite.
Salle de bains, vide.
Chambre d'Henry…
Chambre d'Henry. Emma prit un moment pour observer autour d'elle. La chambre était grande, et pourtant bien remplie. Il y avait tout un tas d'images et de morceaux de pages découpées dans des revues ou dans des livres punaisés aux murs. Tous avec pour sujet les contes de fées. Emma voyait mal Regina laisser cette liberté à son fils, et pourtant.
Sur le bureau traînait encore quelques crayons et un cahier abandonnés là. Des jouets, laissés derrière, avaient été regroupés sur la chaise et sur un coffre. Les étagères étaient pleines de livres, de peluches et de jeux. L'armoire devait regorger de vêtements et d'affaires en tous genres. Il y avait des réveils et des horloges partout, comme si Henry avait été obsédé par la mesure du temps qui s'écoulait dans une ville coincée dans une boucle sans fin.
Sur la table de nuit trônaient une lampe de chevet, une vieille figurine et un ours qui avait dû voir de meilleurs jours. Il y avait aussi là un volume de superman et un réveil mécanique. Le lit était nettement fait, avec des draps propres, et Emma se demanda si Regina avait jamais cessé de préparer une chambre qui n'avait vu aucun enfant depuis des mois.
Lorsqu'Emma fit un pas, son pied se prit dans un ballon de basket, quasiment neuf. Elle suivit sa route jusqu'au bureau et ses yeux rencontrèrent une photo, la seule en vue.
C'était une photo d'elle, et de Henry, un peu cornée, qu'ils avaient prise lors d'une de leurs rencontres secrètes avant la fin du sortilège. La photo reposait au milieu du bureau, en équilibre sur un crayon de couleur rouge et le coin d'une console portable. Emma se demanda si Regina l'avait trouvée en faisant le ménage, si elle l'avait regardée pour essayer de décider si elle devait la brûler ou la déchirer en petits morceaux, avant de finalement la jeter là, sur le bureau, et de continuer sa tâche.
Il y avait quelque chose de terriblement douloureux dans le fait de se trouver là, debout dans cette chambre remplie de souvenirs et de traces d'une enfance à première vue comblée, et de découvrir que la seule photo, la seule chose prouvant un quelconque attachement de son ancien pensionnaire à un autre être humain était cette photo d'Emma et de lui, souriants et heureux.
Le cœur bizarrement serré, Emma se retourna et repassa dans le couloir.
Un grand placard.
Une chambre inoccupée, le lit défait, les meubles vides.
L'autre bout du couloir.
Un autre salon, avec une télé plus modeste, une petite bibliothèque, une console de jeux vidéo. Personne.
Encore une pièce vide, qui avait dû servir de salle de jeux quand Henry était plus jeune, car les murs étaient colorés et il y avait encore des tapis au sol, des coffres en bois sans doute plein de jouets, des coussins, une petite cabane de tissu et même un hamac.
Le type d'endroits qu'Emma aurait adoré lorsqu'elle était enfant. Un endroit dans lequel elle pouvait voir un petit Henry jouer des heures et des heures, laissant libre cours à son imagination, créant des mondes et des aventures et des personnages. Elle se demanda si Regina avait joué avec lui dans cette grande pièce. Si elle avait peint elle-même les murs. Si elle ressentait la même tristesse qui serrait le ventre d'Emma lorsqu'elle se tenait dans la pièce.
Avec un petit soupir, Emma sortit et poussa la dernière porte. La suite parentale. Un endroit étrangement neutre face à la chambre d'Henry et à sa salle de jeux, mais classe et confortable.
« Regina ? »
Il ne fallut aux yeux d'Emma qu'une seconde pour s'habituer à l'obscurité et elle repéra immédiatement le corps au sol, plus loin vers le lit.
« Merde. »
Elle avança rapidement, tira les rideaux et rejoignit Regina. L'autre femme était habillée d'un simple pull noir et d'un pantalon de la même couleur, ce qui faisait sans doute ressortir sa pâleur.
« Regina ? »
Son pouls semblait normal. Elle n'était pas blessée. Lorsqu'Emma la secoua un peu, Regina émit un petit grognement. Son corps de tendit et elle ouvrit les yeux. Lentement, luttant apparemment pour reprendre complètement conscience.
« C'est ça, on se réveille, » encouragea Emma et la redressant pour aider le processus. Sans son maquillage habituel, la sorcière avait l'air littéralement épuisée. « Vous êtes avec moi ? »
« Arrêtez de me hurler dans les oreilles et lâchez-moi, Miss Swan. »
« Excellent. Elle vit. »
Emma la lâcha prudemment, s'assurant que Regina pouvait se tenir assise par elle-même. Si l'autre femme tremblait et vacilla un peu, elle réussit néanmoins à se redresser et à s'adosser contre le lit.
« Est-ce que ça va ? »
« Merveilleusement bien. »
« Du sarcasme. Vous êtes bien consciente. Je peux savoir pourquoi vous étiez par terre ? »
« Je peux savoir ce que vous faites dans ma chambre ? »
« Vous n'êtes pas venue ouvrir. »
« J'aurais pu être sortie. Comment êtes-vous entrée ? »
« La porte de derrière était ouverte. »
« Elle ne l'était pas. »
« Qu'est-ce qui vous est arrivé ? »
« Rien. »
« On ne tombe pas dans les pommes pour rien. Sans mauvais jeu de mot. »
Regina s'appuya sur le lit pour se lever et faillit tomber. Elle se rattrapa néanmoins à la dernière seconde et s'assit sur le meuble.
« Je suis juste… fatiguée. »
« Fatiguée ? » répéta Emma, incrédule. « Au point de tomber ? Vous avez une idée de l'épuisement qu'il faut pour que votre esprit se mette en veille comme ça ? »
« Aucune. »
« Ok, question stupide, » admit Emma en levant les yeux au ciel. « Pourquoi ne dormez-vous pas tout simplement si vous êtes si fatiguée ? Le gamin a remarqué que quelque chose n'allait pas, vous savez. Qu'est-ce qu'il se passe ? »
« Rien d'important. Vous pouvez partir par le même chemin que vous avez emprunté plus tôt, et je vous remercie de verrouiller cette porte qui ne l'était soi-disant pas lorsque vous êtes arrivée. »
Emma se contenta de croiser les bras, immobile, et de fixer Regina du regard. Sans doute en raison de son état, Regina craqua la première. Elle passa ses mains sur son visage et soupira.
