8. Des fantômes
Lorsqu'Emma rentra finalement à l'appartement, en milieu de soirée, elle n'avait pas trouvé de piste ni d'indice.
Ereintée, inquiète, elle progressa dans le loft silencieux, cherchant à ne surtout pas réveiller les occupants déjà endormis.
Un petit gazouillement la fit se diriger naturellement vers le coin de la pièce. Mary ne dormait pas. Avec un petit sourire, Emma se pencha pour l'attraper et la tint contre elle un instant.
« Hey, bébé. »
Elle tendit le bras pour prendre son doudou et sa couverture et grimpa très prudemment les escaliers avec sa précieuse charge. Une fois la porte de sa chambre fermée, elle alluma sa lampe de chevet et sourit à la petite.
« Comment tu vas ? Tu ne dors pas ? »
« Mama. »
« Non, je suis toujours Emma. »
Emma la posa, assise, sur son lit, et l'observa un instant. Regina n'avait pas voulu répondre à ses questions, mais en observant bien le bébé, ses mimiques, ses traits, elle pouvait apercevoir l'autre femme en elle.
Peut-être que si Regina avait aussi aisément créé un lien avec l'enfant, c'était qu'elle en était la mère.
Ça expliquerait aussi sa réluctance à partager ce qu'elle savait.
« Ny ? »
« Il n'est pas là ce soir. Il me manque aussi. »
Henry lui avait envoyé plusieurs messages au cours de la soirée, comme s'il s'inquiétait qu'elle ne débarque pour l'emmener s'il ne lui assurait pas que tout se passait bien. Et quelques semaines auparavant, ça aurait pu être le cas. Mais la situation et ces foutus rêves avaient changé beaucoup de choses en peu de temps, et si Emma croyait vraiment en quelque chose, c'était en la capacité qu'avait Henry de tous les réunir. Regina l'aimait, et il aimait sa mère, et malgré tout ce qu'il s'était passé, Emma savait qu'il y avait vraiment une part de Regina qui désirait changer, qui ne voulait qu'une chose : avoir une place quelque part.
Apparemment, ils avaient fait les magasins, puis ils étaient rentrés et avaient passé une excellente soirée. Le dernier message lui souhaitait une bonne nuit.
Cette garde partagée serait sans aucun doute le mieux pour Henry. Une fois que tout se stabiliserait, il pourrait reprendre confiance au monde qui l'entourait, il irait mieux et tout rentrerait dans l'ordre. Ils trouveraient tous un équilibre.
« Mama ? »
« Non, Mary. »
« Mama ! » s'exclamait Mary joyeusement, ses bras tendus vers Emma.
Celle-ci fronça les sourcils.
« Mary, je ne suis pas ta maman, tu sais ça. »
« Mama ! »
« Je crois qu'elle parle de moi. »
Le ventre d'Emma se broya de surprise et de crainte, elle sursauta, attrapa Mary et passa de l'autre côté du lit, la dose d'adrénaline dans son corps faisant soudain battre son cœur à une vitesse folle.
Sa stupéfaction se mua en incrédulité lorsqu'elle posa les yeux sur la personne ayant réussi à se faufiler jusque derrière elle sans qu'elle ne l'entende ni ne la sente.
C'était elle-même.
Une autre version d'elle, du moins. Peut-être plus âgée de quelques années, les cheveux un peu plus courts, rapidement attachés, la peau trop pâle. Trop mince aussi, presque maigre. Les joues creusées. L'air éreinté. Et de vieux vêtements ayant certainement connus des jours plus heureux. Ils étaient sales par endroits, et un peu trop grands, sans doute à cause de la perte de poids.
« Qu'est-ce que… ?! Merde. »
L'autre Emma l'observait, sans bouger, tranquillement. Son regard vert semblait terne, mais alors qu'il passait d'Emma au bébé qu'elle tenait, une lueur plus vive éclairait ses yeux. En revanche, son expression demeurait fermée, sombre.
« C'est quoi ce bordel ? »
Emma attrapa son arme mais un simple geste de son double la fit disparaître dans un petit nuage bleuté.
« Non, doucement. Je suis toi. Respire. »
« Tu ne peux pas être moi parce que je suis juste là, » protesta t-elle.
« Mama ! Mama ! »
Avec une expression lumineuse, Mary tendit les mains vers l'autre femme et gigota dans les bras d'Emma. Le double posa un regard sur le bébé et son expression se fit plus humaine, soulagée, désespérée.
Puis elle leva les yeux vers Emma.
« Tu dois savoir que Regina a fait des rêves dernièrement. Enfin, j'espère qu'elle vous en a parlé. »
« Oui… » répondit Emma prudemment.
« Ces rêves, c'est nous qui lui avons envoyé, pour que vous compreniez à quel point il était important de veiller sur Mary, le temps que nous… » Quelque chose, un mot, une idée, un souvenir, se coinça dans sa gorge et son visage redevint impassible. « Je suis venue chercher Mary. »
« Mama ! »
« Tu… tu es… moi ? »
« En plus âgée et bien plus cool. »
Emma haussa un sourcil dubitatif, l'observa de la tête aux pieds, son allure, sa mauvaise santé, la petite cicatrice sur sa tempe, celle plus fine qui courait sur son cou.
Ses yeux éteints, sauf quand elle les posait sur Mary.
Mary, qui continuait à s'agiter joyeusement.
« Mama ! »
« Est-ce que tu permets ? »
Elle ne bougea pas, pas avant qu'Emma ne réagisse, pas avant qu'elle réussisse à hocher la tête.
Alors elle se précipita vers elles, tendit les mains pour attraper Mary, la serra contre elle avec une expiration tremblante, entre bonheur et soulagement.
« Mary, » murmura t-elle, vacillant un instant sur des jambes tremblantes.
« Mama, » répondit Mary en se blottissant contre elle.
Alors un sanglot étouffé s'échappa de la gorge de la femme et elle ferma les yeux, déposa un baiser sur la tête du bébé, un autre sur son front, la serra contre elle en respirant son odeur.
« Oui, maman est là. Maman est là, tout va bien, mon bébé. Maman est là maintenant. »
Emma resta là, figée, soufflée, à observer cette autre version d'elle. Et sa fille.
Sa fille.
L'autre Emma prit quelques secondes pour se détacher du bébé, l'observer des pieds à la tête, la boire du regard.
« Regarde-toi ! Comme tu as grandi ! Comment tu as pu grandir aussi vite en quatre semaines ? Tu es si grande ! »
« Mama ! »
« C'est quoi, ça ? »
« Toutou ! Toutou, mama ! »
« Tu as un nouveau copain ? Il est beau. »
Elle déposa un baiser sur la joue du bébé, la cala contre sa hanche et posa un regard plus gardé sur Emma.
« Merci, d'avoir pris soin d'elle. »
« Je… De rien. »
« Tu es sous le choc. Je peux comprendre. »
« C'est… Elle est… ? »
« Ma fille. Oui. Regina t'a dit pour… ? »
Emma préféra ne pas mentionner que Mary-Margaret avait aussi rêvé, car apparemment, ça n'avait pas fait partie du plan.
« Elle a dit qu'il y avait la guerre. Contre un sorcier. Que plein de gens étaient morts. Que le temps s'était arrêté. »
« Un sorcier, hein ? » répéta Emma amèrement, un petit rictus aux lèvres. « Oui, le temps s'est arrêté. Pendant treize longues années, il s'est arrêté. Treize années de cauchemar, » précisa t-elle, un sourire dépourvu d'émotions aux lèvres. « Mais maintenant, tout est fini. »
« Mais Mary… Elle… »
« A grandi ? Mary est spéciale, » acquiesça l'autre Emma en posant ses yeux sur son bébé. Son sourire devint lumineux alors. « Mary est très spéciale. Elle nous a tous sauvés. Sans elle… » Son regard se leva une fois encore sur elle, et Emma frissonna. « Sans elle, nous nous serions tous perdus dans le noir. Je crois que je n'aurais jamais eu la force de continuer. Je serais morte. »
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Est-ce que ça pourrait nous arriver, à nous aussi ? »
« Tout est possible. Mais nous avons fait en sorte de changer les choses ici aussi, au cas où. »
« De changer des choses… ? »
« Tu n'as pas senti ? Le changement ? »
« Le changement ? »
« Cherche en toi. Sens la différence. »
Emma fronça les sourcils, complètement perdue, et puis elle le sentit.
Ou plutôt, elle ne sentit rien.
« La magie, » souffla t-elle.
« Elle disparait, » sourit Emma avec une étrange joie, presque malsaine. « Nous avons entrepris de détruire la barrière autour de Storybrooke. D'ici demain, tout le monde pourra partir d'ici en gardant l'ensemble de ses souvenirs. Et quand nous quitterons ce monde, le peu de magie qui subsiste encore ici disparaîtra totalement. Alors, Petite Moi, pressée de commencer enfin une vie normale ? Perso, je ne peux plus attendre. »
« Tu… Comment as-tu pu détruire cette barrière ? Même Gold… »
« Je te l'ai dit. Je suis plus âgée et plus cool. Oh ! Et aussi plus puissante et plus cultivée. »
Elle berça Mary dans ses bras qui s'endormait doucement, apaisée par la présence de sa vraie mère, sans aucun doute.
« Et l'absence de magie, est-ce qu'elle empêchera les choses de se produire ? »
« Les choses ont déjà commencé à changer. Mary a bouleversé vos vies, à vous aussi. Elle a cet effet sur les gens, » sourit l'autre Emma avec un petit sourire tendre. « Mais nous avons pris d'autres mesures, au cas où. »
« D'autres… mesures… ? » Un étrange sentiment commença à serrer l'estomac d'Emma. « Quelles mesures ? »
Cette expression, glacée et sombre, apparut une nouvelle fois sur le visage de son double et Emma combattit une soudaine nausée.
« Depuis quand es-tu ici ? »
« Oh, mais tu m'as sentie arriver, n'est-ce pas ? »
« Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui, dans ce cas ? »
« Tu le sais déjà. »
« Où sont Mendell et Tamara ? Pourquoi… ? »
« Nous avons pris soin de ce problème. Tu ne devrais plus t'en inquiéter. »
« Problème ? »
« Ils allaient vous envoyer tout droit sur le chemin de votre perte. Mais pas d'inquiétude. Ce chemin n'existe plus à présent. Pas de frontière, pas de magie, oh, et pas de haricot non plus. J'ai bien peur qu'ils soient partis en fumée. Jusqu'au dernier. »
« Mais… »
« Tu vois, j'ai appris que parfois, il fallait prendre des mesures radicales pour protéger les gens qu'on aime. Vous vivrez vos vies ici, coupés des autres mondes. Et peut-être que votre avenir sera plus clément. »
« Em… Emma ? »
La voix de Mary-Margaret prit les deux Emma par surprise. Celle qui tenait Mary pâlit, se figea, et mit plusieurs longues secondes avant de se tourner vers la nouvelle arrivée.
« Maman ? » murmura t-elle, sa voix tremblante et basse, et Emma fut un peu soulagée de la voir montrer une émotion face à quelqu'un d'autre que sa fille.
Mary-Margaret l'observa, observa Mary dans ses bras.
« Tu es venue la chercher, » comprit-elle doucement. « Alors elle est ta… ? »
« Oui. Tu… tu parais moins surprise que mon petit double. »
Quand Mary-Margaret fit un pas vers elle, Emma recula rapidement en secouant la tête et sa voix se brisa.
« Non, reste… Je peux pas. »
Il fallut tout ça pour qu'Emma se souvienne que pour son double, leur mère avait été tuée, plusieurs années auparavant.
L'expression de Mary-Margaret s'adoucit comme elle le faisait si instinctivement lorsqu'elle laissait la mère prendre le dessus. Emma le lui enviait, car elle était une mère depuis encore moins longtemps qu'elle, et pourtant le rôle lui venait si naturellement parfois.
