10.

Bien que sonné, Alguérande n'en continuait pas moins de rêver.

Les répétitions terminées, Alguérande et Madaryne avaient pris congé de Mulgastyr et étaient allés au parking souterrain où se trouvait la bombe roulante du jeune homme.

- Ramène-nous à la maison, les enfants me manquent trop ! pria-t-elle alors qu'il claquait la portière une fois qu'elle fut assise.

- Je vais même voler, sourit-il.

Malgré la pluie qui noyait le paysage et inondait le sol, Alguérande conduisait littéralement pied au plancher.

- Détends-toi, Mady, nous serons au château dans moins d'une heure.

- Je te fais entière confiance, mon amour !

Rassurée, Madaryne ferma les yeux, épuisée par les intensives répétitions des derniers jours.

Les coups de klaxon l'avaient tirée du sommeil.

- Que… ?

- Un conducteur fantôme, siffla Alguérande en désignant la paire de phares, devant eux, en plein sur leur trajectoire.

D'un brusque coup de volant, Alguérande se déporta sur la bande de gauche, frôlant dangereusement le rail de sécurité, mais le véhicule l'imita.

- Il est suicidaire, glapit Madaryne.

- Non, peut-être pas, gronda Alguérande. C'est un…

Dans un soudain silence, la voiture de course traversa l'hologramme qui se dressait au milieu de la route tandis que les roues n'avaient plus de prise sur le sol détrempé. Le pare-brise vola en éclats à l'instant de toucher les premiers rochers.

Un autre choc eut lieu, plus sec, plus brutal.

Il faisait chaud et sec. Après avoir été trempé des heures durant, c'était une douce sensation. Alguérande ne ressentait plus le moindre mal. Au contraire, son corps était enfin détendu, léger.

La nuit noire avait cédé le pas à un environnement immaculé qui reposait l'esprit. Il gémit néanmoins entre ses lèvres écorchées.

- Tu es à la clinique la plus proche du lieu de ton accident, détends-toi, Algie, murmura une voix apaisante et familière, venue de très loin.

- Je ne comprends pas, papa… Je ne sais même pas ce qui s'est passé, pourquoi je suis ici ?

- Tu as eu un accident de voiture. Pour une raison inconnue, tu as quitté la route en plein tournant… Le temps était épouvantable et j'imagine que tu roulais à pleine vitesse – au vu de l'état de ton bolide c'est même une évidence… C'est un autre conducteur qui a appelé les secours. Comment tu te sens ?

- Mal, souffla le jeune homme. Je vais avoir du mal à rassurer Mady…

Albator serra fortement le poignet foulé de son fils à la chevelure fauve.

- Algie, il faut que je te parle… Est-ce que tu me fais confiance ?

- Oui, entièrement. Depuis toujours. Pourquoi ?

- Ecoute-moi attentivement. Nous avons peu de temps. Tu vas me prendre pour plus cinglé que jamais, mais tu me jugeras un autre jour, d'accord ?

Bien que n'y comprenant rien, Alguérande obéit.


- Dis donc, toi, depuis quand tu drogues mes boissons ? grinça Alguérande en sortant de la douche.

- Histoire d'avoir les coudées franches. Et tu es légèrement mêle-tout, on n'a jamais la paix pour discuter quand tu es dans les parages.

Alguérande finit de s'habiller.

- Tu es toujours là à mes réveils. Ça doit te gonfler de me veiller ainsi ?

- Je suis ton grand frère ! Et j'ai décidé de prendre ce rôle au sérieux, bien que tu sois incontrôlable au quotidien !

- Je me suis souvenu de presque tout, reprit Alguérande, sombre. Il me reste malgré tout quelques lacunes. Je crois qu'il s'est passé quelque chose pendant que ces inconnus enlevaient Madaryne…

- Oui, on t'a fait une piqure pour effacer tes souvenirs ! Ils auraient parlé ?

- Je crois… Mais ma mémoire ne s'est pas encore ranimée…

- Tu sais l'essentiel, assura Anténor, sincère et rassuré. Il va falloir faire ce rapport aux jumelles Inspectrices, elles sauront mieux diriger les investigations, c'est leur boulot !

- C'est la meilleure chose à faire. J'enverrai cet ajout de témoignage, ensuite j'irai au Sanctuaire d'Amarance quémander son aide !

- Je ne pourrai pas t'aider là. Je ne ressens plus rien des pouvoirs que j'ai eu face à Shernolpe. Je suis redevenu entièrement normal !

- Ouais, façon de parler !