« Je fais des cauchemars. C'est stupide. »
« Des cauchemars ? » répéta Emma, tendue.
« Oui. Maintenant que vous connaissez mon si terrible secret, au revoir, Miss Swan. »
« Quel genre de cauchemars ? »
« Excusez-moi ? »
« Quel genre. Je suppose que vous n'évitez pas de dormir pour de simples mauvais rêves. Alors quel genre ? »
« Je vous l'ai dit, c'est stupide. »
Regina se leva et croisa les bras à son tour. Emma comprit qu'elle était mal à l'aise mais l'ignora.
« Je ne partirai pas d'ici tant que je n'en saurai pas plus, » prévint-elle.
Quelque chose sur son visage ou dans sa voix dut trahir son anxiété parce que Regina l'étudia du regard un instant avant d'expliquer d'une voix posée, contrôlée.
« Je fais des rêves sur Storybrooke. La ville est vide et pleine de cendres. Ce n'est franchement pas passionnant. »
« Vous les faites souvent ? »
« Pardon ? »
Emma plissa les yeux, son cœur cherchant à sortir de sa poitrine.
« Les cauchemars. Vous les faites souvent ? » Lorsque Regina refusa de répondre, Emma devina. « Chaque fois que vous essayez de dormir. Depuis quand ? »
« Je peux savoir pourquoi vous c- »
« Regina, depuis quand ? » demanda t-elle une nouvelle fois, sa voix plus dure.
L'autre femme fronça les sourcils, l'observant avec prudence. Finalement, elle répondit doucement :
« Je ne suis pas sûre. Depuis quelques semaines. Peut-être depuis… »
« Depuis ? »
« Depuis la visite impromptue de votre mère. »
« Vous voulez dire depuis que vous lui avez arraché le cœur ? » accusa Emma.
Regina haussa un sourcil.
« Vous savez ? Je suis touchée de voir que les membres de la famille la plus charmante sont si proches qu'ils échangent tranquillement leurs histoires de tentatives de suicide. Et je lui ai aussitôt rendu son cœur souillé, ne soyez pas si agressive. »
Sans pouvoir contrôler sa colère, Emma fit un pas vers elle, fermant les poings pour s'empêcher de la saisir par le pull. Regina pouvait être si insensible parfois…
« Qu'est-ce que vous avez fait ? » gronda t-elle presque, ses yeux dans ceux de la brune en quête du moindre mensonge.
« Ce que j'ai fait ? » interrogea Regina, étrangement tranquille, la tête légèrement penchée sur le côté.
« Vous avez forcément dû faire quelque chose de magique ou… ou je ne sais pas quoi pour que ça arrive. »
« Pour que quoi arrive ? Vous êtes incompréhensible, Miss Swan, faites un effort, surtout si vous tenez à m'accuser d'un nouveau crime. »
Ses yeux dans les siens, Emma fut incapable de déceler le moindre mensonge. Regina avait sincèrement l'air exaspérée et résignée, et il n'y avait rien d'autre qu'une pure et effroyable fatigue dans son attitude.
Avec un soupir, Emma fit un pas en arrière et se passa une main dans les cheveux. Elle avisa un tube de médicaments sur la table de chevet. De l'aspirine.
Mary-Margaret aussi se plaignait de violentes migraines allant de pair avec les cauchemars.
« Henry s'inquiète. »
Ce soudain revirement poussa Regina à froncer les sourcils.
« Pourquoi ? » interrogea t-elle, essayant de cacher sa confusion, sans succès.
Sa maladresse aurait pu être touchante dans d'autres circonstances.
« Il s'inquiète pour vous, » précisa Emma platement. Elle vit Regina hésiter à la prendre au sérieux, alors elle se sentit obligée de la persuader de la vérité. « Je vous l'ai dit, il a vu qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas chez vous jeudi soir. C'est lui qui m'a demandé de passer, pour tout vous dire. »
« Oh. »
Comment Emma pouvait-elle passer de l'envie d'étrangler cette femme à celui de la rassurer sur l'amour qu'entretenait leur fils à son égard ?
Ça n'avait aucun sens.
Rien dans cette situation n'avait de sens.
« Est-ce que ça ira ? »
« Bien sûr, » rétorqua Regina.
« Je viens de vous trouver sur le sol de votre chambre. »
« Je n'étais pas en danger. »
« Vous auriez pu vous blesser. »
Regina la contourna pour sortir de la chambre, poussant Emma à la suivre vers le rez-de-chaussée et l'entrée.
« Votre inquiétude est touchante, Shérif, mais je suis une grande fille. » Elle ouvrit sa porte d'entrée et se tourna vers Emma. « Veuillez rassurer Henry, dites-lui que tout va bien. Bonne soirée. »
« Si vous le dites, » soupira le shérif en passant devant elle. « Oh, et Regina, pensez à faire changer vos serrures pour de meilleurs modèles. Une alarme ne serait pas du luxe non plus. »
« Je n'ai pas besoin de vos conseils. »
« Et reposez-vous. »
« Je vais bien. »
« Vous tremblez comme une feuille, » lui fit remarquer Emma, ses yeux sur les mains de Regina trahissant l'état d'épuisement de son corps.
La sorcière la fusilla du regard.
« Apprenez à vous mêler de vos histoires, princesse, » avertit Regina avant se détourner d'elle et de claquer la porte.
Emma se mit en route avec un soupir.
« Bien sûr, altesse. »
O
Toute la soirée, Emma avait été partagée entre l'envie d'ignorer tous ses problèmes (Mendell et Tamara, Neal et Gold, Mary-Margaret, Regina) et essayer d'y voir plus clair sur au moins l'un d'entre eux. Mais elle n'eut pas l'occasion d'interroger sa mère puisque celle-ci semblait toujours aussi renfermée sur elle-même.
Son après-midi de la veille passée avec Ruby et sa journée auprès de Mary et David avaient néanmoins semblé lui redonner un peu d'énergie et de joie.