« Je sais, » rassura t-elle doucement, en faisant un petit pas vers Emma et Mary. « Je sais. Tout va bien. »
Le regard que cette Emma posait sur Mary-Margaret restait choqué, trop brillant, et le shérif regardait la scène, complètement soufflée.
« Je dois y aller. »
« Vraiment ? » demanda Mary-Margaret, l'air déçu, prudent aussi.
Pas étonnant. L'autre femme semblait prête à disparaître à la moindre menace.
Ou à attaquer.
« Je dois partir. »
Mais avant même qu'elle finisse sa petite phrase presque paniquée, un nuage violet apparut soudain devant elle et Emma s'apprêta à expliquer à Regina à quel point c'était déplacé de débarquer dans sa chambre ainsi à une heure pareille, sans prévenir et en utilisant la magie.
Sauf que…
Sauf que.
Ce n'était pas Regina.
Pas la sienne, en tout cas.
Son jean, son pull et sa veste étaient dans le même état que les vêtements d'Emma. Elle aussi avait l'air épuisée, elle était définitivement trop maigre et, comme l'autre Emma, elle ne portait aucune trace de maquillage. Ce qui en soi restait de l'ordre du jamais vu pour elles deux.
Automatiquement semblait-il, une boule de feu se forma au creux de sa main gantée droite, mais elle se figea en voyant Mary-Margaret face à elle.
« Snow ? » souffla t-elle.
Elle tourna la tête vers Emma, observa autour d'elle, le feu disparaissant d'entre ses doigts. Puis, enfin, elle se détourna d'elles.
« Tu avais dit cinq minutes, » reprocha t-elle.
Sa voix était différente aussi. Plus basse, comme si elle avait longtemps été habituée à être discrète. Son ton était plus léger, plus clair.
« Désolée, » souffla Emma. « Un imprévu, mais tout va bien. »
« Mary… »
Le petit sourire sur le visage d'Emma illumina presque son expression si lasse.
« Elle va très bien. Elle est même devenue plutôt lourde. »
Réveillée par les voix, ou peut-être la magie, Mary bougea et ouvrit doucement les yeux. Aussitôt, elle tendit avidement ses mains vers Regina qui la prit dans ses bras avec le même empressement.
« Mama, » murmura Mary avant de bâiller tranquillement, acceptant calmement les baisers et les attentions de Regina.
« On ne te laissera plus jamais, » murmurait-elle en serrant le bébé contre elle, les yeux fermés. « Plus jamais, c'est promis, chérie. »
« Oooookay, » coupa Emma, sortant de sa torpeur. « Okay, » répéta t-elle avec plus de force. « Stop. On va juste… faire une pause, là, maintenant. Parce que j'ai vraiment besoin de faire une petite pause. D'où vous sortez, exactement ? Et vous êtes combien ? Et pourquoi vous nous avez laissé Mary ? Et comment, d'ailleurs ? Et qu'est-ce qu'il s'est passé ? Merde, j'ai besoin d'un verre. »
Si Regina se contenta d'ouvrir les yeux pour poser sur elle un regard bienveillant, indulgent, l'autre Emma semblait partagée entre la pitié et l'amusement.
« Du calme, mini-moi, il n'y a que nous deux. Et on s'en va. »
« Oh non, vous ne pouvez pas partir comme ça ! »
« Si. »
« En fait, non. »
L'autre Emma se tourna vers Regina avec surprise.
« Quoi ? »
« On ne peut pas partir immédiatement. Je n'ai pas encore réussi à réparer le talkie. »
« Tu rigoles ? Tu répares tout en deux secondes, d'habitude ! »
« Si tu ne l'avais pas réduit en miettes, nous n'en serions pas là. »
« C'était un accident, » maugréa Emma en croisant les bras, mais Regina avait retourné toute son attention vers Mary.
« En attendant, » intervint doucement Mary-Margaret en s'approchant d'Emma, « vous pourriez rester ici. Jusqu'à ce que vous partiez. »
« Oh non. Non, ce n'est pas une bonne idée, » répliqua immédiatement Emma en s'évertuant à ne pas la regarder.
« Et où allez-vous aller ? »
« On trouvera. »
« Emma. »
Elle posa sa main contre le bras de l'autre femme, et Emma fut obligée de lever les yeux vers elle. Le shérif connaissait très bien cette expression sur son propre visage. C'était la tête qu'elle faisait quand elle essayait désespérément de contenir ses émotions et d'apparaître forte.
« Vous êtes en sécurité ici. »
« Ce n'est pas… »
« Vous pourrez vous reposer. Trouver une solution. On pourra vous aider. Mary tombe de sommeil. »
« On tiendra. »
« Emma, Regina est visiblement épuisée. Ici vous pourrez dormir sans crainte, au chaud, vous pourrez manger et réfléchir tranquillement. »
Avec un regard incrédule, prudent, le double d'Emma observa Mary-Margaret un instant, indécise.
« Est-ce que tu es en train de te servir de Regina pour me convaincre ? » demanda t-elle doucement.
« Moi ? Certainement pas, non. »
Et alors qu'elle observait son double jeter un œil à Regina, occupée à murmurer des mots à Mary, pour finalement acquiescer face à sa mère faussement innocente, la Emma de ce monde fronça les sourcils, perdue.
Apparemment, Regina et Emma étaient amies, et alliées, ce qui n'était en soi pas vraiment une surprise. Mais il y avait quelque chose d'étrange, derrière leurs mots, derrière ce regard que Regina et l'autre Emma échangeaient à cet instant.
Elle allait vraiment avoir besoin de ce verre.
A peine eurent-elles mit le pied en bas que David les rejoignait, les cheveux en bataille, refoulant un bâillement. Il se figea en les voyant toutes descendre et sembla se demander un instant s'il n'était pas tout simplement en train de rêver.
« David, viens m'aider en cuisine, » ordonna Mary-Margaret sans préambule en avançant vers lui, l'air décidée.
« Quoi ? » réagit le double d'Emma, plus pâle encore depuis qu'elle avait aperçu David. « N – non ! Pas la peine de – »
« Emma, » prévint fermement leur mère en lui lançant un regard sans équivoque avant d'aller ouvrir le frigo.
David, d'une façon qu'Emma lui enviait, suivit naturellement le courant sans se poser plus de question. Il posa les yeux sur le Double, puis sur Regina et Mary, et hocha la tête.
« Tout va bien ? » demanda t-il, sa voix posée et douce, son regard tendre.
Et Emma sut rien qu'en voyant l'émotion passer sur le visage de son double que ce ton aurait toujours le même effet sur elle dans quelques années.
« Ça va. Merci, papa. »
« C'est la première fois que tu… » Il s'interrompit, haussa les épaules, lança un coup d'œil à Emma avant de se tourner vers le Double de nouveau. « Je ferais bien d'aller aider ta… votre mère. »
« Ce n'est vraiment pas la peine de vous donner du mal. »
« Je crois que si. Et j'ai un petit creux moi-même. »
Il se détourna et manqua ainsi les larmes qui montèrent dans les yeux du double de sa fille.
Alors que ses parents s'affairaient derrière le bar, Emma se tint là, dépassée, mal à l'aise.
« Un verre ? » proposa t-elle aux autres femmes.
« Oui, je veux bien. »
« Eau, bière, jus de fruits ? »
« Vous avez de la bière ? » souffla son double.
« Oui, » répondit Emma simplement, refoulant son sourire parce qu'il était clair qu'il n'y avait absolument rien d'amusant dans cette réaction. « Nous avons de la bière. Il doit même nous rester du whisky. »
« Une bière, merci, » demanda avidement l'autre femme en se laissant tomber sur le canapé.
Emma tourna le regard vers Regina, qui semblait avoir un mal fou à détacher ses yeux de Mary.
« De l'eau, s'il te plaît, » répondit-elle néanmoins à sa question silencieuse.
« Ça marche. »
Ravie d'avoir quelque chose à faire, même si ça ne lui prendrait qu'une minute, Emma alla chercher les boissons. Elle les ramena vers le coin salon, les déposa sur la table-basse en face des deux femmes assises sur le canapé.
« Il y a son lit, juste là, si vous voulez la coucher, » invita t-elle en désignant le coin de la pièce dévolue à Mary depuis son arrivée.
Dans un geste purement instinctif, Regina serra le bébé endormi un peu plus contre elle et secoua la tête.
« Non. Ça va. »
A côté d'elle, le Double ne cessait de glisser des regards vers le bébé, de toucher ses pieds, de passer une main sur sa tête.
Et Mary…
Mary n'avait jamais semblé aussi paisible, même dans le sommeil.
Et Emma ne s'était jamais assise aussi près de Regina.
« Quand tu as dit que tu avais réglé le problème quant à Tamara et Mendell, » commença t-elle prudemment, observant son double avec attention, « qu'est-ce que tu voulais dire, exactement ? »
« Exactement ? » répéta l'autre tranquillement, échangeant un rapide regard avec Regina.
« Exactement. »
« Quelle importance, » balaya son double avant de boire une gorgée de bière.
« C'est important. »
« Ils ne causeront plus jamais de problème, c'est tout ce que tu dois savoir. »
« Oh mon dieu, qu'est-ce que tu as fait ? »
« Je suis en guerre, qu'est-ce que tu crois que – »
« Emma. »
Le prénom avait seulement été murmuré par Regina, mais ça suffit à calmer instantanément l'autre femme.
Emma, elle, avait soudain la nausée. Le manque d'émotions dans les yeux de son double la terrorisait, la dureté dans ses traits, dans sa voix parfois…
Elle les avait tués, n'est-ce pas ?
Elle les avait tués, elle…
Qu'était-elle devenue ?
« Ils sont… Où sont-ils ? »
Cette fois-ci, peut-être en raison de sa vulnérabilité, l'autre Emma eut la décence de détourner le regard lorsqu'elle lui répondit.
« On ne laisse pas de corps. »
La nausée se rappela presque violemment à elle, et elle dut faire des efforts pour ne pas se lever et s'éloigner, pour ne pas arracher Mary des bras de Regina.
Bien qu'elle avait vu, dans les yeux de Mary-Margaret comme dans ceux de Regina, l'horreur de ce dont elles avaient été témoin, elle n'en avait sans doute pas vraiment pris la mesure. Comment imaginer cette vie qu'elles avaient à demi-mots décrite, cette existence terrible qu'elle pouvait deviner dans les yeux de ces deux femmes ? Comment concevoir une vie dans des souterrains, ses amis et sa famille morts, son fils mort, la faim, le froid, les combats ?
Comment comprendre qu'une telle vie pourrait la changer à ce point ?
« On aurait pu les enfermer, on aurait pu… »
« Et avec quels motifs ? Il y a tellement de choses que tu ignores, » informa le Double, neutre, distante.
« Il suffit de m'expliquer. »
« Oh, crois-moi, tu n'es pas prête. »
« Ben voyons. Alors c'était ça, les malaises, les drôles de sensation ? Quand tu utilisais ta – notre magie ? » Elle soupira, agitée, sachant qu'elle n'aurait pas plus de réponse. « Vous pouvez au moins enlever vos vestes. Je doute fort que Mary-Margaret vous laisse partir de si tôt. »
Encore un regard échangé. Emma retira rapidement sa veste, puis elle prit délicatement Mary dans ses bras. Regina retira à son tour manteau et gants. Emma n'aurait sans doute pas remarqué les cicatrices tout de suite si elle n'avait pas été en train de l'observer, mais un simple regard de son double l'encouragea à ne surtout pas poser de question.
De toute façon, c'était loin d'être les seules marques pour lesquelles Emma avait des interrogations. Mais elle n'était pas insensible au point de les mentionner.
