Comme tous les soirs, je m'éveillai avec une sorte d'image résiduelle au coin de mon champ de vision. Nerveux, j'essayai tant bien que mal de focaliser sur cette silhouette qui m'échappait avec obstination, mais n'obtins pas plus de résultats que tous les jours précédents. Je finis par abandonner et me lever. Je m'habillai rapidement, et luttai quelques instants avec la masse de cheveux blonds qui tentait comme toujours de m'aveugler, pour finalement parvenir à la discipliner en une sage queue de cheval.
Je sortis chasser.
Une heure plus tard, rassasié, je flânais dans les rues de Paris, me dirigeant doucement vers les locaux du Marquis, quand une voix me héla. Je me retournai, surpris, pour faire face à un jeune homme à la silhouette androgyne et aux longs cheveux d'un roux flamboyant. Il semblait hésiter quelque peu, mais s'approcha de moi malgré tout. Il me fixa un moment, puis d'un coup tourna ses yeux verts sur ma droite. Je suivis son regard, mais il semblait voir dans l'espace vide à côté de moi quelque chose qui me restait invisible. Il finit par ramener son attention sur moi.
- Vous savez qu'un esprit souhaite vous parler ?
Je ne répondis pas de suite, désarçonné par une telle entrée en matière. Il parut se rendre compte d'à quel point son attitude était étrange, et il rougit.
- Un esprit, vous dites ?... répondis-je, l'encourageant à poursuivre.
- Euh, oui... reprit-il, manifestement intimidé, d'un coup. Je, euh...
Il baissa les yeux, hésita un instant, me regarda à la dérobée puis parut se décider à continuer.
- Je suis medium. Les esprits me parlent. L'un d'eux est venu me chercher car il souhaite vous parler, mais vous ne l'entendez pas.
Je repensai à cette silhouette immatérielle que je ne parvenais jamais à fixer directement mais qui se montrait à moi, obstinément, tous les soirs à mon réveil. Le jeune homme face à moi semblait se recroqueviller peu à peu sous mon regard fixe. Il donnait l'impression d'avoir déjà perdu un combat que lui seul comprenait.
- Et que me veut cet esprit ? demandai-je.
Ses yeux s'écarquillèrent de surprise. Je réalisai d'un coup qu'il ne s'attendait pas à ce que je le croie. Il devait avoir déjà bien trop souvent subi le regard condescendant de ceux qui le considéraient comme affabulateur ou fou. Hésitant, il se tourna de nouveau vers le vide. Son regard était totalement fixe. Il voyait sans aucun doute possible quelque chose. Il se mordilla la lèvre.
- Elle dit qu'il vaudrait mieux ne pas en parler ici... répondit-il timidement.
Je levai un sourcil interrogateur.
- Euh... Elle parle de "mascarade"...
Je m'efforçai de ne pas montrer ma surprise. Vue l'hésitation du gosse, il ne comprenait pas le sens que je pouvais donner à ce mot.
- Suivez-moi, ordonnai-je.
J'eus juste le temps de voir la surprise se peindre une fois de plus sur les traits du jeune homme avant de lui tourner le dos pour l'entraîner vers l'Atrium. Je l'entendis m'emboîter le pas.
- Au fait, puis-je connaître votre nom ? l'interrogeai-je.
- Gaël, monsieur.
Il n'ajouta rien, mais je devinai qu'il brûlait de me retourner la question.
- Camille, finis-je par répondre dans un soupir.
Une dizaine de minutes de marche silencieuse plus tard, nous arrivâmes devant un bar. Je fis entrer Gaël et avec un rapide coup d'oeil de connivence au barman je l'entraînai vers une arrière-salle. Je le vis tiquer sur le panonceau "PRIVÉ - ACCÈS RÉSERVÉ AU PERSONNEL", mais il ne dit rien. Je refermai la porte derrière moi. À clef. Je me retournai pour constater que mon invité fixait la serrure d'un air rien moins que rassuré.
