Vérone

Acte II, Scène II: Faux départ

La soirée était tout simplement fantastique. Gilbert n'avait pas menti quand il avait promis de mettre l'ambiance: il était même l'âme de la fête !

Le vin coulait à flot, les tables dressées de belles nappes blanches et de dentelles étaient remplies d'amuse-gueules de toute sorte. On dansait, on chantait, on jetait des confettis et l'on jouait de la bonne musique. Les femmes étaient toutes ravissantes et les hommes aussi riaient beaucoup. On se serait crû à un jour de carnaval !

Francis pouvait voir de loin Antonio danser une salsa passionnée avec une jolie blonde aux yeux verts déguisée en fée. Francis la reconnaissait, elle était une cousine éloignée à lui qui avait l'habitude de venir à Vérone chaque été, parfois même avec l'un de ses deux frères. Elle et Antonio correspondaient toujours, ils s'entendaient si bien. Une amie d'enfance, en quelque sorte.

En regardant un peu plus à sa gauche, sur l'estrade, il pouvait voir Gilbert entouré d'autres musiciens jouer ensemble à un rythme endiablé... Le prussien semblait s'amuser énormément. Aussi il préférait le laisser tranquille.

Quant à lui, il eut aussi sa part d'amusement bien sûr.

Il ne comptait déjà plus le nombre de fois où de galants hommes de tous âges, partisans des Kirkland pour la plupart, l'invitèrent à danser, leurs masques ne cachant pas ni leurs réelles intentions ni leurs sourires carnassiers. Mais il joua le jeu, son jeu préféré: prenant le rôle d'une jeune vierge effarouchée (-déguisant sa voix, aidé par le chahut de la fête) pour mieux les mener par le bout du nez, les rendant fous d'amour et assoiffés de luxure jusqu'à ce que dans un moment d'égarement, ils osent effleurer un certain endroit de son anatomie qu'un gentleman digne de ce nom ne devrait jamais oser toucher.

Et alors Francis se délectait allégrement de voir leurs visages grotesques et rougis par l'alcool se décomposer tandis qu'ils réalisaient avec horreur sa véritable nature; puis avec un grand sourire il leur murmurait à l'oreille un odieux chantage (leur silence contre leur honneur intact) de sa voix la plus mielleuse ... ce à quoi les prétendants pâlissaient avant de détaler comme des lapins, le faisant rire aux éclats.

Oh mais bien évidemment, il ne fit pas que se jouer de la gente masculine. Il se fondit parmi les femmes, participant à leurs conversations frivoles et leurs danses, allant même jusqu'à les draguer ouvertement parfois, ou même leur voler un baiser.

Une fois rouges et confuses, il révélait à l'une ou l'autre sa vraie nature avec un sourire charmeur, dévastateur et ses yeux se faisaient doux. Le loup déguisé en mouton. Aucune demoiselle n'y résista. Aucune n'eût même l'idée saugrenue de résister. Qui pourrait ?

Alors qu'il dévorait leurs lèvres voluptueuses ainsi que leur raison sans rencontrer la moindre objection ni difficulté, il ne tarda pas à se lasser de ce jeu-ci.

Il s'en aperçu peu avant minuit, sous une plante soutenue par un pilier corinthien, un peu à l'écart de la joyeuse bousculade de la foule. Une jolie jeune fille dans ses bras, il l'embrassait et lui susurrait des mots doux à l'oreille quand il se sentit soudain prit d'une lassitude foudroyante. Toute sa belle énergie, son ardeur et son humeur festive... tout retomba sans aucune raison apparente.

La belle ouvrit les yeux en remarquant comme ses baisers perdaient petit à petit leur passion et comme sa poigne autour de sa taille n'était plus aussi ferme ni suave.

"Q-Quelque chose ne va pas ?" Demanda t-elle, inquiète.

Francis ne fût qu'à moitié surpris de la question. Il força un léger sourire, même s'il se doutait bien que ses yeux le trahiraient. Il devinait, en regardant le visage soucieux de la jeune fille, comme ils devaient être tristes et distants en ce moment.

"Je suis désolé." Dit-il, sincère, en se détachant gentiment d'elle et apposant un doux baiser sur le dos de sa main. "Je crois que je n'ai le cœur à vous promettre une romance vouée à l'échec. Vous méritez mille fois mieux."

Une façon comme une autre de déguiser un acte de lâcheté en acte romanesque. Mais mieux valait une demi-mensonge comme celui ci plutôt qu'une marque rouge en forme de main sur son beau visage.

La fille écarquilla les yeux, l'air blessé l'espace d'un instant puis détourna le regard, les joues rosies par l'embarras et tortillant nerveusement ses doigts.