Elle préféra se concentrer sur un sujet autrement plus important.
« Comment allez-vous repartir ? »
« De la même manière qu'on est arrivées, » répondit l'autre Emma, Mary calée contre elle. « Par une magie délicate et compliquée qui ne pourra fonctionner que si nous parvenons à reprendre contact avec nos amis à notre époque et sur notre ligne temporelle. »
Regina fit apparaître dans sa main un petit talkie noir qui avait l'air d'avoir connu des jours bien meilleurs.
Comme leurs vêtements.
Comme elles.
« Pour le moment, cela semble compromis, » informa t-elle doucement en observant l'objet. « Il faut que je le répare et que je retrace le sort. »
« Et ça va prendre longtemps ? »
« Non. En théorie. »
« En théorie ? » répéta le Double en tournant la tête vers Regina. « Je ne reste pas ici. On s'en va, point. »
« Notre compagnie n'a pas un franc succès, » remarqua David avec humour en apportant un plat, des assiettes et des couverts en une fois.
Emma l'aida à tout déposer sur la table basse, puis il s'assit près d'elle alors que Snow amenait le reste.
Le Double se tendit immédiatement, les yeux brillants, et garda son regard sur son bébé.
« Ce n'est pas… Je voulais dire… »
« Nous savons ce que tu voulais dire, » la rassura Mary-Margaret avec un doux sourire.
Elle leur fit passer des assiettes.
« Je peux la prendre si tu veux, » offrit Emma lorsque son double dut équilibrer bébé et couverts.
Après une hésitation, l'autre femme hocha la tête et lui passa prudemment le bébé, l'air presque blessée de devoir la laisser partir une fois encore.
Emma la cala sur ses genoux, contre elle, bien emmitouflée dans sa couverture. Sa fille.
Sa fille.
Enfin, la fille de son double.
Elle qui ne se voyait pas élever un bébé…
« Maman, je crois que tu en as un peu trop fait, » remarqua le Double en observant le riz, le rôti et les pommes de terre réchauffés, la salade, le pain, les haricots qui peuplaient à présent la table. « Je n'ai plus vu autant d'aliments différents à la fois depuis… »
« Oui, eh bien, mangez. Allez. »
Alors que Regina et l'autre Emma (et David – par pure galanterie, bien sûr) commençaient à manger, Emma en profita pour les observer. Il n'y avait pas que leur apparence qui parlait de temps difficiles. Certains signes dans leur maintien montraient que toutes les deux étaient hyper-attentives à leur environnement, sans doute prêtes à réagir à la moindre menace. Elles ne paraissaient pas très à l'aise, mais Emma avait du mal à imaginer ce qu'elle ressentirait si elle avait perdu ses parents et qu'elle se retrouvait soudain face à eux.
Beaucoup de peine, sans doute.
« Si vous repartez, vous irez où ? » demanda Mary-Margaret au bout d'un instant de silence seulement perturbé par les bruits des couverts et par les petits sons provenant de Mary. « Je veux dire, vous serez en sécurité ? »
« On arrivera à Storybrooke. Et oui, nous serons en sécurité. La ville est abandonnée. »
« Quoi ? Où sont tous les gens ? » interrogea Emma avec surprise.
« Cela fait quelques semaines que Regina et moi avons réussi à détruire la barrière qui enfermait la ville. Nous avons commencé l'évacuation aussitôt. »
« Et où sont-ils, dans ce cas ? »
« Dans une autre ville, plus au sud. »
« Une autre ville ? » interrogea David en haussant un sourcil.
« New Storybrooke. Nous l'avons créée, avec l'aide des dernières fées. Cachée de la vue de tous, mais dépourvue de magie active. »
« Vous avez créé une autre ville ? Vous avez maudit tout le monde ? »
« Bien sûr que non, mini-moi. Tout le monde se souvient de tout. Malheureusement. Et personne n'avait envie de rester à Storybrooke. »
« Alors… » commença prudemment Mary-Margaret, les mains serrées sur son genoux, « toutes les menaces… ? »
Emma et Regina l'observèrent un instant, avant que la première fronce les sourcils.
« Que vous a dit Regina de ses rêves, exactement ? » interrogea le Double prudemment.
« Regina n'est pas la seule à rêver. »
« Pardon ? »
« J'ai fait ces rêves moi aussi. »
« Quoi ? » Elle se tourna vers Regina qui rencontra son regard et haussa les épaules. « Qu'est-ce que tu as fait ? »
« Ce que j'ai fait ? La plupart du temps, c'est ta magie qui interfère avec mes sorts. »
« C'est arrivé une fois. Ou deux. Qu'est-ce qui a pu se passer ? » Elle se concentra sur sa mère une nouvelle fois. « Il n'y a que vous deux ? »
« Apparemment. »
« C'est quoi, la date ? Vous étiez pas censées toujours être dans cette période d'arrachages de cœurs, de tentatives d'abandon dans un autre monde et tout ça ? »
« Tu comprendras que la situation a pris le pas sur tout le reste. »
Le Double haussa un sourcil et hocha la tête.
« Une part de moi aurait beaucoup aimé voir ça. »
« Ça ne nous dit pas ce que vous savez, » remarqua Regina en posant son assiette vide sur la table.
Lorsque Mary-Margaret hésita, Emma soupira.
« Nous en savons certainement moins qu'elle et Regina, c'est sûr. »
« Regina était seulement censée avoir des pistes pour comprendre. »
« Mais vous avez envoyé Mary à Mary-Margaret, et qui vous dit que Regina nous aurait informé sur ses rêves ? »
« Rien. Mais nous étions sûres que vous seriez tous prêts à protéger Mary. Et elle est tout ce qui compte. Et maintenant que tout est fini, nous sommes venues à la récupérer. Une nouvelle ville nous attend. »
« Pourquoi vous avez envoyé Mary ici s'il y a une nouvelle ville ? » demanda David en fronçant les sourcils.
« Parce qu'il n'y avait qu'ici qu'elle serait intouchable. »
« Qu'est-ce que vous avez fait toutes ces semaines ? » demanda Emma curieusement.
Les yeux de Regina baissèrent sur ses mains, mais son double braqua un regard gardé sur elle.
« Nous avons mis fin à cette guerre. »
Mary-Margaret prit une étrange petite inspiration pleine de choc et de peine, et Emma tenta de comprendre la glace dans le regard de son double, le tremblement dans le corps de Regina, l'atmosphère soudain étouffante.
Cette assurance qu'elle manquait quelque chose de vital.
« Et puis nous avons eu besoin de trois semaines pour guérir, récupérer des forces et venir la chercher. »
Sans doute aussi perdu qu'Emma, David s'éclaircit la gorge dans le but de les éloigner d'un sujet visiblement douloureux.
« Donc… Mary est notre petite-fille ? »
Le Double tourna son attention vers lui, à présent soucieuse.
« Oui, » répondit-elle prudemment.
David lui offrit un brillant sourire.
« Je savais qu'elle était une Charmante. Personne ne voulait me croire. »
Regina lui jeta un coup d'œil étrange, une petite lueur dans ses yeux autrement si sombres, si éteints, et le double d'Emma passa une main dans ses cheveux blonds.
« C'est une charmeuse, surtout. »
« Elle est magnifique, » assura t-il.
L'expression de sa fille venue d'ailleurs s'illumina, une vision étrange sur son visage autrement si pâle, si figé.
« Merci, » sourit-elle, presque timidement.
« Vous savez qu'elle a des pouvoirs ? » interrogea Emma.
Son double hocha la tête.
« Oui. Mais elle n'y aura plus accès à New Storybrooke. »
« Qui est son père, alors ? » demanda curieusement David.
Le Double ouvrit la bouche, puis la referma, le regard un peu paniqué. Regina trouva soudain son verre fascinant. Emma les observa, suspicieuse, curieuse, mais elle ne put demander à son tour puisque Mary-Margaret sauta sur ses pieds aussitôt.
« Du café ? Qui en veut ? »
Alors qu'elle se dirigeait vers le bar, elle incita les deux femmes à manger un peu plus mais elles déclinèrent. Elles n'avaient pas avalé grand-chose, mais Emma savait qu'il ne valait mieux pas trop insister quand on avait été privé de repas abondant pendant longtemps.
Lorsque Mary-Margaret leur amena le café et les tasses, David demanda plus de précisions sur leur moyen de transport. Le Double se contenta de leur expliquer que pour qu'elles arrivent à bon port et sans mal, il fallait que leur amis de l'autre côté préparent leur passage. Sans ça, sans coordination, elles se perdraient.
« Lorsque nous disparaîtrons, le reste de la magie partira avec nous. »
« Plus de magie ? » soupira Mary-Margaret avec un soulagement palpable.
« Vous serez tranquilles un moment. Mais il vous faudra rester prudent. »
« Notre avenir sera différent. »
« C'était le but. Pour vous remercier, pour Mary. »
« Il n'y a pas besoin de nous remercier, » contra David. « C'est une parfaite princesse, et elle fait partie de la famille. »
« Faites attention, il ne va pas vouloir vous la rendre, » prévint doucement Emma.
Mais à l'instant même où ces mots passaient ses lèvres, elle posa les yeux sur Mary et son cœur se serra. Elle n'avait pas vraiment envie de la rendre, elle non plus. Son avenir serait différent, Henry et ses parents et leurs amis vivraient.
Mais Mary n'existerait jamais.
Peut-être n'aurait-elle jamais d'autres enfants.
« Vous devriez prendre ma chambre, » offrit Emma lorsqu'ils se levèrent, quelques minutes plus tard. « Enfin, si… »
« Nous avons vécu dans des souterrains étroits avec entre dix et trente autres personnes pendant des années, » rassura son double avec un petit rictus. « Crois-moi, ici ce n'est rien question vie communautaire. J'en sais plus sur la plupart de mes amis que je ne l'aurais jamais souhaité. » Elle grimaça. « Et j'en sais même bien trop sur certains. »
Elle tendit les mains vers le bébé et Emma se leva, déposa un baiser sur le front de la petite dans ses bras.
« Bonne nuit, minipousse. »
Lorsqu'elle confia Mary à son double, celle-ci l'observa en haussant un sourcil.
« Quoi ? » se défendit Emma. « Elle aime quand je l'appelle comme ça. »
« Minipousse ? Tu veux lui filer des complexes ? »
« Je suis débutante dans cette histoire, mais je sais qu'elle m'adore. »
« Bien sûr qu'elle t'adore, » sourit le Double en berçant son bébé. « C'est un ange. Et tu n'es pas si mauvaise avec les gamins, mini-moi. »
Elle se dirigea vers les escaliers où Regina l'attendait.
« Bonne nuit, » lança t-elle doucement, son regard sur ses parents.
David et Mary-Margaret lui sourirent.
« Bonne nuit. »
Une fois que la table fut débarrassée, Emma joignit ses mains dans un geste décidé en soufflant doucement.
« Bon. Maintenant, où est le whisky ? »
O
Il était très tôt, et Mary-Margaret serait bien restée plus longtemps au lit, surtout parce qu'elle avait incroyablement bien dormi malgré les circonstances.
Elle n'avait fait aucun rêve. Aucun.
C'était peut-être en raison de cela que l'autre femme mettait autant de temps à répondre.
« Allez, Regina, il gèle… »
Finalement, elle entendit un clic et une voix grommeler une vague salutation.
