Bonjour !
Le miracle de Pâques, peut être, je ne sais pas, quoi qu'il en soit, près de deux ans après le dernier chapitre, j'ai enfin réussi à terminer ce chapitre sur Harry. J'ai eu beaucoup de mal, j'ai écris, jeté, réécrit, jeté à nouveau. J'ai finalement tout mis de côté pour recommencer entièrement et... Le voici.
C'est plus modeste et moins gourmand qu'un œuf en chocolat, certes, mais j'espère qu'il vous plaira. Bonne fin de (long) week-end - et je l'espère, bonne lecture !
Comme d'habitude, je tiens à remercier Jyanadavega, Lullyanne, StephAliC, Lil's C, Ermessende, Ccilia, Mardy Jaune, xxShimyxx, Nia Petrovski et lumibd pour leurs reviews.
Disclaimer : Tout est à JKR. Et aux surréalistes. Le reste n'est que misère
Titre : Cadavre Exquis
Chapitre : Cri du cœur
Résumé : Dix OS. Dix tranches de vie. Parce que la Guerre laisse des traces... Des failles.
Playlist : Johhny and Mary version de Todd Terje ( featuring Bryan Ferry ) et Þú Ert Jörðin d'Ólafur Arnalds
Cri du cœur
Harry
La fête était terminée.
La représentation avait été suspendue, l'opéra évacué. Il fallait à tout prix éviter le scandale, même si les journalistes s'amassaient déjà devant les grandes portes du parvis.
Joaquim Leaster était toujours là, le corps affaissé contre son fauteuil. Flasque. Après avoir prévenu le garde de sécurité à notre étage, j'étais retourné dans ma loge. J'avais regardé la salle se vider.
Comme je le regardais, désormais. Alors voilà, Joaquim. Tu rejoignais la liste indicible des autres. De ceux qui occupèrent des mois durant les sous-sols du Square. C'était un tout autre cortège… Leurs visages d'enfants aux yeux clos. L'enchaînement des tables. Ces matins étaient les plus terribles, lorsqu'un garde venait vous tirer du lit, après trois heures de sommeil. Ou lorsque l'on revenait de garde, le corps fourbu parfois de ne pas avoir dormi depuis la veille. Et qu'il fallait descendre. Identifier. Etre sûr. Luna, Hagrid, Gabrielle, Dean, Fred, Maugrey, Severus, Padma, Charlie, Théodore, Olivier, Lavande. C'est un chapelet lugubre. Ce sont vos noms, toujours les vôtres. Membres de l'Ordre ou Mangemort, qui furent étendus là. Vous, mes pauvres corps. Et ces nuits passées à vos chevets. Il me fallait bien ça, pour vous comprendre. Pour vous demander pardon.
C'est la flaque de cheveux rousse de Charlie, qui formait une auréole autour de son visage pâle. C'est Parvati contre mon épaule, échouée, que je maintenais presque debout, les doigts enfoncés dans son bras. Fleur, enceinte jusqu'aux dents. Douloureuse, douloureuse tellement, assise derrière Gabrielle, caressant ses cheveux, embrassant son front. Lavande, allongée là, roide et blanche, et le souvenir de ses jambes enroulées autour de moi, cette nuit-là, et son souffle, contre ma nuque, me suppliant de rester une heure de plus…C'est les taches de rousseur innombrables sur les visages cernés de noir de Fred.
Théodore… Mon ventre se révulse à ce souvenir. J'ai encore l'odeur plein les narines, il m'avait fallu remonter pour vider mon estomac dans l'arrière-cour. Hermione…C'était ta main qui s'était posé sur mon épaule, ton pauvre visage, pleins de larmes, tu m'avais attiré brusquement, me serrant maladroitement contre toi. Tu tremblais. Nous avions pleuré longtemps, l'un contre l'autre. Sans mot. Il n'y avait plus de mots.
Elle me manquait. Physiquement. Au sens premier du terme : ce sont ses bras, son sourire, son odeur qui formait une béance noire, en creux. C'était toujours elle. Je reviendrais toujours à toi, Hermione.
