Chapitre 3

L'aube teintait le ciel de douces nuances rosées, bleutées et violacées. Le souffle glacial était retombé durant la nuit, mais la température n'en restait pas moins terriblement basse. Dans les deux armées qui s'apprêtaient à s'affronter, les haleines des centaines d'hommes produisaient des panaches de vapeur à chaque expiration. L'herbe jaunâtre, morte, était imprégnée de rosée solidifiée sous forme de cristaux de glace. Tout semblait recouvert de ce glaçage sucré. Le décor ne se prêtait vraiment pas au déchaînement de violence qui menaçait d'exploser à tout instant. Pourtant, le gel ne tarderait pas à se colorer du rouge du sang humain…

Artorius se tenait derrière les barricades de la première arche à franchir pour accéder au pont-levis, évidemment relevé. Les légats Rikke et Cipius se trouvaient au-delà, défendant les portes de la ville en dernier lieu, si l'ennemi réussissait à renverser les forces du capitaine déployées en-dehors de la forteresse. Mais, Artorius ne songeait déjà plus qu'à sa propre position, celle qui lui fallait tenir avec ses hommes, faisant abstraction du reste. Lourdement équipé dans son armure impériale, coiffé d'un casque à nasal, un bouclier dans une main et son épée courte et massive dans l'autre, il avait seulement conscience de la présence de Hrongar, à quelques pas de lui. Le cadet du jarl avait été tiré par un soldat d'un lit de l'auberge, et des bras de la fermière blonde, après qu'Artorius se fût couché.

Tout comme son camarade de beuverie, Hrongar avait passé le reste de la nuit à cuver et vomir tout l'alcool ingurgité. Désormais, ils n'étaient peut-être pas aussi en forme que s'ils avaient passé une sage soirée à deviser avec le jarl et les légats à Fort-Dragon, mais ils n'en restaient pas moins à peu près opérationnels. De toute façon, un coup d'œil sur la marée bleue de Sombrages suffisait à leur faire oublier leur mal de crâne. En fait, Artorius ne s'était encore jamais senti plus alerte et bien éveillé qu'en cet instant précis. La perspective du combat exacerbait ses sens et mettait ses nerfs au supplice. Aucune trace de peur en lui. Pas encore. La nervosité seule le tenaillait pour le moment, ses muscles frémissants dans l'attente d'une détente qui ne venait pas. Les deux armées semblaient attendre un signal, n'importe quoi susceptible d'ouvrir les hostilités.

Avant que les premières lueurs du jour ne percent l'horizon obscur, les défenses de la ville étaient déjà positionnées face aux assiégeants qui avaient envahi la plaine, se répartissaient et traînaient des engins de siège face aux remparts. La compagnie d'Artorius, bien ordonnée en travers du chemin menant au pont-levis, qu'il lui faudrait défendre, avait été abasourdie par l'importance des effectifs ennemis, lorsque le lever du soleil l'avait révélé. Les Sombrages ne consistaient pas qu'en une poignée de fanatiques, insurgés recrutés dans les bas-fonds de la société nordique… Non, il s'agissait d'un véritable corps d'armée qui s'était déployé aux pieds de Blancherive, vraisemblablement composé de recrues venues de tous les horizons de Bordeciel pour rallier la cause d'Ulfric Sombrage. Les ennemis disposaient d'équipements non négligeables, de trébuchets et de balistes, d'étendards arrogants portant la tête d'ours de Vendeaume. Et ce bleu vif, ce bleu semblable aux iris d'un Nordique gigantesque, flamboyants d'une froide fureur, s'offrait partout où se posait le regard.

Soudain, sans arracher le sien de ce bleu menaçant, comme hypnotisé, Artorius éleva la voix pour se faire entendre de Hrongar :

— Quel est le nom de celui qui mène les troupes de Sombrages dans cette bataille, déjà ?

Il s'en souvenait pertinemment, mais il s'agissait de rassurer ses hommes déployés derrière lui et sur ses côtés, si c'était possible. De la même manière, Hrongar répondit :

— Galmar Rudepoing, le bras droit d'Ulfric.