« Regina ? Enfin. »
« Mary-Margaret ? »
« Oui. Il faut que tu m'écoutes. »
« Tu as intérêt à avoir une excellente raison. C'est quoi ce bruit ? »
« Le vent. Je suis dehors. Ecoute, Emma et Regina, les autres Emma et Regina, sont venues chez nous cette nuit. Elles sont là pour récupérer Mary. »
« Quoi ? »
« Elles sont arrivées avant-hier soir, dans la nuit, et hier soir elles sont venues chez nous pour récupérer Mary. Elles ont dormi à l'appartement cette nuit, il faut qu'Henry reste loin d'ici. »
« Je… Oui. D'accord. »
« Elles ont dit que la guerre est finie. Que tout le monde a quitté Storybrooke. »
« La guerre est finie ? »
« Je crois qu'elles se sont battues contre lui. Il est mort. »
« … Oh. »
« Je ne sais pas comment elles réagiraient si elles voyaient Henry, alors… »
« Je sais. »
« Emma semble si… Je ne sais pas… Je préfère qu'elles restent loin de lui. »
« C'est sans doute mieux pour tout le monde. »
« Emma est la mère de Mary. »
Regina garda le silence, et Mary-Margaret chercha comment amener le sujet, comment le dire…
« Tu le savais ? »
« Depuis quelques jours, » répondit prudemment l'autre femme.
« Alors… »
Toutes les réponses se trouvèrent dans le silence de Regina. Mary-Margaret ferma les yeux, hocha la tête.
« Okay, » souffla t-elle.
« Ma magie disparaît. »
« Ce sont elles. Elles ont brisé la barrière autour de Storybrooke. »
« Mendell et Tamara ? »
« Elles, aussi. »
« Je vois. »
« Je dois rentrer. »
« Bien. »
Regina raccrocha sans plus attendre mais Mary-Margaret ne lui en voulut aucunement.
Leur situation n'avait plus aucun sens.
Lorsqu'elle entra dans l'appartement, elle repéra immédiatement Emma, celle venant d'un autre monde, debout près du bar. Surprise par son arrivée, la blonde se tourna vers elle, une main levée, une lueur bleue illuminant ses yeux.
« Non ! » souffla Mary-Margaret. « C'est juste moi. »
Emma se calma aussitôt.
« Désolée, » murmura t-elle, gênée.
Elle tenait dans ses mains un cadre à photo. Lorsqu'elle remarqua que Mary-Margaret le regardait, elle le leva, posa les yeux dessus.
« Toutes nos photos sont partie en fumée depuis longtemps, » confia t-elle avant de reposer le cadre sur le meuble.
C'était une image prise quelques semaines auparavant par Ruby. Dessus, Emma et ses parents riaient.
« Je suis désolée, » murmura Mary-Margaret en s'avançant doucement dans la pièce.
Sa fille dormait sur le canapé et David dans le lit, elle ne souhaitait pas les perturber.
« Est-ce que tu veux du café ? Un chocolat ? »
« Je… je veux bien un chocolat. »
Même si elle fit semblant de ne pas les avoir vues, Mary-Margaret sentit son cœur se briser un peu plus avec les larmes emplissant les yeux si éteints d'Emma. Elle passa derrière le bar et acquiesça lorsque l'autre femme lui demanda si elle pouvait utiliser la salle de bains pour prendre une douche.
« Tu te souviens de l'endroit où sont rangées les serviettes ? Et tu peux te servir dans les affaires d'Emma. »
« Merci. »
Lorsqu'Emma ressortit de la salle de bains, Mary-Margaret avait déjà placé les tasses de chocolat sur le bar, ainsi que des toasts, des biscuits et du cake. Lentement, le double de sa fille s'installa sur un tabouret en observant le petit-déjeuner avec un mélange de choc et d'émerveillement qui poussèrent presque de nouvelles larmes jusque dans les yeux de Mary-Margaret.
« Tu vas devoir t'y habituer, » murmura t-elle gentiment. « C'est fini, tu n'auras plus à prétendre avoir déjà mangé pour que d'autres puissent manger un peu plus. »
Un petit son mouillé sortit de la gorge d'Emma alors qu'elle souriait sans joie aucune. Mary-Margaret alla s'installer à côté d'elle et Emma lui jeta un coup d'œil.
« Je n'étais pas la seule à faire ça. »
« Je sais. Je sais aussi que ta mère était très fière. »
Emma détourna les yeux alors, gênée, hésitante. Douchée, avec ce jean et ce pull que sa Emma portait si souvent, assise là face à ce chocolat, elle était à la fois identique et si différente de sa fille que Mary-Margaret ne sut un instant comment se comporter.
Mais Emma, outre les petites cicatrices et la perte de poids, n'avait jamais paru aussi triste, aussi détachée, aussi lasse que cette femme. Emma n'avait jamais perdu cette petite étincelle qui allumait si aisément ses yeux verts. Emma, malgré son passé et sa carapace, ne possédait pas en elle cette dureté et cette froideur qui parlaient de regrets, de décisions durement prises, de pertes et de meurtres.
« Mange, » invita t-elle doucement en posant une main prudente sur le dos de l'autre femme.
Après une hésitation, Emma attrapa un biscuit et attira la tasse de chocolat à la cannelle vers elle.
« Vous avez gardé Mary avec vous toute la nuit ? » demanda Mary-Margaret après un instant.
« Oui. Elle a dormi avec nous. On ne veut plus qu'elle nous quitte. »
« Je comprends le sentiment. Regina dort toujours ? »
« Oui, elle a pas mal de sommeil à rattraper. D'habitude, elle se réveille dès que je bouge, mais je crois que son inconscient sait que nous sommes en sécurité. Elle a très peu dormi ces derniers temps, alors je préfère ne pas la réveiller. » Elle leva les yeux au ciel. « Je me suis retrouvée dans le coma. Elle m'a veillée et m'a soignée. »
« Et tu vas bien ? »
« Je ne serais pas là si ce n'était pas le cas, » rassura rapidement Emma avec un petit sourire. Qu'elle perdit. Elle posa doucement le toast qu'elle tenait et se tourna vers elle. « Maman, à propos de Mary… »
Elle hésita, et Mary-Margaret sourit, attendrie, triste, peut-être aussi un peu amusée.
« Je sais. »
« Quoi ? »
« Je sais. Qui elle est. »
« Oh, » souffla Emma. « Pour toi, ça doit être un peu… »
« Complètement étrange et tordu. »
« On n'en parlait pas, tu sais, » confia Emma doucement, les yeux sur sa tasse. « Jamais. On en a jamais directement parlé, de Regina et de moi. Mes parents le savaient, je crois qu'ils l'ont su très vite, mais on… C'est juste qu'il y avait si peu de choses vraiment à moi là-bas, tu sais ? Et si peu de bonnes choses, aussi. Alors je… je préférais me taire. Je préférais garder ça pour moi, tu vois ? Rien que pour moi. »
« Je comprends. Et je sais qu'ils comprenaient, aussi. »
« Vraiment ? »
« Bien sûr. Ils étaient heureux pour toi. Pour vous deux. »
« Je me demande tout le temps ce qu'ils auraient pensé de Mary. »
« Ils auraient sans doute pensé la même chose que David et moi. Qu'elle est parfaite. »
Cette fois-ci, lorsque les larmes montèrent dans les yeux d'Emma et que l'une d'entre elles s'échappa, Mary-Margaret ne les ignora pas. Elle essuya tendrement la fugitive du bout des doigts et sourit.
« Mary est magnifique. Elle est intelligente, belle, éveillée, calme, pétillante, heureuse aussi. Elle est simplement parfaite, Emma, ne doute jamais que tes parents l'auraient adorée. »
« Merci, » souffla Emma, la voix tremblante.
« Emma, est-ce que ça va vraiment ? Je veux dire – »
« Ça va, » coupa Emma d'une voix plus dure.
« Mais – »
« Non, vraiment, ça va. Ça va même très bien. J'ai attendu ce moment pendant longtemps, ce moment où enfin, enfin ce serait fait, ce serait fini. Alors oui, ça va. »
« Oh. »
Mary-Margaret remua un peu, choquée, mal à l'aise face à tant de détachement. Pour elle, Henry était ce petit garçon plein de vie et de sourires, ce petit-fils qu'elle aimait, alors entendre Emma (peu importait laquelle) parler ainsi la rendait presque malade.
« Je l'ai enterré il y a longtemps, » informa l'autre femme d'une voix un petit peu plus douce, ayant sans doute perçu ses sentiments. « Il n'était pour ainsi dire plus rien pour moi, c'était peut-être plus facile comme ça, je ne sais pas pourquoi mais c'était comme ça. Je le voyais et tout ce qu'il m'inspirait était la colère. La haine, même. Je ne dis pas… je ne dis pas que ça a toujours été comme ça, mais ces dernières années… J'ai réussi à le laisser partir, à abandonner tout ce qu'il me restait de lui. Abandonner. » Elle eut un sourire de dérision, un sourire atroce, triste et amer et las. « J'ai toujours été très douée pour ça. »
« J'ai du mal à… »
« Ne crois pas que nous n'avons pas tout essayé. Nous lui avions tout donné. Il était aimé et choyé et protégé. Et même après, nous avions gardé espoir pour lui, pour qu'il revienne vers nous, pour qu'il nous entende. Ce n'est pas comme si cette famille n'avait aucune expérience avec les erreurs et les rédemptions, hein ? Mais lui… lui il était différent. Il avait choisi. Il était comme ça. Il aimait être comme ça, parce que pour lui il avait raison, parce qu'à ses yeux nous n'étions que des lâches. Et peut-être que nous le sommes, au fond. J'en sais rien. Est-ce lâche de juste vouloir avoir une vie paisible, normale ? »
« Non. Non, je ne crois pas, » murmura Mary-Margaret, la voix serrée.
« C'était un monstre, » conclut Emma en serrant sa tasse entre ses doigts. « Je le haïssais. Et je suis heureuse qu'il soit mort. »
Si elle n'avait pas fait tous ces rêves, si elle ne se souvenait pas du visage d'un Henry indifférent alors qu'il la torturait puis l'abandonnait pour la laisser mourir, Mary-Margaret aurait peut-être senti son estomac se nouer au point d'en vomir.
Mais tout ce qui l'habitait était l'horreur, et la terreur à l'idée à ce que leur avenir pourrait leur réserver.
Un petit soupir s'échappa de la gorge d'Emma.
« Je suis soulagée, » confia t-elle. « D'avoir pu dire ça à voix haute. »
Dans les rêves, Henry avait été un sujet tabou. Son nom n'avait jamais été prononcé ou presque, même quand ils avaient dû en parler. Elle s'imaginait que ça n'avait pas dû beaucoup changer, et se demandait si Regina et Emma parvenaient à en parler, entre elles, à exorciser leurs émotions, leur passé.
Elle espérait que oui.
Elle savait que non.
« Comment va Regina ? » demanda t-elle néanmoins, presque malgré elle.
« Mal, » confia Emma, et les émotions dans sa voix si souvent neutre étaient aussi soudaines que prenantes. « C'est différent pour elle. Elle n'a jamais su se détacher de quoi que ce soit. Et même si dans son cœur son fils est mort il y a longtemps, je crois qu'il y avait une part d'elle qui espérait toujours. Une part d'elle qui l'aimait toujours. » Elle ferma un instant les yeux, se reprit. « Elle a toujours été un peu plus sa mère que moi. Si j'avais pu… Je ne voulais pas qu'elle y soit mêlée. Mais sans elle… On devait être deux. On devait être toutes les deux. Alors… c'est beaucoup plus dur, pour elle. »
« Il va lui falloir du temps, Emma. »
« Je sais. Je sais. Je voudrais juste… pouvoir l'aider, mais on a pas du tout la même façon de gérer les choses, de les voir, et je n'arrive pas à en parler. Je ne veux pas en parler. Je veux juste… avancer. Je veux pouvoir avancer, pour moi, pour nous. Pour Mary. »
« Il y a d'autres personnes. Vous n'êtes pas seules. »
« Je sais. J'en parlerai à Archie quand on sera installées. Il saura lui parler. »
Mary-Margaret acquiesça et attrapa un bout de cake.