- Asseyez-vous, lui lançai-je en désignant l'un des confortables fauteuils qui entouraient une table basse.
Il s'exécuta, nerveux.
- Je vous écoute.
Il prit une grande inspiration, fixa de nouveau le vide quelques instants, puis commença.
- Je vais répéter ses paroles exactes au fur et à mesure...
Quelques minutes plus tard, j'étais effaré, presque effrayé. L'esprit qui parlait à Gaël en savait si long sur certains problèmes de la Cité !... Je l'interrogeai, et chacune de ses réponses apportait un peu de lumière sur l'un des dossiers qui me préoccupait depuis des semaines. L'esprit se proposa même de tracer une carte pour me localiser la source de nos ennuis. Gaël frissonna quand l'esprit commença à guider sa main. Il avait semblait-il l'habitude de parler aux spectres, mais pas celle de la possession.
D'un coup le tracé s'interrompit. Je relevai les yeux vers le jeune homme, et réalisai d'un coup à quel point il était pâle. Les yeux fixant le vide, il tremblait.
- Gaël ?...
Seul le silence me répondit. Je pris alors conscience qu'il ne respirait plus.
- GAËL !
Je le secouai, le giflai. Une inspiration força son chemin jusqu'à ses poumons. Ses yeux se révulsèrent, et il s'effondra, inconscient. Au bord de la panique, je me calmai vite. Son souffle était redevenu régulier, et même s'il était toujours blanc comme un linge, ses tremblements s'apaisaient peu à peu.
Je le rassis dans son fauteuil d'où il était tombé, et attendit qu'il reprenne conscience en le surveillant, pas tout à fait rassuré. Il semblait toutefois aller mieux, aussi j'en profitai pour étudier le plan qu'il n'avait pu achever.
Quelques minutes plus tard, un faible gémissement me tira de ma concentration.
- Gaël ? l'appelai-je d'une voix douce.
Il fit de son mieux pour me fixer. Manifestement il peinait.
- Est-ce que ça va ? insistai-je.
- Je... Qu'est-ce que... pataugea-t-il. Je me suis évanoui ?...
- Oui. Comment te sens-tu ?
- Je vois flou...
À son ton, je devinai qu'en plus de ça il était complètement dans le coltar. Je soupirai.
- Tu te souviens de ce que tu fais là ?
Il y eut un silence.
- Je... Marie voulait vous parler... J'étais en train de... Elle dessinait une carte pour vous...
- Parfait... Bon, je vais te raccompagner chez toi. Tu peux marcher ?
Il essaya de se lever. Ses jambes tremblaient un peu, mais il tenait debout. Je passai mon bras dans son dos et le laissai s'appuyer sur mon épaule. Il me donna son adresse, et je le ramenai chez lui.
Il hanta mes pensées durant toute la fin de la nuit. J'avais encore l'éclat brûlant de ses cheveux roux au fond des pupilles quand je sombrai en Torpeur au petit matin. Quand je m'éveillai, j'eus l'impression fugace que les reflets émeraudes de ses yeux m'avaient poursuivi dans un rêve trop vite oublié. Je m'assis sur mon lit, perturbé. Qu'est-ce qui me prenait, à être d'un coup obsédé ainsi par un simple humain ?
Je dus rapidement admettre que mon raisonnement était boiteux. Ce n'était pas un simple humain. J'étais moi même particulièrement perceptif pour un vampire, et mon espèce sent en général bien plus de choses qu'un humain, mais lui discutait sans peine avec un esprit dont je pouvais à peine entr'apercevoir la présence. Normal qu'il me perturbât un peu...
Je me préparai rapidement et allai sonner chez lui. Je voulais qu'il termine le plan. Une petite part de mon esprit me susurrait, insidieuse, que j'avais surtout envie de le revoir, mais je n'en tins pas compte.