Epuisée par toutes ces réflexions et inquiétudes, Emma s'était couchée en même temps que le gamin. Elle s'était endormie immédiatement et s'était réveillée pour entendre Henry sortir de la chambre et descendre les escaliers.
Lorsqu'elle avait allumé la lumière, à moitié endormie, elle avait tout de suite remarqué que le garçon avait eu un autre de ses petits accidents. Il était partie avec les draps et l'alèse, comme à chaque fois, sans doute pour les laver discrètement.
C'était la première fois qu'Emma se réveillait et elle s'était enfin décidée à agir, mais lorsqu'elle était descendue, elle avait trouvé la porte de la salle d'eau close, et Henry décidé à l'ignorer.
Après maints essais à essayer de le faire parler ou sortir, à tenter de le rassurer, de la part d'Emma comme de celles de ses parents, la jeune femme était prête à aller se cacher dans un coin pour pleurer. C'était la première fois qu'elle se sentait angoissée de la sorte, impuissante et inutile, la première fois que son fils refusait de communiquer avec elle.
Apparemment, leur relation n'était pas assez pour pousser le gamin à passer outre sa honte et son embarras. Apparemment, Emma était incapable de trouver les mots pour l'aider, incapable de l'aider à se sentir en sécurité et à oser parler ou se montrer face à eux.
C'était la première fois qu'Emma avait vraiment conscience de ses failles de mère. Peut-être tout simplement parce qu'au final, malgré ces quelques semaines, elle ne savait pas être une mère quand ça comptait. Elle n'était pas une mère. Et ça la tuait.
« Je peux forcer la serrure, » proposa doucement David.
Mary-Margaret fronça les sourcils.
« Non, ce n'est pas une solution. »
« Laissez tomber, » soupira Emma en récupérant son mobile sur le bar.
Elle fit glisser le menu du répertoire jusqu'à trouver le nom de Regina et l'appela. Alors que ça sonnait, elle vit ses parents échanger un regard, comprenant eux aussi que c'était ce qu'il pouvait faire de mieux pour le garçon.
Première sonnerie. Regina décrocha immédiatement, surprenant Emma. Il était une heure du matin.
« Miss Swan ? » interrogea t-elle avec une tension dans la voix clairement audible.
Parce que bien sûr qu'Emma ne l'appellerait pas à cette heure si ce n'était pas une urgence.
« C'est Henry. Il a eu un autre de ses problèmes et il ne veut pas nous parler. Il s'est enfermé dans la salle d'eau. Peut-être qu'à vous, il – »
« J'arrive tout de… »
Un nuage violet envahit le milieu du séjour et Emma sursauta en voyant Regina apparaître entre elle et ses parents, habillée de la même manière qu'elle l'avait été quelques heures plus tôt. La sorcière émit un petit son de surprise et observa autour d'elle, le téléphone contre son oreille, n'ayant visiblement pas exactement prévu de se téléporter à l'appartement… en tout cas pas dans la seconde.
« … suite, » termina t-elle platement, ses yeux rencontrant finalement ceux d'Emma lorsqu'elle se tourna vers elle. Elle glissa son téléphone dans sa poche et se redressa, reprenant toute son assurance, comme s'il n'était pas évident que ses instincts avaient pris le dessus sur son contrôle de sa magie. « Où est-il ? » demanda t-elle, droite et digne malgré le fait qu'elle n'était pas maquillée ni vraiment coiffée et qu'elle ne portait pas de chaussures.
Emma désigna la porte derrière elle du pouce et décolla son téléphone de son oreille, échangeant un regard éberlué avec ses parents. Lorsque le regard de Mary-Margaret glissa avec inquiétude vers le drap cachant un coin du séjour, Emma étouffa un juron.
Mary.
Pourvu qu'elle ne se réveille pas, en tout cas pas tout de suite.
Mais un problème à la fois.
« Il s'est enfermé et il refuse de nous parler. »
Regina s'avança vers la porte, passa une mèche de ses cheveux derrière son oreille et frappa deux fois au battant, doucement.
« Henry ? » appela t-elle, la voix calme et posée. « Tu connais les règles, tu n'es pas censé t'enfermer dans une pièce. » Elle s'appuya contre la porte et attendit une seconde. « Chéri, je peux attendre toute la nuit et plus longtemps encore, tu sais ça. »
A la plus grande stupéfaction d'Emma, le clic de la clé ne tarda pas à se faire entendre. Regina se redressa.
« Je peux entrer ? »
La voix d'Henry, basse et prudente, finit par répondre.
« Juste toi. »
« Je ne comptais pas organiser une petite fête, » répondit Regina avec un ton plus léger en poussant la porte pour entrer.
Elle ferma derrière elle, et Emma soupira de soulagement.
« Je vais refaire son lit. »
O
Lorsque Regina entra, elle trouva Henry, assis au sol contre un mur, en caleçon.
« Hey, » sourit-elle prudemment avant de le rejoindre.
Lorsqu'Henry ne répondit pas, les yeux au sol, elle alla s'asseoir face à lui, dans la même position que lui. Elle songea que de toutes les choses qu'il aurait pu hériter d'elle, cette façon de se recroqueviller quelque part et d'enfermer ses craintes et ses émotions ainsi était peut-être une des pires.
Elle avisa la machine à laver qui tournait et une corbeille de linge propre dans un coin. Si Henry avait dû prendre une douche et trouver un caleçon parmi les vêtements fraîchement lavés, il n'avait rien dû dénicher d'autre.
Malgré l'épuisement menaçant de prendre une nouvelle fois le dessus sur son corps, Regina se concentra et fit appel à ses pouvoirs pour faire apparaître l'un des pyjamas qui demeuraient dans le placard de la chambre de Henry. Elle avait sélectionné l'un de ceux un peu trop grands à l'époque de l'achat et espérait qu'il lui irait à peu près aujourd'hui.
Les mains tendues, elle lui présenta les vêtements.
« N'attrape pas froid, » demanda t-elle. Les yeux toujours baissés, il attrapa néanmoins le pyjama et s'habilla rapidement avant de se rasseoir. « Miss Swan m'a dit qu'elle s'inquiétait parce que tu as eu plusieurs accidents. »
Les oreilles un peu rouges, Henry ne répondit pas.
