Vérone

Acte II, Scène III: Imminent

Quand Arthur Kirkland entra dans la salle, sa mère le remarqua aussitôt et délaissa prestement son invité pour venir à sa rencontre.

Madame Kirkland est une femme d'âge mûr, de longs cheveux roux ondulés coiffés en un épais chignon, des yeux bleu-verts, la peau très pâle, et aujourd'hui habillée d'une robe verte, à la mode de l'antiquité romaine.

Ses joues étaient déjà rougies par l'alcool, et le sourire de circonstance qu'elle avait porté jusqu'alors se changea immédiatement en moue désapprobatrice tandis qu'elle s'adressa à son fils.

"Enfin vous voilà ! For Heaven's sake, mais que faisiez vous-... Oh et puis peu importe. Nous n'avons pas le temps pour cela, suivez moi immédiatement."

Empoignant son fils par le bras, elle l'entraîna d'un pas pressé tout en continuant sa tirade.

"... complètement irresponsable. Savez vous seulement comme il est pénible de divertir nos invités en attendant votre venue ? Que dirait votre père ? Un gentleman se doit d'être ponctuel. Vraiment, Arthur ! Vous n'êtes plus un enfant et il serait grand temps que vous le compreniez ! Vous ne pourrez pas toujours vous terrer dans votre chambre au milieu de vos livres à chaque fois que cela vous chante ! Ce n'est pas convenable. Vous devriez porter plus d'intérêt à votre rang et à vos devoirs en tant que-..."

Le reste de la complainte et les faibles protestations du jeune homme s'étouffèrent dans la cacophonie de la fête tandis que Lady Kirkland hâta le pas en direction des escaliers de l'autre côté de la pièce. C'est à peine s'il ait eu le temps de reconnaître qui que se soit parmi les invités masqués.

Il remarqua, cependant, une jeune fille blonde vêtue d'une robe bleue, courbée comme si elle était souffrante... mais il n'eut pas le temps de s'en inquiéter, car en s'éloignant peu à peu de la foule, il reprit le fil de la conversation à sens-unique commencée plus tôt par sa mère.

"Dieu soit loué, malgré vos bêtises, nous serons dans les temps. C'est une soirée très importante pour notre famille et nous ne pouvons tout simplement pas échouer si près du but, pas cette fois..."

Arthur aurait bien répliqué par quelque remarque sarcastique et cinglante à souhait, mais il s'agissait de sa mère, autorité suprême de sa vie, et en celà il en était tout à fait incapable. Alors il serra les dents un peu plus fort, comme d'habitude.

De toute façon, à en juger par le ton qu'elle venait d'employer, une aigreur mêlée de chagrin qu'il ne connaissait que trop bien, il n'aurait pas été très avisé de répondre: C'est le ton qu'elle employait lorsqu'elle se remémorait de douloureux souvenirs, des souvenirs qui concernaient les frères d'Arthur.

L'anglais n'avait pas beaucoup de souvenirs de ses frères aînés. Et ceux qu'il avait gardé n'étaient pas tous vraiment bons, pour ainsi dire.

Il était le petit dernier de la famille alors, âgé de cinq ans. Son frère aîné, Scott, en avait douze et était en phase d'être introduit comme l'héritier de la famille Kirkland lors de son treizième anniversaire. C'était un jeune garçon espiègle et un peu sauvage, donnant du fil à retordre à tous les serviteurs du manoir -mais aussi beaucoup de rires; jusqu'à ce que leurs parents se mirent à lui mettre beaucoup de pression, l'assommant sans cesse de leçons pour le préparer à son rôle futur.

Mais c'en fût trop pour Scott, qui ne supporta pas ce traitement et déclara ouvertement son émancipation de la famille Kirkland au beau milieu de sa fête d'intronisation, puis quitta le manoir, parents et frères, puis Vérone, pour aller vivre dans les hautes terres d'Écosse où il changea son nom en "Scott McAllister".

Ce fût un scandale sans précédent et une humiliation totale pour la famille Kirkland. Pire encore, les Bonnefoy et leurs partisans n'en finissaient pas de propager moqueries et railleries à leur sujet partout dans la ville.

Les parents s'accusèrent mutuellement de l'échec de l'éducation de leur fils. Mais après un certain temps, les choses reprirent leur cours, excepté que cette fois ils redoublèrent d'efforts pour éduquer William et Edwin, respectivement âgés de dix et neuf ans au moment des faits.

Ils pensaient qu'en resserrant les vis plus fort, ils obtiendraient forcément des résultats plus probants en attendant de voir lequel des deux se distinguerait de l'autre pour obtenir le titre d'héritier. Et puis surtout, il était hors de question de donner aux Bonnefoy une nouvelle occasion de les railler.

Mais là aussi, ils échouèrent de plus belle.