J'attendis devant sa porte, un peu inquiet qu'il ne réponde pas, mais il finit par ouvrir. Perdu dans un pull immense, il avait l'air fragile, et fatigué. Ses cheveux lui faisaient comme une auréole de flammes.
- Bonsoir. J'espère que je ne vous dérange pas... commençai-je, repassant au vouvoiement tout aussi inconsciemment que j'avais basculé au tutoiement la veille.
- Non non... Entrez donc.
J'avais l'impression qu'il était un peu ailleurs. J'hésitai à entrer, mais il insista du regard. J'obtempérai.
Son appartement n'était pas bien grand. Il me mena dans sa chambre, et je devinai que c'était plutôt une pièce à vivre, voire à tout faire. Mal à l'aise, je m'assis sur la seule chaise tandis qu'il se posait sur le bord du lit. Cette irruption dans son intimité me paraissait déplacée.
- Qui êtes-vous ? me demanda-t-il d'un ton rêveur.
Je le fixai, choqué. Il y eut un silence, puis il reprit précipitemment.
- Je veux dire, je me souviens de vous ! Mais, euh...
Il hésitait manifestement à formuler le fond de sa pensée.
- Vous n'êtes pas humain, murmura-t-il.
Je blêmis. Sur le coup, je ne sus quoi lui répondre. Il eut l'air gêné.
- Je... Désolé, je suppose que je ne devrais pas dire ça comme ça, mais... Je ne vois pas comment le dire autrement...
-Qu'est-ce que tu sais exactement ? répliquai-je, glacial, presque brutal.
Il pâlit, eut un mouvement de recul.
- C'est votre aura... répondit-il d'une voix faible. Elle n'est pas... Enfin, je vois bien que vous n'êtes pas humain, mais c'est tout. Je ne sais rien d'autre...
Je le fixai droit dans les yeux. Il soutint mon regard, mais je le vis se décomposer au fil des secondes. Il était terrifié.
Nous restâmes ainsi à nous regarder pendant un temps qui me parut infini, puis je me fis la réflexion que s'il y avait un humain au monde qui garderait sa langue, c'était probablement lui. Il savait fort bien à quel point personne ne croyait au surnaturel. Je me détendis, puis réalisai que Gaël tremblait.
- Calmez-vous, voulus-je l'appaiser. Je ne vous ferai rien.
Il m'observa encore un instant, méfiant, puis il parut accepter ce que je lui disais. Il ferma les yeux et prit quelques inspirations profondes. Quand il rouvrit les paupières, il était pâle mais un peu plus assuré. Il tenta même un timide sourire. Je lui souris en retour.
D'un seul coup ses yeux verts et ses cheveux de flamme recommençaient à m'obséder. Pour masquer mon trouble, je revins au but de ma visite.
- Pensez-vous être en état de finir la carte que vous avez commencé hier ?
Il hésita.
- Je ne suis pas sûr... Je peux essayer.
Son regard se perdit dans le vide avant de focaliser. Il devait regarder l'esprit -Marie, donc-.
- Donnez-moi la carte, demanda-t-il sans me regarder.
Je la sortis de ma poche et la posai sur la table. Il se saisit d'un crayon, et prit une profonde inspiration. Il se remit à dessiner.
Quelques minutes plus tard, le tracé était fini. Gaël parut émerger, comme au sortir d'une apnée. Il essaya de se lever, tituba. Je me levai précipitamment et le reçus dans mes bras alors qu'il s'effondrait.
- Dé... désolé... gémit-il.
Je l'allongeai sur le lit. Il ferma les yeux, manifestement épuisé.
- Gaël, ça va aller ? demandai-je, inquiet.
- Hmm... acquiesça-t-il mollement.
- Tu es sûr ?
Il rouvrit les yeux et chercha mon regard. Je devinai instantanément que sa vision était trouble.
- Je... Je suis juste un peu fatigué... mentit-il.