« Henry, tu n'as pas à être embarrassé. Ça arrive à tout le monde. »
« Je ne voulais pas qu'ils sachent, » confia le garçon, la voix rauque.
« Je sais. Mais t'enfermer comme ça n'est pas la solution. C'est dangereux, Henry. »
« Je sais. »
« Je ne veux pas que tu recommences. »
Il resta silencieux, jouant avec le bout d'une manche un peu trop petite. Il grandissait si vite. Un jour, elle le croiserait dans la rue pour découvrir un jeune homme et elle s'apercevrait qu'elle le connaissait à peine.
« Qu'est-ce qu'il se passe, chéri ? » demanda t-elle doucement, poussant ses pensées terrifiantes loin de son esprit. « Est-ce que tu as mal quelque part ? »
« Non. »
« Tu es sûr ? Tu peux tout me dire. »
« Non, je n'ai mal nulle part. C'est… Ça arrive, c'est tout. »
« Est-ce que ça arrive le jour aussi ? »
« Non ! »
« Très bien. Juste certaines nuits ? »
« Oui. »
« Regarde-moi. » Il ne leva pas la tête. Regina s'approcha de lui, posa une main sur son bras. « Regarde-moi, Henry. Ce n'est pas comme si tu n'avais jamais vomi sur moi ou comme si tu ne m'avais jamais fait pipi dessus. »
« Maman ! » s'exclama t-il.
Elle sourit lorsqu'elle croisa son regard.
« Je crois même que ça t'amusait quand tu étais bébé. »
« C'est différent, avec eux, » protesta t-il faiblement. « Ils… C'est pas pareil. »
« Ils ne s'attendent pas à ce que tu sois parfait, et si jamais l'un de ces idiots s'avisait de te dire quoi que ce soit de déplacé, je me chargerais de leur rappeler deux ou trois choses. »
« Maman. »
« Désolée, » souffla t-elle sans vraiment le penser. Henry n'avait toujours pas retiré son bras de sa main et il semblait disposé à lui parler. « Qu'est-ce qu'il y a, Henry ? Est-ce qu'il s'est passé quelque chose ? »
« C'est… c'est juste… »
Il hésita, se mordit la lèvre inférieure.
« Je ne leur dirai rien, » promit-elle doucement. « Je veux juste t'aider. »
Il était peut-être fatigué, ou peut-être n'avait-il tout simplement pas d'autre choix, mais il s'approcha un peu d'elle et murmura :
« La nuit, il y a des bruits bizarres. Et il fait toujours très noir. Et… et parfois je fais des cauchemars. Et je n'arrive plus à dormir. »
« Tu aurais dû le dire à Miss Swan. »
« Elle penserait que je suis un bébé. »
« Elle penserait que tu es un garçon courageux à qui il est arrivé beaucoup de choses ces derniers temps. »
« C'est stupide. »
« C'est humain, » contrecarra Regina en se glissant près de lui pour s'asseoir juste à côté de lui. « Henry, que tu le veuilles ou non, tu es toujours un enfant. Et tu as le droit d'être un enfant. Tu as le droit d'avoir peur parfois, et de vouloir de l'aide. »
« Les princes sont des héros. »
« Les princes sont d'arrogants et gâtés petits crétins qui se croient supérieurs à tous et qui ne pensent qu'à eux, et j'ai fait beaucoup de choses, Henry, mais je ne t'ai pas élevé pour que tu deviennes comme eux. »
« Je veux juste… je veux juste… »
Il soupira de frustration et de fatigue et leva les yeux vers elle, et pendant un instant ce fut comme s'il avait six ans de nouveau et qu'il réclamait un câlin parce que les ombres l'effrayaient.
« Je veux juste être un héros. »
« Henry, » sourit-elle, passant ses doigts tendrement dans ses cheveux, « tu es un héros. Tu as sauvé Storybrooke de mon sortilège. »
« Emma a fait ça. »
« Emma ne serait arrivée à rien sans toi. Elle est particulièrement longue à la détente, ne me dis pas que tu ne l'as pas remarqué. »
Henry leva les yeux au ciel mais lorsqu'il ne put retenir son petit sourire amusé, elle retrouva pendant une seconde son fils.
« Je sais que les choses n'ont pas été faciles, et je suis désolée. Je n'ai jamais voulu te blesser, ou qu'il t'arrive du mal, mais parfois… parfois les choses se compliquent et je ne fais pas toujours les meilleurs choix. Mais tu es en sécurité ici. Il ne t'arrivera rien. »
Il leva des yeux soudain trop brillants vers elle et sa voix se teinta de crainte.
« Emma et Mary-Margaret ont disparu des semaines et il y a eu les cauchemars et ensuite vous vous êtes tous battus. Billy et Monsieur Jensen sont morts. Et il y a les étrangers à Storybrooke, et je ne suis pas sûr que Monsieur Gold nous laisse tranquille si Belle ne retrouve pas la mémoire. »
« Personne ne le laissera t'approcher. »
« Maman, je ne veux pas que quelqu'un d'autre soit tué, » confia t-il dans un petit gémissement, incapable de retenir ses larmes.
Le cœur brisé, Regina passa un bras autour de lui et fut étonnée de le sentir se blottir contre elle.
« Tout ira bien, mon cœur. Tout ira bien, » promit-elle dans ses cheveux en le berçant doucement.
C'était en partie sa faute, cette angoisse qui rongeait son petit garçon, qui le perturbait tant, et elle se maudit pour ça. Ce danger qu'il sentait autour de lui et de ses proches, cette terreur qui le rongeait à l'idée qu'un jour ils s'entretuent tous. Son environnement n'était pas sûr, ni stable, rien n'avait plus de sens pour lui, il ne possédait plus aucun repère.
Tout ce qu'elle avait tellement souhaité pour lui lorsqu'elle l'avait bercé, bébé, il l'avait perdu.
« Tu ne leur feras pas de mal, hein ? » demanda t-il entre ses larmes, si innocent, si fatigué.
« Non, » répondit-elle, parce qu'elle était sa mère, et que plus que tout, elle voulait être une mère qui ferait tout pour protéger son enfant, y compris renoncer à son besoin de justice et de vengeance. « Non, Henry. Je te le promets. Et je veillerai sur toi. »
Elle le tint contre elle, le berça, embrassa ses cheveux jusqu'à ce qu'il se calme. Et au combien il avait grandi, alors qu'il tremblait contre elle avec ses petits reniflements d'enfant, en pyjama, elle se rendit compte qu'il était encore bien petit.
