Chapitre 16 – Famille
Tu es de ma famille bien plus que celle du sang.
Jean-Jacques Goldman
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Maria rentre dans la maison telle une furie. Elle se place en bas des escaliers du hall et se met à tonner le nom de son frère.
- PABLO ! ! ! PAAAAAAAAABLOOOOOOO ! ! !
- On n'est pas sourd je te signale !
Elle fait volte face. Tony époussette son manteau. La neige vole autour de lui. Il n'a pas encore regardé la jeune femme.
Il se recompose le visage de l'homme du Fantôme qu'il doit être ici. Exit le chaton qu'il a déposéchez le lieutenant Stern, l'innocence qu'il lui rappelle. Il est de nouveau le bras droit de Pablo Twain.
- Angel ! s'exclame Maria en le reconnaissant.
Il lève les yeux.
- Tiens, le voilà ton frangin !
Il lui indique le haut des escaliers de la main. Pablo est accoudé à la rambarde, ses hommes derrière lui. Christina et deux des domestiques arrivent par un couloir adjacent. Tous ont été alertés par les cris.
- Qu'est-ce-qui t'arrive ? questionne Pablo.
- Tu m'as évincée de l'affaire !
- Ce n'est pas le lieu pour en parler. Et c'était il y a deux jours.
- Serait temps de réagir, se moque Tony.
- Je ne t'ai pas sonné !
- Toujours aussi aimable à ce que je vois ! Si t'en as après ton frère, vas-y, mais ailleurs qu'ici. Quitte à ce qu'il y ait meurtre autant que je n'y sois pas mêlé. Le sang est difficile à faire partir au lavage.
- Espèce de...
- Moi aussi je t'adore. Salut.
Sous le regard meurtrier de Maria, il prend la direction de la cuisine, faisant signe au passage à la cuisinière et au majordome de le suivre.
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Tony monte l'escalier, une tasse de chocolat chaud dans les mains. Au détour d'un couloir, il voit Maria sortir du bureau de son frère, rouge de colère. Il ne s'arrête pas, il aura le résumé de ce qu'il s'est passé dans peu de temps. Il entre dans ses quartiers.
Chris se précipite vers lui, abandonnant son puzzle. Il ne cesse de faire et refaire celui à l'ange depuis la mort de Pedro.
- J'ai pris ça pour toi, annonce Tony.
Il lui tend la tasse. Le garçon s'en empare vivement avec un sourire gourmand.
- Doucement ! C'est chaud.
L'enfant s'avance vers la table basse et y dépose le mug. Il prend ensuite place sur un pouf bleu marine. Il fait signe à l'adulte de le rejoindre.
Tony s'installe sur le fauteuil en cuir brun d'à côté. Le puzzle sur la table est presque terminé. Chris le désigne.
- Tu veux que je le termine ? suppose Tony.
L'enfant acquiesce, des moustaches de chocolat sur le visage. La température de la boisson n'a pas l'air de le déranger. Tony attrape une serviette et s'approche pour essuyer le chocolat. Le garçon se laisse faire, habitué.
Tony lui ébouriffe les cheveux. Chris sourit. L'adulte se rappelle leur rencontre, les semaines qui ont suivi. Il se souvient avec nostalgie des débuts où le garçon ne prononçait pas un mot.
Au fil du temps, il avait réussi à gagner sa totale confiance et à le faire parler. Ça avait été d'abord un « Oui » quand il avait voulu savoir s'il pouvait jouer avec lui. Et puis c'était devenu de courtes phrases, jusqu'au « Papa » qui l'avait désarmé.
« C'est dans l'ordre des choses » lui avait dit Suzanne, la seule à connaître ce secret. Tony avait tout de même eu du mal à intégrer l'idée, puis il s'était habitué. À présent, il n'envisage pas un instant que Chris l'appelle autrement.
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Tony a abandonné son masque de joyeux drille pour se forger une carapace impénétrable, depuis qu'il s'est infiltré dans le réseau. Il a choisi de montrer au monde une autre de ses facettes, une qu'il dissimule habituellement. Certains diront qu'il a changé, d'autres mûri ou grandi. La vérité c'est qu'il a seulement fait apparaître une des faces cachées de sa personnalité.
Aux yeux du monde il est un clown et un gamin immature. C'est sa façon de se protéger. Derrière ce masque, il est quelqu'un de sensible et mature, mais il ne le montre pas. Il a trop peur des réactions que cela pourrait occasionner. Il ignore comment il pourrait gérer cela.
Il y a un an, il offrait aux gens son infantilisme pour se protéger. Aujourd'hui, il montre sa sévérité et dissimule ses émotions pour la même raison.
Auprès de ses amis, même avec Ziva et McGee, il a oscillé entre les deux. Il cherche à trouver le juste milieu, mais c'est difficile quand on est habitué à passer d'un extrême à l'autre.
Celui qu'il est aujourd'hui, c'est celui qu'il a toujours été. Les épreuves de l'année écoulée n'ont fait que le renforcer, mais elles ont également augmenté sa dureté.
