Chapitre 1
A peine débarqués, les légionnaires avaient été conduits comme un troupeau de moutons depuis les quais de la compagnie de l'Empire oriental jusqu'au sein de la ville fortifiée de Solitude, dressée plus en hauteur, puis dans la cour de Mornefort, le Centre de Commandement. C'était un château d'aspect massif et solennel, semblable aux épaisses murailles grises de la fortification, mais bien différent des rues joliment décorées de fanions et de massifs de fleurs, bordées de bicoques coquettes. Mornefort, lui, avait tout du bâtiment militaire, froid et digne. Un feu flambait au milieu de la cour intérieure pavée. Tours et murs d'enceinte affichaient les couleurs de l'Empire, tendus de bannières et surmontés de banderoles malmenées par les bourrasques glaciales.
A présent, les légionnaires piaffaient d'impatience, debout et transis de froid, tenant bravement boucliers et lances dans un ensemble parfait. Artorius, à la tête de ses hommes, se tenait immobile, mais son regard clair parcourait les environs en tous sens, sous son casque. Comme tous les autres nouveaux arrivants, il avait hâte que le général Tullius daigne faire son apparition, délivre son discours creux de bienvenue, puis les convie à s'établir dans leurs quartiers attitrés, avant de tous se requinquer par un beau festin. Normalement, c'était toujours ainsi que les choses se passaient et tout le monde, dans la cour, espérait que ce programme serait respecté à la lettre. Le froid mordait cruellement chaque parcelle de peau nue, en plein hiver, ne rendant la sensation de faim des ventres vides que plus déchirante. Néanmoins, les minutes s'égrenaient douloureusement, et le général Tullius demeurait invisible.
Machinalement, Artorius scrutait attentivement tous les hauts-gradés locaux qui s'étaient déjà rassemblés dehors pour l'accueil des renforts. Il ne pensait pas reconnaître un visage parmi eux, mais cela lui changeait les idées et, surtout, lui faisait un peu oublier le vent qui s'infiltrait désagréablement dans sa nuque, soulevant ses cheveux blondis par le soleil. En face, les légats habitués au climat de Bordeciel, supportaient le froid et l'attente avec un stoïcisme exemplaire. Alignés en rang d'oignons, pas un ne remuait ne serait-ce que le petit doigt. Tous, sauf un, à l'extrémité de la rangée, qui s'agitait et remuait ses bras avec un certain énervement. Ce mouvement capta vite toute l'attention d'Artorius, qui examina l'homme plus en détails. Son cœur bondit dans sa poitrine lorsqu'il réalisa qu'il le connaissait bien.
— Maximus !
Son prénom lui avait échappé mais, heureusement, il ne se trouvait pas trop loin de l'homme en question pour que cela paraisse vraiment bizarre. Le dénommé Maximus regarda dans sa direction et, le reconnaissant à son tour, entreprit immédiatement de le rejoindre sans se soucier d'attirer l'attention sur lui. C'était un homme assez âgé, presque trop pour servir encore la Légion, le visage fripé et marqué par les péripéties et les duretés de son existence. Sa peau brune ressemblait à un vieux parchemin. Fidèle au souvenir qu'avait gardé de lui Artorius, il souriait largement d'un air narquois, une étincelle de plaisir s'étant allumée dans son regard marron. Malgré tout, l'usure du temps s'avérait indéniable le jeune homme le trouva fort amaigri, moins tonique qu'autrefois, et les cheveux qui parsemaient son front avaient autant blanchi que les sommets de Bordeciel. Même son pas lui parut moins fier et élastique que la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Pourtant, cela ne remontait qu'à cinq ou six ans, pas non plus une éternité !
— Artorius, mon ami ! le salua-t-il, en serrant ses mains entre les siennes, ridées comme celles d'un vieillard. Qu'est-ce que tu as pu commettre comme bévue pour te retrouver dans cette contrée de malheur ?