Petit et jeune et vulnérable.
« Je pensais… je pensais que les héros faisaient toujours les bons choix, » murmura t-il contre elle.
« Non. Parfois, les héros tombent. Parfois, ils se trompent. Parfois, ils mentent. »
« J'aime pas que Mary-Margaret ait tué ta mère. J'aime pas qu'Emma m'ait menti. »
Elle ne sut que répondre à ça, alors elle continua de le serrer contre elle et resta silencieuse.
« Neal aussi me ment un peu. »
« Les adultes doivent parfois mentir aux enfants pour les protéger. »
« Tu as menti. »
« Oui. Je t'ai menti. »
« Emma n'a pas de goût. »
« Pardon ? » demanda Regina, perdue.
Mais Henry continua à chuchoter, de plus en plus somnolant, épuisé par ses sanglots.
« Et elle sait pas vraiment ce que j'aime, pas pour les vêtements, parce qu'elle aime pas vraiment ça. Et elle n'a pas tellement d'argent alors je veux pas… Est-ce qu'on pourra aller acheter des nouveaux vêtements, tous les deux ? »
« Bien sûr qu'on pourra, » assura Regina avant d'embrasser son front.
« Tu leur diras pas, hein ? Je veux pas qu'ils pensent que je suis snob. »
Un petit rire s'échappa de sa poitrine malgré elle.
« Oh, Henry. Je crois que tu es un petit peu snob, » informa t-elle avec une affection chaleureuse qui réchauffa sa poitrine et son ventre. « Mais je crois aussi que c'est de ma faute, du moins en ce qui concerne ton bon goût pour la mode. »
Quelques secondes plus tard, Henry dormait, son visage enfoui dans son cou, son souffle caressant sa peau. Regina continua à le bercer un moment, profitant de cette situation qu'elle avait cru ne jamais revivre un jour. Si Henry lui en voulait toujours, ne lui faisait peut-être plus tout à fait confiance, il y avait encore des aspects de sa vie pour lesquels il ne désirait qu'elle et elle seule.
Quelque part au fond de lui, Henry la considérait toujours comme sa mère, et cette connaissance apaisait Regina et allégeait son cœur d'un poids terrible.
Tant qu'elle avait Henry, elle pouvait continuer à vivre.
Pour lui, elle pouvait changer. Elle saurait changer.
O
Emma attendit anxieusement, debout contre le dossier du canapé, occupée à ne surtout pas se ronger les ongles (ou à débouler dans la salle d'eau).
Finalement, quand la porte s'ouvrit, elle se redressa avec angoisse et se figea lorsque Regina sortit, un Henry endormi dans ses bras. Elle le portait apparemment sans trop gros effort (peut-être en raison de sa magie), et le garçon avait passé ses bras autour du cou de sa mère, la tête confortablement posée sur son épaule, son visage sous son menton. Il se sentait visiblement en sécurité dans ses bras et somnolait tranquillement, rassuré, dans un pyjama propre bleu et blanc qu'Emma n'avait encore jamais vu.
« Il va bien ? » murmura t-elle en s'avançant.
« Oui, » répondit simplement Regina, un bras sous les fesses d'Henry, son autre bras dans son dos.
Elle monta les escaliers sans un autre mot, ignorant la proposition de David de l'aider à porter le garçon. Après avoir échangé un regard avec ses parents, Emma la suivit rapidement jusqu'à l'étage.
« Vous pouvez le mettre dans mon lit. »
Regina s'exécuta, déposa Henry sur le lit doucement avant de le faire passer sous les couvertures, ses gestes assurés et précis nés d'une habitude qui serrait la gorge d'Emma. Elle l'observa le border, passer ses doigts tendrement sur son front avant d'y déposer un baiser. Lorsque Regina leva le bras et qu'Emma aperçut une fumée violette elle fit un pas en avant, alarmée, mais se calma immédiatement lorsque la sorcière plaça la veilleuse apparue dans sa main contre la table de nuit, à côté d'Henry. Elle l'alluma, régla la luminosité pour que la pièce baigne dans une douce lueur dorée.
« Il n'a jamais aimé être dans le noir, » informa Regina sans se retourner.
« Je… je savais pas. »
Bien sûr qu'elle n'en savait rien. Henry ne s'était jamais plaint. N'avait jamais demandé qu'ils laissent une lampe éclairée. Aurait-elle dû y penser ? Le deviner ? Le comprendre ?
Etait-elle la cause du mal-être de leur fils ? Etait-ce pour cela qu'il n'avait pas voulu lui parler mais avait tout de suite accepté la présence de la mère qu'il reniait depuis des mois ?
« Maman ? » marmonna Henry en bougeant.
« Je suis là. »
Lorsque le garçon se calma, Emma fit demi-tour, décida de leur laisser un peu d'intimité.
En bas, ses parents l'attendaient.
« Alors ? »
« Il est en train de s'endormir. Je crois que la présence de Regina le calme. Ça va aller. Vous pouvez aller vous coucher. Et Mary ? »
« Elle dort toujours, » confia Mary-Margaret en jetant un regard anxieux vers l'étage. « Tu es sûre que ça ira ? »
« Oui. Allez-y. »
Emma attendit que ses parents soient couchés pour éteindre les lumières. Elle jeta un œil au bébé, endormi paisiblement, puis remonta doucement.
Regina s'était allongée près d'Henry, et tous les deux s'étaient endormis, probablement terrassés par l'épuisement et les émotions. Lorsqu'Emma s'approcha du lit et que Regina ne réagit pas du tout, elle sut qu'il valait sans doute mieux laisser l'autre femme se reposer, car apparemment, si Emma en jugeait par ses vêtements, elle ne s'était même pas encore couchée lorsqu'elle l'avait appelée.
Alors Emma prit place sur le matelas d'Henry et essaya de faire abstraction de la situation étrange pour trouver le sommeil.
