15.
A l'entrée d'Anténor, Truffy lui passa entre les jambes en crachant de colère, s'enfuyant à toutes pattes.
- Allons bon, qu'as-tu encore fait, Algie ? siffla le jeune homme borgne et balafré, à la chevelure aussi fauve que celle de son cadet qui avait consciencieusement saccagé une partie de son salon.
- C'est mon salon !
- Notre salon ! rectifia Anténor. Nous partageons cet appart, je te le rappelle !
- Non, j'ai fait déplacer tes affaires dans un des logements pour mes invités de marque à bord.
- Tu en as souvent ? grinça Anténor.
- Plus de fois que je ne le souhaiterais et la plupart du temps ils s'invitent d'eux-mêmes ! persifla à son tour son cadet.
- Il faut bien que quelqu'un s'occupe de toi, vu que tu es incapable de le faire. Figure-toi que je commence à en avoir marre de veiller sur toi à tout bout de champs, je n'ai pas signé pour ça !
- A d'autres, ironisa Alguérande, échevelé après le massacre de la déco de son lieu de repos, les poings sur les hanches, tu es devenu accro à la famille, et tu ne pourras plus jamais décrocher ! Et moi, je fais ce que veux dans mon intérieur !
- Du moment que dans ta fureur tu ne transperces pas les épaisseurs de coques, provoquant une dépressurisation, et dans la foulée la mort à tous à ce bord !
Alguérande parut sur le point de répliquer avec virulence, mais il se ravisa, sombre et triste soudain.
- Comme si j'en avais encore le pouvoir, soupira-t-il. Mais entre la perforation dont Pouchy et moi avons été victimes, puis l'accident de voiture, je suis quasi hors d'état d'attraper une simple et vraie mouche avec une paire de baguettes ! Alors ne parlons pas de ces combats surnaturels, contre une déesse…
Alguérande se laissa tomber sur un siège.
- Cette Mouche ne paraît guère effrayante, hormis sa taille. Et ses pouvoirs ont eu beau venir à bout de Pouchy et de moi, elle n'est pas plus puissante qu'un autre de mes adversaires, tous ceux que j'ai eu depuis presque vingt ans… Mais ma blessure et les traumatismes m'ont fragilisé à un point inimaginable, et je ne suis qu'un fantoche insignifiant face à Shernolpe, ce qu'elle n'ignore pas, et en profite à chacun de nos rencontres où je suis impuissant face à elle !
- Quoi, c'est juste « ça » qui te fais saccager ton propre salon ? Tu es vraiment frappadingue !
- Shernolpe est une menace, sa fille la Renégate encore plus. Et je ne peux rien au vu de mon piètre état physique… Arriver à déployer mes ailes de Dragon m'épuise jusqu'à la défaillance… Ces combats ne sont plus pour moi, car je ne suis plus à la hauteur. Je viens de l'accepter…
- En tout dégommant dans ton salon ?
- Oui. Au moins ces objets et meubles, je peux en faire de la charpie… Tandis que la Mouche…
- Je comprends, mais tu as toujours accompli des miracles. Alveyron et tous tes proches me l'ont rabâché. Je pensais qu'ils étaient justes en adoration devant toi… Mais, par expérience, j'ai réalisé qu'il s'agissait de la réalité. Et puis, mes ailes de paon, c'était inimaginable, et je ne sais toujours pas quoi en faire, admit Anténor. Mes pouvoirs, soi-disant divins, vont et viennent sans que je n'y comprenne quoi que ce soit, sans que je ne sache si j'y ai accès ou non… S'il t'arrivait quelque chose, je ne suis pas sûr de pouvoir t'aider !
- Je ne te demande rien !
- Toi, je m'en fous. Mais notre père est plus fou de toi que moi. Et tu as surtout quatre petits gamins, ils ont besoin de leur père, ils dépendent encore tant de toi ! J'ai à protéger mes neveux, ils doivent encore pouvoir serrer dans leurs bras leur papa, très longtemps encore !
Anténor vit son cadet sourire, légèrement, apaisé, heureux même.
- Algie, je viens de proférer des horreurs sur toi ! Pourquoi… ?
- Parce que comme je l'avançais, grâce aussi au profond travail de Léllanya, tu es de la famille. Et tu ne laisseras jamais tomber personne, même le plus ingérable ou foldingue qui soit ! Merci, Anténor.
- Je ne…
- Nous serons bientôt au Sanctuaire d'Arandyll ta grande araignée, et de Guylette son unique petite.
- Oui, je pense avoir dopé sans vraiment le réaliser l'Indomptable afin que nous parcourions toute cette distance… Je voulais juste t'aider… Je ne contrôle absolument pas mes pouvoirs, ou pseudos tels… Car en dépit de ce que j'ai déjà vécu, fait, je ne réalise pas que c'est moi… Je devrai parler à Guylette, c'est ça aussi, Alguérande ?
- Oui, s'il te plaît. Surlis doit encore ponctionner les relents d'infection de ma poitrine, suite à la perforation du javelot. Je ne suis pas capable de…
- J'y vais !
- Merci, Antie.
- Et toi, ne m'appelle plus jamais ainsi, sinon tu seras le premier que je vaporiserai une fois mes ailes de paon retrouvées !
Alguérande se contenta d'un léger sourire alors que son aîné se dématérialisait.
« Réussis, Anténor, il ne reste plus que toi ! », pria-t-il intensément.