Cela ressemblait bien à Maximus un ton direct, des manières familières, une certaine malice, le tout accompagné d'une superbe indifférence pour ce que pouvaient bien penser de ses propos tous les autres autour d'eux… De surcroît, sa voix n'avait heureusement pas perdu de sa force, son ton vibrant d'une inépuisable vitalité. Content que tout n'eût pas changé chez son ami, Artorius se dérida pour la première fois depuis qu'il avait posé les pieds sur le sol nordique.
— Le même genre de bévue que toi, j'imagine, puisque tu y as été envoyé avant moi !
— Certes, mais je reconnais que ça me fait vraiment plaisir de te voir ici ! Même si tu ne t'apprêtes pas à connaître les moments les plus heureux de ta vie…
Artorius baissa d'un ton, subitement plus grave.
— La situation est donc si alarmante ? Les nouvelles mettent longtemps à parvenir jusqu'en Cyrodiil, comme tu le sais… J'ai entendu parler d'un soulèvement de nordiques qui se feraient appeler les Sombrages, mais c'est tout. Est-ce que le jarl Ulfric Sombrage a vraiment assassiné le Haut-Roi Torygg ?
Il avait lu des rapports et lettres faisant énigmatiquement état du meurtre du souverain, mais aucun ne précisait dans quelles circonstances exactes avait eu lieu le drame. Il savait seulement que l'épouse de Torygg, Elisif, avait été nommée jarl de Solitude, mais que la province de Bordeciel se retrouvait momentanément dépourvue de Haut-Roi.
— En effet, Ulfric a réglé son compte à Torygg, éliminant ainsi un puissant allié de l'Empereur et déclarant la guerre à l'Empire… Mais il n'en est pas resté là il a non seulement pour prétention de revendiquer le titre de Haut-Roi pour lui-même mais, de plus, il promet à qui veut bien l'entendre qu'il compte chasser le Thalmor de Bordeciel !
Maximus secoua la tête, comme atterré. Toujours aussi peu discrètement, le vieil homme reprit :
— L'idée en tant que telle n'est pas dépourvue de fondements, mais si c'était possible…
Tout à coup, une voix sèche fouetta l'air glacial :
— Légat Quintus !
La voix tranchante, pleine de réprobation et de sévérité, désignait évidemment Maximus et sa langue trop bien pendue. Et provenait du général Tullius, qui s'avançait au milieu de la cour. Laquelle résonnait encore des échos de la voix forte du vieux légat. D'un signe méprisant, comme pour remettre un chien à sa place, le général le somma de regagner son rang. Maximus s'exécuta, non sans avoir adressé un clin d'œil à Artorius avant de retourner s'aligner avec les autres légats. Inquiet, Artorius le suivit du regard, espérant que cette conduite ne lui vaudrait pas trop d'ennuis… Puis, il reporta son attention sur le général Tullius.
