Chapitre 18 – Imprévus
Car la bonté de l'Homme est forte, et sa douceur
Écrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur.
Alfred de Vigny
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À l'heure où la plupart des gens sont attablés au chaud chez eux pour Noël, Tony patiente en plein vent sur un parking désert. L'entrepôt derrière lui est fermé par un solide cadenas. Il consulte sa montre. Ils sont en retard. Ce qui n'est pas très étonnant vu le temps et l'état des routes.
Malgré le froid qui le glace, il ne rentre pas dans la voiture, pourtant à quelques pas. À l'intérieur, le chien de Tim s'est assoupi sur la banquette arrière.
Il a son plan bien en tête. Il se le repasse une dernière fois. Il y a beaucoup d'incertitudes, c'est sûr, bien qu'il espère avoir paré à toute éventualité. Et une fois passé la première étape, il sera dans le flou total. Ce n'est pas une idée très rassurante, seulement il n'en a pas d'autre.
Un vrombissement attire son attention. Deux véhicules arrivent dans sa direction. Tony remonte bien haut la fermeture éclair de sa veste et s'avance vers eux. Pablo est le premier à descendre, Ted et Dia sur les talons. L'homme de main se charge d'ouvrir l'entrepôt. Lennoy a le visage fermé, il est en colère. Trois hommes sortent du second véhicule.
- Angel !
- Pablo. Vous êtes en retard.
- Tu as vu le temps ? siffle Dia.
- Parfaitement, et ça ne m'a pas empêché d'être à l'heure. Je suppose que ces messieurs sont nos clients.
- Seth Birman et ses hommes Marrick et Almeda.
Leur client est finalement venu en personne. Ça ne l'étonne pas, la marchandise est trop précieuse pour qu'il laisse tout à la charge d'un ou même plusieurs intermédiaires. Cela va-t-il le contraindre à changer ses plans ? Encore ? Il verra bien.
- Messieurs, annonce-t-il, j'ai ce que vous nous avez demandé.
Il les entraîne à l'intérieur du bâtiment, ouvert à présent. Pablo le retient un instant.
- Comment as-tu fait ?
- C'est mon petit secret.
- Mais tu étais tout seul !
- Écoute, tu m'as demandé de les récupérer parce que Dia et ta sœur n'ont pas trouvé de solution. C'est ce que j'ai fait. Restons-en là.
- Oui, mais...
- Et n'oublie pas mes leçons. Tu abandonnes ton langage de racaille et tu parles comme tout homme d'affaire qui se respecte, c'est clair ?
- Entendu.
- Alors allons-y, patron.
Ils rejoignent les autres près des caisses de bois au centre de l'entrepôt. Pablo fait signe de les ouvrir. Ted s'empare d'un pied de biche et en tend un autre à Dia. L'homme s'en saisit avec dégoût et s'exécute de mauvaise grâce.
Les missiles apparaissent sous les yeux envieux et enchantés de leur acheteur. Seth Birman est ravi de ce qu'il voit. Il fait signe à ses hommes d'ouvrir eux-mêmes une autre caisse. Pablo Twain prend la parole pour discuter du prix. Dia jette un regard assassin à son nouveau patron. Tony affiche une moue moqueuse qui l'énerve encore plus. La valeur des machines est confirmée. Lennoy Mencken se dirige vers l'extérieur alors que l'affaire se conclut.
Seth Birman et Pablo Twain échange une poignée de mains. L'échange est terminé. La transaction bancaire a été effectuée, les clés du bâtiment confiées au nouveau propriétaire des missiles, c'est réglé.
Ted et Pablo rejoignent leur véhicule. Dia attend déjà au volant, prêt à partir. Ils vont passer à l'intérieur quand :
- Pablo !
- Angel ?
- Je ne vous suis pas.
- Quoi ?
- J'ai un truc à faire avant. J'en ai pas pour longtemps, je dois juste faire un saut en ville, mais...
- Tu dois faire quoi ?
- C'est Noël, tu te souviens ? Il me reste un cadeau à faire.
- OK. On se retrouve à la maison.
- Pas de problème. Juste...
- Quoi ?
Tony paraît embarrassé. Pablo ne l'a jamais vu comme ça. Angel est toujours dur et impassible, ça ne lui ressemble pas de montrer ses émotions.
- Qu'est-ce-qu'il t'arrive ?
- En fait...
Il baisse la voix et incline la tête vers lui avec des airs de conspirateur. Il jette en même temps un regard en biais à Dia.
- Ne lui fais surtout pas confiance.