Artorius fit mine d'acquiescer, avant de crier, provocateur :

— Très bien, qu'on prononce donc son nom pour la dernière fois ce matin, car ce renégat sera mort avant ce soir ! Et de poing, il n'en aura plus à brandir contre Blancherive, contre l'Empire, contre tous les habitants de Bordeciel !

Ce n'était qu'une boutade, mais l'heure n'était pas aux traits d'esprit. Suivant son injonction, se prenant au jeu, la compagnie entière répéta le nom de celui dont le capitaine promettait le trépas, le braillant comme un seul homme avec autant de provocation et de férocité que s'il s'agissait d'un défi lancé à leurs ennemis. Ensuite, Artorius brandit sa lame vers les cieux en hurlant :

— Pour Bordeciel ! Pour l'Empire !

Et ses hommes, de répéter ces mêmes mots encore plus fort. Artorius les sentit convaincus, déterminés et prêts à en découdre, ce qui renforça encore sa propre rage de victoire. Les soldats ignoraient qu'ils le soutenaient et le poussaient à fournir tout ce qu'il possédait en ressources mentales et physiques, tout comme lui tâchait de les guider et les motiver avec justesse. A chaque combat, leur solidarité ne lui apparaissait jamais plus clairement. En-dehors de ces moments fatidiques, ils n'étaient qu'une compagnie placée sous le commandement d'un capitaine… Mais, sur le champ de bataille, ils n'étaient plus qu'un seul homme, un seul corps, une seule paire de bras, un seul cerveau. Ils combattaient, mouraient ou triomphaient ensemble. Cet élan commun n'était pas seulement indispensable, il leur était vital.

Plus loin, Hrongar et les soldats en jaune de Blancherive qui contrastaient avec le rouge impérial, se joignirent aux vociférations, ce qui fit plaisir à Artorius, car il n'avait pas eu l'impression que le frère du jarl portait spécialement l'Empire dans son cœur. Les deux hommes échangèrent un regard complice. Hrongar portait un casque à cornes qui le faisait ressembler à un héros nordique surgi des pages d'un vieux recueil de légendes. Artorius fut content de pouvoir reconnaître en lui un ami. Il semblait que leur excursion et leur soirée de la veille les avaient rapproché plus rapidement et plus efficacement que s'ils s'étaient racontés leur vie mutuellement en long, en large et en travers.

En réponse aux clameurs côté Blancherive, les Sombrages ripostèrent en se décidant enfin à charger. Aussitôt, les dizaines d'archers postées sur les bouts de remparts, de chaque côte de l'arche, décochèrent sur eux autant de flèches. Néanmoins, une pluie beaucoup plus dévastatrice s'abattit sur les murs de la ville, les engins des Sombrages commençant à abattre leurs charges semblables à d'énormes grêlons. Ni les hommes d'Artorius, ni ceux de Hrongar ne se retournèrent, mais ils entendirent clairement le vacarme des impacts, la pierre heurtant la pierre, et des bruits de dégringolades témoignant des dégâts causés. Le sol se mit à trembler, aussi bien sous le poids des gravats roulant au bas des remparts que des innombrables pieds martelant la terre à l'approche des Sombrages. Les archers criblaient la masse bleue mouvante, mais il en restait toujours largement assez pour s'attaquer aux dérisoires barricades dressées en demi-cercle, à la base du chemin occupé par la compagnie impériale et les gardes de Blancherive. Artorius n'espérait pas les voir résister très longtemps, mais cela leur donnait le temps, ainsi qu'aux archers, de causer des pertes conséquentes chez l'ennemi, pendant qu'il s'acharnait contre les piques et les barrières. Ce fut d'ailleurs la première tâche à laquelle les défenseurs s'employèrent tous, à coup de flèches ou d'épées par-dessus les barricades. Chacun tranchait et tailladait à l'aveuglette tout ce qui se présentait à eux et portait un habit bleu dépassant de sa cuirasse. Peu à peu, un monceau de cadavres s'accumula de l'autre côté, mais la majorité de l'armée de Sombrages restait en arrière et donc hors d'atteinte.