C'était le type même de l'Impérial à cent pour cent : de taille et de corpulence plutôt modestes, le teint mat, les sourcils épais au-dessus de ses iris sombres, les cheveux coupés très courts et le menton rasé de frais. Son tapis de cheveux ras et argentés accentuait la dureté de son expression. Son regard était aussi aiguisé que le tranchant d'une lame. D'un pas assez raide, le maintien très droit, il remontait la rangée de légionnaires en direction d'Artorius, sa superbe armure dorée cliquetant à chacun de ses pas. Une cape écarlate flottait sur ses épaules, agitée par le vent tel un drapeau. En passant devant Artorius, Tullius s'attarda très légèrement pour le dévisager avec une intensité particulière. Silencieusement, il parut le défier de recommencer à jacasser avec le vieux légat. Le capitaine devina quel plaisir il aurait retiré à châtier pour l'exemple tout élément perturbateur…
Une fois son passage en revue des troupes achevé, le général se campa devant les hommes grelottants et se mit à parler d'une voix pleine d'autorité et d'impatience :
— Légionnaires, bienvenue en Bordeciel ! J'irai droit au but, car nous n'avons pas de temps à perdre en vaines paroles… Comme vous ne devez plus l'ignorer, le jarl de Vendeaume, Ulfric Sombrage, est un traître qui a assassiné le Haut-Roi Torygg et déclaré la guerre à l'Empire ! C'est pour repousser et éradiquer ce traître et les renégats qui composent son armée que vous êtes ici. Dans les jours et les semaines à venir, des combats éclateront… La première bataille d'envergure aura lieu à Blancherive, qu'Ulfric Sombrage compte attaquer de source sûre. Il est probable que d'autres jarls hostiles envoient leurs propres forces nous combattre. Une compagnie partira pour Blancherive afin de soutenir les défenses du jarl Balgruuf. Les autres seront disséminées sur le reste du territoire. Vous recevrez vos attributions aujourd'hui, après que je me sois entretenu avec les légats et les capitaines. Vous partirez tous sous peu. J'attends de vous une conduite exemplaire durant votre bref séjour à Solitude. Quiconque s'aviserait de semer le désordre finira enchaîné dans les geôles de Mornefort. Je n'ai rien de plus à ajouter.
Artorius eut la désagréable sensation que le regard menaçant du général le toisait un instant de plus que nécessaire. Sur ces entrefaites, l'Impérial en armure dorée conclut son discours en ordonnant aux légats et capitaines de le retrouver à l'intérieur de Mornefort, pendant que les légionnaires étaient invités à gagner le réfectoire où un bon repas les attendait, comme prévu. Chacun masqua sa surprise du mieux qu'il le pût, mais chacun songea qu'il s'agissait du plus succinct et rapide discours qu'il lui eût été donner d'entendre. Tâchant de ne pas envier les hommes qui s'apprêtaient à festoyer et se réchauffer confortablement alors que lui-même subirait certainement un fastidieux état des lieux de la situation militaire en Bordeciel, car cela aurait été puéril, Artorius suivit les autres capitaines. Ils s'engouffrèrent deux par deux à l'intérieur du bâtiment dans lequel Tullius s'était immédiatement replié, visiblement peu désireux de s'attarder dans l'atmosphère glaciale.
Néanmoins, Artorius découvrit qu'il faisait à peine plus chaud dans le hall où il venait d'atterrir, sombre et traversé de courants d'air. Un tapis reliait l'entrée à une autre porte béante, comme pour indiquer la trajectoire à suivre. Les hommes le piétinèrent lentement jusqu'à la pièce suivante, semblables à des bœufs destinés au couperet du boucher. C'était du moins l'image qu'avait Artorius en tête, ce qui l'amusa un peu mais échoua à dissiper l'inexplicable appréhension qui s'était finalement épanouie en lui. Lorsqu'il franchit la double-porte à son tour, il découvrit une salle rectangulaire assez basse de plafond, baignée d'une lueur blanche crue provenant d'un impressionnant puit de lumière en son centre, qui lui fit plisser les paupières. Sous le rayon blafard, une table massive se dressait, pourvue d'un unique siège occupé par Tullius, autour de laquelle les autres se répartissaient du mieux qu'ils le pouvaient dans l'espace confiné. Tout était en pierre, depuis le plafond jusqu'au sol, en passant par les murs percés d'arcades menant vers d'autres parties du fort. La salle se révélait à l'image de son plus prestigieux occupant : sévère, froide et oppressante.