- Mais...
- Ni à lui, ni à personne.
Il se redresse en lui décochant une moue équivoque. Il interpelle ensuite Lennoy Mencken.
- Souris Dia, la vie est belle !
Il passe de l'autre côté de la voiture.
- Au fait Pablo, où sont ta mère et ta sœur ?
- À la maison, enfin je crois.
Nouveau regard qui en dit long. Enfin, Tony se détourne et gagne sa voiture.
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Il roule vers la périphérie de la ville. Il se gare devant le vieil immeuble désaffecté qu'il a quitté il n'y a pas si longtemps. Jethro passe à l'avant le rejoindre. Il caresse l'animal.
Jusqu'à présent tout s'est passé comme prévu, ou presque. Il espère seulement que cela va continuer.
- Il est temps que je te ramène à ton maître, tu ne crois pas ?
La langue rappeuse du chien vient s'écraser sur sa joue.
- Je prends ça pour un oui.
Il attrape son téléphone.
- Gibbs !
- Toujours aussi sérieux et amical quand tu réponds au téléphone à ce que je vois.
- Tony !
- Vous êtes à Norfolk, je suppose.
- C'est exact, mais comment...
- C'est moi qui ai volé les missiles.
- TU AS QUOI ! ?
- Hé ! Je ne suis pas sourd, arrête de crier !
- DiNozzo !
- Vous devriez aller faire un tour chez la famille Alcazar-Twain. Je suis sûr que ça va vous intéresser. Il faut que j'y aille. Soyez prudents.
Il raccroche sans laisser le temps à Gibbs de répondre et range son téléphone. Il quitte son véhicule et marche vers le bâtiment, le chien à ses côtés. Ils gagnent le sous-sol avec le vieux monte charge. La cage de métal tremble, les câbles gémissent, mais l'appareil tient bon et les amènent sans accroc dix mètres plus bas.
Le jeune homme attrape une lampe torche dans son blouson. Le faisceau lumineux éclaire les murs gris d'un long couloir. L'endroit est glacé.
Il gagne l'extrémité du tunnel de béton. Une porte apparaît. Il sort un trousseau de clés de sa poche. Il lutte quelques instants contre le cadenas. Enfin, il peut se débarrasser de la chaîne et pénétrer dans le local.
Il constate avec soulagement que rien n'a bougé. Il n'y avait aucune raison, il ne s'est pas absenté longtemps, mais tout de même, ça le rassure.
Jethro s'assoit sur le seuil. Tony lui jette un coup d'œil puis s'avance. Son portable retentit. Il décroche.
Il passe une main sur son visage quelques instants plus tard. A-t-il vraiment pensé une seule seconde que tout se passerait comme prévu ?
Quand il est passé poser les affaires à Norfolk, puis acheter le chaton jeudi après-midi, il était plutôt confiant. Quand il a eu Pablo hier matin pour lui annoncer qu'il devait se charger des missiles, il était sûr de lui. Et quand ensuite il avait récupéré une voiture et le camion avec la marchandise, là il n'avait plus aucun doute. N'est-ce-pas ?
Non, il savait qu'il y aurait un problème. À chaque fois, il y en a un.
Il répond rapidement à son correspondant avant de raccrocher.
Il soupire. Il a touché le jackpot, c'est certain. Dans le genre compliqué, on ne peut pas faire pire. Du moins, le souhaite-t-il sincèrement.
Comment va-t-il s'en sortir ?
Nouveau soupir, il sort de la pièce.
- Allez viens Jethro, on s'en va. Le plan a changé.
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Tony roule vers le centre ville. Son visage est grave.
Il passe près d'un des quartiers de la city avec une pointe de nostalgie. C'est là que son père habite.
Son père...
Il a sa base à New-York, comme il aime à le dire. Il sait que son fils est vivant. Tony a pris l'initiative de le lui avouer peu de temps après avoir revu Ziva. Ils vivaient dans la même ville, il ne voulait pas prendre le risque qu'ils se rencontrent par hasard. Qui sait quelles auraient pu être les conséquences.
Alors, il le lui a dit. Il n'a pas tout révélé, mais ça n'a pas d'importance. Leur relation repose sur les non-dits.
Il a découvert que son père est ruiné et ce depuis plusieurs années, que c'est déjà arrivé, notamment lors de sa deuxième année de pensionnat. Mais c'est un magouilleur, un arnaqueur. Il ne se fait aucun souci pour lui. Il s'en sortira, comme toujours.