Au bout d'un moment indéfinissable, les barricades se fissurèrent, les brèches s'élargirent et, assez vite, elles tombèrent sans pouvoir résister plus longtemps aux hordes qui se pressaient contre. Le vrai corps à corps commença, la masse bleue se heurtant à la masse rouge et jaune, se poussant, se pourfendant et se mêlant bientôt l'une à l'autre. Dans ce tourbillon d'épées et de visages grimaçants, Artorius pivotait sur lui-même pour repousser les ennemis qui jaillissaient de tous les côtés, l'encerclaient, le forçaient à céder du terrain. Tout en parant les attaques et en répliquant par des coups aussi mortels que possible, le capitaine s'aperçut que la plupart de ses hommes, tout comme lui, était obligé de reculer en direction du pont-levis. Un nombre effroyable de corps vêtus de rouge et d'acier jonchait déjà le chemin, piétinés sans égard par les assaillants toujours plus nombreux. La compagnie était littéralement submergée, engloutie. Et les hommes de Hrongar ne semblaient pas mieux s'en tirer. Si cela continuait ainsi, les défenseurs dépassés se retrouveraient bloqués entre un mur de Sombrages et le fossé du pont-levis, ce qui ne pouvait que les désavantager au plus haut point et signer leur arrêt de mort à tous. Aussi, Artorius n'hésita pas et se mit à hurler de battre en retraite sur les bouts de remparts, sur les côtés, qui pouvaient permettre aux Sombrages de contourner le pont-levis si les défenseurs n'étaient pas les premiers à les investir pour tenter de les repousser plus facilement, les hommes ne pouvant avancer de front que par deux ou trois tout plus sur ces murs. Parmi la cohue, ses ordres passèrent presque inaperçus, mais certains Impériaux commencèrent à refluer sur ces chemins de ronde, et Hrongar fit suivre la consigne à ses gardes.

Soudain, Artorius fut renversé sur le dos par un coup de massue en plein thorax qui lui aurait enfoncé les côtes sans son épais plastron d'acier. Le souffle coupé, il s'aperçut qu'il avait perdu son épée sous le choc et tâtonna fébrilement autour de lui dans l'espoir de la retrouver. Son casque avait également glissé, libérant ses longs cheveux épars. Celui qui l'avait frappé, un grand Sombrage au visage dissimulé sous un casque intégral, fondait sur lui pour lui fracasser le crâne de sa massue. Gagné par une terreur blanche, archaïque, Artorius tira à lui la première arme qui se présenta sous sa main, abandonnée par son précédent propriétaire, certainement mort. Il s'avéra que c'était une hache nordique. De toutes ses forces, Artorius la lança en pleine poitrine du Sombrage. Dans un grand bruit de déchirement et d'os brisé, la lame traversa le cuir et le corps avec autant de facilité qu'une motte de beurre frais. Un geyser rubis éclaboussa Artorius au visage, qui se retrouva momentanément aveuglé par le sang chaud de son adversaire. Celui-ci s'écroula sur lui, le protégeant indubitablement des attaques d'autres Sombrages. Sous son bouclier humain, Artorius ne prit que le temps de s'essuyer les yeux, de cracher avec dégoût un sang qui n'était pas le sien, et de retrouver sa fidèle épée. Ensuite, il repoussa le cadavre, se remit debout et recula précipitamment vers le mur. Les Impériaux et les gardes encore vivants avaient fini par comprendre la consigne et disputaient de violents affrontements avec les Sombrages qui les suivaient sur les remparts. Artorius parvint à se mêler de nouveau parmi ses hommes, mais ceux-ci ne cessaient pour autant de reculer, bien que l'étroitesse du chemin de ronde les défavorisât moins qu'à terre. Les Sombrages étaient tout simplement en surnombre comparé aux fantassins censés empêcher l'accès au pont-levis.

Inévitablement, les assaillants réussirent à se faufiler jusqu'au système d'ouverture du pont-levis, tuant tous ceux qui se dressaient sur leur passage. Les chaînes cliquetèrent, les mécanismes grincèrent et, lentement, le pont s'abaissa. A partir de ce moment, des hordes de Sombrages se ruèrent à l'intérieur de la barbacane, et le combat se poursuivit devant les portes de la ville avec les hommes des légats Cipius et Rikke. Sur les murs, ceux d'Artorius et de Hrongar tentaient encore désespérément de repousser leurs ennemis, davantage mus par la nécessité de sauver leurs vies que de réfréner une intrusion déjà couronnée de succès. Néanmoins, de moins en moins nombreux et dépassés par la situation, les survivants n'eurent d'autre choix que de se réfugier auprès des soldats conduits par Rikke et Cipius.