Au bout d'un moment, quand tout le monde fut entré et entassé sous le plafond bas, le général Tullius se leva. Près de lui, une Nordique au profil abrupt et aux cheveux clairs, l'air peu amène, se tenait les bras croisés et ne broncha pas quand elle fut présentée aux nouveaux venus comme étant le légat Rikke. Certains avaient entendu parler de cette native de Bordeciel aux excellents états de service qui secondait Tullius face à la rébellion, et les autres n'eurent pas le temps de s'appesantir sur leur étonnement car le général se remit aussitôt à parler :
— Il n'y a qu'une raison officielle à votre venue dans cette froide contrée : Ulfric Sombrage… Il s'agit de mater sa rébellion avant que celle-ci ne gagne une trop grande ampleur, mais il importe avant tout d'assurer la défense des Châtelleries menacées en priorité, à commencer par celle de Blancherive. Le jarl Balgruuf et Ulfric ont procédé à une sorte de… rituel…
— Ils se sont échangés une hache, intervint Rikke, pour porter secours au général qui semblait assez dubitatif. Ou plutôt, Balgruuf a fait porter une hache à Ulfric, qui la lui a rendu. C'est un usage nordique en cours depuis des siècles entre les jarls. Un symbole de guerre. Si Ulfric avait gardé la hache…
— Oui oui, voilà, ils se sont déclarés la guerre, trancha Tullius. C'est tout ce qui nous importe, légat Rikke, soyez remerciée de vos éclaircissements, mais nous n'allons pas consacrer plus de temps à étudier une tradition de barbares… Bref, comme je l'ai déjà dit, la ville de Blancherive va être attaquée sous peu. Mais il y a autre chose… Une source de préoccupation plus « officieuse », dirons-nous. Des événements récents qui, en tout cas, ne sont pas encore parvenus jusqu'en Cyrodiil. Voilà : un dragon a été aperçu en Bordeciel, et il ne s'agit pas malheureusement de simples divagations d'ivrognes… Je l'ai vu de mes propres yeux à Helgen, il y a quelques semaines. Je peux vous garantir que c'est une réalité !
Un frémissement parcourut l'assemblée. Certains très vieux livres poussiéreux décrivaient des monstres reptiliens hantant les cieux de Bordeciel, se livrant même des batailles mémorables, entre eux ou s'en prenant aux hommes, mais pas un Impérial dans cette pièce ne prêtait foi à ce qu'ils prenaient tous pour des légendes ou des contes. D'ailleurs, leur connaissance des dragons se limitaient à quelques récits obscurs ou aux chants qui avaient pu leur parvenir jusqu'à présent. Artorius échangea un regard avec Maximus, à l'autre extrémité de la table. Le vieux légat hocha la tête, comme pour confirmer les dires de Tullius. Mais c'était inutile, tant il paraissait clair qu'un homme aussi sévère et intègre que le général ne s'aviserait pas de plaisanter sur un tel sujet.
— Il y a quelques semaines, le dragon en question a attaqué Helgen alors que nous tenions Ulfric Sombrage, qui venait d'être capturé lors d'une embuscade, et qui s'apprêtait à passer sur le billot. Coïncidence ou pas, nous n'en savons rien en l'état actuel des choses… En tout cas, le félon et ses partisans ont profité de la débâcle pour s'enfuir, et nous voilà donc revenus au point de départ. Pire encore, en plus de la rébellion, voilà que la menace d'un dragon — peut-être même plusieurs, qui sait ? — plane sur les Châtelleries et leurs habitants. Il revient à la Légion le devoir de protéger la province de cette double menace. L'ambassadrice du Thalmor, Elenwen, s'efforce déjà de tirer toute cette affaire au clair. Ses justiciars mènent l'enquête pour son compte, procèdent à des arrestations et des interrogatoires, afin de déterminer qui ou quoi se cache derrière la réapparition d'une espèce censée avoir disparu. Vous n'avez pas besoin d'en savoir plus, sur ce point. Ce sont les affaires du Thalmor. La nôtre est d'assurer la protection effective de cette province de l'Empire.