Edwin détestait cette surveillance constante et toute la pression qui allait avec, aussi, il s'enfuit du manoir à la première occasion: en plein jour, sur un cheval au galop et vêtu seulement de ce qu'il avait sur le dos et de l'épée d'entraînement qu'il portait pour sa leçon d'escrime. Des gardes ont bien été envoyés à sa poursuite, et chacun au manoir se disait qu'on le ramènerait d'ici la fin de la journée, pensant que l'enfant ne pourrait même pas atteindre la frontière. Mais au grand étonnement de tous, les gardes rentrèrent bredouilles et honteux. Le petit garçon avait réussi à les semer par la forêt.

Quant à William, il n'essaya même pas de rencontrer les attentes de leurs parents et rejetait en bloc tout ce qu'on essayait de lui inculquer. Seigneur, combien de fois Arthur s'était il retrouvé à faire le mur au milieu de la nuit pour apporter un peu de pain à son pauvre frère battu, enfermé et privé de dîner ? Bien sûr, il ne se montrait jamais, se contentant de poser le pain à travers les barreaux sur la lucarne de la porte et s'éclipsait aussitôt. Son frère l'intimidait bien trop.

Mais une nuit, alors qu'Arthur empruntait une fois encore le chemin secret vers sa cellule, il trouva la porte grande ouverte, et William au bord de la fenêtre avec un sac en bandoulière et une cape de voyage. Le temps d'un sourire, et il était partit. Silencieusement, dans le secret de la nuit.

Arthur apprendra plus tard qu'il s'était installé dans la campagne Irlandaise où il y vivait heureux, sous le nom de "Liam O'Connell". Et Edwin, au Pays de Galles où il se faisait maintenant appelé tout simplement "Carwyn" ou "Owen" selon les versions.

Il va de soi que les parents ne s'en remirent jamais. Leur mariage faillit éclater plus d'une fois, mais le divorce n'était pas concevable dans une famille aussi ancienne et traditionnelle que celle des Kirkland. Et que dirait Vérone ? Et ces maudits Bonnefoy ?

Aussi, ils restèrent ensemble pour conserver les apparences. Car s'il y avait eu de l'amour entre eux un jour, il était certain qu'il n'en restait plus une miette aujourd'hui.

Et Arthur dans tout ça ?

Le petit dernier dont personne ne se souciait jusque là, ni par les partisans de la Rose, ni par ses frères et encore moins ses parents... était devenu soudain l'héritier par défaut des Kirkland, le centre d'attention de tous.

Au début il en avait été heureux, d'autant plus que cette fois ses parents avaient été soucieux de ne pas le bousculer autant qu'ils l'avaient fait avec ses frères. Mais d'année en année, ils devenaient progressivement exigeant et de plus en plus strictes.

Et avant même qu'il n'ait pu s'en rendre compte, il était déjà moulé de la manière dont rêvait ses parents. Un véritable travail de lavage de cerveau dans les règles de l'art, lent et insidieux, presque inconscient mais bel et bien là.

Ce qui nous amène ici, des années plus tard. A cette fête d'anniversaire qui allait sceller son destin, finir le travail de toute une vie. Ce pourquoi ses parents se sont minutieusement préparés dans les moindres détails... Là, juste là, au sommet de ces escaliers, sur ce balcon.

A l'arrivée du jeune homme et de sa mère, trois personnes inconnues se retournèrent: un homme aussi grand et bâti qu'un ours polaire vêtu d'un long manteau et une écharpe épaisse enroulée autour du cou, une jeune fille aux longs cheveux ornés d'un nœud blanc et vêtue d'une robe bleue marine, et une autre l'air plus âgée, les cheveux courts, et habillée d'un costume de princesse tout de blanc.

"Ah ! Mes chers amis, j'espère que nous ne vous avons pas trop fait attendre. Regardez donc qui je ramène avec moi !"

Mrs Kirkland poussa Arthur devant elle, le pressant à saluer les invités. Il trébucha un peu mais fit mine de rien, se redressant pour se présenter aux trois invités spéciaux.

"Évidemment... deux d'entre eux ne sont pas déguisés. Et la seule qui l'est porte un habit de princesse totalement blanc, pour comparer avec mon costume intégralement noir... ça ne peut pas être une simple coïncidence."

"Enchanté de vous rencontrer, mesdemoiselles, monsieur. Mon nom est Arthur Kirkland. J'espère que mon absence impromptue n'ait en rien entaché l'humeur festive de cette soirée... ?"

Une révérence, un ton cordial avec juste ce qu'il faut de plaisant, un sourire neutre. Un baise-main pour chacune des deux jeunes filles et une poignée de main ferme et chaleureuse pour le jeune homme.

Le parfait gentleman anglais.

La jeune demoiselle déguisée en princesse rougit, affichant un doux sourire timide.

"Pas du tout, monsieur Kirkland. Nous passons une excellente soirée. N'est ce pas, Ivan? Natalya ?"

"Tsk. Il en a mit du temps pour venir..." Grommela l'autre demoiselle en bleu sans même essayer de cacher son dédain.

"Natalya." Gronda gentiment celui qui se prénommait Ivan. "Ne sois pas rude envers nos hôtes."

Il se retourna alors vers Arthur, lui lançant un sourire qui arracha à ce dernier un frisson sans qu'il sache pourquoi.

