Le ciel anglais était gris : les êtres vivant dessous levaient la tête vers lui, avant de la baisser d'un air blasé. Les plus poétiques pouvaient penser qu'il n'avait pas su choisir entre le foncé de l'orage et le bleu éclatant, qu'il s'était paré d'une couleur neutre. Comme s'il attendait quelque chose. Comme si un écrivain inaccessible écrivait la dernière page de son histoire, à un rythme effréné et inquiétant, laissant le monde dans l'expectative. A l'aéroport, se tenaient cinq personnes, le vent faisant voler écharpes, manteaux et chevelures. Mycroft Holmes, habillé de son éternel costume de marque coupé sur mesure se tenait légèrement à l'écart, accompagné de son agent, de même que Mary Watson, au ventre joliment arrondi, annonciateur de l'éclosion d'une nouvelle famille. John, son mari, et leur ami Sherlock Holmes se regardaient dans les yeux : le regard noisette affrontant le regard d'acier, plus doux qu'à l'accoutumée. Le détective suggéra son prénom pour baptiser le futur enfant de son ami, mais avec un sourire, John refusa, lui indiquant qu'il s'agissait d'une fille. Après une vaine tentative de le convaincre, ce qui lui valut un nouveau sourire du médecin, il abandonna.
Il avait demandé à son frère quelques minutes pour pouvoir parler avec son ami, mais les mots, ces petits assemblages de lettres gorgés de sens, semblaient être inutiles à présent. Voilà qui était fascinant : il pouvait être un véritable moulin à paroles sur une scène de crime, lors d'une course poursuite ou à Baker Street, et voilà qu'il se retrouvait muet, gêné par un sentiment qui le prenait à la gorge et malmenait son cœur. Un mélange de peur, d'appréhension et de regrets, tous dirigés vers la personne de John Watson. Il avait tué Magnussen pour détruire son palais mental, pour offrir une vie de famille à son meilleur ami. Alors, pourquoi se sentait-il ainsi ? Pourquoi diable les sentiments étaient-ils si compliqués, si insensés ? Il n'y avait jamais vraiment accordé d'importance, mais depuis que le vétéran d'Afghanistan avait débarqué dans sa vie, distrayant considérablement son ennui, il avait commencé à s'y intéresser, pour mieux le comprendre. Et voilà qu'ils le laissaient sans voix, alors qu'il devait dire quelque chose, n'importe quoi, il devait faire cette foutue conversation qu'il souhaitait tant quelques minutes auparavant. Il se retrouvait sans voix et cela lui déplaisait : il décida d'étudier John. Il lut les regrets, la peur, mais aussi une infime part de reconnaissance, qui n'était pas liée à son départ. Il sourit intérieurement. Ils s'étaient à peine retrouvés, il avait à peine eu le temps de savourer le Jeu en sa compagnie, qu'ils étaient de nouveau séparés, par sa curiosité, son égoïsme et son besoin maladif de prouver qu'il était plus intelligent que le reste de la planète. Il avait du sang sur les mains, mais au moins rendait-il la personne la plus patiente et la moins ennuyeuse heureuse.
« Alors, le Jeu est terminé ? demanda le médecin d'une voix calme, son regard ne cillant pas.
-John, le Jeu n'est jamais terminé, répondit calmement Sherlock, comme si c'était l'évidence même. »
Ne comprenait-il pas ? Le Jeu se finissait pour une personne à sa mort, pas avant. Il continuerait à gambader sur l'échiquier, à défier la mort, pour éviter l'ennui, à danser avec le danger pour le simple plaisir du défi. Il avait accepté la mission de Mycroft, pour éviter la prison, qui serait fatale à son équilibre mental, mais aussi pour avoir une chance de revoir John un jour. Et pour le Jeu, pour le simple plaisir. Sauf que, cette fois, il s'amuserait sans John, sans son conducteur de lumière, sans cette ombre silencieuse et protectrice qui l'accompagnait partout où il allait, le sourire aux lèvres et toujours un « Brillant ! » à la bouche. Il redeviendrait Sherlock Holmes, le génie solitaire, le sociopathe avéré, se jetant dans la gueule du loup en pensant être le plus malin. La mission donnée par son frère était une mission-suicide et il le savait, mais il avait choisi. John n'était pas au courant, et ne le serait jamais : il ne restait plus qu'à s'arranger pour qu'il ne sache rien si jamais il mourait.
« Allons-nous nous revoir ? questionna John, la question que le détective redoutait.
-Je ne sais pas. »
Une réponse sincère, logique, et qui, surtout, ne le trahissait pas. Il serra la main du médecin : formel, un simple geste normatif. Ils s'étaient déjà tout dit, se rendit-il compte. Sherlock Holmes et le Docteur Watson n'avaient jamais vraiment eu besoin de mots pour se comprendre. Un simple geste, une simple phrase, un regard même, suffisait pour tout se dire. Voilà pourquoi John Hamish Watson n'avait jamais été comme les autres : s'il n'était pas un as en déduction, il ne fallait pas tout lui expliquer constamment : il comprenait le langage du corps de son colocataire, savait quels étaient ses besoins à chaque instant, à l'instar de l'intéressé. Il serait de nouveau réduit à parler au Crâne, qui avait le grand inconvénient de ne pas lui répondre, et de ne pas lui souffler les réponses. Il devait admettre que son ami lui manquerait, comme il lui avait manqué durant deux ans d'exil volontaire. Deux ans à jouer seul, mais sans cette euphorie qui le submergeait dès que le médecin l'accompagnait. Il se retourna, puis, d'un pas assuré, se dirigea vers l'avion, sans se retourner. Il n'était pas habitué aux émotions humaines, et son expérience des adieux lui suffisait pour le restant de ses jours.
Le Jeu n'était pas terminé, Sherlock Holmes et John Watson ne se diraient jamais au revoir. Il monta d'un pas souple dans l'avion, puis s'installa sur un siège, regardant le véhicule décoller par le hublot. Il verrouilla toutes ses émotions dans une pièce de son palais mental, laissant place au sociopathe, la glace envahissant son regard. Une protection familière, un gilet pare-balles virtuel, qu'il portait depuis des années, le retirant uniquement en la présence de John, et jamais totalement. Tout à coup, son portable vibra, et, fronçant les sourcils, il répondit. Que pouvait bien vouloir Mycroft ? Il était pris de sentimentalisme et souhaitait s'assurer que tout irait bien ? Peu probable.
« Alors, comment se passe ton exil ?
-Je suis en exil depuis quatre minutes, répondit le détective d'un ton nonchalant.
-Fais demi-tour. Nous avons besoin de toi, répliqua Mycroft, ignorant la réplique cinglante.
-Qui ?
-L'Angleterre. »
Il raccrocha, le sourire aux lèvres. Une nouvelle page se tournait, et elle allait s'écrire à Londres, en compagnie de John.
« Que le Jeu commence ! » murmura-t-il, l'adrénaline envahissant ses veines, ses pensées tournoyant dans son cerveau, animées par l'excitation qui étendait son empire sur lui.