Artorius observait toujours Rikke et, à la mention du Thalmor, il la vit se raidir imperceptiblement, ainsi qu'une lueur mauvaise traverser son regard. De toute évidence, elle ne portait pas les haut-elfes dans son cœur. Soudain, la femme croisa le regard du jeune homme et son visage se ferma immédiatement, consciente de ce qu'elle avait pu laisser paraître durant quelques instants. Tullius ne remarqua rien. Il s'était appuyé négligemment sur la table jonchée de cartes, de plans et de parchemins, et concluait :
— Bref, la situation dans cette satanée contrée est assez critique pour justifier la mobilisation de nouvelles troupes. Vous, là !
Artorius sursauta presque sous l'interpellation inattendue. Il s'arracha à sa contemplation du légat Rikke. Le général s'adressait à lui, ses yeux sombres demeurant dans l'ombre de ses arcades sourcilières, mais qu'il devina braqués sur lui. En un clin d'œil, l'attention générale se porta sur sa personne.
— Oui, mon Général ?
Tullius se redressa et lui fit mine d'approcher. Artorius dut jouer des coudes pour s'exécuter, puis il se campa devant l'Impérial avec autant d'assurance que possible, bien qu'il ne put s'empêcher de se sentir comme un gamin pris en faute.
— Qui êtes-vous ? fut-il interrogé, d'un ton aussi réprobateur que s'il s'apprêtait à être sermonné ou molesté.
— Je suis le capitaine Artorius Garrana, Monsieur.
Et il déclina le nom de sa compagnie. Un mouvement de tête de Tullius permit à un rayon de lumière de frapper sa figure émaciée, révélant son regard fixe et bizarrement méfiant. Gardant tout d'abord le silence durant un petit moment, le général finit par remarquer avec sécheresse :
— Vous avez l'air de l'un d'entre eux… D'un Nordique !
D'après sa voix et son expression, il paraissait clair qu'il ne s'agissait pas d'un compliment dans sa bouche. Quelques rires bas ponctuèrent les paroles de Tullius. Artorius resta muet, refusant d'expliquer en public qu'il possédait un quart de sang nordique. Pas question de subir l'humiliation de reconnaître ouvertement son ascendance bâtarde, néanmoins si flagrante en le voyant. Il aurait donné n'importe quoi pour hériter des prunelles brunes et des boucles sombres de sa mère, plutôt que d'avoir à endurer plus longtemps une telle suspicion, répétée année après année depuis son enfance. Alors, Artorius resta de marbre. Du coin de l'œil, il devina que Rikke le dévisageait avec une certaine curiosité, oubliant qu'il l'avait vu tiquer à l'écoute des agissements du Thalmor.
— Quoi qu'il en soit, votre compagnie partira pour Blancherive demain matin, reprit Tullius. Vous rejoindrez les soldats déjà stationnés sur place sous les ordres du légat Cipius. Rikke partira avec vous pour vous prêter main-forte, même si c'est officiellement Cipius qui supervise les défenses de Blancherive. Mais, pour des motifs qui lui appartiennent, Rikke tenait à être présente et je n'ai aucune raison de m'y opposer. Je compte sur vous pour empêcher Ulfric Sombrage de s'emparer de cette Châtellerie.
Artorius jeta un regard à Rikke, qui ne broncha pas, puis il promit de faire tout son possible. Ensuite, Tullius interpella de même chaque nouveau venu, qui reçut une attribution spécifique pour sa compagnie. Maximus tira profit du relatif brouhaha et mouvement qui s'ensuivit pour aller tapoter sur l'épaule d'Artorius avec un sourire railleur.
— La bataille de Blancherive, hein ? Veinard !
Le jeune capitaine ébaucha un sourire narquois.