« En attendant que nos dormeurs se décident à émerger, parle-moi d'elles. »
« De Mary ? »
« De Mary et de Regina. De ta famille. »
Si elle avait eu un doute quant à la possibilité pour cette Emma si brisée d'avoir un avenir heureux, il se serait évanoui à cet instant, avec ce petit sourire lumineux sur son visage, éclairant ses yeux, balayant un instant les ombres à la mention de sa famille.
« Tu as remarqué la façon dont Mary ressemble à Regina quand elle est agacée ? Quand elle avait tout juste un an, elle… »
O
La disparition de la magie aurait plusieurs conséquences pour Storybrooke. Certaines plutôt inquiétantes, mais Regina ne préférait pas y penser pour le moment.
En revanche, alors qu'elle se tenait sur le port, elle signifiait qu'il ne pouvait y avoir aucun doute quant à ce qu'elle constatait. Le Jolly Roger avait disparu, et avec lui, son capitaine.
Elle fronça les sourcils, passa les mains dans ses poches. Où donc avait bien pu partir si rapidement ce cher Killian ? Son départ coïncidant avec les actions des nouvelles arrivées suggérait qu'il avait été aidé voire poussé. Mais dans quelle direction ? Et pourquoi ?
Ses rêves lui avaient suggéré l'existence d'un champ de haricots magiques, à présent détruit. Il était fort probable que certaines précieuses petites clés avaient dû être confiées à Hook. La façon dont les autres Regina et Emma l'avaient convaincu restait un mystère, tout comme leur but.
Regina n'aimait pas beaucoup les mystères.
« Hey. »
Elle tourna légèrement la tête pour découvrir Emma Swan près d'elle.
« Bonjour. Dois-je comprendre qu'elles sont parties ? »
« Oh, non. Toujours là. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai préféré m'éclipser. Je crois que je suis arrivée à ma limite de tolérance du bizarre. Et en parlant de bizarre, nous sommes amies. »
« Pardon ? »
« Les deux autres, je veux dire. Apparemment, elles sont très amies. Et vous qui essayiez de me convaincre que ça ne pourrait jamais arriver. »
Amies.
Bien sûr.
Elle ne savait pas si elle devait sourire de l'ignorance d'Emma ou en être profondément soulagée.
« Ca n'arrivera jamais. »
« Et vous ne parlez pas. Toujours l'autre vous. Elle ne parle pas beaucoup. Ça aussi c'est très étrange. Je ne savais pas que vous pouviez être aussi silencieuse. »
Regina se retint de rétorquer qu'elle avait passé des années à être silencieuse. Plus jeune, dans un manoir souvent vide où ses paroles avaient trop souvent été tournées en ridicule et ensuite dans un château, ou personne ne l'aurait écoutée.
Elle préféra observer l'océan et les vagues s'écraser contre les bateaux.
Ce fut Emma qui brisa brusquement l'instant de silence.
« Je suis un assassin. »
« Pardon ? » interrogea Regina en tourna la tête vers elle.
Mais la blonde ne la regarda pas, se contenta de garder ses yeux braqués vers l'horizon.
« Elle est un assassin. Mendell, Tamara. D'autres, sans doute. »
« C'est une guerre, Miss Swan. Il n'y a pas d'assassin dans les guerres, seulement des soldats. »
« C'est ce que vous vous dites pour mieux dormir le soir ? » contra doucement le shérif d'une voix basse.
« Ne les jugez pas alors que vous ne savez rien de leurs circonstances. C'est pourtant l'une des règles de votre travail, non ? »
« Je ne les juge pas. Je me juge, moi. Et ce que je serais capable de faire. »
« Vous serez capable de protéger les vôtres. Votre peuple. Votre fille. Il faut croire que vous deviendrez une mère et une reine, Miss Swan. »
Etonnamment, Emma sourit avec amusement, ses traits fatigués s'illuminèrent un peu et elle secoua la tête.
« Une reine. J'en doute. J'ai besoin d'un café, » déclara t-elle.
Elle se détourna du port et commença à marcher en direction de chez Granny. Après quelques pas, elle se stoppa et se tourna vers elle, les mains dans les poches, l'air un peu agacée.
« Bon alors ? » appela t-elle. « Vous venez ? »
Surprise, hésitante, Regina finit par la rejoindre et marcher à ses côtés.
Elles n'étaient pas amies. Elles ne l'étaient pas.
Mais elle devait avouer que ça commençait à ressembler à une entente.
A un début d'amitié.
O
« Personne ne veut me dire avec qui l'autre moi a eu ce bébé, » remarqua Emma, sa deuxième tasse de café bien en mains.
A cette heure-ci, presque personne n'était présent dans l'établissement. Mais Regina n'était pourtant pas très à l'aise avec l'idée de discuter de cela en public.
« Est-ce que vous savez ? »
« Non. »
« Allez, elle a forcément un père ? Franchement, ce silence commence à me faire peur. »
« Elle n'en a pas. »
« Il est mort ? »
Elle garda le silence. Emma ne saurait jamais. Comme elle ne saurait jamais pour l'autre Henry, et c'était mieux ainsi.
C'était mieux pour elle, et Regina se demanda depuis quand elle basait ses décisions sur le bien-être de cette femme.
Il allait falloir qu'elle remette une distance plus grande entre elles aussitôt que tout rentrerait dans l'ordre.
Emma soupira, mais n'insista pas. Si elle se doutait de quelque chose, elle ne le montra pas.
« Henry a eu l'air de bien s'amuser hier soir. »
« Oui. »
« Il n'a pas trop fait d'histoires pour se lever ce matin ? »
« Oh, il a bien essayé de me convaincre de le laisser manquer l'école. »
« Il n'avait aucune chance. »
« Pas avec ce qu'il se passe en ce moment. Il est bien mieux là-bas. »
« Parce qu'il aurait eu une chance autrement ? »
« Non, » répondit Regina, un petit peu trop vite.
Les yeux d'Emma pétillèrent d'amusement, mais elle ne releva pas l'évident mensonge.
« Quand partent-elles ? »
« Mary-Margaret va m'envoyer un texto. Dès qu'elles auront réparé ce talkie magique ou je ne sais quoi. Apparemment ça ne devrait pas prendre trop longtemps et… Oh non. Il ne manquait plus que ça. »
« Pardon ? »
Mais Regina comprit lorsqu'elle vit que le regard du shérif était dirigé derrière elle. Gold s'arrêta près de leur table, une expression étrange au visage.
« Mesdames. Quelle vision étrange que de vous voir ainsi. »
« Monsieur Gold, » répondit poliment Emma, avec dans sa voix et ses yeux cette froideur distante qui caractérisait leurs échanges. « Que faites-vous ici ? »
« Bonjour, » salua Lacey en s'approchant à son tour.
Immédiatement, à la vue de sa tenue et de son maintien, Regina sut que quelque chose avait changé.
« Belle ? »
« Oui. »
« Comment ? » interrogea Emma avec surprise. « Je veux dire, bon retour parmi les personnages Disney, mais comment est-ce possible ? »
« Je ne sais pas. Je me suis réveillée ce matin, et j'étais moi. »
Les regards de Regina et d'Emma se posèrent sur Gold qui eut l'air contrarié.
« Je n'ai malheureusement pas de réponse. Je n'ai… pas réussi à trouver une solution. Et comme vous le savez sans aucun doute, la magie a mystérieusement disparu de Storybrooke. »
« Oh ? » dit-elle, s'appuyant contre le dossier de sa banquette en croisant les bras, un air définitivement trop satisfait au visage. « Vraiment ? »
« Vraiment, » répliqua Gold entre ses dents. « Et je vois que vous et la reine semblez en très bons termes. »
« Regina et moi élevons un fils ensemble, alors oui, nous réussissons à nous entendre. Pendant que vous jouiez les Dom Juan ténébreux, nous avons conclu une trêve. Vous le sauriez, si vous aviez passé un peu de temps avec Neal. »
« Une trêve ? »
L'idée lui paraissait aussi surprenante que malvenue.
Tout comme Emma, Regina ressentit une très grande satisfaction à l'idée d'en savoir pour une fois tellement plus que lui.
« Je trouve ça merveilleux, » se réjouit Belle en posant une main sur le bras de Gold, qui soupira. « Peut-être y a-t-il une chance pour que Hook entende raison ? »
« Oh, je ne m'inquiéterais pas trop à son sujet. Le Capitaine semble avoir vogué vers d'autres horizons juste avant que la magie ne s'évanouisse. »
« Comment est-ce possible ? »
« Allez savoir, » soupira Emma. « Tant qu'il ne revient pas. Et on est bien mieux sans magie. Belle, tu as vu Ruby ? Elle sera ravie d'apprendre que tu es guérie. »
« C'est bien pour ça que je suis là, » sourit Belle en se dirigeant vers le comptoir avec joie.
« Vous ne savez vraiment pas comment elle a pu guérir ? » interrogea Emma curieusement.
Gold la fixa d'un regard noir et s'appuya un peu plus sur sa canne.
« Après une rapide inspection, j'ai l'impression qu'une potion a été versée dans une bouteille d'alcool hier soir. Mais je n'ai senti aucune intrusion. Et elle n'est pas la seule à avoir retrouvé tous ses souvenirs. »
Regina échangea un regard avec Emma. Leurs doubles avaient dû être occupés.
« Vous ne semblez pas très inquiètes quant à tous ces évènements, » remarqua t-il, fixant ses yeux sur Regina qui resta de marbre.
« Déçu que ton petit plan n'ait pas fonctionné, Rumple ? Déjà en manque de magie ? C'est étrange. J'avais l'impression que Belle et Neal n'attendaient que ça. »
Il plissa les yeux, peut-être à la mention si familière de son fils, mais Belle l'appela et, après une hésitation et voyant que son amie l'observait, il décida de ne pas donner suite à cette discussion.
Regina ne doutait pas qu'il essayerait par tous les moyens d'en savoir plus, mais sans magie que pourrait-il découvrir ?
Elle se souvenait de lui comme étant la première victime dans ses rêves, mort dans un accident de voiture, laissant Belle et Neal dévastés par cette perte. L'idée qu'elle avait contribué à le sauver faisait naître un sentiment amer indéfini dans son estomac, mais il y avait une sorte de chaleur aussi. Peut-être même de la fierté.
« En voyant le dessin animé, j'ai toujours pensé que Belle avait un sérieux syndrome de Stockholm. »
Regina fut incapable d'empêcher le petit son amusé de sortir de sa gorge, ni son petit sourire d'étirer ses lèvres. Emma parut très fière. Impossible de dire si c'était de sa petite blague ou de l'avoir fait rire, mais Regina préféra de toute façon l'ignorer.
« S'il s'agissait seulement de ça, je doute qu'on appellerait ça un Amour Véritable. »
« Dans votre monde ? J'ai l'impression que vous colleriez deux personnes célibataires qui ne se connaissent même pas en couple et que vous appelleriez ça Amour Véritable. Sérieusement, dans tous les Disney, les filles se marient avec un gars qu'elles ne connaissent que depuis quelques heures. J'aimerais bien connaître le pourcentage de divorces. »
« Il n'y a pas de divorces, en tout cas pas pour les royaux. Cela contribuerait à l'instabilité du pouvoir et mettrait le royaume en danger. Parmi les classes plus basses par contre, les séparations sont possibles. »
« Donc vous colleriez bien deux personnes qui ne se connaissent pas ensemble, hors mariage arrangé, je veux dire. A cause de cette magie pleine d'amour. »
L'ironie dans le ton d'Emma n'avait d'égal que son scepticisme. Et étrangement, Regina se trouva presque prête à défendre son monde et ses traditions. Puis elle se souvint de la seule amie qu'elle avait jamais eue, Tinkerbell, et de ce lien fait de poudre de fée et de magie qu'elles avaient suivi jusqu'à une taverne et à un inconnu tatoué.
