4.
Bien qu'il soit Mécanoïde, cela faisait de nombreuses années que les programmes d'apprentissage avaient donné à Gander une conscience presque humaine. Aussi c'était sincèrement le cœur serré qu'il s'était annoncé aux grilles du domaine des Waldenheim d'Heiligenstadt.
- Je suis venu pour mon colonel. Nous sommes sur le départ. Et j'ai à m'entretenir de certains détails avec lui…
- Je n'en ignore aucun. Je comprends, Gander. Bienvenue, fit Albator alors que sa prunelle marron trahissait des sentiments opposés !
- Aujourd'hui, vous ne m'aimez pas, Albator, remarqua de fait le second de l'Indomptable.
- La Renégate et la Mouche ont beau être de sacrés morceaux, j'estime que la place d'Alguérande est ici, gronda le grand brun balafré en accompagnant Gander dans les couloirs du château. Il doit aller à la recherche de sa femme !
- Elle l'a trahi ! Elle les a tous laissés tomber !
- Oui, ou non. On ne sait toujours rien de cet accident. Les examens de la voiture n'ont pas encore livré les résultats, la commotion a toujours effacé la mémoire d'Algie de ces heures de la nuit, et pour finir je ne crois pas que Madaryne aurait pu tous les plaquer !
- Mais Alguérande si, sur ce dernier point.
- Surtout, j'aurais besoin de temps pour lui faire entendre ma vision des choses.
- Et quelle est-elle ?
- Désolé, Gander, je ne vous répondrai pas. Vous êtes un ami, mais là c'est une question strictement familiale et donc privée.
- Alguérande étant Militaire de la Flotte, ses affaires concernent toujours de près ses obligations professionnelles et surtout ses émotions !
- Ne répétez donc pas mot à mot le discours de votre général, Gander. Vous y perdez toute humanité ! siffla Albator. Veuillez patienter dans ce salon. Je vais chercher Alguérande, il est dans le parc, près de ses enfants, c'est tout ce qui lui reste !
- Je patiente.
Filet tendu, Alveyron et ses cadets, avec leurs cousins et cousines, disputaient une partie de volley.
- Attention qu'ils ne se fassent pas du mal sous cette chaleur, prévint Albator en rejoignant Alguérande assis bien à l'ombre d'un saule pleureur.
- Les gardes du corps Mécanoïdes les surveillent, il y a une table de rafraîchissements prêts et ils se relayent pour y boire à satiété sans déséquilibrer le match amical. Ils vont bien, papa ! Alhannis et Khélye ont pu aller piller les boutiques en toute quiétude !
- Et toi, comment vas-tu ? s'inquiéta le grand brun balafré.
- Mieux que toi qui vas bientôt transpirer tout ton saoul dans cette tenue noire sous ce soleil !
- Ça ira. Et puis Salmanille adore m'éponger ! Ton Gander vient d'arriver…
- Oui, je l'attendais. L'Indomptable est à son quai d'envol. J'ai des obligations… jeta le jeune homme en faisant mine de se redresser.
- Non, tes responsabilités, c'est envers Alveyron et ses cadets ! Et il te faut récupérer Madaryne !
- La scolarité des enfants est planifiée. Je n'ai plus à m'occuper de rien. Et j'ai deux ennemies à abattre.
Alguérande serra fugitivement les poings.
- Comment je peux être un jour officiellement séparé alors que ma femme est partie avec un autre sans laisser d'adresse ? Situation inextricable… Mais bon, je ne suis pas à ça près. Sa fuite est un mystère et j'ai une tâche bien concrète avec Mouche & Co ! Mady est partie dans la mer d'étoiles ? Parfait, je finirai bien par l'y dégotter, je suis loin d'en avoir expurgé tous les secrets ! Il y a en revanche une cruauté que je ne comprendrai jamais…
- Laquelle, Algie ?
- Qu'elle ait laissé nos enfants !
Alguérande soupira en finissant de se remettre debout.
- Si seulement je me souvenais de quelque chose après ce câlin dans le canapé au centre polyculturel. Dire que c'est mon dernier souvenir doux, et c'est pire encore que si tout s'était fini dans la violence ou même le sang ! rugit-il en s'éloignant à grands pas. Veille sur les petits, papa !
- Avec plaisir, mon chéri, assura Albator qui sous les rayons ardents du soleil commençait à sentir ses vêtements lui coller à la peau, la sueur glissant le long de son échine.
Avant de servir, Alveyron fit signe du bras pour attirer l'attention de son grand-père.
- Tu veux bien continuer à compter les points ?
- Avec plaisir, mon chéri, assura Albator qui avait l'impression de soudain se répéter !
Mais ce fut avec un sourire complice qu'il éleva le pouce à l'adresse de l'aîné de ses petits-enfants !
Alveyron servit doucement, afin de ne pas pénaliser tous les plus jeunes que lui qui étaient ses partenaires, et conscient soudain de l'aura ténébreuse entourant son père qui revenait alors vers leur logis.
« Oh, mon papa, quelles horreurs peuvent bien encore t'attendre à vouloir tant percer les secrets de cette mer d'étoiles que tu aimes tant et qui t'a tant de fois apaisé – sauf cette fois… ».
Et une larme roula sur la joue du jeune adolescent aux boucles de miel et aux prunelles d'un vert prairie dont la joue gauche portait la balafre familiale.