— Dommage que tu ne puisses pas m'accompagner, l'ancêtre. Ton soutien moral m'aurait été précieux face aux Sombrages…
Le vieil homme lui asséna une bourrade, l'envoyant heurter un Impérial au faciès peu commode qui protesta d'un grognement, sans même jeter un regard à Artorius. Une fois remis d'aplomb, ce dernier demanda à son ami en quoi consistaient exactement ses fonctions en Bordeciel. Peu enthousiaste, Maximus haussa les épaules :
— A vrai dire, je ne le sais plus très bien moi-même… Quand le Haut-Roi Torygg était encore en vie, j'avais pour coutume de le distraire de mes plaisanteries fines pour combler mon désœuvrement, mais sa jeune épouse ne semble plus trop apprécier ma présence depuis qu'il lui a été enlevé. Rire, ou même sourire, doit lui paraître indécent dans un tel contexte.
— Tu as l'air de t'ennuyer mortellement.
— Je n'en mourrai pas, mais il y a de ça… Le temps où je parcourais les reliefs sauvages de cette contrée est révolu. Les vétérans comme moi, on les relègue vite aux oubliettes, malheureusement, au lieu de les envoyer sur le terrain où ils pourraient contribuer à mettre un peu de plomb dans la tête des jeunes sots !
Maximus souriait obstinément, mais Artorius décela la nostalgie sur ses traits usés. Amicalement, mais sans penser que c'était réellement chose faisable, il lui jura :
— Si l'occasion se présente, je ferai tout ce qui m'est possible pour qu'on fasse appel à toi dans un coin bien reculé et sauvage de Bordeciel il n'y a pas de raison que seuls les jeunes s'amusent…
Maximus le remercia d'un air aussi peu convaincu que le sien, doutant qu'une telle occasion se présenterait jamais. Quand chacun eut reçu son affectation et ses ordres, le général Tullius entreprit d'exposer plus en détails ce que l'on savait sur les mouvements des Sombrages et la politique de chaque Châtellerie. Certains jarls avaient déjà nettement tranché et trahi l'Empire en prenant le parti d'Ulfric Sombrage, tels que ceux de La Brèche, tout au Sud, de Fortdhiver et du Clos, au Nord. Relié par Estemarche, la Châtellerie d'Ulfric Sombrage, l'ensemble formait un adversaire bien plus redoutable que les nouvelles garnisons ne l'avaient imaginé en s'appuyant sur de simples rumeurs. Et Blancherive, au centre, un vaste territoire, s'apprêtait à décider quel camp prendrait l'avantage sur l'autre dans les semaines à venir, même si l'issue de la guerre paraissait encore trouble.
Les yeux fixés sur la carte de Bordeciel, Artorius retrouva tout son sérieux et sa gravité en mesurant l'importance de la bataille à laquelle ses hommes et lui prendraient part… Etrangement, maintenant qu'il s'y trouvait, il avait hâte d'explorer les terres nordiques, tout en redoutant un peu ce qu'il risquait d'y découvrir. Ulfric Sombrage prenait un visage considérablement menaçant entre les lignes des propos de Tullius, qui se voulait évidemment pragmatique et succinct. Pourtant, Artorius devinait l'aura de crainte, de respect, et même de mysticisme, qui enveloppait un homme capable d'abattre le Haut-Roi et de rallier à sa cause des centaines, voire des milliers d'individus. Beaucoup de Nordiques ne semblaient qu'attendre un meneur de la trempe d'Ulfric Sombrage pour se liguer contre l'Empire qu'ils n'avaient jamais accepté tout à fait et, plus encore, contre le Thalmor qui leur interdisait le culte de leur ancien dieu Talos.
Et voilà qu'un dragon surgissait du néant de l'oubli pour interrompre l'exécution d'Ulfric Sombrage et de certains de ses partisans… A qui pouvait-on imputer ce mystérieux exploit, sinon aux Nordiques ? Pourtant, cela semblait tellement improbable ! Etait-il possible que de simples mortels se trouvent réellement impliqués à cette histoire de dragon ? Dans tous les cas, aux yeux d'Artorius, il apparaissait de plus en plus certain que cette contrée, la contrée de son grand-père inconnu, lui réservait bien de sombres surprises…
10
