Quand j'ouvris les yeux la lumière du jour filtrait sous les rideaux de ma chambre. L'esprit embrumé, je me demandai où était Camille, avant de réaliser qu'il avait dû me mettre au lit et partir depuis déjà longtemps. Je pris ensuite conscience du fait que je n'avais pas entendu mon réveil sonner. J'avais encore séché les cours...

Je m'assis péniblement. Non seulement j'avais souvent du mal à émerger, mais en plus ces deux séances de possession coup sur coup m'avaient totalement vidé. J'avais comme des courbatures dans tout le corps. Je me fis la réflexion, avec un temps de retard, que ma première pensée avait été pour Camille. Je ne pus retenir un pâle sourire. Je ne connaissais rien de lui, et déjà il m'obsédait...

Je regardai l'heure. 15:37, affichait triomphalement mon radio-réveil. Je soupirai. Trop tard pour que ça vaille le coup de me propulser jusqu'à la fac. Je me levai malgré tout et me traînai jusqu'à la douche. Le jet d'eau tiède me remit peu à peu les idées en place. Je n'avais raté aucun cours vraiment important, il allait juste falloir que je me recale au niveau des horaires et tout rentrerait dans l'ordre. Ma vie pourrait reprendre son petit cours tranquille...

À ceci près que j'étais hanté par Camille et son air d'ange tombé sur terre.

J'essayai de me raisonner. Maintenant que je lui avais dit tout ce que Marie souhaitait lui transmettre, il n'y avait à peu près aucune chance que je le revoie un jour. Cependant, loin de m'aider à passer outre, cette idée me serrait le coeur. J'avais envie de le revoir. Je me réprimandai mentalement. Lui n'avait certainement aucun intérêt pour moi, il m'avait sans doute déjà oublié. Il fallait juste que je chasse de mon esprit son regard, son sourire...

Je passai la soirée roulé en boule dans une couverture, affalé sur mon lit devant un dessin animé un peu débile. Je me sentais bien parti pour glisser sur la pente bien connue de la déprime, mais j'espérais encore qu'une bonne nuit de sommeil ferait passer mon humeur noire.

Je me levai le lendemain matin pour découvrir que rien n'avait changé. J'allai en cours plus pour essayer de me changer les idées que par intérêt ou sens du devoir, mais rien n'y faisait, j'étais totalement obsédé par Camille, et plus je me convainquais que je ne le reverrais pas plus j'avais envie de le retrouver. Je réalisai que je ne savais même pas ce qu'il était au juste. Il m'avait pour ainsi dire avoué qu'il n'était pas humain, mais ne m'avait donné aucun indice sur sa véritable nature. Avec un pincement au coeur, je me demandai s'il était capable d'aimer.

Voila, le grand mot était lâché. Je finis par regarder la vérité en face : j'étais amoureux de lui. M'avouer cela me plongea dans un abîme de désarroi encore plus profond. Je n'étais qu'humain, et pas lui. Nous étions deux hommes. J'étais à peu près universellement reconnu comme fou, ou au moins anormal. Ça faisait beaucoup trop de possibilités pour qu'il ne puisse jamais s'intéresser à moi pour que je crois avoir la moindre chance.

Je passai les jours suivants comme dans un brouillard. Je faisais de mon mieux pour ne pas trop réfléchir, car je savais très bien comment je fonctionnais, et je reconnaissais des symptômes précurseurs d'une bonne crise de dépression, dont j'essayai de retarder l'arrivée.

Une bonne semaine plus tard, en début de soirée, j'étais comme d'habitude affalé sur mon lit à m'abrutir sur un site internet quelconque quand on frappa à ma porte. Je regardai l'heure. 21:04. Je ne voyais pas qui pouvait passer à cette heure, mais je me levai pour ouvrir.

- Tu ferais mieux de pas faire ça Gaël, me prévint Frédéric.

Je sursautai. Je n'avais pas vu l'esprit arriver.

- Pourquoi donc ? répondis-je à voix basse.

- Ils ne te veulent pas du bien... Je serais toi je filerais par la fenêtre.

Je le fixai, ébahi.

- À ce point ?

Les coups redoublèrent, et je compris d'un coup qu'en effet l'idée qu'on défonce ma porte était plausible. J'attrapai mon portefeuille et mes clefs que je fourrai dans les poches de mon jean, saisis à la volée une écharpe et un bonnet et sortis sur mon balcon. J'étais au troisième étage. D'ordinaire je n'avais pas le vertige, mais à l'idée que j'allais maintenant me retrouver en équilibre précaire au dessus du vide je me sentais un peu mal.

L'espace de quelques secondes je me dis que tout ça était absurde, et que je ferais mieux d'aller ouvrir. Enfin, il n'y a que dans les films que l'on doit fuir de chez soi par la fenêtre, non ?... Au premier craquement de la porte je révisai néanmoins mon jugement. Je lançai écharpe et bonnet par dessus bord, et enjambai la rambarde pour descendre, un peu moins vite si possible.

J'étais deux étages plus bas, en nage et tendu comme la corde d'un arc, quand j'entendis par la fenêtre restée ouverte la porte de mon appartement céder. Je me hâtai de sauter à terre, ramassai mes affaires et partis en courant.

Deux pâtés de maison plus loin je m'arrêtai pour cacher mes cheveux trop voyants dans mon bonnet. Je tremblais un peu, mais pour le moment c'était uniquement nerveux. Je me fis cependant la réflexion que j'étais bien parti pour choper la crève à un moment ou à un autre.

- Ils vont te chercher, me prévint Frédéric. Tu as intérêt à prendre le large.

J'acquiesçai et m'enfonçai rapidement dans les rues. Une heure plus tard, épuisé, j'entrai dans un bar pour me reposer un moment. Frédéric partit jeter un oeil sur l'appartement en me laissant siroter un coca. Qu'est-ce qu'il se passait ? Qui pouvait m'en vouloir, ou souhaiter m'interroger à ce point ? Je ne comprenais pas. Enfin quoi, qui pourrait s'intéresser à un simple étudiant sans histoire ? Un peu cinglé qui plus est ?...

Je caressai l'idée que mon don de médium m'avait peut-être attiré des ennuis, mais cela n'expliquait pas grand chose. Qui aurait pu en entendre parler et réagir ainsi ?

Frédéric tardait à revenir, et je commençai à m'inquiéter. Faire un simple aller-retour ne lui aurait pas pris autant de temps. Il avait dû se produire quelque chose, mais quoi ? Nerveux, je m'apprêtais à sortir quand il revint enfin.

- Gaël, y a un homme blond, blessé, qui s'est pointé chez toi une demi-heure après qu'on soit partis. Je crois qu'il me voit. Il a commencé à me suivre, mais il m'a perdu de vue d'un seul coup sans que je fasse rien de plus pour ça. Ami ou ennemi ?

Je manquai lui répondre à voix haute puis me souvins que j'étais en public. Je sortis du bar avant de répondre.

- Tu peux me le décrire un peu plus ?

Il s'exécuta, et je blêmis.

- Où est-il ? Guide-moi, ordonnai-je.

Je courus. J'étais sûr qu'il s'agissait de Camille.