Il est sérieux. Il est mature. Il est aussi cet éternel ado aux blagues douteuses et au caractère infernal.
Il est tout ça. Il est comme ça.
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Le jeune homme achève de reconstituer l'image. Il se redresse.
- Je vais voir Pablo, annonce-t-il. Pendant ce temps tu termineras de ranger tes affaires. Je nous ramènerai de quoi manger. Je reviens vite.
Il dépose un baiser sur le front du petit garçon avant de s'emparer de la tasse vide. Il passe dans le couloir alors que Chris rentre dans sa chambre.
Il gagne le bureau de Pablo et rentre après avoir frappé. L'homme affiche un grand sourire à son approche.
- Angel !
- Pas de mort ?
- Et non ! Maria est toujours vivante.
- C'est à toi que je pensais.
- J'ai su être convaincant.
- C'est à dire ?
- Je lui ai expliqué qu'il suffisait qu'elle trouve une solution pour que j'enlève Dia de l'affaire.
- Au plus simple donc. C'est toujours le plus efficace.
- Et El Diablo ?
- Comme elle, nulle part. Je l'ai secoué un petit peu pour qu'il active le mouvement.
- Il a intérêt à s'activer, c'est pour demain soir !
- Les acheteurs et le transport ?
- C'est réglé. Un intermédiaire se chargera des livraisons finales. On récupère l'argent et on lui remet les commandes.
- Où et quand ?
- Comme prévu.
- Bien.
- Angel ?
- Oui ?
- Si aucun d'eux ne trouve...
- J'ai une solution de rechange. Mais mes plans B et C ne vaudront jamais un plan A.
- On pourrait faire avec.
- Trop de contraintes, trop de risques. C'est du quitte ou double.
- Pour l'instant on n'a rien. Alors entre rien et une chance sur deux, mon choix est vite fait.
- Ce sera en dernier recours.
- Comme prévu au départ. Je te tiens au courant.
- Bien, alors j'y vais.
Il est presque dans le couloir quand :
- Si je te revois pas avant... bon réveillon.
Tony referme la porte derrière lui sans répondre, se contentant d'un vague hochement de tête.
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Il passe aux cuisines et sort la tasse de sa poche. Il la rince rapidement avant de prendre le plateau sur la table. Il a donné congé aux domestiques il y a plusieurs heures, pourtant Suzanne a pris le temps de leur concocter un bon repas. Il attrape deux assiettes dans les placards. Il se sert, avant de les poser sur le plateau avec une carafe d'eau et deux verres. Il prend le dessert préparé spécialement pour eux dans le frigo puis regagne les étages.
Le dîner terminé, Tony reprend place dans le fauteuil. Chris vient se nicher sur ses genoux. L'Italien l'entoure de ses bras et observe la neige qui tombe sans discontinuer à l'extérieur.
- Ce sera un Noël blanc cette année, commence-t-il.
Chris appose sa tête sur son cœur et attrape son collier. Il a l'ange entre les doigts quand Tony reprend.
- Tu te souviens de tout ce que je t'ai dit ?
Il sent l'enfant acquiescer. Il sait comment vont se dérouler les prochains jours. Il sait que lorsqu'ils se retrouveront ce sera pour ne plus se quitter. Il sait aussi qu'à 20h00 précise le jour de Noël il doit l'appeler.
- C'est bien, commente Tony.
Le silence s'installe un instant.
- On va y aller alors.
L'enfant lâche le collier et entoure son cou de ses bras.
- Non !
Passé l'instant de surprise, Tony desserre doucement les bras de l'enfant.
- Ça va aller, Chris.
Il ébouriffe ses cheveux.
- Je te le promets. Et je tiens toujours mes promesses.
Il se lève et le dépose au sol.
Quelques minutes plus tard, chaudement emmitouflés, ils quittent tous deux la pièce.
Ils font un détour par la cuisine, pour poser les affaires. Puis ils se rendent au garage. Tony sort sa moto. Il réajuste le sac sur ses épaules et remonte bien haut la fermeture éclair de sa veste de cuir. Il démarre l'engin sans problème et s'installe.
Il attrape ensuite Chris et le place devant lui. Il vérifie que son casque est bien attaché avant de passer le sien. Enfin, il quitte la propriété et s'insère dans la circulation de New-York.
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Il est deux heures du matin quand ils arrivent chez Gibbs. Tony sait que ses pas dans la maison vont réveiller l'ancien marine. Il descend au sous-sol Chris dans ses bras certain que son aîné le rejoindra bientôt, arme en main face à cette intrusion.
Il en a la preuve quelques instants plus tard. Malgré toute sa discrétion, Tony l'entend descendre les marches.
- Tu peux ranger ton arme, tu n'en auras pas besoin, dit-il en actionnant la lumière de l'établi.
- Tony ! s'exclame Gibbs et la surprise lui fait baisser sa garde.
L'agent dévale les marches restantes. Il se retrouve en face du jeune homme.
- Je sais qu'il est tard, ou bien tôt, c'est selon, mais j'ai besoin de toi, chuchote Tony avant de s'adresser à Chris dans ses bras. Chut bonhomme, tout va bien, calme toi.