Et lui, ce presque-mari, qui était là, si paisible, le corps renversé. Comme si ça ne lui avait coûté aucun effort, de mourir, doucement. Ce soulagement sur ses traits détendus. Je le savais, moi, que c'était un mensonge. Je l'avais vu, elle aussi, à quel point on s'accrochait à la vie, à quel point on refusait de la perde, tant que c'était possible. Parce que c'était tout ce qu'on avait, et tant qu'un pied y restait, alors on se raccrochait. On pleurait, on hurlait, on suppliait, on serrait les mains, on les étreignait. C'était laid, laid, laid….Ça vous brisait le cœur. Ça…
Si Malefoy avait dit vrai, je n'avais aucune forme de pitié pour lui et pour sa mort douillet. Il n'avait pas eu peur, lui. Merlin savait que j'en avait parfois manqué pour eux, de compassion, de tendresse... Alors lui, il n'aurait rien. C'est le moins que je pouvais faire. Pour eux qu'on avait si peu pleuré. Eux qu'on avait déjà oubliés.
J'avais quitté la loge pour dévaler les étages. Dans la salle de réception, les Aurors occupaient déjà les lieux. Les capes grises juraient furieusement avec les tables soigneusement dressés, et les plats de petits fours et les flutes de champagne bien alignés avaient quelque chose d'obscènes, désormais. Seamus était là, accompagné de quelques Aurors, organisant déjà les interrogatoires des employés de l'Opéra. Il s'était excusé poliment d'un geste de la tête vers ses collèges et s'était approché de moi.
- Harry, Messerschmitt est arrivé dès qu'il a su…
J'avais hoché la tête, ailleurs.
- Le problème, c'est que Remus est là aussi…
- Qu'est-ce qu'il fout là ?
Je n'avais pas pu m'empêcher d'être plus agressif que je ne l'aurai souhaité. Seamus avait marqué un moment d'arrêt, il m'observait, surpris.
- Tu sais bien... C'est un des décrets que vous avez signé il y a quelques mois. Les meurtres des membres du Ministère tombent sous la juridiction de la Ruche…
Et donc, de Remus.
- Et merde…
J'avais marmonné pour moi-même. J'avais continué, observant d'un œil le ballet des Aurors derrière nous
- J'imagine qu'Olivier est là aussi ?
- C'est justement ce que je voulais te dire.
J'étais très las, soudain. Longtemps, le Service des Aurors avait été l'unité compétente pour ce genre d'affaire. Depuis la Guerre et la création de la Ruche, les choses avaient changé. La Ruche avait été un organe efficace en son heure, personne ne pouvait le nier, mais j'avais cru qu'elle disparaitrait avec la paix. J'avais tort. C'était compter sans Remus. Et aucun Ministre n'aurait eu le culot de la lui enlever. La répartition s'était presque faite naturellement : pour le bureau des Aurors, les crimes et le renseignement intérieur, et pour la Ruche l'espionnage et les missions en dehors du pays. Officiellement. Officieusement, il arrivait une fois sur deux qu'une équipe de chaque agence se retrouve dépêchés sur une même affaire, chacune arguant à l'autre que le dossier relevait de sa juridiction. Remus et moi nous retrouvions donc régulièrement dans le bureau du Ministre afin de « discuter » des aménagements de compétence. On bricolait une nouvelle clause et tout allait bien jusqu'à l'affaire suivante.
Meurtre dans un lieu public : Bureau des Aurors. Mort d'un membre du Ministère : La Ruche. Ça allait nécessairement finir par gueuler…
Pour ne rien arranger, Messerschmitt était un putain d'enragé. Il avait réussi à se mettre la moitié de Ministère à dos en quelques années et à la vitesse où il y allait il ne pourra bientôt plus foutre un pied à la Ruche. Tout avait commencé par une affaire que le Ministre avait tranché en faveur de De Pierrebourg. Depuis, il nourrissait contre le français une haine irréfutable. Peu importe le lieu et l'affaire, Olivier pouvait être certain que quoi qu'il arrive, il retrouverait Messerschmitt dans ses pattes. Lupin pensait qu'il était un poids dont je devrais me débarrasser, mais il n'avait rien compris. Un type capable de mobiliser ses indics jours et nuit dans le simple but d'emmerder le mec d'une autre agence était indubitablement un élément précieux. Au-delà de ça, il disposait d'un atout qui ne s'achètait pas : il imposait le respect. Même Finnigan la fermait devant lui, ce qui n'était pas un mince exploit.