Elle n'avait jamais regretté sa décision de tourner les talons et de fuir. La peur qu'elle avait ressentie l'avait paralysée toute entière, et l'idée d'aller à la rencontre d'un inconnu juste parce que la magie l'indiquait comme son nouvel amour ? L'idée de perdre le peu qui lui restait encore, qui la maintenait encore en vie, cette colère, cette haine ? Ça lui avait paru complètement insensé. Une trahison envers Daniel, envers sa mémoire, envers toutes les souffrances qu'elle avait elle-même endurées. Elle n'avait pas été prête à remettre une nouvelle fois sa vie et son cœur entre les mains d'un homme.
Parfois, elle se demandait ce qu'il était advenu de cet inconnu. Qui il était. S'il avait fini par rencontrer l'amour, s'il avait une famille, s'il était toujours en vie malgré son mauvais sort. Mais elle ne regrettait pas. Pas cette décision, du moins.
Ce qu'elle regrettait, c'était ce qu'elle avait dit à Tink. La façon dont elle avait repoussé son amie, la seule fée qui avait jamais cherché à l'aider, à la rendre heureuse. Elle devait sa vie à Tink, et il ne se passait pas une semaine sans qu'elle se demande ce qu'elle était devenue. Elle n'était pas à Storybrooke avec les autres fées, et après ce jour au palais elle ne l'avait jamais revue. L'idée qu'elle soit morte l'avait toujours hantée. Parce qu'elle avait vraiment aimé Tink, parce que Tink lui avait permis de rester Regina un peu plus longtemps, de maintenir pendant quelques semaines de plus cette lumière en son cœur.
« Regina ? »
« Mmh ? »
« Je vous ai perdue pendant un instant, je crois. »
« Désolée. »
« C'est la discussion autour de l'Amour Véritable qui vous met dans cet état ? »
« Je me demandais simplement ce que serait un Amour Véritable pour vous, puisque vous semblez avoir des idées arrêtées sur la question. »
Emma resta un instant silencieuse, ses yeux dans ceux de Regina qui ne faiblit pas. Elle haussa un sourcil en signe de défi, et bien sûr Miss Swan n'y résista pas.
« L'Amour Véritable, » commença lentement Emma, pesant ses mots. « Je suppose que comme pour tout amour qui doit durer, il se construit sur une base solide. Une amitié, une complicité. Des valeurs. Une confiance en soi et en l'autre. Le désir. Le bonheur. J'en sais rien. En fait, je crois qu'il n'existe pas, mais si je disais ça en place publique ici, je me retrouverais enfermée à vie. »
« Possiblement, oui, » acquiesça Regina, se disant que pour une prétendue sceptique, Emma avait une idée plutôt développée de la question. « Qu'allez-vous dire à Neal quant à la disparition de sa fiancée ? »
« Neal. Merde. J'en sais rien. »
« Henry s'inquiète à son sujet. »
« Bien sûr qu'il s'inquiète, » soupira Emma. « Je trouverai. Quand tout ce bordel sera réglé. »
Son téléphone sonna et elle jeta un coup d'œil à l'écran.
« Ah, il semblerait que ce soit le moment du départ. Vous venez ? »
« Non. »
« Si. »
O
Elle comprenait pleinement pourquoi Emma avait décidé de s'éclipser de l'appartement. Parce qu'être face à leurs doubles (que Regina avait entrepris de nommer Bis dans son esprit) était tout simplement bouleversant. Et encore, Emma avait la chance de ne pas avoir toutes les cartes en main.
Si elle pouvait à peine sentir les dernières traces de magie en elle, il était clair que ce n'était aucunement le cas pour les doubles. Alors qu'elles se tenaient près du puits, dans la forêt, l'aura de magie qui les entourait était indéniable.
Mary-Margaret tenait Mary tandis que David avait un sac avec ses affaires. Tous attendaient que les doubles aient terminé ce qu'elles faisaient, en silence. Regina était presque fascinée par la façon dont leurs magies travaillaient ensemble, se joignant autour du talkie.
Un instant plus tard, les deux femmes dont les mains étaient jointes autour de l'instrument se redressèrent et Emma Bis porta l'appareil à ses lèvres.
« Allô, est-ce que quelqu'un me reçoit ? Hey ? » Elle fronça les sourcils, tritura un bouton et réessaya. « Allô ? Est-ce qu'il y a quelqu'un ? » Elle soupira et leva le regard vers Regina Bis. « Si ça se trouve, ils se sont tous barrés à Cuba. »
La réponse se faisant attendre, les doubles marchèrent vers Regina et les autres.
« Un problème ? » interrogea David.
« Le talkie fonctionne, mais personne ne répond, » expliqua simplement Regina Bis en tendant les bras pour récupérer Mary. « Soit il n'y a personne en poste, soit la transmission a du mal à passer. »
« S'il y a personne en poste et que nous parvenons à rentrer, ils vont m'entendre, je te le garantie. Depuis quand ne suivent-ils plus mes ordres ? »
« Peut-être depuis que leur reine ne suit pas ses propres ordres ? » répliqua tranquillement Regina Bis en jouant avec les mains de sa fille.
« Hey ! » se renfrogna le double d'Emma. « Une reine n'a aucun ordre à recevoir. »
Mary tendit un doigt dans la direction d'Emma et de Regina et leur sourit. Sa mère s'amusa immédiatement de ce geste.
« Oh, regarde, Regina, Mary aime les bébés nous ! »
« Bien sûr qu'elle nous aime, » rétorqua le shérif de Storybrooke en allant chatouiller le ventre du bébé. « Elle nous adore et c'est normal. Pas vrai, minipousse ? »
« Ma ! »
« Ne sois pas aussi arrogante, mini-moi, » s'amusa Emma Bis. « Mary aime tout le monde. »
« Presque tout le monde, » corrigea sa compagne. « Elle pleure dès que Sébastien s'approche d'elle. »
« La faute à qui ? Mary calque sa réaction sur toi. Elle sent que tu ne l'aimes pas alors elle s'en méfie. »
« Ce qui est excellent. Ce crustacé n'a jamais été digne de confiance. »
« …é ? …llô ? »
Avec un petit sursaut, Emma Bis redressa le talkie et essaya de mieux le régler.
« …m'entendez ? … y a quelqu'un ? Allô ? »
« Ici Emma. Est-ce que vous me recevez ? »
« Votre Majesté ! C'est vous ! »
« Non, Benny, c'est le lapin de pâques, » répliqua Emma Bis en levant les yeux au ciel, ce qui lui valut une petite tape de la part de Regina Bis (que Regina approuva grandement). « Est-ce que vous pourriez prévenir les autres ? »
« Oh, oh, oui, bien sûr, Votre Majesté ! Tout de suite ! »
« Et je m'appelle Emma, » maugréa t-elle en attendant.
« Tu as hérité de nos titres, tu devrais en être fière, » lui conseilla David avec un petit sourire.
Emma Bis eût l'air un peu gênée mais Emma intervint immédiatement.
« Ça ne veut pas dire qu'on doive perdre notre prénom. Et ça craint de se faire appeler majesté. Sans vouloir vous vexer. Je veux dire… c'est bien pour vous, tout ça, mais bon, moi… »
« Ouah, je m'empêtrais comme ça à son âge moi aussi ? » souffla Emma Bis en observant son double, partagée entre l'amusement et la mortification.
« Tu le fais toujours, » lui fit remarquer Regina Bis avec un sourire, et l'affection dans sa voix n'était pas très difficile à découvrir.
« Bien sûr que non ! »
« Si, ça t'arrive encore. »
« Vous pourriez arrêter ça, toutes les deux, » demanda Emma. « Et je ne m'empêtre pas. »
« Ne t'en fais pas, » rassura Regina Bis avec un petit sourire qui, pour la première fois, réchauffa un peu ses yeux, « ça ne t'a jamais empêché d'arriver à tes fins. »
« J'aime bien cette Regina, » commenta Emma en se tournant vers son double à la plus grande horreur de la mère de son fils. « Je peux la garder ? »
« Absolument pas, » rétorqua l'autre blonde fermement. « C'est la mienne. »
Est-ce que la situation pouvait devenir plus embarrassante ?
Si Emma ne comprenait pas le degré de leur relation en les voyant aussi proche l'une de l'autre, ils auraient bien de la chance. C'était déjà un miracle qu'elle ne se pose pas plus de question sur le fait que Mary appelait Regina mama également…
Heureusement le talkie se rappela à eux avant que la discussion entre les blondes puisse continuer.
« Emma ? Il y a quelqu'un ? »
« Kathryn ? »
« Emma ! Enfin ! Comment tu vas ? Et Regina ? Et la princesse ? »
« Je vais bien, Regina va bien, et nous avons Mary qui se porte à merveille. »
« Elle est là ? » intervint une autre voix. Leroy, si Regina l'identifiait correctement. « Coucou, princesse ! »
« Houhou ! » émit joyeusement Mary.
Immédiatement plusieurs voix s'extasièrent et les mères échangèrent un regard, entre amusement et exaspération.
« Les gars ? Les gars ! Merci de vous concentrer sur la situation. »
« Ne leur en veux pas, » intervint la voix de Granny, « votre princesse a ensorcelé tout le monde. Lorsque tu dis que vous allez bien, il y a quel pourcentage de mensonge ? Parce qu'Archie, Belle, Thomas et Hook sont partis en reconnaissance à Storybrooke avec quelques fées et ils sont sûrs d'avoir vu des signes plutôt inquiétants. Sans oublier que nous n'avons plus de nouvelles depuis des semaines, Emma Swan. »
« Nous allons bien. Nous voulons juste que ce fichu portail s'ouvre pour qu'on puisse enfin rentrer et mettre tout ça dernière nous. »
« J'ai déjà mis Ashley sur le coup, elle contacte l'autre groupe. »
« Tu es la meilleure, Granny. »
« Je sais, » répondit-elle d'un ton bourru. « Vous allez vous dépêcher de ramener vos fesses ici qu'on puisse enfin commencer cette vie normale, et ne vous avisez pas de vous arrêter en chemin pour sauver le monde encore une fois. »
« Euh… Compris. »
« Je vous recontacte quand ils sont prêts. Restez en bonne santé en attendant, si c'est possible. »
Granny coupa la communication sans un mot de plus et Emma Bis grimaça.
« Elle a l'air agacée, non ? Et pourquoi c'est toujours moi qu'on réprimande ? Tu étais juste là ! »
« Peut-être parce que je suis bien plus responsable que toi. »
« Excuse-moi ? Combien de fois j'ai dû te sauver depuis que je te connais, au juste ? »
« Tu adores ça. »
« N'empêche, il n'y en a que pour Mary. On aurait pu être à moitié morte, la moitié d'entre eux s'en serait moqué. »
« Tu exagères. »
« A peine. »
« Qu'est-ce qui va se passer ? Une fois que vous serez parties, je veux dire ? » interrogea Emma subitement.
« Oh, nous allons vous effacer la mémoire. »
« Pardon ? » souffla Regina, qui n'était pas plus surprise que ça, en réalité.
Elle aurait fait la même chose.
« J'en étais sûre, » soupira Emma.
« Nous n'allons pas tout effacer, » précisa Regina Bis tranquillement en berçant sa fille. « Nous allons laisser quelques traces. Des sentiments, des images. »
« Pour que vous restiez sur vos gardes, » compléta Emma Bis plus sombrement, et elle croisa le regard de Regina qui hocha la tête.
Henry, bien sûr. Et Peter Pan.
« Normalement, ça devrait suffire. »
« Nous ne nous souviendrons plus des rêves, dans ce cas ? » interrogea Mary-Margaret avec inquiétude. « Et de… de Mary ? »
Et de sa réelle identité, voulait-elle sans doute dire.