Désormais, il fallait empêcher les Sombrages d'enfoncer les portes et de s'engouffrer dans la ville. Sur les remparts, les archers appuyaient la défense au sol en faisant pleuvoir des nuées de flèches sur les ennemis. Le combat dura longtemps, s'étira ainsi jusqu'à la mi-journée, sans que l'envahisseur ne parvînt à franchir les murs d'enceinte. Les anciens nordiques ayant bâti Blancherive avaient judicieusement choisi son emplacement : sur cette falaise déchiquetée et impraticable, aucune machine, aucune échelle ni aucun piéton ne pouvait approcher les murailles tout autour, ailleurs qu'à cette unique zone moins pentue menant à l'unique point d'accès. Cela facilitait considérablement la défense, la menace la plus sérieuse ne pouvant que venir de front, mais l'inconvénient était que les habitants de la forteresse se retrouveraient pris au piège, littéralement faits comme des rats, en cas d'invasion.

En début d'après-midi, les assaillants se raréfièrent et se replièrent bientôt dans la toundra. Ils furent pourchassés et pris pour cibles par les flèches et les armes de jet, mais les défenseurs de la ville ne s'aventurèrent pas au-delà d'un certain périmètre. Beaucoup de Sombrages les attendaient encore dans leur campement de fortune, et tout le monde était trop éreinté pour risquer de perdre de précieuses vies en se confrontant à des hommes bien reposés et frais qui, contrairement à eux, ne combattaient pas depuis l'aube. Ce répit s'avérait plus que bienvenue. Des deux côtés, on s'occupa des blessés, on respira un bon coup et on contempla les dégâts de cette première matinée d'affrontements. Avec un sentiment proche de l'effroi, Artorius s'aperçut que bon nombre de ses hommes était déjà tombé. Le légat Cipius, qui eut le malheur de le narguer en lui serinant toutes les mesures qu'il aurait dû prendre pour empêcher les Sombrages de franchir le pont-levis, fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase… Les nerfs d'Artorius, mis à rude épreuve par sa découverte accablante et des heures de combats acharnés, cédèrent de colère et d'indignation face à ces accusations condescendantes.

— J'ai perdu la moitié de mes hommes en suivant votre stratégie, qui reposait sur l'illusion que les premières lignes se briseraient sur les nôtres comme des vagues sur des rochers ! La vérité, c'est que nous étions trop peu nombreux et trop exposés, et que ces fichus bouts de remparts subsistants auraient dû être abattus depuis longtemps…

Le légat Cipius épongea son front en sueur et fronça les sourcils.

— Dites donc, capitaine, mesurez vos paroles et votre ton ! Vous vous adressez à votre légat !

— Sauf votre respect, Artorius a raison, intervint Hrongar en s'approchant, couvert de sang et d'estafilades. Cela fait des années que ces murs devenus inutiles tombent en ruines, et que mon frère aurait dû les faire raser… Je lui en avais déjà parlé, mais je suis coupable de ne pas avoir insisté davantage. Sans ça, les Sombrages n'auraient pas pu contourner le pont-levis aussi facilement !

Avec humeur, le légat grogna :

— Bon, mais les voilà mis en déroute, pour le moment, alors nous devrions plutôt nous préoccuper de renforcer nos défenses que de palabrer vainement…

Et il les planta là, paraissant oublier que c'était lui qui avait commencé à formuler des reproches à l'encontre du capitaine. Hrongar regarda en arrière, au-delà du pont-levis dont les mécanismes endommagés ne pouvaient plus être manipulés en l'état. Sombrement, il commenta :

— Ils reviendront. C'est loin d'être terminé…

En effet, les combats reprirent de plus belle dans l'après-midi, et se poursuivirent jusqu'à la fin de la journée et même à la nuit tombée. Les portes de Blancherive tinrent bon, mais les pertes humaines s'amplifièrent dans les deux camps. Le soir, les Sombrages se retirèrent à nouveau et Galmar Rudepoing fit parvenir à Balgruuf un message lui enjoignant de capituler, ce qui mettrait un terme au massacre et épargnerait les habitants de la ville… Pour cela, le jarl devait abdiquer son trône. Sans un mot, Balgruuf froissa la missive dans son poing et la jeta aux flammes avec mépris.