Dans le fond, je savais très bien ce qui mettait Remus mal à l'aise chez lui : Messerschmitt avait trouvé sa vocation durant la Guerre. Il s'était engagé dans les brigades de formation d'Auror comme on rentrait dans les ordres. Avec cette abnégation absconse et entêté. Il était devenu l'homme d'un service, d'un uniforme. Même aux heures les plus noires, il avait refusé de quitter son poste pour entrer à la Ruche. Encore aujourd'hui, il gardait une fidélité chevillée au corps pour le vieux bureau.
Remus avait raison, il n'avait jamais fait preuve d'une once de compassion ou de remord. Les discours n'étaient pas pour lui, pas plus que les hommages et les larmes. Mais je l'avais vu, veiller une nuit entière un gamin en train de crever. Je l'avais vu, les mains pleines de sang, tenter de stopper l'hémorragie d'une jambe fracassé. Je l'avais vu enfin, dans les sous-sols, fermer les yeux de sa sœur, fauchée en pleine attaque. Je ne sais pas, je ne saurai jamais où ce genre d'hommes et de femmes vont chercher ce qu'il y a en eux. Je ne veux pas le savoir, ce n'est pas mon affaire.
- Il m'emmerde Harry, il m'emmerde vraiment…
J'avais retrouvé Olivier de Pierrebourg, il grinçait entre ses dents, accoudé contre le mur du troisième étage, parcourant les dossiers qu'on venait de lui jeter entre les bras.
- Je sais, je vais aller lui parler.
Il fallait bien que je temporise un peu. Messerschmidt n'avait pas besoin que je lui dise quoi que ce soit, il connaissait mieux les décrets négociés avec le Ministre que moi. Dans le fond, il venait récolter quelques informations, ouvrir un dossier et s'assurer que tout était en ordre. Emmerder la Ruche était un bonus. J'étais épuisé et je n'avais pas la tête à son petit jeu, mais si cela pouvait faire son bonheur, ça ferait aussi le mien.
J'avais vu la grande silhouette aux épaules tombantes de Remus monter les escaliers. Il se dirigeait vers moi : si le maître de la Ruche était ici, le chef des Aurors pouvait céder sa place. Il avait jeté un long regard autour de nous, avant de m'observer. Comme il ne l'avait pas fait depuis très longtemps.
- Rentre chez toi, Harry.
Il avait posé sa main sur mon épaule en me fixant de son regard gris et triste, plein de compassion. De celui dont j'avais appris à me méfier.
- Je dois rester, Remus…Il y a des choses à clarifier, des…
J'avais protesté par politesse…Et curiosité, aussi. Sa pression s'était accentuée sur mon épaule. Et il avait répété.
- Rentre chez toi, Harry. Rentre. Va voir Ginny. Je m'occupe de ça.
Il savait. L'évidence me clouait au sol, et je le regardais, stupide, alors. Et les paroles de Malefoy me revenaient comme un magma confus. Il avait joué son rôle. Remus Lupin allait jouer le sien, mais avant, il devait s'assurer que je ne ferais pas de vague. Que je me comporterai exactement de la manière à laquelle on s'attendait.
J'étais un idiot.
Je crois que j'avais bien rempli mon rôle. Je lui avais serré la main et j'avais dit « Ok. Très bien. Nous en reparlerons demain. Huit heures à mon bureau ?»
Il avait souri et je m'étais griffé l'intérieur des paumes, pour éviter la gifle qui me brûlait les doigts. Et la haine… La haine restait là, comme une boule en creux. Ce vieux type usé, qui avait glissé de compromis en compromis. Et moi, le pantin, l'alibi… Ah, ils devaient bien se marrer. Lui et de Pierrebourg, de concert, sur le « gentil » Harry qui ne voyait rien, qui ne comprenait rien….