O
Regina ne releva pas la tête de son roman lorsqu'elle sentit deux personnes se glisser sur la banquette face à elle. Lorsqu'elle se sentait d'humeur plus ou moins sociable, elle venait prendre un café ou un déjeuner chez Granny mais faisait toujours en sorte d'arriver avant ou après le rush.
Apparemment, il allait falloir qu'elle change ses habitudes. Parce qu'elle n'était jamais sociable au point de vouloir partager un repas avec le Couple d'Idiots, nouvelle génération.
« Je suis sûre qu'il y a d'autres tables de libre, » fit-elle remarquer.
Bien entendu, aucun des deux ne bougea.
« Bonjour à toi aussi, Regina. »
Elle pouvait presque entendre le sourire dans la voix de Neal. S'il fallait être honnête, de toutes les personnes dans cette ville, Regina supportait un peu mieux Neal et Emma car ils ne la considéraient pas seulement comme la reine maléfique qu'elle avait été – sans doute parce qu'aucun des deux ne l'avait connue ainsi.
Mais depuis qu'ils partageaient la garde d'Henry, elle les voyait un peu trop souvent à son goût. Ces derniers temps, personne n'essayait de la tuer et elle n'essayait de tuer personne, ce qui signifiait qu'elle bénéficiait d'une tranquillité bienvenue. Ça ne voulait pas dire qu'elle ne se sentait pas seule. Loin de là.
Elle n'avait pas d'emploi à strictement parler, pas vraiment d'ami (même si Archie et Kathryn n'avaient rien contre discuter avec elle de temps à autres), quelques ennamis (notamment Emma et Killian, tous les deux particulièrement agaçants), et un fils en pleine crise d'adolescence qui oscillait entre la supporter et la détester.
« Si vous êtes venus annoncer une future naissance ou un mariage, vous pouvez m'envoyer une carte et me laisser manger en paix. »
« Quoi ? Le mariage de qui ? »
Emma Swan. Longue à la détente, comme toujours.
Regina releva la tête et rencontra son regard. Emma s'empourpra.
« Nous ? » souffla t-elle, détournant la tête. « Oh, non. »
La curiosité de Regina fut piquée lorsque l'homme s'évertua lui aussi à ne surtout pas croiser son regard.
Oh. Des problèmes dans le couple ?
Avec un soupir, Regina posa son livre sur la table, prit une longue gorgée de son thé glacé et attendit avec plus de patience qu'elle en avait réellement.
« C'est au sujet d'Henry, » commença finalement Neal. « Il… il est toujours aussi difficile. Enfin, il nous évite, mais c'est évident qu'il n'a pas digéré le fait qu'on ait décidé de faire disparaître toute magie à Storybrooke. »
« Ce qui est ironique, » remarqua Emma amèrement. « Quand on pense qu'il a essayé lui-même de le faire avec un bâton de dynamite il y a trois ans. »
« Il a toujours été contre ce projet et a plus d'une fois protesté avec virulence, » rappela Regina. « Il nous a tous prié de l'écouter. »
« Son obsession avec la magie devenait ridicule, » se défendit inutilement Emma (ils avaient tous pris cette décision non seulement pour protéger Storybrooke, mais aussi parce que l'attitude d'Henry devenait inquiétante). « Et maintenant qu'il n'a plus ses charmants pouvoirs, il nous regarde comme si on avait détruit tous les contes de fées et ces stupides fins heureuses. »
« Il n'a jamais eu l'habitude qu'on lui dise non, » remarqua doucement Regina. « Il a toujours été le centre de toutes nos attentions. »
« Depuis notre retour de Neverland, depuis qu'il a commencé à développer sa magie, il est obsédé par ça, et par les autres mondes. » Neal se redressa un peu avec un petit soupir. « Il pensait vraiment qu'on retournerait tous dans la Forêt Enchantée. »
« J'ai toujours été très claire à ce sujet, » lança Emma. « Je ne vais nulle part. »
« Maintenant qu'il n'y a plus de magie ici, les portails ne peuvent plus se créer. Personne n'ira plus nulle part et personne ne viendra. »
« Tout ce qu'il reste, c'est la barrière autour de Storybrooke nous coupant du monde. Si un jour nous parvenons à trouver le moyen de la briser, cette ville ne sera plus isolée et nous pourrons avoir une vie complètement normale. »
« Normale, » remarqua Emma en croisant le regard de Regina. « C'est exactement ça que le gamin déteste. »
« Il a treize ans. Il déteste tout. Il comprendra qu'on a agi pour le mieux. »
« Il comprendra ? C'est de Henry dont on parle ! Il est persuadé d'avoir une mission et il n'en démordra pas. »
« Il est allé voir mon père plusieurs fois. »
« Pourquoi ? » s'inquiéta Regina.
Non pas qu'Henry ne rendait jamais visite à son grand-père, mais Neal et Emma ne seraient pas là si la situation ne les inquiétait pas.
« Il lui pose beaucoup de questions sur les objets qu'il possède. »
« Il chercherait un moyen de ramener la magie ? »
« Possible. En tout cas, papa est resté très vague dans ses réponses. Il suggère qu'on garde tous un œil sur Henry. Il l'inquiète. »
Bien sûr qu'il l'inquiétait. Ces derniers mois, Henry les inquiétait tous. Ce n'était pas pour rien qu'ils avaient commencé à chercher un moyen de complètement anéantir la magie.
Pour Henry, ce monde-là n'était qu'une passerelle. Il négligeait tout, ses amis, ses études, parce qu'il restait persuadé qu'il retournerait un jour dans son monde d'origine, qu'il y ferait de grandes choses, qu'il y rétablirait l'équilibre.
Il les avait accusés de tout lorsqu'ils avaient décidé de faire disparaître la magie. Leur avait dit qu'ils avaient des responsabilités, qu'ils étaient des héros, pas des lâches, qu'ils devaient partir et accomplir leur destin.
Mais ils avaient mis leur plan à exécution malgré ses désirs.
Sans magie, Storybrooke était tranquille. Et ils étaient tous plutôt heureux. Même Henry, partagé entre l'appartement d'Emma et de Neal et la maison de Regina, avait semblé s'y faire, même s'il restait solitaire et un peu amer de les voir se contenter de cette vie banale.