Tard dans la nuit, une nouvelle vague de Sombrages se précipita contre les murailles malmenées par les incessants tirs de trébuchets. La bataille fit rage pendant toute la nuit mais, au petit matin, la forteresse se tenait encore vaillamment hermétique à tout intrus. Cependant, les dégâts se révélèrent considérables : des maisons brûlaient, incendiées par des projectiles enflammés, les habitants exténués et parfois blessés se relayaient pour lutter contre les brasiers dévorants et insatiables, certains bâtiments s'étaient écroulés sur leurs occupants, sans que quiconque ne se souciât encore d'extirper les corps des gravats, et partout des monticules de cadavres militaires et civils gagnaient en hauteur à mesure que les heures passaient… Cela ne faisait qu'un jour que le siège avait commencé, mais l'hécatombe et les dégâts faisaient déjà froid dans le dos.

Hrongar et Artorius s'étaient assis sur de gros blocs de pierre taillée, détachés des remparts, et s'efforçaient de reprendre des forces sans prononcer un seul mot. Ayant déposé leurs casques à leurs pieds, les joues marbrées de contusions et de grands cernes sombres sous les yeux, les deux hommes buvaient à même un tonnelet qu'ils se partageaient et mâchouillaient les miches de pain et la viande séchée qu'ils avaient déniché. Le regard qu'ils posaient en contrebas, vers la plaine qu'ils dominaient depuis la terrasse de Fort-Dragon, était littéralement vide. Ils n'avaient pas dormi depuis vingt-quatre heures et la fatigue commençait à prendre le dessus sur leur envie d'en découdre, aussi Rikke et Balgruuf le Grand les avaient envoyé prendre un peu de nourriture et de repos. Mais ni le capitaine Impérial, ni le cadet du jarl n'auraient réussi à fermer l'œil le temps d'une sieste, alors que les combats se poursuivaient devant les portes de la ville. Les archers entretenaient des tirs nourris contre les envahisseurs, mais le renégat Ulfric Sombrage avait mobilisé des forces impressionnantes… Et, ce matin, le moral des assiégés chutait à mesure que de nouvelles vagues de Sombrages déferlaient contre la rocaille. L'armée ennemie semblait tout simplement trop nombreuse, trop entêtée, trop puissante et trop furieuse pour être tenue en respect durablement. Les portes de Blancherive semblaient toutes prêtes à tomber.

Ce fut à cet instant de découragement et de lassitude, accompagnant le lever du soleil, que se découpa brusquement dans le ciel une immense silhouette noire… Un grand dragon aux écailles sombres comme la nuit, surgi du néant, qui survola le champ de bataille en produisant de puissants mouvements d'air à chaque battement d'ailes. Soudain, le monstre poussa un long rugissement funeste, semblable à l'appel de la mort, qui jeta l'effroi et la discorde dans chaque camp. Comme si cela ne suffisait pas, un second dragon, plus petit et brun, rejoignit son congénère en répondant à son cri. Deux dragons ! Une partie des archers se dispersa comme une volée de moineaux, les autres restant tétanisés devant ce spectacle irréel. Les Sombrages reculèrent, s'éparpillèrent, se mirent à courir en tous sens. Les deux reptiles cornus, aux ailes décharnées semblables à celles de chauve-souris géantes, décrivirent des cercles au-dessus des centaines d'hommes. Quelques-uns, courageux, bandèrent leurs arcs vers eux, mais le vol des dragons était trop rapide et imprévisible, ceux-ci bifurquant parfois subitement, partant dans une autre direction et fondant ou s'élevant sans crier gare.