J'étais sorti par une « porte de derrière ». Vieux passages secrets remis au gout du jour durant la Guerre, et qui vous menait quelque part au milieu d'un coin désert du Chemin de Traverse.
J'étais un idiot, et en plus de ça, j'étais devenu lâche.
Il était ivre… Ivre, ivre, ivre… Harry titubait. Il avait bien essayé de transplaner, mais une once de bon sens pas encore tout à fait dilué dans les volutes d'alcool l'avait persuadé d'y renoncer. Un séjour de trois mois à Sainte Mangouste pour démembrement était la dernière chose dont il avait besoin.
Premier étage…Deuxième…Troisième…
Il n'était pas tout à fait certain et la cape gouttait déjà sur le palier. Ça faisait un ploc lent et régulier. Il n'était même pas très sûr de savoir pourquoi il était venu jusqu'ici. Il avait marché longtemps, avant de réaliser qu'il arpentait depuis un moment le mauvais côté de la Tamise. C'était presque un signe. Il s'était trompé, avait fait un détour de près de dix minutes et il avait dû se servir de sa baguette pour réussir à passer ce foutu digicode.
Molly n'avait jamais compris. Il aurait pu tout avoir. Une jolie maison quelque part dans la campagne anglaise. Un loft lumineux dans les quartiers sorciers de Londres. Au lieu de quoi, Ron louait depuis des années un trois pièces au cœur de Brixton. Arthur avait tenté de rassurer sa femme en lui disant que ça lui passerait. Sans doute un besoin de voir autre chose. Mais les faits étaient là. Huit ans plus tard, il n'était jamais revenu.
- Bon sang, Harry, qu'est-ce que tu fous là ? Il y a un problème ? C'est Ginny ? Hermione ?
Ron avait déjà un manteau sous le bras et Harry l'observait presque surpris.
- Non…Rien qui ne te demande au Ministère, du moins…Je….
Quelque chose se bloqua dans sa gorge. Ron était surpris. Pire, effrayé. C'était donc ça ? Les discussions de quelques minutes dans les couloirs du Ministère. Les repas de famille. Et c'était tout ? Il n'y avait donc plus rien d'autre, qui puisse justifier sa présence à lui, Harry Potter, sur le palier de Ron Weasley, à 23h ?
-…Je…Je voulais juste te proposer un verre.
- Harry… Tu es ivre.
Harry avait hoché la tête
- Joaquim Leaster est mort.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Ron s'était approché brusquement et Harry avait tenté de sourire.
- Dans ma loge…Je…
- Chut. Ne dis rien. Pas ici. Je te raccompagne. Je prends ma veste, attends-moi.
- Tu ne vas rien me dire ?
Ginny le regardait gravement au-dessus de la table. Elle avait les lèvres serrées. Derrière ses manières doucereuses, il savait bien qu'elle le haïssait. Et parfois, ça l'amusait. Elle était encore si forte … Peu importe les affronts, peu importe la tristesse : elle avait les apparences. Elle ne lâcherait rien. C'était étrange….Toutes les femmes qui comptèrent avaient toujours été bien plus de forte que lui.
- Joaquim Lester est mort. Dans ma loge.
Elle n'avait pas bougé.
- Et Hermione ?
- Hermione quoi ?
- Elle allait se marier avec lui.
- Je sais ça.
Elle le regardait toujours.
- Et avant que tu ne demandes, Ginny : non. Je ne l'ai pas tué.
Ron était venu déposer un café noir avec un énorme morceau de brioche devant Harry. Son ventre gargouillait délicieusement à l'odeur du café chaud. Une faim soudaine, et c'étaient les thermos des baraquements au coin des rues qui lui revinrent. Lorsque les rondes se prolongeaient jusqu'aux premières lumières de l'aube et qu'ils finissaient les pieds gelés dans leurs bottes, avant la relève de la patrouille du matin. Le premier café de la journée, partagé avec Driss, le jeune réserviste des bataillons de la Tamise, autour duquel les doigts se pressaient, pour un peu de chaleur, pour combler la faim qui tenaillait … C'était le meilleur café du monde.