Francis prit ce signe pour une invitation à partir, et c'est ce qu'il fit, ne voulant pas gêner la pauvre petite davantage.

A peine avait il fait trois pas vers la foule qu'il entendit derrière lui des bruits de pas précipités, -le son caractéristique de talons aiguilles sur du parquet; mais en se retournant il n'entraperçut que la silhouette de la demoiselle franchir la porte la plus proche, les mains jointes sur son visage en pleurs.

"Bravo Francis." Se dit il en soupirant. "Encore un cœur brisé à rajouter à ta longue liste."

Le français se sentit comme le dernier des idiots. Fatigué, triste et en colère contre tout et surtout lui-même. Tout d'un coup, cette fête était le dernier endroit sur terre où il voulait être en ce moment même. Il y faisait trop chaud, ses tympans sifflaient, et une migraine commençait à poindre.

"Et ça recommence..." Pensa t-il en s'appuyant d'une main sur un mur, agrippant ses cheveux de l'autre, à l'endroit même où la douleur était située. Des pensées parasites commençaient à l'envahir.

Pourquoi continuait il ces jeux d'adolescents puériles ? Anéantir les pulsions de vieux pervers aux penchants coupables était une chose, mais se jouer de jeunes filles innocentes ainsi... qu'espérait il y gagner ? Et au nom de quoi ?

"Hé, Francis... est ce que ça va ?" Interrogea Antonio en apparaissant à ses côtés, sa main gentiment posée sur son épaule.

Était ce par ennui ou pour fuir ses obligations en tant qu'héritier de sa famille ?

Pour l'amour de l'amour, de ses plaisirs, de ses jeux et de l'orgueil qu'offre la conquête ?

"Hey les gars, vous avez vu comme j'ai été gén-... Franny ? Francis ? Hé Antonio, qu'est ce qui va pas avec lui ?" Lui demanda urgemment Gilbert en les rejoignant, agité en voyant le blond haleter ainsi et apathique.

Était il vraiment si immature, si lâche... ?

"Je sais pas. Je l'ai vu de loin se tenir la tête comme s'il avait un vertige alors je suis venu mais..."

Ou tout simplement désespéré.

"Il a besoin d'air ! Aide moi. On va le faire sortir d'ici."

Soutenu de chaque côté par ses deux amis, il se laissa traîner au dehors, dans une partie du jardin entourant le manoir. Il sentit qu'on le faisait asseoir sur un banc, mais ce n'est que quand une bourrasque frappa son visage de plein fouet qu'il commença à reprendre ses esprits.

Sa tête se redressa d'elle même, inspirant un grand coup, et sentit le calme lui revenir peu à peu tandis que son souffle lui revint. Son coeur ne tambourinait plus aussi fort dans sa poitrine, et le bourdonnement de ses idées noires s'était tût. Le vacarme de la fête semblait si lointain d'ici.

Quand Francis rouvrit les yeux, la première chose qu'il vit fût Antonio et Gilbert, debout devant lui sous la pâleur de la pleine lune, en train de le dévisager d'un air anxieux. Ils n'osaient prononcer un seul mot, comme s'ils avaient peur que cela suffirait à le renvoyer à l'état auquel ils l'avaient trouvé tantôt. Francis ne pût empêcher un petit rire en les voyant ainsi.

"Je me sens mieux. Merci les amis." Leur sourit il.

"Un peu que tu devrais nous remercier ! Sérieux, c'était quoi ça !?" S'emporta soudain Gilbert, indigné que le français ait pu croire qu'il allait s'en sortir si facilement sans expliquer... cette... cette crise !

Francis sursauta devant cette réaction. Antonio sembla surpris également mais essaya de calmer le jeu. Il savait que Gilbert avait eu peur en voyant leur ami comme ça, plus que ce qu'il avait fait paraître au premier abord; et qu'il ne savait tout simplement pas comment canaliser à la fois cette peur et le sentiment de soulagement en voyant Francis se remettre. Avec Gilbert, c'était toujours "une émotion à la fois", sinon gare.

"Gilbert, du calme... Ca sert à rien de-..."

"Je suis calme ! Très calme ! Plus calme que ça tu meures ! Sheiss !"Tonna l'albino en soulignant ses mots avec de grands gestes.

Ni Antonio ni Francis n'osèrent le contrarier, se contentant de le fixer en prenant soin de ne pas respirer trop fort afin de ne pas l'exciter davantage.

Gilbert sembla s'en rendre compte pourtant, alors il leur tourna le dos un instant, se pinçant le nez dans un grand effort pour retrouver son sang-froid. Et quelques secondes plus tard, il se retourna à nouveau, toussotant pour faire bonne mesure.