Gibbs fronce les sourcils.
- DiNozzo ?
Tony s'approche en découvrant l'enfant qu'il porte dans les bras.
- Je te présente Chris. Chris, voici Leroy Jethro Gibbs.
Le garçon tourne la tête timidement vers l'agent.
- Bonjour, Chris.
L'enfant resserre sa prise autour du cou de son porteur tout en cachant son visage.
- Ça va aller, assure Tony, il ne te fera pas de mal.
Il s'installe sur un tabouret. Chris prend place sur ses genoux, surveillant Gibbs du regard.
- J'aimerais que tu t'occupes de lui quelques temps, annonce le jeune homme. Je ne veux pas le mêler à ce qui va se passer. Et non, Gibbs, je ne te dirai pas de quoi il s'agit.
- Combien de temps ?
- Peu j'espère, mais je ne peux pas te donner de compte précis.
- Je peux avoir quelques explications ?
- Chris fait partie de la famille Twain. Je pense que tu dois avoir fait des recherches dessus.
- Peter et Allyson Twain ?
- C'est leur fils.
- Je vois.
Il échange avec un regard avec Tony. Ils sont parvenus aux mêmes conclusions après leurs recherches. Ils savent tous deux ce qui est arrivé aux parents de Chris et qui en est responsable.
L'enfant étouffe un bâillement.
- J'en connais un qui a besoin de sommeil, sourit Jethro.
Il fait signe à son compagnon de le suivre.
Ils entrent dans sa chambre. Gibbs écarte les couvertures. Tony pose doucement le garçon dans le lit. Il le borde et s'assoit à ses côtés avant de faire glisser son sac à dos sur le sol.
- Tu trouveras tout ce qu'il faut dedans. J'espère que ça suffira.
- ...
- Fais bien attention à lui.
- Il ne lui arrivera rien.
Tony capte le regard de Chris. Il lui sourit.
- Tu verras, Gibbs est un grand-père génial !
Il embrasse l'enfant.
- Fais de beaux rêves.
Il tente de se lever, mais Chris le retient.
- Reste. S'il te plaît, Papa, reste.
Tony passe une main dans ses cheveux.
- Ça va aller, bonhomme.
Il se détache doucement et enlève son collier. Il le place dans la main du garçon et referme sa paume.
- Tu vas en prendre soin pendant mon absence, d'accord ?
- Oui.
Il se lève et croise le regard inquiet de Gibbs.
- Je m'en sors toujours, tu devrais le savoir.
L'homme ne réplique pas et l'attire contre lui. D'abord surpris, Tony lui rend son étreinte.
- Sois prudent, commande Gibbs.
Ils se séparent.
- Et reviens nous entier.
- J'essaierai.
- Fais-le.
Il acquiesce.
- Si jamais...
Il ne termine pas sa phrase et se contente d'observer Chris. Il s'est endormi, le poing serré sur l'ange de métal.
- Il sait. Tout.
Après un dernier sourire pour Gibbs, il quitte la pièce. L'homme ne cherche pas à le retenir, conscient que cela ne servirait à rien.
Il reporte son attention sur l'enfant plongé dans le sommeil. Que peut-il bien savoir ? Que signifie ce tout ?
Et puis un mot revient dans son esprit, un mot qui explique tout, « Papa ».
L'homme s'allonge de l'autre côté du lit, veillant à laisser assez de place au garçon. Un sourire étire ses lèvres. Il aime déjà son petit-fils.
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Tony roule à vitesse réduite dans les rues, concentré sur sa conduite. L'obscurité et la neige qui ne cesse de tomber nuisent à la visibilité. Il doit pourtant être sur place avant midi.
II laisse ses pensées vagabonder vers l'équipe. Il espère qu'ils vont suivre ses indications, qu'ils ne vont pas intervenir tant qu'il ne leur aura pas fait signe. Ce qui risque d'être difficile maintenant qu'il est passé chez Gibbs déposer Chris. Il a compris que les événements se sont précipités, que cette histoire arrive à son terme.
Il est sept heures quand il coupe le moteur devant le local de Norfolk. Il descend ouvrir la porte coulissante du garage. Il pousse sa machine jusqu'à l'intérieur, puis referme soigneusement. L'endroit est sombre et glacé. Il se débarrasse de son casque et cherche l'interrupteur pour éclairer le local. Lorsque l'ampoule s'allume, il est contraint de fermer les yeux quelques instants, aveuglé par la lumière.
Il abandonne ses clés et son casque sur une pile de cartons. Il saisit son portable et rappelle le numéro qui a tenté de le joindre il y a quelques minutes, branchant le radiateur électrique au passage.
- Pablo ? C'est Angel.
- J'attendais ton appel.
- Alors ?
- Ils n'ont pas réussi. Il faut que tu t'en charges. Il faut que tu récupères les missiles.
- Je m'en occupe, dit-il satisfait avant de raccrocher.
Puis, avisant le clic-clac, il s'y effondre. Épuisé de sa nuit blanche et des longues heures de route pour rejoindre Norfolk, il ne tarde pas à sombrer dans le sommeil.