« Ça lui passera sûrement, » assura Regina. « Ça ne fait que quelques mois, il se rendra compte qu'il a tout ce qu'il lui faut ici. »
« Entre ça et la crise d'adolescence, » soupira Neal, « on s'apprête à vivre des années chaotiques. »
« Tu exagères, » lui reprocha Emma avec un regard noir.
« Tu crois ? »
…
Trois ans plus tard. Un accident de voiture. Gold, mort.
Deux jours plus tard. Le retour de la magie.
Un mois plus tard. Une nuit illuminée par les flammes et les cris.
Douze heures plus tard. Storybrooke et ses habitants coincés dans une bulle temporelle.
Le début d'une guerre.
…
Henry avait finalement dû trouver quelque chose d'intéressant dans cette maudite boutique. Il avait dû trouver, avait dû étudier, avait dû prendre son mal en patience.
Avait trafiqué la voiture de Gold, sachant qu'avec le retour de la magie il serait redevenu le Dark One, et qu'il n'aurait eu aucune chance face à lui.
Avait plongé Storybrooke dans la magie de nouveau, et pour remplir cette mission qu'il s'était confiée, il les avait tous condamnés.
Eux, les méchants. Ceux qui avaient décidé de vivre tranquillement leur vie plutôt que de partir encore une fois à l'aventure pour sauver l'équilibre magique.
Et lui, le héros. L'enfant prophétisé, celui qui sauverait tous les mondes baignés de cette magie qui disparaissait.
…
De belles conneries, ces prophéties.
…
Sauf que.
Sauf qu'Henry avait vraiment été celui qui avait mené le Dark One à sa perte.
Sauf que.
Sauf que, peut-être, Peter Pan n'avait pas interprété cette prophétie de la bonne manière. Peut-être même l'avait-il inventée.
Ou peut-être qu'il n'y avait pas de destin et que chacun faisait ses propres choix.
Qu'il n'y avait que ça, au final.
Tout un tas de choix.
…
Comme le choix de protéger et d'aimer et de gâter un petit garçon.
Comme le choix de lui donner toute l'importance qu'il avait vraiment mais qu'il n'aurait pas dû pouvoir utiliser consciemment.
Comme le choix de fermer les yeux sur son arrogance.
Comme le choix de ne pas arrêter sans preuve un adolescent après un accident de voiture.
Comme le choix de laisser l'amour parental guider leurs cœurs, et le choix de laisser leurs cœurs étouffer leur raison.
…
« On ne sait pas si c'est Henry ! »
.
« La magie est revenue ! Où sont les autres ? Où est Henry ? »
.
« On doit mettre au point un plan d'évacuation. Au cas où. Que toute la population soit au courant. Tant qu'on ne saura pas où est passé Henry, on doit rester sur nos gardes. »
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« Il… Emma… Je l'ai vu. Il les a tués. Emma, il a tué Jefferson et Grace. Il les a tués. C'est lui. Tout ça, c'est lui. »
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« On ne peut pas tuer Henry ! C'est notre petit-fils ! »
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« Il y avait des enfants dans ce bâtiment. »
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« Il veut le diamant. Il veut sa magie. »
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« Il nous tuera tous. »
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« Neal… »
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« On aurait pu l'arrêter… On a décidé de l'ignorer… Je voudrais revenir en arrière, et je te jure, je te promets que je le tuerais cette fois ! »
.
« Eric, Ariel… Elle est… »
.
« Je vais être une grande sœur, alors. »
.
« Emma, je t'en prie, j'ai besoin de toi. »
.
« Je le tuerai. »
« Je sais. »
…
Soudain, il n'y eut plus qu'Emma.
Elle se souvint de leurs discussions et promenades, avant la guerre. Au début, ce n'était que des rencontres fortuites, et ensuite elles ne furent plus si fortuites que ça.
Elles parlaient de Henry, bien sûr. Mais aussi de Storybrooke. Du quotidien et de la météo et de leurs amis. De séries et de musique. De tout et de rien. Plus rarement, elle parlait du passé.
Parfois, elles mangeaient ensemble, au café.
Parfois, elles se retrouvaient sur le port.
Dans ces moments-là, Regina ne se sentait plus si seule dans une ville où tout le monde semblait heureux, sauf elle.
Mais c'était là son châtiment, n'est-ce pas ?
…
« Emma ? »
Regina se frotta les yeux et se leva. Elle retrouva Emma plus loin, assise contre un mur, une main contre son ventre.
« Ça ne va pas ? »
« Je suis un peu barbouillée. Ça passera. C'est sûrement ce ragout dégueu qu'a fait Hook. »
L'autre femme semblait pâle à la seule lueur d'une boule de lumière alors Regina alluma les bougies d'un geste. Ça n'arrangea pas le teint général d'Emma.
« Tu n'as vraiment pas l'air bien. »
« C'est à force de vivre sous terre, » plaisanta faiblement Emma. « Ma pauvre peau ne s'en remettra jamais. »
Regina la rejoignit, s'assit près d'elle, posa une main contre son front. Pas de fièvre. Il était très tôt, c'était le matin.
Emma prit sa main, la serra dans la sienne. Comme souvent, son regard vert se durcit lorsqu'il passa sur les cicatrices encore bien roses. Elle les caressa du bout des doigts, d'abord sur le dos de la main, ensuite sur la paume. Regina la fit cesser en serrant ses doigts.
Ça faisait six mois. Elle allait bien.
Emma et les autres l'avaient retrouvée, l'avaient sauvée.
Dans sa colère, Emma avait réussi à blesser Henry avant qu'il ne s'éclipse et depuis, les choses étaient plus calmes.
« Ca fait plusieurs jours que tu n'es pas bien, » murmura Regina avec inquiétude. « Il faudrait que tu voies Doc. »
Emma grogna.
« C'est sûrement rien. »
« S'il te plaît. »
Un soupir lui apprit son accord.
Dans quelques heures, Emma et Regina allaient devoir se rendre dans deux ou trois abris civils. Ceux-là étaient plus grands, bien gardés, et les habitants n'en sortaient jamais ou presque. Ce n'était pas comme les autres groupes, plus petits, composés d'éclaireurs et de combattants, de mages et de chevaliers.