- Tssk, sifflai-je entre mes dents avant de pouvoir m'en empêcher.
Il parut perturbé.
- Repose-toi au lieu de dire n'importe quoi. C'est évident que tu es à bout de forces. Je n'aurais pas dû te demander de compléter cette carte...
Il referma les yeux, et son souffle s'apaisa rapidement. Je le contemplai tandis qu'il s'endormait, hésitant. Devais-je rester à ses côtés pour veiller sur lui, ou courir transmettre mes informations au Marquis ?... Comme hypnotisé, je tendis la main vers ses cheveux à l'abandon, et me retins au dernier instant. Bon sang, ce gamin était en train de me rendre dingue !...
Je le soulevai doucement pour le glisser sous ses couvertures. Il gémit mais ne s'éveilla pas. Je le bordai, puis quittai la chambre sans bruit. Je pris la clef sur la serrure, fermai de l'extérieur puis glissai la clef sous la porte.
Je partis en quête du Marquis.
Sans surprise, je le trouvai dans son bureau attenant à l'Elyseum. Il essayait de mettre de l'ordre dans un océan de papier, et paraissait soucieux.
- Monsieur le Marquis... le saluai-je depuis le pas de la porte, attendant son accord pour entrer.
Il releva les yeux et parut s'apercevoir seulement à ce moment de ma présence.
- Ah, Camille, vous tombez bien. Entrez.
Je m'exécutai et approchai du bureau. Je ne pus retenir un coup d'oeil curieux vers la masse de documents.
- C'est toujours la même affaire... soupira le Marquis. Je n'en vois pas le bout.
- J'ai du nouveau à ce sujet. Tenez, fis-je en lui tendant ma carte et les notes que j'avais prises sur ce que m'avait expliqué Marie.
Il saisit mes notes et les parcourut rapidement. Arrivé au bout il recommença au début, plus lentement. Je m'assis en face de lui et le regardai lire. Il me semblait fatigué.
- Comment avez-vous eu ça ? finit-il par me demander.
- Croyez-le ou non, mais c'est un esprit qui m'a gentiment renseigné. C'est lui... enfin, elle qui est venue me voir.
Le Marquis me fixa.
- Vous voyez les fantômes ?
- En fait, pas vraiment, tempérai-je. Je les entr'aperçois en me concentrant très fort. Mais celle-ci voulait vraiment me parler, donc elle a été chercher un médium. C'est lui qui m'a tout transmis.
- Vous voulez dire que quelqu'un d'autre dispose de toutes ces informations ?
- Je suis à peu près sûr qu'il n'y a rien compris, le rassurai-je. Et vu son état d'épuisement, je pense qu'il ne s'en souviendra pas, ou presque pas, en se réveillant.
- Ramenez-le moi quand même, soupira-t-il, on n'est jamais trop prudent...
- Il ne dira rien, monsieur, insistai-je.
Le Marquis me renvoya un regard méfiant.
- Qu'est-ce qui vous donne cette assurance ?
- Il sait mieux que quiconque à quel point on vous rejette quand vous dîtes quelque chose d'un peu étrange ou hors-norme...
- Vous êtes certain que nous ne courons aucun risque avec lui ?
- Certain, monsieur.
Il regarda le tas de papier sur son bureau, l'air las.
- Je vous fais confiance. Trouvez-moi le Prévôt, il va falloir qu'on monte une intervention rapidement...
- Bien monsieur.
Je saluai et sortis. Je passai la fin de la nuit à courir dans tous les sens pour organiser les choses et trouver les personnes à mettre au courant. Quand je rentrai enfin chez moi au petit matin, j'étais lessivé. Et je pensais à Gaël.
Je m'éveillai le lendemain en pensant encore à lui. Le surlendemain également. Et ainsi de suite. Je n'avais aucune raison de retourner le voir, donc je m'en abstins, mais son souvenir me hantait.
