11.

En réalité, c'était la première fois qu'Alguérande mettait les pieds au Sanctuaire d'Amarance, la Doppelganger avec laquelle il avait mené plus d'un combat.

- Amarance, je suis enfin arrivé ! J'ai été un peu retardé par mes démons, pour changer… Tu boudes ?

Le jeune homme tressaillit, réalisant que le Sanctuaire était silencieux, que les fleurs s'étiolaient, et il pouvait presque voir un nuage ténébreux au-dessus du temple central.

- J'ai cru que mes sens me trompaient, que je délirais comme trop souvent depuis l'accident. Antie n'a plus de sensation de ses pouvoirs, et les miens sont par trop exacerbés, je n'arrive plus à leur faire confiance…

Alguérande déploya ses ailes de Dragon, non sans efforts, ce qui le laissa le souffle court, légèrement vacillant sur ses jambes.

- Fichu accident, arrivé au pire moment, en plus de me priver de la moitié de mon cœur, comment je vais bien pouvoir affronter la Mouche dans ces conditions ! ?

Mais accélérant ses foulées, Alguérande se précipita vers le temple, passa sous les arcades.

- Amarance !

Et une terrible appréhension serra le cœur du jeune homme.

- Je déteste avoir raison…

Larmes aux yeux, Alguérande s'agenouilla devant le corps sans vie d'Amarance.

Les javelots qui l'avaient transpercée ne lui avaient laissé aucune chance, incapable de concentrer son immortalité pour se soigner.

- Un crime signé… Oh, ma pauvre amie… On dirait que je t'ai menée à ta perte en faisant appel à nos liens passés pour aller affronter cette monstruosité insecte !

Abattu, désespéré même, Alguérande s'assit sur le dallage glacé, serrant le cadavre de la Doppelganger contre lui, la berçant.

- Si tu n'étais pas prête à me suivre, une fois de plus, Shernolpe ne s'en serait jamais prise à toi ! Pardonne-moi, je ne suis qu'un Humain, je n'ai pas réalisé la portée de mes actes !

A travers ses larmes, Alguérande distingua une silhouette trop bien connue qui se matérialisait : Shernolpe la déesse Mouche.


Prévenu que sa visiteuse était arrivée, Guelmond Tarkensaff était allé l'attendre dans sa bibliothèque, le temps qu'on la lui amène via le labyrinthe de son Bunker.

- Inspectrice Ortak, bienvenue !

Tylle Ortak salua respectueusement l'infirme.

- Du nouveau, que tu prennes ces risques ? siffla l'agoraphobe. Je ne veux aucun lien entre la prétendue fuite de Madaryne Von Erback Waldenheim et moi !

- Il s'agit justement de votre témoin gênant, ce Waldenheim justement !

- Le père remue ciel et terre, et je devrais peut-être prochainement lui arranger également un « accident ». Mais là, je suppose que tu parles de cet importun d'Alguérande Waldenheim ?

La jeune femme inclina positivement la tête.

- En réalité, il n'a jamais douté de la fidélité et de l'amour de sa femme. Il s'est effacé pour permettre à son père de jouer les détectives amateurs. Mais, bien que la mémoire lui soit en presque totalité revenue, il ne peut faire le lien. Je tenais malgré tout à vous en avertir

- Oui, c'est important, approuva Guelmond en agitant ses flasques bajoues roses. Mais là, ce jeune homme qui ne mérite absolument pas cette virtuose, est hors d'atteinte, quoi que j'aie prétendu pour la faire obéir ! Mais j'ai tellement d'antennes, dans tous les domaines… Continue de me le surveiller, Tylle. S'il revenait par ici, trouve une solution pour l'arrêter, définitivement, je t'en donnerais à nouveau tous les moyens !

- A vos ordres !

- Nous sommes les meilleurs, chacun dans notre branche, se réjouit le milliardaire. Tu veilles depuis toujours sur ma collection, tu me protèges.

- Mais, c'est bien normal ! J'espère ne pas avoir à revenir pour de désagréables nouvelles ! Un nouveau concert pour te divertir ce soir ?

- Oui. J'ai offert une robe en lamé or à cette beauté de Madaryne. Elle sera à jamais à moi, et je compte bien en profiter encore longtemps !

Et en se frottant les mains, Guelmond dirigea son fauteuil roulant hors de la bibliothèque.