Emma Bis secoua la tête.
« Non. Mais ces semaines ne seront pas totalement effacées, juste remaniées. Vous vous souviendrez avoir travaillé ensemble, des progrès que vous avez faits, de certaines de vos discussions aussi. »
Le soulagement qui envahit Regina détendit en partie ses muscles. Plus de cauchemars, plus de visions terribles de morts et d'Henry et de cendres.
Plus de sentiments confus pour Emma Swan.
Elle regrettait juste devoir oublier Mary.
« Ce fardeau, ces souvenirs, ce ne sont pas les vôtres, » termina doucement Emma Bis en baissant le regard sur Mary qu'elle venait de récupérer des bras de Regina. « Vous n'avez pas à les porter. »
« Bon, puisqu'on va tout oublier, est-ce que vous allez me dire ce que vous me cachez depuis le début ? »
Regina aurait pu remercier le ciel lorsqu'une voix s'échappa du talkie à ce moment-là. Emma, elle, soupira avec agacement.
« Sérieux ? » marmonna t-elle.
« Allô ? »
« Bonjour, Belle, » répondit Regina Bis qui tenait à présent l'appareil.
« Hey, Regina. Je dois dire que nous sommes tous ravis de vous savoir en vie, toutes les deux. Pendant un instant, j'ai bien cru que – »
« Ne l'écoutez pas, les filles ! Moi, j'ai toujours cru en vous ! »
« Thomas ! Rends-moi ça ! Pour l'amour de… ! »
Emma Bis leva les yeux au ciel.
« Quand vous aurez fini de vous comporter comme des enfants… »
« Désolée, » s'excusa la voix de Belle. « C'est que tout le monde est si content que vous vous en soyez sorti. Et puis Thomas est surexcité. Alex fait des progrès. Les enfants changent enfin, ils apprennent, ils grandissent. Tout le monde est vraiment soulagé, je n'ai jamais vu autant de gens pleurer que ce mois-ci. »
« Est-ce que vous êtes en place ? Vous avez récupéré la poudre de fées ? »
« Nova et les autres sont prêtes. A votre signal, nous ferons notre part. »
« Hey, demande-leur si j'ai manqué à la petite princesse. »
A ces mots venant du célèbre capitaine, les deux Regina levèrent les yeux au ciel.
« Je suis certaine qu'elle a été particulièrement traumatisée de ne pas t'avoir dans sa vie, Killian, » répliqua platement Regina Bis.
« Tu es juste vexée que Mary et moi ayons un lien aussi fort, Reggie. Tu es là, princesse ? Dis-leur que tonton Killian t'a manqué, ma chérie. »
« N'appelle pas ma fille chérie, Hook, c'est perturbant, » ordonna Emma en grimaçant, préférant visiblement ignorer le petit cri ravi de Mary à l'entente de la voix du pirate. « Et si tu as le moindre instinct de préservation, arrête avec les surnoms. »
« Si elle ne m'a pas tué jusque-là, je doute que ça arrivera maintenant. »
« Pitié, que quelqu'un reprenne son talkie ou c'est moi qui le tuerai. »
« Si tu l'attrapes avant moi, » prévint sa compagne.
Mais le talkie sembla changer de main et une nouvelle voix se fit entendre.
« Bonjour. »
« Hey, Archie. Alors, où en est-on ? »
« Je crois que Nova me fait signe… Oui, elles sont prêtes. »
« Et ce mariage, ils ont fixé une date ? »
« Dans trois mois, il me semble. Nous aurons tous besoin de choses positives à fêter. »
Emma Bis posa le regard sur Regina qui garda ses yeux baissés, et elle ne répondit pas.
« Très bien, c'est quand vous voulez. »
« Il est temps d'en finir et de rentrer, » soupira Emma Bis en s'approchant de David pour lui confier un instant Mary.
Regina Bis posa le talkie à ses pieds et accompagna l'autre femme plus près du puits. Le sort qu'elles exécutèrent alors fut d'une complexité allant au-delà de ce que Regina pouvait reconnaître. Elle en comprenait les bases, mais elle aurait été incapable de le reproduire ou même de le détailler. Quant à la manière dont les magies de son double et de celui d'Emma se mariaient, il n'y avait tout simplement pas de mots pour la décrire. C'était puissant, ahurissant, ça n'avait presque aucun sens.
Deux magies si différentes, et pourtant…
Lorsqu'elles eurent fini, une sorte de voile flou se dressait devant elles. Un lien entre deux réalités et deux temps qui n'auraient jamais dû pouvoir être créé. Et que ces deux femmes avaient pourtant réussi à mettre en place sans apparent gros effort.
Des formes pouvaient être perçues de l'autre côté. Regina plissa les yeux et elle put reconnaître la forme d'Archie, de Thomas, de Nova et de Belle, ainsi que de plusieurs autres fées. Ils semblaient tous en un peu meilleure santé que dans ses rêves.
Emma Bis leur offrit un petit signe auquel tous répondirent avec enthousiasme, puis elle se détourna d'eux et rejoignit leur petit groupe en passant ses mains dans ses poches.
« Je crois qu'il est temps de se dire au revoir. »
Elle semblait à la fois soulagée et bouleversée, et Regina se surprit à comprendre ce qu'elle ressentait.
« Nous vous remercions encore pour ce que vous avez fait pour Mary, » enchaîna Regina Bis pour laisser le temps à sa compagne de se reprendre.
« Ce n'est pas nécessaire, » contredit Mary-Margaret avec un petit sourire un peu tremblant.
Elle marcha vers David et Mary et tous les deux firent leurs adieux au bébé, puis Regina Bis alla récupérer l'enfant. Elle échangea quelques mots avec le couple, mais aucun son n'atteignit les oreilles des autres.
Emma Bis s'approcha ensuite de ses parents et leur sourit un peu.
« Au revoir, » murmura t-elle.
Elle fut immédiatement engloutie dans les bras de David qui la serra contre lui, lui murmura quelques mots et déposa un baiser sur son front avant de la relâcher. Retenant visiblement ses émotions, Emma Bis fut ensuite étreinte par sa mère qui lui réserva le même traitement.
Lorsqu'enfin ils la laissèrent prendre ses distances, Regina Bis lui confia leur fille et sa compagne sembla se reprendre grâce au poids du bébé dans ses bras, à la présence de l'autre femme près d'elle. Puis la blonde s'approcha de son jeune double et la laissa dire au revoir à Mary, avant de confier la petite à Regina qui la prit avec plaisir et s'éloigna un peu pour profiter des dernières secondes qu'elle aurait avec cette enfant.
Du coin de l'œil, alors qu'elle disait au revoir à Mary, elle vit Emma Bis prendre Emma dans ses bras et lui murmurer quelque chose à l'oreille. Les yeux du shérif s'écarquillèrent, elle sembla incrédule un instant avant d'apparaître à la fois stupéfaite, confuse et agacée.
« Je savais qu'elle ne pourrait pas résister à l'envie de le lui dire, » confia Regina Bis en s'approchant de Regina pour récupérer Mary. « Tu as de la chance, elle ne se souviendra de rien. Emma est impossible quand elle ne sait pas quoi faire de ses émotions. »
« Ce n'est pas comme si je savais quoi faire de cette information moi-même. »
Regina Bis hocha la tête, jeta un coup d'œil derrière elle pour voir que les deux Emmas débattaient toujours. Les yeux qu'elle posa alors sur Regina se voilèrent de larmes qu'elle contrôla pourtant, et c'était si étrange de voir cette expression brisée et usée sur son propre visage.
« Tu essayeras de le sauver ? »
« Bien sûr, » rétorqua Regina, et qu'aurait-elle pu dire d'autre ?
Mais cette femme était elle-même, et elle avait essayé, de toute son âme. Alors quelle chance avait-elle ?
« Normalement, » commença doucement Regina Bis, comme si elle pouvait lire dans ses pensées, « sa magie ne devrait jamais se manifester. Vous devez à tout prix l'empêcher de tomber entre les mains de Pan. Je… je sais qu'il peut devenir quelqu'un de bien. »
« Je sais. »
« Nous… nous avons envoyé Hook dans la Forêt Enchantée avec ce qu'il lui faut pour faire d'Ariel et des sirènes de son clan ses alliées. Ensemble ils pourront discrètement aller récupérer Tink au Pays Imaginaire. Et puisque seuls Ariel et les siens peuvent utiliser la magie océanique pour passer de monde en monde, et que Storybrooke ne recèle plus aucune magie, il faudra longtemps à Pan pour trouver le moyen de vous atteindre. Sa magie s'affaiblissant, je doute fort qu'il y parvienne. »
« Tink est au Pays Imaginaire ? »
« Oui. »
Soudain, Emma Bis fut à leurs côtés. Elle posa une main dans le dos de Regina Bis et fronça les sourcils.
« Ca va aller ? » lui demanda t-elle doucement.
« Ça ira. »
Puis Emma se tourna vers elle.
« Bon, au revoir, Bébé Regina. Essaye de ne pas trop en faire voir à petite moi. Et évite de maudire ma famille. Oh, et j'aime beaucoup, beaucoup les chocolats. »
« Emma, » réprimanda sa compagne avec un sourire.
« Quoi ? Qui te dit qu'elles ne pourraient pas en arriver là ? Je trouve que j'ai beaucoup rougi il y a une minute. »
« Oh, je ne doute pas que tu pourrais en arriver là. »
« Comme si tu ne me trouvais pas attirante, à l'époque. Regina, j'ai pas raison ? »
« Je ne vois vraiment pas ce qu'elle vous trouve. »
« Ouch. Mais tu dis ça maintenant… »
« Emma, il faut qu'on se dépêche. »
Après avoir jeté un coup d'œil au voile, Emma perdit ces quelques traits amusés qui n'atteignaient sans doute jamais vraiment son cœur. Son air devint sérieux, peut-être même trop grave, et elle plongea des yeux sans âge dans les siens.
« Ne sois pas trop dure avec toi-même, » lui conseilla t-elle, son ton extrêmement doux, chaud aussi, empli de conviction. « On fait tous des erreurs, et je sais ce dont tu pourrais être capable, si tu croyais en toi. »
Et puis elle fit une chose complètement incongrue. Elle fit un pas vers elle et la prit dans ses bras et Regina se figea. Parce qu'il s'agissait d'Emma Swan et Emma Swan ne la touchait pas. Jamais. Sauf quand elles en venaient aux mains dans leurs conflits.
Mais lorsqu'il s'agissait d'interactions positives ? Il n'y avait jamais eu aucun contact entre elles.
Emma la libéra après quelques secondes, lui sourit et tourna son regard vers Mary.
« Tu as dit au revoir à Regina, bébé ? »
« Bye, » souffla Mary en secouant sa petite main.
Regina lui sourit.
« Bye, Mary. Tu vas me manquer. »
« Prends soin de toi, » exigea Emma avant de lui sourire.
Puis elles se détournèrent d'elle et commencèrent à se diriger en direction du voile. Regina mit un point d'honneur à ne surtout pas croiser le regard d'Emma, qui avait observé la scène avec attention, apparemment toujours pas remise de ce que son double lui avait confié sur sa relation et le second parent de Mary.
« Attends, Emma ! » appela Mary-Margaret une dernière fois.
Le couple se stoppa à un mètre du voile et se tourna vers Snow qui les rejoignit rapidement.
« J'aurais aimé savoir si… A propos du bébé… »
Alors Emma lui offrit un petit sourire mais ses yeux brillèrent de larmes.
« Lucy, » répondit-elle doucement. « Tu m'avais dit une fois que tu aimais ce prénom. Lucy Ruby Nolan, c'est ainsi que nous l'avons prénommée. »
« Merci, » lui souffla Mary-Margaret, un sanglot dans la voix.