"Oui, donc... Je disais: qu'est ce qui s'est passé exactement." Dit il alors en regardant Francis droit dans les yeux.

Malgré son ton qui se voulait neutre, cette question relevait manifestement de l'impératif. Gilbert exigeait de savoir. Et Francis ne s'en tirerait pas avec de vagues réponses comme ce fût le cas hier soir.

"Eh bien..." Commença le concerné avec réticence, qu'il parvint à déguiser en flegme. "Je ne suis pas expert en la matière mais, je crois que j'ai été victime d'une sorte de... crise d'angoisse."

Gilbert ouvrit des yeux ronds. Antonio, lui, ne s'arrêta pas là pour méditer à la question et choisit d'en savoir plus.

"Une crise d'angoisse ? Mais... tu n'en as jamais eu avant, non ?" Questionna t-il en essayant de se remémorer des incidents similaires dans le passé.

Sans aucun résultat.

Mais se pourrait il que Francis ait déjà eu de telles crises sans jamais lui en parler ? Non, c'était impossible... Et puis ils étaient ensemble presque tout le temps. Presque...

Oh non... aurait il pu ne pas s'en apercevoir ? Quel genre d'ami était il alors ?

"Non, non ! C'est la première fois, je te le jure." Le rassura aussitôt Francis en devinant ses pensées à sa mine catastrophée.

"Et d'où elle vient, cette crise alors ?" Demanda Gilbert en croisant les bras, défiant du regard le nobliau de répondre par un je ne sais pas.

Francis déglutit.

Vraiment, il ne savait pas quoi leur répondre, quels mots utiliser. Un joli mensonge aurait été la bienvenue en ce moment, si seulement il n'était pas certain que ses amis verraient le pot aux roses aussitôt.

Argh... La situation était déjà suffisamment embarrassante comme ça; alors pourquoi devait il vider son sac devant eux par-dessus le marché ?

D'un simple coup d'œil sur leurs visages inquiets, il sût pourquoi. Ils étaient ses amis, ses plus proches amis qui l'avaient toujours aidé et soutenu quoi qu'il arrive, et même ce soir en plein territoire ennemi. Et de ce fait, ils étaient parfaitement en droit de savoir.

Alors il déballa tout: ses espoirs, ses craintes, ses rêves, ses hontes... Tout dans le désordre, sans même s'occuper du choix de ses mots. Il n'était même pas sûr d'être toujours cohérent dans ses phrases. Mais il ne s'arrêta pas avant d'avoir tout dit, n'osant pourtant pas croiser le regard de ses amis.

Quand il eut fini, une boule alla s'installer dans son estomac tandis qu'il attendait la réaction des deux garçons. Même s'il se sentait soulagé d'une certaine manière, d'avoir pu se confier à eux sans détour, la crainte de leur jugement était plus forte. Le silence pesant après sa tirade parût durer une éternité.

"Ha... Pourquoi tu ne nous en a pas parlé avant ?" Dit Gilbert d'une voix geignarde.

Cela eut le mérite d'attirer le regard stupéfait du blond sur lui, qui sentit une étincelle d'espoir naître dans son cœur.

"C'est vrai ça, amigo. C'est pas gentil de ta part de nous avoir caché ça tout ce temps." Bouda Antonio à son tour.

"Euh... J-Je-..." Tenta pitoyablement le français complètement prit de court. Mais seuls des balbutiements sortirent de sa bouche.

"... Faut croire qu'on est pas des vrais amis pour toi, puisque tu nous dis jamais rien..." Continua le prussien d'un air sombre, adressant un regard accusateur vers Francis.

"Hein ? Quoi... ?" L'étincelle fût trop tôt balayée, et quelque chose de froid et de désagréable prit sa place.

"Si tu n'as pas besoin de nous, tu n'es pas obligé de te forcer à supporter notre présence. Seigneur Bonnefoy." Cracha Antonio avec dédain.

Estomaqué par ces accusations injustes et le mépris évident qu'ils manifestaient à son égard, Francis se leva d'un bond, complètement affolé. Comment en étaient ils arrivés là ? Ses amis allaient ils réellement l'abandonner !?

"Non ! Je n'ai jamais-..."

"Tu as raison, Toni. N'embêtons pas sa Seigneurie plus longtemps. Il a sûrement mieux à faire que de traîner avec des bouseux comme nous." Sourit Gilbert avec malice.

"Ce n'est pas-"

"Tout à fait, Gilbert. Puisque nous sommes indignes de l'interêt, et du rang, de Sa Seigneurie, nous allons partir. Et puis j'ai entendu dire que les Kirkland cherchaient des palefreniers pour leur écurie en ce moment..."