Elle avait posé ses mains bien à plat sur la table, avant de soupirer
- Je vais me coucher Harry. Mais nous en reparlerons demain.
Ron avait embrassé Ginny, elle avait des cernes creusées sous les yeux et tendrement, il passa un doigt sur le rebord de sa mâchoire. Elle s'effaçait, il l'usait. Et c'était tellement injuste. Elle ne méritait pas ça, jamais.
Seulement, ils avaient construits une image. Une jolie image. Glorieuse, simple, droite. Un peu écornée sur les bords, peut-être. Une famille tout autour, c'était bien, en silence. Il n'avait rien dit. Jamais. Il avait gâché quelques choses…Trop.
Elle l'aimait tellement. Et ça lui semblait si simple, alors. C'est comme cela que tout devait se terminer, de toute manière. Peut-être que tout ne devait pas être si compliqué : son enfance, la guerre, Voldemort, Hermione, Malefoy…
Peut-être qu'à la fin, il fallait qu'il existe des choses simples. Un mariage, un travail, une jolie maison et des enfants. Par exemple. Lorsqu'on avait cette vie-là, après le placard, après Voldemort, après la guerre, on ne pouvait pas avoir envie de fuir à peine la porte passée, on ne pouvait pas avoir l'impression d'étouffer, ce n'était pas envisageable.
Le soir, il retrouvait Ginny et son petit visage chiffonné. Il en venait à se détester, de ne penser qu'à elles, à leurs odeurs, à leurs étreintes. Et parfois c'était à Ginny qu'il en voulait. Ginny et ses grandes boucles rousses. Ginny et sa prison dorée. Ginny qu'il rendait malheureuse. Ginny qu'il n'aimait plus.
Ron s'était assis en face de lui, en silence. Alors Harry avait ouvert la bouche
- Je vais la quitter.
Ron sembla surpris, il allait dire quelque chose, mais Harry continua:
- Je vais quitter votre famille. Le gouvernement aussi, et je vais me faire oublier…De ce monde.
Il secoua la tête, il protestait, encore.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Tu es ivre, Harry…Ce monde…Tu sais bien que ce n'est pas possible, c'est le tien, c'est…
- Ron…
Et le timbre de la voix d'Harry était déchirant.
- Ce monde-là … Il n'existe plus... C'est un souvenir… Tu as raison… le Chemin de Traverse à onze ans, Hagrid dans le parc de Poudlard, Hermione travaillant dans la grande salle, Georges et Fred qui nous soutenaient dans les gradins. Oui… C'était mieux que tout, plus grand que n'importe lequel des rêves que j'ai pu construire toutes ces années sous mes escaliers, bien sûr… J'ai aimé ce monde, j'ai peut-être contribué à le sauver, un peu… Mais plus maintenant…
- Mais ils ont besoin de toi !
C'était le dernier argument. Il avait sans doute même fini par y croire, après toutes ces années. Ron. Une tendresse innommable lui serra le ventre, il posa sa main sur la sienne.
- Oh non... Ils avaient besoin de mon nom, durant les heures sombres. Demain, ils auront besoin de se souvenir de sa légende. Mais moi ? Non.
Ronald ressemblait à un tout petit garçon. Il devrait parler encore, s'il pouvait. Il devrait lui dire qu'il est désolé. Que durant la Guerre, il s'était trompé. Il aurait dû lui dire qu'il aimait Hermione alors. Et lui aussi. Qu'il aurait dû les aider tous les deux, et ne pas essayer de le sauver lui. Il devrait dire qu'il a gâché leurs amitiés et qu'il voit bien qu'ils ne se pardonneront jamais.
