Toute dignité abandonnée, je m'assis contre un mur, en plein milieu du trottoir. La rue était de toute manière déserte. J'avais tellement mal à la tête que cela occultait presque la douleur qui rayonnait de mes mains transpercées. L'odeur de mon propre sang me mettait en transe. C'était vraiment une nuit de merde.

J'essayai de me calmer et de faire refluer ma migraine. Je souhaitai que Gaël s'en soit tiré. J'avais espéré pouvoir le retrouver en suivant l'esprit que j'avais entrevu chez lui, mais je n'avais pu maintenir ma concentration. Trop évanescent... J'aurais besoin de beaucoup d'entraînement si je voulais être un jour capable de voir réellement les esprits sans récolter un horrible mal de crâne dans la foulée.

- Camille !

Je levai les yeux, surpris. Gaël accourait vers moi, l'air inquiet. Je me relevai aussitôt pour lui montrer que je n'avais rien de grave. Malgré la gravité de la situation, je fus heureux de le revoir. Il avait caché ses magnifiques cheveux dans un bonnet de laine grise. Dès qu'il fut un peu plus près, je constatai qu'il était pâle comme la mort.

- Gaël, tu n'as rien ? demandai-je aussitôt, inquiet à mon tour.

- Non, mais vous ? me renvoya-t-il du tac au tac. Vous êtes blessé ? ajouta-t-il, mi-questionnant mi-affirmant.

- Rien de grave... voulus-je le rassurer.

Il vit la tâche de sang qui couvrait ma poitrine. Il devint si pâle que je fis un geste pour le rattraper, convaincu qu'il allait s'évanouir.

- Camille... gémit-il, manifestement choqué.

- Tout va bien, je t'assure, insistai-je. Respire.

Il détourna les yeux quelques instants, et sembla reprendre un peu contenance.

- Vous devez aller à l'hôpital.

- Non, c'est hors de question, répondis-je avant de réfléchir.

Il se tourna de nouveau vers moi, et je cachai précipitamment mes mains dans mes poches.

- Pourquoi ? Vous êtes blessé !

- Gaël, tu l'as dit toi-même, expliquai-je à voix basse, je ne suis pas humain... Je t'assure que je n'ai pas besoin d'aller à l'hôpital. Au contraire, ça ne m'attirerait que des ennuis.

Il prit manifestement sur lui pour se calmer. Sa pâleur m'inquiétait.

- Tu es sûr que tu n'as rien ? insistai-je doucement. Je viens de chez toi... Tu étais là quand...

Je n'osai poursuivre. Il hocha la tête.

- Je suis sorti par la fenêtre. Je ne sais pas qui c'était, ni pourquoi...

Il n'acheva pas. Il semblait totalement dépassé. Il fallait que je prenne les choses en main, mais j'avais encore ce fichu mal de crâne qui m'empêchait de réfléchir sereinement. Je fis un effort pour me concentrer.

- Tu ne peux pas rentrer chez toi comme ça. Ils risqueraient de revenir. Viens avec moi.

Je l'entraînai à ma suite vers le bureau du Marquis. Il fallait que je le mette au courant, et je ne savais pas où d'autre emmener Gaël. Nous arrivâmes sans encombres. Je frappai à la porte, et entendis Gaël hoqueter.

- V... votre main... souffla-t-il.

- Oh, ne t'inquiète pas, ça... commençai-je.

Je le rattrapai alors qu'il s'effondrait.

- Gaël !

Il était manifestement évanoui. La porte s'ouvrit alors, et le Marquis posa un regard interrogateur sur le tableau bien étrange que nous devions offrir.

- Puis-je entrer ? demandai-je aussi protocolairement que possible dans mon état.

- Bien sûr, répondit le Marquis, en s'effaçant pour me laisser passer.

Je portai Gaël sur un fauteuil, et m'effondrai moi-même dans un autre avec un soupir de soulagement.

- Camille, que vous est-il arrivé ? Et qui est ce garçon ? demanda le Marquis, inquiet, après avoir refermé la porte.

- Je vous présente Gaël, le médium dont je vous ai parlé...

Comme en réaction à son nom, le jeune homme ouvrit péniblement les yeux. Il regarda autour de lui, perdu, puis me vit. Il parut un peu rassuré. Le Marquis se racla la gorge, et Gaël sursauta. Il se retourna vers le Marquis d'un bloc, puis après une ou deux secondes d'hésitation il se leva et le salua poliment.

- Bonsoir, Gaël, répondit le Marquis. Je suis Elwyn Blacksmith, le supérieur direct de monsieur Desjardins.

Gaël ne comprit manifestement pas.

- C'est moi, précisai-je.

Son regard s'éclaira. Le Marquis se tourna vers moi.

- Je suppose que vous ne l'avez pas amené ici sans raison. Expliquez-vous.

Je m'exécutai.

- Dans les grandes lignes, j'ai été capturé par nos ennemis. Ils m'ont forcé à parler...

Je serrai les dents. J'en avais bavé avant qu'ils ne parviennent à me dominer.

- J'ai lâché l'adresse de Gaël, poursuivis-je d'un ton coupable. Ils m'ont cloué au mur et sont partis, mais j'ai réussi à me libérer et j'ai couru chez Gaël en espérant ne pas arriver trop tard. Heureusement il avait pu fuir avant d'avoir des soucis. Nous nous sommes retrouvés un peu par miracle...

Je me sentais à bout de forces, d'un coup.

- L'appartement de Gaël a été ravagé, il ne peut pas retourner chez lui. Je l'ai amené avec moi parce que... parce que...

J'étais sûr d'avoir eu une bonne raison, mais elle m'échappait. J'avais terriblement envie de fermer les yeux et dormir. La seule chose qui me faisait plus envie, bien sûr, était du sang.