Elle prit la main d'Emma, la serra et lui confia ce qui semblait être des photos.
« Prends soin d'elles. »
« Toujours. »
Elle s'éloigna et David vint immédiatement passer un bras autour de ses épaules.
Après avoir jeté un œil à ce que Mary-Margaret lui avait offert, Emma les observa un instant, leur offrit un petit sourire plein de tristesse et de reconnaissance, puis, sans un mot, elle se détourna d'eux. Elle attrapa la main de Regina qui l'attendait, et elles traversèrent le voile.
Pendant une seconde, il ne se passa rien. Puis le passage disparut dans une vague de magie qui claqua à travers la forêt, Regina sentit ses oreilles bourdonner, son corps se plier aux désirs du sort lancé, et elle ferma les yeux.
Elle ferma les yeux, et puis plus rien.
O
« Désolée, nous sommes en retard. Et cette fois-ci c'est à cause du gamin. »
« Il fallait que je passe acheter ces nouveaux comics ! » rétorqua Henry, offrant un grand sourire à Regina alors qu'il s'asseyait en face d'elle.
Levant les yeux au ciel, Emma prit place à côté de lui avec un petit soupir de fatigue. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne dormait pas très bien ces jours-ci.
Peut-être en raison de la magie qui semblait s'être évanouie et de toutes les questions à régler quant à la situation. Peut-être en raison de ses recherches pour se trouver un appartement. Peut-être parce qu'elle avait passé des jours à essayer de comprendre ce qu'il était advenu de Tamara, sans succès.
Mais elle pourrait se reposer durant le week-end. La semaine de Regina débutait, donc elle n'aurait pas à s'occuper d'Henry, et c'était au tour de David d'assurer la permanence au poste.
« Tout s'est bien passé à l'école ? »
« Bien sûr, » répondit Henry tranquillement. « Grand-mère reprend le travail lundi, tu le savais ? J'aurais bien aimé être toujours dans sa classe. »
« Je crois que c'est mieux que ce ne soit pas le cas, » répondit Emma en acceptant avec plaisir le chocolat que Ruby leur apporta. « Merci. »
« De rien, » sourit la serveuse en s'éloignant.
« Est-ce que Neal est bien passé te dire au revoir ? » demanda Regina en volant un biscuit dans la coupelle de son fils que ne s'en formalisa pas.
« Oui. Il a dit qu'il reviendrait ici dès qu'il aura réglé ses affaires à New York. »
« Vous avez réfléchi à la proposition du Conseil ? » interrogea Emma en levant le regard vers Regina.
« Je ne suis pas certaine d'accepter. »
« Pourquoi ? » interrogea t-elle curieusement. « Je pensais que ça vous plairait de travailler de nouveau à la Mairie, même si ce n'est qu'en tant qu'adjoint. »
« Les connaissant je devrais faire tout le travail malgré tout. »
« Qu'est-ce que vous allez faire, dans ce cas ? »
« Pour le moment, je veux me concentrer sur Henry. »
La façon dont elle prononça cette phrase, son ton… Quelque chose d'étrange émana d'elle un instant. Emma l'observa, mais rien n'apparut dans les yeux de Regina, et peut-être qu'elle ignorait elle-même pourquoi une telle intensité s'était échappée de ses mots.
Dernièrement, Emma avait ressenti d'étranges émotions la traverser pour elle ne savait quelle raison mystérieuse. L'angoisse, l'anxiété, la frustration. Et quand elle se trouvait face à Regina, il y avait une pensée, une idée, qui flottait dans son esprit sans que jamais elle ne parvienne à l'attraper, à la définir. Comme si elle aurait dû avoir connaissance d'une chose qui ne s'éclaircissait jamais vraiment.
Aussi, elle se trouvait attentive à la moindre action de Regina, écoutait ses mots, étudiait son expression. Elle se rendit compte qu'elle faisait cela depuis longtemps déjà. Il y avait simplement un lien entre Regina et elle qu'elle ne réussissait pas toujours à ignorer.
Ces dernières semaines les avaient rapprochées, et au fil du temps Emma s'était rendue compte que lorsque Regina étouffait sa paranoïa et n'agissait pas comme une détraquée, elle était plutôt de bonne compagnie. Son sarcasme pouvait être drôle, elle partageait sa vision décalée de Storybrooke, et il était indéniable qu'Emma entretenait beaucoup de curiosité quant à son histoire.
Et si elle pouvait profiter de sa cuisine de temps à autres pour qu'Henry passe du temps avec elles deux et qu'elles s'accordent sur son éducation, elle ne s'en privait pas.
Ça ne voulait pas dire qu'un part d'elle ne restait pas méfiante et attentive au moindre changement chez l'autre femme.
Et elle avait l'impression que Regina partageait cette dualité dans ses rapports avec elle. Parfois, elle semblait détendue en sa présence, et à d'autres moments elle l'observait comme si Emma pouvait soudain se décider à l'attaquer ou à l'enfermer.
Et il y avait ces moments aussi. Ceux durant lesquels Regina la regardait comme si elle détenait la clé d'un mystère qu'elle ne parvenait jamais à résoudre.
« J'aimerais quand même bien savoir où est passé Hook, » commenta Henry en s'essuyant sa moustache de lait. « Ça ne vous intrigue pas, vous ? »
« Tant qu'il reste loin d'ici, je veux bien rester dans l'ignorance. »
« Emma ! Tu es censée vouloir découvrir la vérité ! »
« Sur quoi ? Le départ discret d'un criminel collant ? Je m'en passe très bien et tu devrais faire pareil. »
« C'est pas drôle. »
« Bienvenue dans la vie réelle, sans magie et sans aventure, gamin. »
Il sembla bouder un instant, puis son expression s'illumina et il posa le regard sur Regina.
« On va toujours faire les courses ce week-end ? »
« Bien sûr, » répondit Regina avec un sourire à elle, ce genre d'expressions dont Emma avait pu être témoin à de rares occasions, un sourire lumineux et réel.
« Avec maman, on va faire les magasins ! »
« Encore ? » s'étonna Emma.
« Pour Noël ! »
« Oh. »
« On va rien acheter, on regarde juste, et puis je fais une liste de ce que je voudrais, et je vais acheter les cadeaux de grand-mère et grand-père, et on va acheter quelque chose à Archie et à Kathryn aussi. »
« Vraiment ? »
« On le fait tous les ans. »
« Henry, je ne suis pas sûre que nous devrions le faire cette année, » intervint doucement Regina.
« Mais Archie et Pongo te rendent visite, et je t'ai vu parler à Kathryn l'autre jour. »
« Oui, mais… C'est un peu compliqué. »
« On peut toujours regarder, et on décidera plus tard, » trancha Henry, mais Emma savait bien qu'il avait déjà pris sa décision.
Et ça n'avait pas du échapper à Regina, qui échangea un regard rapide avec le shérif.
« Je regarderai pour toi aussi, Emma. »
« Quoi ? Non, tu ne devrais pas. J'ai besoin de rien. »
« C'est pas important, ça. A Noël, on offre des cadeaux pour faire plaisir aux gens qu'on aime. »
« Oui, ben, pas la peine, hein ? »
Il lui lança un regard décidé qui voulait très clairement dire 'c'est ça'. Emma soupira, mais elle n'insista pas sachant qu'Henry était aussi têtu que ses deux mères. L'idée que ce cadeau serait sans doute acheté avec l'argent de Regina l'embarrassait autant qu'elle l'amusait.
Et puis, brusquement, elle se demanda si Henry avait assez d'argent pour en offrir un à sa mère. Devrait-elle lui demander ? Lui passer quelques billets pour qu'il puisse acheter un présent ? Il faudrait qu'elle lui en parle. Elle voulait être sûre qu'il puisse se procurer ce qu'il souhaitait pour Regina, ils méritaient d'avoir un beau Noël après tout ce qu'ils avaient traversé ensemble.
Peu importaient les différends occasionnels entre Regina et elle, elle s'était engagée à veiller à réunir mère et fils, et elle comptait continuer sur sa lancée.
Après tout, les choses se déroulaient à merveille.
Si seulement elle pouvait étouffer cette intuition agaçante qui lui soufflait qu'elle avait oublié quelque chose d'important. D'essentiel.
Une voix, la sienne, brisa un instant le cours de ses pensées.
Veille sur elle.
Elle posa les yeux sur Regina, occupée à tenter de résister aux envies de frites d'Henry, et elle chercha à comprendre, à se souvenir.
Mais elle ne réussit qu'à évoquer des bribes d'émotions et cette angoisse en l'avenir qui la hantait certaines nuits.
« Emma, tu restes manger des frites avec nous ? » demanda Henry, se tournant vers elle avec un grand sourire et des yeux si, si lumineux.
Regina l'observa, n'ayant apparemment pas anticipé cette invitation, et Emma croisa son regard prudent. Il n'y avait pourtant pas d'hostilité dans les yeux chocolat, elle semblait simplement attendre sa réponse.
Veille sur elle.
« Pourquoi pas ? » répondit-elle.
Elle se trouvait passablement inquiète à l'idée de ce que pourraient bien faire les deux Mills à ces délicieuses frites. Elle ne s'était toujours pas remise de leur manière de manger leurs pancakes.
Et puis, elle avait envie de frites, elle aussi.
O
Dernièrement, les nuits de Regina étaient étonnamment calmes.
Elle faisait si peu de cauchemars et d'insomnies que le matin venu, elle ne parvenait pas tout à fait à croire à ce changement soudain.
Peut-être était-ce dû au retour d'Henry dans sa vie. Il dormait juste là, dans sa chambre, une semaine sur deux. La stabilité de Storybrooke et leur vie si calme, si ordinaire, semblaient l'avoir rassuré. Depuis deux semaines, il n'avait plus eu un seul accident au lit, et il ne cessait de parler, de sourire, de s'agiter dans tous les sens.
Elle avait enfin retrouvé son petit garçon.
Malgré le calme ambiant, malgré cette trêve étrange entre les Charmant et elle, il y avait une angoisse qui demeurait en son cœur. Chaque fois qu'elle posait le regard sur Henry, cette anxiété augmentait. Et chaque fois qu'il riait, elle s'amenuisait de nouveau.
Pourquoi devrait-elle être si inquiète pour lui, quand tout le monde l'adorait ? Quand tout allait bien ?
La maison était silencieuse. Pas un seul bruit. Pour la première fois depuis très longtemps, ce fait ne perturba pas Regina. Elle alla ramasser les affaires de son fils, passa dans la cuisine.
Et puis un son glissa doucement dans les rues de la ville, entra jusque chez elle. La sirène. Elle annonçait un accident.
Son corps se figea, son cœur s'accéléra. Un flash. Un feu, du sang, un cri.
La sirène cessa, l'image s'estompa, retourna se cacher très loin dans son esprit, et elle lutta pour comprendre, pour se calmer. Etrange.
Elle serra les poings, les mains douloureuses. Quand elle baissa les yeux sur ses paumes, elle vit du sang, et une pellicule grise et noire le recouvrait.
Des cendres.
Un clignement. Plus rien. Sa peau était propre, elle n'était pas blessée.
Peut-être dormait-elle trop bien ces derniers temps, peut-être que ses cauchemars se manifestaient en plein jour.
Ou peut-être qu'elle n'aurait pas dû regarder ce film étrange la nuit dernière.
Après tout, il n'y avait aucune raison d'avoir si peur.
Jamais l'avenir ne lui avait semblé aussi lumineux.
O
Fin.
(Croyez-le ou non, cette fic devait beaucoup, beaucoup plus courte. Les rêves devaient être bien moins détaillés, Regina et Emma ne devaient pas autant se rencontrer, et Mary devait disparaître comme elle était arrivée. Mais... apparemment, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.)
