6.
Nullement impressionnée par la vitesse, encore moins inquiète, ayant une confiance absolue dans le conducteur, c'était avec un sourire complice que Madaryne tournait fréquemment la tête vers lui.
Réveillé en pleine nuit par son téléphone, Albator avait quitté le lit où Salmanille n'avait pas bronché, enfilant une robe de chambre pour prendre la communication dans le salon de leur appartement.
- Algie ?
- Papa, je crois… que Madaryne était dans la voiture le soir de l'accident !
- Quoi ! ?
Guelmond Tarkensaff avait la soixantaine bien sonnée, était grand et massif, la tête en pain de sucre, chauve et bedonnant, ses doigts courts et gonflés maniant avec dextérité le joystick qui guidait son fauteuil roulant.
Sa demeure qui se trouvait dans les bois non loin d'Heiligenstadt tenait davantage du bunker, fortifié, impénétrable, imprenable.
Recensé comme première fortune du Land, il n'était pourtant plus apparu en public depuis la tentative d'assassinat qui l'avait visé alors qu'il recevait son diplôme de Gestion à l'université de Munich, lui sectionnant la moelle épinière.
Reclus, il n'en gérait pas moins ses multiples affaires de main de maître, rien ne lui échappant, et régnant en tyran dans bien des secteurs où il avait placé ses billes en or massif.
Son empire tentaculaire était redouté de tous et, en réalité, il n'avait aucun rival, usant de tous les moyens pour les dégager de son passage. En opposition, il se murmurait qu'il avait rassemblé chez lui tous les plaisirs et ce qu'il y avait de meilleur dans tous les domaines, de la Terre et d'ailleurs, et qu'il tenait à ses collections comme à la prunelle de ses yeux.
Après la quotidienne séance de kiné, Guelmond avait quitté l'aile sportive de son Bunker de plusieurs kilomètres carrés. Escorté des trois gardes du corps, uniquement féminines, qui ne le quittaient jamais, il avait regagné ses appartements, et sa terrasse donnait sur un immense jardin intérieur, avec un air parfumé rafraîchissant, où il se tint un long moment, paisible et détendu, songeant à toutes les pièces de sa collection qui s'était récemment agrandie.
Le philanthrope ronronna dans ses bajoues roses.
Accompagné de Warius qui n'entendait pas abandonner ses amis dans une passe si douloureuse, Albator était revenu au centre polyculturel, y rencontrant Yada Shum, la pianiste qui avait remplacé la star habituelle au pied levé.
- Désolé de vous importuner alors que le mécène a prolongé le gala de bienfaisance de plusieurs concerts encore. Mais ma belle-fille me tient vraiment à cœur.
- Je constate, M. Waldenheim. Bonjour, colonel Zéro, sourit la blonde avec une œillade appuyée !
- Mlle Shum, pouvez-vous me répéter une fois de plus ce que vous savez de la fuite de Madaryne et de Mulgastyr Winguilfried ? pria Albator.
La jeune femme s'assit sur une chaise haute près du comptoir du bar dans son appartement de fonction, croisant ses jambes interminables pour dévoiler ses cuisses pâles.
- Je vous rappelle que je ne sais que ce qui se colporte dans nos couloirs, et que nous avons rapporté dès le premier matin, aux deux Inspectrices en charge de l'enquête, fit-elle. En fait, c'est toujours aussi peu de choses, M. Ilian Waldenheim ! Il y a eu la répétition, à laquelle votre fils n'a pas assisté, puis ils se sont tous les deux retirés. On ne les a plus revus ensuite ! Mariée à un natif d'ici, Madaryne n'avait pas besoin de badge pour aller et venir. En revanche, celui de notre chef d'orchestre a été utilisé vers trois heures du matin.
- Peu après le moment du crash d'Algie, murmura Albator pour lui-même. Ils auraient donc attendu d'être sûrs pour filer…
- La caméra du poste de sortie a filmé le véhicule de location de Mulgastyr, vitres teintées, impossible de voir quoi que ce soit. Voilà tout ce que je sais.
- Merci, Mademoiselle Shum, jeta Albator en se retirant.
- On dirait que tu te fais à l'idée de… glissa Warius, alors qu'ils retournaient vers le parking souterrain. Tu me surprends, tu martelais presque tout le contraire il y a seulement quelques jours ! Et si l'éclair de souvenirs d'Algie est vrai…
- Je ne veux pas. Je ne peux pas, pour Algie, justement ! Mais tout converge tant vers ce coup de folie et la fuite avec un amour jamais oublié… J'ai tellement cru qu'on tenait une piste, mais les faits concrets me reviennent toujours en pleine tête… Je ne parviens pas à y croire, mais tout indique que ce cauchemar, comme tu l'as qualifié la première fois, est réel !
- Mady aurait vraiment pu commettre cette folie ? Tu la connais pourtant !
- Oui, j'estime infiniment Madaryne, et je n'arrive pas à envisager un instant qu'elle aurait laissé ses enfants derrière elle. Alguérande et elle semblaient amoureux comme aux premiers jours. Pourquoi faut-il que la réalité soit si froide et cruelle ? Qui sait, elle se manifestera peut-être un prochain jour, avec des exigences… Peut-être que ça permettrait enfin d'y voir plus clair ! ?
Et le grand brun balafré eut un profond soupir résigné.
(*) fin de chapitre retravaillée entre Albator et Warius, grâce aux conseils d'Homnorak, une autre copine de fanfic !