Au sommet de la forteresse, Hrongar et Artorius avaient bondi sur leurs pieds en lâchant leurs pains, qui roulèrent au sol. Eberlués, ils assistèrent un instant au manège des dragons sans réagir. Enfin, le premier à retrouver ses esprits, Hrongar saisit sa lourde épée et se coiffa de son casque d'une seule main, puis il secoua Artorius brutalement. Celui-ci, stupéfait, balbutia :

— C'est… Ce sont des dragons ?

Avec rudesse, son compagnon lui enfonça son propre casque sur la tête et répliqua :

— Est-ce que ça ressemble à des grives ? Venez, il faut rejoindre le front avant que ce ne soit la débandade totale… Nous devons protéger la ville de ces horreurs !

Juste à ce moment, le dragon noir vomit un flot de flammes sur les archers encore postés sur les murs, pendant que son congénère s'attaquait aux Sombrages qui se ruaient sur les catapultes dans l'optique de repousser ces ennemis inattendus, et considérablement plus dangereux… Cette vision remit immédiatement les idées en place dans le crâne d'Artorius, qui attrapa l'arc suspendu dans son dos et se rua dans l'escalier à la suite de son nouvel ami. Ils croisèrent des civils terrorisés qui s'enfuyaient en sens inverse, et dont les hurlements leur vrillèrent les tympans. C'était la première fois que tout le monde, ici, apercevait des dragons. D'ailleurs, tous les croyaient disparus depuis longtemps, voire relevant du domaine de l'imaginaire et du mythe. Mais voilà que ce « mythe » s'occupait à détruire les machines de siège, à saisir entre ses griffes de petits humains, qu'il projetait dans les airs depuis une altitude bien trop élevée pour leur permettre la moindre chance de survie… L'inimaginable se produisait et, en comparaison, même la menace des Sombrages paraissait bien moindre ! D'ailleurs, plus personne ne songeait à la bataille qui se livrait depuis la veille. Tous les regards se tournaient vers les dragons terrifiants, leurs gueules béantes exhalant le feu ou leur légendaire Thu'um dévastateur avec une égale férocité. A chaque Cri, l'air semblait se tordre et l'atmosphère se figer momentanément, comme si tout se déroulait au ralenti, le phénomène magique s'accompagnant paradoxalement d'une rafale puissante qui soulevait de terre les êtres ou, au contraire, les couchaient à terre tels des blés fauchés. Rien ne semblait véritablement en mesure de repousser les dragons hurlants, ou ne serait-ce que les décourager.

Le Nordique et l'Impérial avaient atteint la placette où se dressait le Vermidor, le grand arbre blanc et mort chéri par les nordiques, face à l'autel dédié à Talos — ou Tiber Septim — surmonté d'une haute statue du héros-dieu. La première fois qu'il s'était trouvé sur cette place, Artorius avait jugé que c'était un miracle que le zèle du Thalmor, qui qualifiait d'hérésie le culte de Talos et faisait la chasse à ses adeptes, ne l'ait pas encore poussé à abattre cette statue. Des corps sans vie jonchaient les dalles crasseuses, recouvertes de décombres, de poussière et de cendre. Plusieurs personnes affolées bousculèrent les deux hommes sans leur prêter aucune attention. Tout à coup, le dragon noir comme la nuit décrivit un angle droit, se propulsa au-dessus de la ville de ses puissantes ailes, et se dirigea droit vers la place à très faible altitude. Il se posa bruyamment sur le toit du temple de la déesse Kynareth, un édifice massif jouxtant le Vermidor, face à Hrongar et Artorius… Et il fixait ce dernier de son regard rougeoyant, haineux et brûlant comme la braise. Le capitaine sentit son courage s'étioler comme peau de chagrin sous ce regard-là. Inexplicablement, il eut la certitude que ce dragon était venu pour lui.

— Je suis Alduin l'Aîné, annonça le monstre, d'une voix profonde et rocailleuse, sans âge.

