Quand je m'éveillai, le lendemain, j'étais totalement perdu. Je ne savais ni où j'étais, ni quelle heure il pouvait être. J'étais allongé sur un canapé, tout habillé, enroulé dans une couverture. Je fis un effort pour essayer de me rappeler ce qui m'avait amené là, et quel était ce "là". La lumière qui filtrait sur le bord des volets était faible. On devait être en début de soirée.

Je m'assis, et d'un coup la mémoire me revint. Camille. J'étais chez Camille. Il m'avait ramené chez lui à la fin de la nuit, après m'avoir laissé somnoler quelques heures dans un fauteuil tandis qu'il réglait je ne sais quoi avec Blacksmith. Il m'avait interdit d'ouvrir la porte de sa chambre. J'avais l'impression d'être dans un mauvais remake de Barbe Bleue, mais je n'avais pas l'intention de trahir sa confiance.

Je me levai et après une minute d'hésitation je me permis d'ouvrir les placards à la recherche de quelque chose à manger. Je ne trouvai absolument rien. Un peu mal à l'aise -Camille ne mangeait donc jamais chez lui ? ou était-ce autre chose ?...-, je pris les clefs sur la serrure et sortis acheter quelque chose.

Je rentrai peu après, un peu plus réveillé, et attendis que Camille se lève à son tour. J'étais plongé dans un recueil de poèmes quand il sortit de sa chambre. Je fus immédiatement frappé par sa pâleur. Il se figea en me voyant, et je me levai pour le saluer, un peu inquiet.

- Bonsoir... Vous... est-ce que ça va ? demandai-je maladroitement.

Il ne répondit pas. Il semblait lutter intérieurement contre quelque chose que je ne pouvais deviner. Je fis quelques pas vers lui, et aussitôt il recula d'autant. Il me regardait fixement ; j'avais même l'impression dérangeante qu'il ne clignait pas. Puis, d'un coup, il traversa la pièce en me bousculant au passage et sortit avant que je ne puisse le retenir. J'avais envie de lui courir après mais quelque chose dans son attitude m'en empêcha. La porte se referma doucement. J'étais de nouveau seul.

Nerveux, je finis par me faire une raison et je m'assis pour l'attendre. Je peinais à me concentrer sur ma lecture. Je commençais à piquer du nez quand Camille revint enfin, une bonne heure plus tard. Il semblait aller mieux, et paraissait gêné.

- Je... je vous présente mes excuses... fit-il.

- À quel sujet ?

- Pour mon comportement de tout à l'heure. Je n'aurais pas dû... vous traiter ainsi.

- Pas grave, répondis-je dans un sourire. Vous allez mieux ?

Il hocha la tête, clairement mal à l'aise. Je baissai les yeux sur ses mains. Il portait des gants. Il comprit néanmoins ma question implicite.

- Ne vous inquiétez pas pour mes blessures. Bientôt il n'y paraîtra plus.

Je mourais d'envie de lui demander ce qu'il était au juste, mais sa réaction de la dernière fois m'avait échaudé. Le silence se prolongea et, d'un coup, je réalisai que, d'une certaine manière, j'avais eu ce que je voulais. Contrairement à toutes mes craintes, je l'avais retrouvé. Et il semblait avoir un certain intérêt pour moi. J'étais pris au piège de son regard ; irrésistiblement, je me sentis rougir. J'avais tellement envie d'être dans ses bras...

Il rompit le charme en détournant les yeux.

- Est-ce que vous avez un endroit où vous pourriez aller vivre quelques temps, en attendant qu'on retrouve ceux qui ont dévasté votre appartement ? me demanda-t-il, analytique.

Je retombai durement sur terre. Il ne m'avait hébergé ici que par sens du devoir. Il se sentait responsable de m'avoir entraîné dans tout ça. Je baissai la tête, déçu. C'était sans doute stupide mais j'avais espéré qu'il tienne un peu à moi.

- Je trouverai quelque chose, finis-je par répondre, la mort dans l'âme.

Il s'approcha de moi, circonspect.

- Gaël ? Quelque chose ne va pas ?

- C'est rien...

- Vous êtes sûr ?

Je ne répondis pas.

- Vous... vous pouvez rester ici, si vous n'avez nulle part où aller... ajouta-t-il, hésitant.

Je le regardai à la dérobée. Il rougissait. Je sentis mon coeur faire un grand bond, comme dopé par une piqûre d'espoir. Je restai chez lui.