"Nous sommes également enchantés de vous rencontrer, monsieur Arthur. Nous avons tant entendu parler de vous. Mon nom est Ivan, Ivan Braginsky. Et voici mes sœurs, Natalya et Katerina."

Arthur fronça malgré lui les sourcils, et faillit se retourner vers sa mère pour exiger des explications. Ajouté à ce que Vladimir et Lukas lui avaient révélé tout à l'heure et ses propres déductions, cette déclaration ne faisait que confirmer ses soupçons...

Mais il se reprit aussitôt, se rappelant qu'il était sensé faire bonne figure au moins devant les invités. Il y aura toujours du temps pour questionner sa mère plus tard.

"C'est un honneur pour moi d'accueillir ce soir d'aussi charmantes demoiselles et vous-même, Monsieur." Fit il en redoublant de politesses. "Par ailleurs, quel dommage que vous ne soyez pas déguisés. Contrairement à Lady Katerina à qui ce costume de princesse va comme un charme."

"Ça ne veut pas dire que je ne peux pas trouver des réponses autrement."

Cette dernière se mit à rougir encore, tenant ses joues enflammées dans ses petites mains délicates tandis qu'elle gloussait doucement. Arthur sût que son compliment eût son petit effet... et Madame Kirkland aussi.

"Oh, Arthur ! Quel flatteur tu fais !" Minaudait elle. "Quel bonheur de voir que mon fils chéri s'entende déjà si bien avec Lady Katerina !"

"... Déjà... ?"

"Je sais ! Pourquoi n'iriez vous pas tous les deux danser en bas et faire plus ample connaissance, tandis que je tiens compagnie à nos invités émérites qui nous viennent de si loin. Allez allez, shoo ! Shoo, les tourtereaux !"

Ni une ni deux, les deux jeunes gens se retrouvaient dans les escaliers avant même d'avoir dit "scone". Et c'est avec un toussotement gêné et des joues rosies que Arthur offrit son bras pour accompagner la voluptueuse Lady sur la piste de danse.

Le pauvre Arthur s'efforçait de garder son calme alors qu'en lui, il était complètement paniqué. Au delà de l'étiquette, ses capacités à tenir une conversation étaient des plus médiocres: il n'avait tout simplement aucune idée de comment il fallait procéder, quel sujet aborder, les pièges à éviter... Et puis cette musique ! Qu'était il sensé faire avec un boucan pareil ?

Mais la jeune fille à ses côtés, semblait ravie. Et regardait les gens autour d'eux avec de grands yeux brillants. Quand son regard croisa le sien, Arthur sentit sa gorge se nouer quand il essaya de bredouiller la première chose qui lui passait par la tête.

"V-Vous avez vraiment de gros s-..."

Soudain, un changement radical de musique se produisit. La joyeuse cacophonie de la foule s'arrêta aussitôt, confuse.

Des violons avaient commencé à jouer les premières notes d'une valse. Puis un piano se fit entendre, et les gens ne tardèrent pas à découvrir sur l'estrade opposée à l'autre, au fond de la salle, un rideau révéler le pianiste et son instrument.

Des "oh" et des "ah" retentirent alors dans toute la pièce. Car après tout, qui n'avait jamais entendu parler de ce jeune prodige autrichien qui est Roderich Edelstein ?

Les invités commencèrent bien vite à se rejoindre en paires pour danser. Et alors, le sourire de Katerina s'agrandit plus que de possible tandis qu'elle s'adressa à Arthur en ces termes.

"Dansons, monsieur Arthur !"

Son enthousiasme était si grand et flagrant que l'anglais se sentirait honteux de la décevoir en refusant son invitation. Et puis, la pauvre n'était qu'un pion tout comme lui dans cette machine infernale, même si elle ne s'en rendait pas compte pour le moment.

"Hum... yes." Répondit l'anglais en s'efforçant de se remémorer ses leçons de danse.

Sans trop de maladresse, il guida la demoiselle au rythme de la valse et essaya d'ignorer l'immense poitrine sous le décolleté plongeant contre son buste, préférant se focaliser sur ses pas et les grands yeux bleus-gris de la jeune fille.

Celle si semblait si naïve, si innocente. Si ravie de danser. Son doux sourire béat était contagieux et Arthur ne pût s'empêcher de sourire à son tour, la tension sur ses épaules se faisait plus légère et ses mouvements plus gracieux.

Son frère, en revanche, avec ses airs d'enfant innocent semblait trop... "étrange" pour être honnête. Se prit-il à contempler après un rapide coup d'oeil vers le balcon.

Il était de mèche avec ses parents, ça ne fait aucun doute. Mais pourquoi est ce que le nom de "Braginsky" ne lui disait absolument rien si ce n'est une vague connotation slave ? Il était pourtant certain que ses parents n'auraient jamais choisi pour lui une fiancée de basse lignée... que pouvaient ils bien comploter, tous, en établissant ce mariage ?


A suivre: Acte III, Scène I: Coup de foudre