D'après leurs amis, depuis la mort de Snow et David, la population avait perdu le moral. Le fait de voir Regina et Emma les aidaient à croire, à tenir, même si les deux femmes étaient très loin de se considérer comme leurs chefs et encore moins comme leurs souveraines. Néanmoins, elles acceptaient le rôle, parce qu'elles le devaient. Et ce qui était certain, c'était qu'elles étaient leurs protectrices, et que les combattants se rassemblaient derrière elles.
Regina ne se ferait sans doute jamais aux regards que les centaines de survivants posaient sur elles et leurs amis. Tout comme Emma, elle ne pouvait comprendre comment ils pouvaient ainsi oublier qu'elles étaient les mères de leur bourreau, qu'elles étaient responsables de la situation.
Parce que même si leurs proches leur soutenaient le contraire, même si après presque onze années de guerre, Emma et Regina avaient réussi à se détacher du passé, à comprendre que tout n'était pas de leur faute, il y aurait toujours une part d'elles qui se sentirait coupable.
« Regina ? »
« Oui ? »
« Promets-moi que tu ne les laisseras pas préparer une fête débile pour mon anniversaire cette fois. »
Avec un sourire amusé, Regina se releva et aida Emma, encore nauséeuse, à faire de même.
« Je crains que personne ne m'écoute vraiment. Ils n'ont plus peur de moi, c'est affligeant. »
Pour seule réponse, Emma soupira, résignée.
O
« Ils dorment encore ? »
« Complètement dans les vapes tous les deux, » confirma Emma en s'asseyant au bar.
Mary-Margaret déposa des toasts devant elle tandis que David donnait son biberon à Mary, dans sa chaise-haute, et un café à Emma.
« Henry va manquer le début des cours si on ne le réveille pas. »
« Laissons-le dormir pour ce matin. Il a eu une nuit agitée. Et je crois que ça ne ferait pas de mal à Regina de dormir au moins soixante-douze heures. »
« C'est moi ou les choses deviennent de plus en plus bizarres ici ? » lança David en fronçant les sourcils.
« Et tu t'en rends compte que maintenant ? Tant que personne ne tente plus de tuer personne, je considère que ça s'améliore. »
Emma ignora la manière dont sa mère baissa la tête à sa remarque et sirota son café tout en se demandant ce que la journée allait encore leur réserver.
« Ils sont plutôt adorables tous les deux, quand ils dorment, » remarqua t-elle avec un petit froncement de nez. « Je devrais peut-être prendre une photo ? Qui sait, ça pourrait me servir pour les faire chanter à l'occasion. »
« Emma, » reprocha Mary-Margaret, même si ses yeux pétillaient d'amusement.
« Ma ? »
« Mary, baisse les mains, pas de… » Mais le doudou de Mary, près d'Emma, flottait déjà dans les airs. « …magie, » termina Emma dans un soupir. « Jeune fille, ce n'est pas très poli d'utiliser la magie à table. »
Toute contente de pouvoir serrer son chien dans ses bras, Mary leur offrit à tous un grand sourire.
« Oh, elle est trop mignonne. »
« Mary-Margaret, ne l'encourage pas ! »
« Elle n'a rien fait de mal. »
« Là n'est pas la question. Ça va bientôt faire un mois qu'elle est ici. Il va falloir trouver des solutions pour elle. »
Alors que David prenait Mary dans ses bras, ils entendirent des pas dans les escaliers et tournèrent la tête pour voir Henry et Regina descendre, tous les deux avec une expression similaire. Apparemment, Henry tenait sa petite mine assoupie du matin de la femme qui l'avait élevé, et Emma dut retenir un sourire de satisfaction à l'idée que Regina ne se réveillait pas fraîche et dispo le matin – même si cet air enfantin sur son visage était ridiculement adorable.
« Bonjour, » lança Emma pour briser la glace d'une situation qui pouvait très vite devenir étrange.
Henry, les yeux baissés, tirait sur le bas de son haut de pyjama. Emma fronça les sourcils lorsqu'elle vit Regina s'arrêter un pas derrière le garçon et l'observer étrangement, avec une lueur sombre dans les yeux qu'Emma ne lui avait jamais connue. Il y eut même une nette hésitation avant que Regina ne pose une main sur l'épaule d'Henry.
Qu'est-ce qui avait bien pu changer durant la nuit pour que l'autre femme se montre distante ainsi ?
« Bonjour. »
La voix de Regina et sa main sur son épaule incitèrent Henry à relever la tête et à les saluer doucement. Ses grands-parents lui sourirent et répondirent comme ils le faisaient tous les matins.
Emma plissa les yeux quand elle remarqua la tension dans le corps de Regina lorsque leur fils s'approcha d'elle et leva le regard vers elle.
« Tu peux rester pour le petit-déjeuner ? » demanda t-il, et Emma se demanda s'il voulait vraiment que Regina reste ou s'il souhaitait seulement ne pas se retrouver seul face à eux.
Peut-être les deux.
Elle craignait néanmoins qu'une fois la crise passée, une fois plus sûr de lui de nouveau, Henry repousse sa mère une nouvelle fois.
Peut-être était-ce cette peur qui poussait Regina à agir si bizarrement avec lui.
« Je ne préfère pas. » Son regard se balada sur la scène et s'arrêta sur Mary, que David tenait toujours, et qui s'agitait dans ses bras, observant la scène curieusement, ses yeux noisette braqués sur Regina. « Même si j'avoue avoir quelques questions quant au bébé sorti de nulle part. »
« Restez pour le petit-déj', » invita Emma en lui indiquant un tabouret. « Je crois qu'il y a deux ou trois trucs dont on devrait tous discuter. »
Mais Regina l'observa avec méfiance et resta debout devant les escaliers.
« Des trucs ? »
« En fait, tout va se jouer à un détail, » expliqua Emma, le ventre serré à l'idée que son intuition soit juste. Elle rencontra le regard de Mary-Margaret et ne tourna pas autour du pot. « Dans tes cauchemars sur Storybrooke, il y a des cendres ? »
La façon dont sa mère pâlit, la façon dont les yeux de Regina brillèrent en observant Snow, la tension qui les figea toutes les deux…
La réponse fut évidente pour tous.
« Je crois que nous avons définitivement un problème, » soupira Emma en serrant sa tasse dans ses mains. « Bordel, je déteste les contes de fées. »
O
