Chapitre 5 – Vivant
Je suis un mort Encore vivant !
Jacques Brel
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Senior avait voulu mourir à l'instant, disparaître dans la seconde dès qu'il avait compris. Sauf que ça n'avait pas été si simple.
À l'annonce de Gibbs, il avait été déconnecté de la réalité. Tout semblait tellement irréel qu'il avait seulement été capable de répondre « Merci de m'avoir prévenu. » à l'agent. Pendant les heures qui avaient suivies, les jours même, il était resté dans le déni. Avant de venir, il avait passé les deux étapes suivantes. Puis il s'était tenu face au cercueil, les bras le long du corps, figé.
Il n'avait eu qu'une envie, pleurer. Seulement il avait sa fierté et jamais il n'avait vu son fils se laisser aller. Même à la mort de sa femme, il ne se souvenait pas avoir vu Junior verser une larme. Maintenant qu'il y repensait, il comprenait que c'était pour lui qu'il avait fait ça. Il avait voulu être fort pour son père, le soutenir à sa façon. Et il avait réussi. Alors, comme une marque de respect, il s'était tenu stoïque devant la boite de bois contenant son corps.
Il ne saurait rapporter ce qu'il s'était dit lors de la cérémonie. Il se souvenait simplement du défilement des personnes devant lui. On lui avait présenté des condoléances, plus ou moins sincères, mais qui étaient pour lui vides de sens. Il se rappelait particulièrement bien du visage de Ziva. Contrairement aux autres qui trouvaient son manque de réaction presque ignoble, elle avait compris. Elle connaissait son fils, elle savait comment il fonctionnait. Elle avait deviné qu'il faisait ça pour lui. Elle avait alors embrassé sa joue et glissé « Merci » à son oreille. Il faisait ça pour lui, elle le comprenait, elle lui en était reconnaissante.
Son appel ne l'avait pas surpris. C'était bien après l'enterrement et l'ouverture du testament. Elle avait du mal à trouver ses mots et lui à les comprendre. Il fixait des heures l'arme qu'il possédait depuis plusieurs jours, hésitant à quitter ce monde qui n'avait pour lui plus aucun intérêt depuis la mort de son unique enfant. L'unique chose qui le retenait encore était les souvenirs qu'il lui avait laissés et la perspective pour sa famille du NCIS de faire disparaître le souvenir qu'il entretenait de sa seule existence. La découverte de l'état de Gibbs avait radicalement changé sa façon de penser. Il avait culpabilisé de ne pas avoir réagi lorsqu'il l'avait eu au téléphone.
Il avait débarqué un jour chez lui. Il lui avait peu parlé, se contentant de lui rappeler ce qu'il aurait souhaité. Il lui avait dit qu'il avait d'autres "enfants" à s'occuper. L'ancien marine refusait de laisser les larmes couler. Il lui avait alors expliqué que lui l'avait fait, mais lorsqu'il était seul. S'il avait tenu en public, c'était par respect pour lui uniquement. Sur cette dernière phrase, il était parti. Il savait qu'ensuite l'homme s'était effondré. Elle l'avait appelé peu après pour le remercier de son intervention. Elle lui avait dit qu'elle était heureuse qu'il soit là, vivant. Après avoir raccroché, il s'était emparé de l'arme et l'avait enfermée dans le coffre définitivement.
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Maintenant, tout ça semble loin, très loin. Il se tient debout, dans l'entrée de sa maison, statufié. Il fixe la personne qui lui fait face, incrédule. Il l'a entendu frapper puis entrer sans savoir qui elle est. Il s'est porté à sa rencontre. Il la dévisage à présent.
Il est pareil à ses souvenirs, aux photos qu'il conserve précieusement. Il semble avoir changé dans son caractère. Son regard est étrange. Il a l'air de porter le poids du monde sur ses épaules. Il a cette moue timide, un peu mal à l'aise, qu'il lui a connu lorsqu'il était enfant. Il remarque qu'un collier orne son cou. Un ange se balance au bout de la chaîne en argent.
Après un temps qui lui paraît infini, il ose rompre le silence.
- Junior ? demande-t-il.
Il sourit.
- Bonjour Papa.
Alors il comprend que ce n'est pas un rêve. Il est réel. Ému, heureux comme jamais il ne l'a été, il s'approche de lui et le prend dans ses bras. Comme il l'a fait il y a très longtemps, il passe sa main dans ses cheveux courts en bataille. Il respire son odeur et s'assure par le contact qu'il est là, qu'il va bien.
- Tu es vivant.
C'est la seule phrase qu'il est en mesure de prononcer avant que sa voix s'étrangle. Vaincu par l'émotion. Il la laisse le submerger. Les larmes se mettent à couler sur ses joues sans qu'il cherche à les contenir. Son fils, son petit garçon est vivant et lui il revit.
Le jeune homme le berce, tout aussi ému, répétant doucement « Je suis là. Je suis vivant. Je ne te quitte plus. ». Alors il comprend que, peut importe ce qu'il se passera dans l'avenir, même s'ils n'arrivent pas à renouer une relation telle que celle qu'ils avaient il y a trente ans, il ne le perdra pas. Sans doute aura-t-il de grosses frayeurs, mais jamais il ne revivra le cauchemar de ces derniers mois. Jamais, au grand jamais, il ne devra affronter la mort de son fils. C'est lui qui partira le premier. Il le sait.
