9.

Surlis déposa un mug de café devant Anténor.

- Vous, jeune homme, vous avez de la chance que les Mécanoïdes n'aient aucuns besoins vitaux. J'en connais beaucoup qui auraient très mal pris d'être réveillés aux premières minutes de l'aube chronologique du bord ! Mon colonel a pu se rendormir après ce énième cauchemar ?

- J'ai dilué un somnifère dans son verre de lait. Il dort comme un bébé !

- Vous êtes redoutable ! Et pas très réglo, remarqua le Doc de l'Indomptable.

- Il faut effectivement ruser avec ce fou furieux d'Algie, rétorqua légèrement Anténor, pas contrit pour un sou !

- En matière de folie, vous le valez largement, capitaine Kodal ! Mais il est effectivement préférable qu'Alguérande se repose, même si c'est sous médoc. Il aura bien le temps de rester éveillé par la suite ! Que me vouliez-vous, Antie ?

- Mais ce n'est pas bientôt fini, avec ce diminutif ? ! Ça me fait penser à une fourmi ou un protestataire tout azimut !

- Trop amusant. Notre ordinateur principal a eu un éclair génial.

- Hilarant…

Anténor but quelques gorgées de son café très sucré et grignota un bout de son petit pain au beurre de cacahuète que Surlis avait demandé avec la boisson.

- Alors, qu'attendez-vous de moi, Anténor ? répéta le Mécanoïde.

- Effacer sa mémoire d'une injonction, c'est possible ?

- Rien de plus simple. Ce ne sont pas les produits qui manquent !

- Mais…

- Avec les premiers soins, les prises de sang et entre autres les examens toxicologiques ont été les actes de l'équipe médicale d'urgence arrivée sur place. Rien d'anormal n'a été trouvé dans les analyses. Pour un composé chimique disparaissant après seulement quelques minutes, la liste se rétrécit déjà. En plus du traumatisme de la commotion, le contenu de cette seringue expliquerait l'amnésie… Sauf si…

- Finissez votre phrase, Doc. Sauf s'il s'agit d'une hallucination, au sein même d'un cauchemar ! compléta Anténor. C'est bien cela, Surlis ?

Le Médecin-Chef inclina positivement la tête.

- Alguérande a été sérieusement secoué, la commotion a fait quelques dégâts bénins mais qui lui pourrissent la vie : migraine, instants d'absence, et le fait qu'il passe d'un sentiment extrême à l'autre.

- Ce dernier point est très habituel !

- J'évoquais le plan, ou pseudo tel, entre votre père et lui. D'abord, Alguérande voue son épouse en fuite aux gémonies, ensuite il lui réaffirme un amour éternel !

Surlis but à la paille un peu de liquide lubrifiant de couleur verte évoquant la menthe dont il avait aussi la saveur.

- Je suppose que vous avez contacté votre père, avant de venir me tirer de mes mises à jour ? Vous savez donc déjà ce qu'il en est de cette nouvelle histoire ?

- Il a confirmé. Une intuition, à laquelle il s'est raccroché comme un fou pour croire au mariage de son fils préféré !

- Je vois, mais ça n'aide en rien dans la disparition de Madaryne ! Car on en revient toujours à l'interrogation première : qui aurait voulu s'en prendre à cette jeune femme, ou à son époux à travers elle ?

- Aucune idée, avoua Anténor.


Même si elle n'avait plus besoin d'être dirigée, c'étaient pour de toutes autres raisons que Madaryne appréciait la présence de Mulgastyr dans la réplique en miniature de l'amphithéâtre musical dans lequel elle se produisait pour un seul spectateur.

Les doigts réputés magiques de la pianiste virtuose couraient sur les touches blanches et noires du piano à queue, de la meilleure marque qui soit, et entièrement recouvert de feuilles d'or, son acoustique travaillée par quelques gadgets électroniques pour compenser le luxe parasiteur de résonnance de l'instrument.

Parvenue au bout de la partition imposée et qu'elle avait travaillée des jours durant, Madaryne se leva dans le doux bruissement de sa longue robe framboise constellée de pierres précieuses qui dégageaient ses épaules et sa gorge qui avait été parée d'un démesuré saphir.

- Je suis là pour votre plaisir, Monsieur, récita-t-elle docilement.

Guelmond Tarkensaff applaudit à tout rompre, ravi comme un enfant.

- Somptueux, ma beauté. Mais je n'en doutais pas. Tu es la meilleure, et je ne veux que cela dans ma collection ! Et continue de me régaler, sinon je ferai immédiatement assassiner ton mari !

- Sans cette menace, je ne serais pas si docile, murmura Madaryne entre ses dents.

Et elle se serra contre Mulgastyr en quête de réconfort dans leur prison qui était tout sauf dorée en dépit des apparences.

Des larmes roulèrent sur ses joues beaucoup trop fardées qui la faisaient ressembler à une poupée, ce qui résumait bien sa situation de captive.