"S'il vous plaît ne-"

"Bonne idée ! On va postuler tout de suite ! Avec l'ambiance qu'il y a ce soir, c'est sûr qu'on se fera engager tout de suite !"

"NON ! Vous-..."

"Allez, adieu, Votre Seigneurie !"

"A la revoyure ! Kesesese !"

Francis courût après eux, les retenant chacun par un pan de leurs costumes avec l'énergie du désespoir. Épouvanté à l'idée de voir les gens qui lui sont le plus chers au monde sortir de sa vie de cette façon.

"Antonio ! Gilbert ! Je vous en prie, il faut que vous m'écou-... hein... ?"

Il s'interrompit soudain quand un drôle de bruit parvint à ses oreilles. Puis il s'aperçut comme les tissus tremblaient sous ses mains.

Relevant lentement la tête, il voyait maintenant comme ils étaient secoués de tremblements; et le bruit étrange en question... un fou rire qu'ils avaient de plus en plus de mal à garder sous contrôle.

Le diablotin et le toréador se retournèrent. Francis devait faire une drôle de tête, car avant même qu'il n'ouvre la bouche, les deux hommes éclatèrent de rire.

"VOUS ! Vous vous êtes fichus de moi... ! Non, arrêtez-... arrêtez de rire, merde alors ! J'ai failli avoir une attaque ! ...Gil, arrête de rire, tu deviens tout bleu, bon sang ! Gaah ! Ca suffit ! Je vais vous tuer ! Je vais vous tuer tous les deux-..."

Francis était rouge de colère et de honte, hurlant à ses futurs ex-amis d'arrêter de se rouler par terre. Mais ses cris indignés ne faisaient que les redoubler.

Finalement, Antonio trouva la force de tapoter le dos de Gilbert pour qu'il ne meure pas de rire, littéralement. Francis le regarda faire, réalisant enfin que son silence était le meilleur moyen de les faire taire.

Antonio fût le premier à s'adresser à Francis malgré son hoquet.

"Désolé, désolé amigo ! Mais si tu avais vu ta tête... c'était trop tentant !" Rit il encore. "Ah, Dios ! Mes joues me font mal !"

"Je vais te donner une raison d'avoir mal ! C'est vrai, quoi ! Qu'est ce qu'il y a de si drôle à me voir misérable ?!" S'écria Francis, outré par cette réponse.

"Roooh, te vexe pas Franny !" Intervint Gil en essuyant une larme. "Considère ça comme une petite vengeance !"

"Vengeance... ?" Répéta Francis, sceptique.

"Pour nous avoir rien dit !" Reprit le prussien en souriant de toutes ses dents. "Je crois bien qu'on a assez souligné ce point tout à l'heure, nan ?"

Une pause.

"... Je suis désolé." Dit le blond avec sincérité, avant de froncer les sourcils et s'exclamer à nouveau. "Mais ça ne vous donne pas le droit de vous moquer juste après que je vous ai ouvert mon coeur ! Grand Frère est outré par votre manque de tact !"

Si Francis ne portait pas cette robe et si il n'avait pas eu l'air d'un enfant têtu au moment où il avait prononcé ces mots, peut-être alors que Gilbert et Antonio l'auraient pris au sérieux.

Encore que... cette façon de s'auto-proclamer "Grand Frère", surtout dans cette tenue, réduisait déjà énormément ses chances.

Les deux complices échangèrent un regard, qui s'adoucît largement en le tournant vers leur princesse. Sans un mot chacun s'installa à son flanc habituel, où Gilbert ébouriffa gentiment les boucles soyeuses à l'arrière de sa tête, tout sourire, avant de glisser sa main sur son dos pour lui donner l'accolade - Parce que les câlins c'est pas vraiment digne de sa génialité; et Antonio lui, serra gentiment sa taille à deux mains, sa tête brune nichée entre l'épaule et la nuque pâle, les yeux clos et sa bouche esquissant un sourire paisible.

Et alors Francis n'eut plus le cœur à continuer d'être fâché contre eux, tandis qu'il savoura leur courte mais néanmoins douce étreinte avec un petit soupir apaisé et l'un de ses sourires qui n'appartiennent qu'à lui.

Pas besoin de jolis mots, de larmes ou de grandes déclarations - Ça ne ferait que les embarrasser; Mais un sourire, un regard, une étreinte telle que celle ci en disait bien plus long que tous les mots du monde.

Ensemble, ils retournèrent dans la salle de bal. Parce qu'une fiesta sans le trio infernal de Vérone n'est pas vraiment une fête... n'est-ce pas ?