Ainsi, il utilisait le langage commun à la manière des hommes ! Hrongar brandit sa lame. Artorius encocha une flèche, banda son arc mais ne tira pas, intrigué par ce que le monstre avait à dire. Il ne paraissait pas pressé de libérer le feu de son ventre ou la magie de ses Cris contre les deux humains. Ses redoutables griffes semblables à des serres effritaient les tuiles, tandis que ses ailes à demi-repliées luisaient faiblement sous les rayons timides du soleil encore bas. Son corps sombre et écailleux, surmonté de piques acérées aussi longues que des enfants, se découpait d'une façon saisissante sur les cieux pâles, envahis de nuages duveteux et de couleurs tendres. Il tenait sa tête inclinée vers Artorius, avec une sorte de curiosité malfaisante.

— Et comment se nomme ce petit être vêtu de métal ?

Artorius frémit et jeta un coup d'œil à Hrongar, comme pour lui demander silencieusement conseil. En tant que Nordique, bercé par les contes de son peuple, il en savait certainement plus long sur les dragons que lui-même, sang-mêlé élevé en Cyrodiil… Hélas, Hrongar semblait aussi déstabilisé que lui. Alors, le capitaine se décida à répondre, d'une voix qu'il espérait à peu près assurée :

— On m'appelle Artorius Garrana. Que voulez-vous, Alduin l'Aîné ?

Le monstre redressa sa gueule hérissée de crocs, encore fumante du feu déversé sur Blancherive. Enigmatiquement, il prophétisa :

— Le sang de dragon sera vaincu par le sang de dragon…

Et il lança un Cri contre les deux hommes, qui basculèrent sur le dos, soufflés par une rafale brûlante. L'épée de Hrongar lui sauta des mains et tinta en heurtant les pavés. La flèche encochée par Artorius fusa dans les airs, avant de retomber plus loin sans avoir pu causer le moindre dommage à Alduin. Ignorant ses douleurs physiques, réveillées par sa chute, Artorius se redressa tant bien que mal et rampa vers Hrongar, dont la tête avait heurté l'une des racines noueuses du Vermidor. Presque assommé, le Nordique remuait faiblement, désarmé et vulnérable sous le regard brûlant du dragon. De sa voix terrible, celui-ci ajouta :

— Tu te consumeras dans le feu des entrailles de Mirmulnir… Adieu, Artorius Garrana !

A peine ses menaces proférées, il s'éleva dans un puissant battement d'ailes, qui le propulsa haut au-dessus de la place. Artorius arracha une flèche à son carquois, l'encocha et tira, mais Alduin avait déjà disparu dans un tourbillon noir. Le jeune homme jura tout haut mais, déjà, le deuxième dragon surgissait à son tour en rugissant dans une attitude meurtrière, fonçant droit sur lui. Il s'agissait vraisemblablement de Mirmulnir, auquel Alduin avait confié la tâche de le supprimer. Artorius n'avait pas le temps de s'appesantir sur cette troublante conclusion. Le dragon brun rasa la cime du Vermidor de ses griffes, faisant pleuvoir une pluie d'éclats de bois pâle sur Hrongar, qu'Artorius s'était empressé d'aller relever. Le frère du jarl reprenait pleinement conscience, secouant son crâne rasé et beuglant qu'on lui rende son épée. En l'avisant, à quelques pas de là, il courut la récupérer en chancelant un peu, tandis qu'Artorius encochait une nouvelle flèche en suivant du regard Mirmulnir, qui tournoyait au-dessus de leurs têtes et s'apprêtait visiblement à attaquer.

Tout sentiment de peur disparut subitement d'Artorius. Il n'y avait plus de place pour autre chose que cette fougueuse détermination de survivre et cette rage meurtrière qui palpitaient dans ses veines. Il ne pouvait pas plus se permettre de reculer devant le dragon que face aux Sombrages… En tant que légionnaire et capitaine appelé en Bordeciel, c'était son devoir de défendre cette ville de tous ses ennemis, fussent-ils des créatures aussi puissantes et légendaires ! D'ailleurs, ce monstre en voulait spécifiquement à sa vie, mais il était à craindre que le reste de la ville ne soit ravagé par la suite, s'il tombait. Hrongar, armé de son impressionnante épée massive, semblait penser la même chose et se posta à ses côtés. Ils n'échangèrent pas un regard, mais se préparèrent conjointement à livrer un combat sans merci et probablement perdu d'avance, contre Mirmulnir…

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