Ils étaient seuls. Même au milieu des couples, des amis et des tendresses. Ils étaient éloignés d'eux, tous ceux qui pouvaient comprendre, ils avaient été bannis. Il ne restait que les autres, qui avaient vécu des choses et des horreurs différentes. Et être avec eux, cela n'était plus assez. C'était insidieux. Ils doutaient, de cet amour, de cette amitié. Et plus le doute grandissait, plus l'autre devenait étranger, et plus la solitude grandissait, elle aussi. Voilà, c'était exactement ça. Ils s'étaient séparés pour mieux être seuls, plus infiniment malheureux.
Harry ne dira plus rien. Ron finit par se lever. Il s'était arrêté près de la chaise de celui que l'on appelait encore le Survivant. Il hésita. Puis, il posa une main sur son épaule, doucement, avant de partir.
Harry avait descendu une couverture et un oreiller au salon. Il s'était assis sur le canapé et observait la porte vitrée face à lui. Il avait envie de fumer, soudain. Cette vieille habitude qu'il avait prise durant la guerre et qui faisait siffler Hermione de dépit. Il avait fouillé pour retrouver le vieux paquet qu'il conservait, et il était sorti sur la terrasse, une cigarette entre les lèvres.
Il n'avait jamais vraiment aimé ça. C'était un plaisir étrange, la fumée qui venait vous chatouiller le palais, cette inspiration nerveuse, nécessaire. Il souriait. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentait plus calme. Il avait pris une décision. Demain, il faudrait la tenir devant les autres. Demain…
Il était si peu de chose, dans le fond. Un nom… Qui aura cristallisé les espoirs, les haines et les rancœurs. Une silhouette fugitive, des cheveux défaits, des lunettes rondes et une cicatrice en forme d'éclair, voilà pour le portrait national, celui que retiendront l'histoire et les manuels.
C'était ce dont les gens avaient besoin. C'était tout ce qu'ils se figuraient. Il ne faudra que quelques années pour qu'une rue porte son nom, puis peut être un boulevard, et une école. Les livres suivront, ou plutôt continueront. Les années s'écouleront tout à fait, James, Albus et Lily se marieront, disparaîtront à leur tour. On commencera a oublier le nom de Ron, Hermione s'effacera peut être aussi des manuels. Il y en aura surement pour défendre Remus, le travailleur de l'ombre, pour rappeler qu'il était l'artisan. Et qu'Harry Potter était le symbole. Rappeler, redire, répéter. Mais ça ne changera rien, il savait que son nom resterait.
Qu'est-ce que c'était, mener une vie normale, lorsque l'on avait grandi dans un placard sous l'escalier et que l'on s'était avéré être à onze ans le sorcier le plus célèbre de tous les temps ? Ça n'avait pas de sens. Il portait cette colère en lui, depuis des années. Parce qu'ils étaient tous libres, dans leurs malheurs, dans leurs désespoirs. Mais lui…Voldemort avait décidé d'en faire l'Élu, cette nuit-là. Le destin aurait pu être différent, Neville aurait pu être choisi à sa place, mais le hasard l'avait fait rentrer dans l'histoire. Lui . Elle avait alors commencé à s'écrire sans lui, cette histoire, depuis le premier jour. Et elle continuerait. Il n'avait pas besoin de parler, il ne l'avait jamais eu. Mais pour la première fois, il le comprenait.
A tout jamais, il n'était qu'Harry face à Harry Potter. Il n'avait aucune chance face à lui, aucune échappatoire. Il n'avait pas vu, ou pas voulu voir qu'Il finirait par le consumer, parce que lui, le petit Harry, n'avait pas la force de sa légende. Il n'était pas de taille. Alors, il devait partir.
C'est la voix d'un chagrin tout neuf
La voix de l'amour mort ou vif
La voix d'un pauvre fugitif
[...]
Et toujours, toujours quand je chante
Cet oiseau-là chante avec moi
Toujours, toujours, encore vivante
Sa pauvre voix tremble pour moi
Si je disais tout ce qu'il chante
Tout ce que j'ai vu et tout ce que je sais
J'en dirais trop et pas assez
Et tout ça je veux l'oublier
J. Prévert - Cri du Cœur.
Suite et fin : Remus.
Une petite review pour la route, pour me dire ce que vous en avez pensé ?