Ils se sont éloignés ces dernières années, depuis la mort de sa mère en réalité. Il comprend que cela a dû être difficile pour son père de se retrouver seul à élever son fils de huit ans. Il ne lui reproche rien. Il regrette seulement le temps des parties de pêche tous les deux, le temps où ils étaient si proches.
Qu'il soit devenu flic n'a jamais été un problème. Évidemment, de là à dire que senior est ravi de cette orientation se serait exagérer. Seulement c'est son fils, il l'aime, il ne peut pas ne pas être fier de lui.
Il faudra du temps pour qu'ils retrouvent leur relation d'antan. Si cela arrive un jour. Ils sont comme l'huile et l'eau, mais Tony espère que ce qui est arrivé durant cette année les rapprochera. En y réfléchissant bien, c'est même déjà le cas.
Pour autant, cela ne change rien dans la relation qu'il a avec Gibbs, son père de cœur.
Il a eu des doutes avant de le revoir. Est-ce-que lorsque toute cette histoire sera finie ils retrouveraient tous deux le lien qui les unissait avant ? Avait-il seulement disparu ? Difficile à dire, mais il restait son modèle, plus que son mentor.
Maintenant, il a toujours des doutes, mais ce ne sont plus les mêmes. Il est seulement inquiet que cette histoire se finisse mal. Il sait que sa relation avec Gibbs ne souffrira pas de cet éloignement. Au contraire, il va les rapprocher.
Leur relation est différente de celle qu'il entretient avec Abby. C'est normal, puisque la jeune femme n'a plus aucun de ses parents. Lui c'est seulement sa mère qu'il a perdu. Avoir deux Papa, ce n'est pas toujours évident, mais c'est comme ça qu'il voit sa famille.
Deux pères, une sœur, un frère, un oncle, un cousin. Et une jeune femme qu'il ne sait pas dans quelle catégorie mettre. Pas une amante, mais plus qu'une amie. Pas une sœur, mais plus qu'une meilleure amie. Ziva reste Ziva. Leur relation n'est semblable à aucune autre.
Il a hâte de les retrouver, tous.
En ce moment, ils doivent quitter Norfolk.
Connaissant Gibbs et Ziva, ils vont sans aucun doute appliquer les phrases « C'est à une demi-heure d'ici. J'y suis dans dix minutes. ». Sauf qu'ils ne sont pas dans le film Pulp Fiction de Tarantino. Aussi rapides qu'ils soient au volant avec leur politique « je roule vite et quand il y a un obstacle je tourne», New-York n'est pas la porte à côté. Ils ne seront pas là avant plusieurs heures.
De toute manière, pour l'instant il a autre chose en tête, une chose à régler.
Il roule maintenant sur Times Square. Il avise Kort et s'arrête à sa hauteur. L'agent monte du côté passager et il se réinsère dans la circulation.
- Vous vous êtes fait attendre ! reproche-t-il.
- Je suis parti dès que j'ai raccroché. Je n'y suis pour rien dans l'état des routes.
- Je déteste la neige.
- Répondez-moi franchement, vous aimez quelque chose ?
- Fermez-la, DiNozzo !
- Ce n'est plus Angel ? Vous me décevez, Kort !
- Allez vous faire voir !
- Maintenant que nous en avons fini des politesses, nous pouvons peut-être passer à la suite ?
- Des missiles ont été volés à la base de Norfolk, le NCIS enquête. Je sais que c'est vous le responsable.
- Exact.
- Je suppose que je ne dois pas m'en inquiéter ?
- Effectivement.
- Pas plus que le fait de voir le Mossad et le FBI à l'affût de la moindre information à ce sujet ?
- Fornell et Eli David suivent de très près ce qu'il se passe avec le Fantôme.
- Et donc si je vous demande de me dire de quoi il retourne avec le réseau...
- Je vous répondrai que j'approche du but.
- Et que vous ne m'en direz pas plus.
- Tout à fait.
- Alors j'espère que vous avez une excellente raison pour être passé récupérer le chien de McGee chez lui !
- Je ne pouvais pas le laisser seul le pauvre toutou.
- Vous ne leur avez rien dit, j'espère ?
- Ce serait un problème ?
- DiNozzo !
- Kort, quel est le véritable problème, votre problème ?
- Ma tête risque de tomber si ce n'est pas le cas du Fantôme.
- J'en déduis que c'est pour ça que vous avez arrêté la voiture de Pablo Twain.
Il ne remarque pas le ton glacial mêlé de colère que Tony vient d'emprunter. Il enchaîne.
- J'ai besoin de concret !
- Vous n'êtes qu'un imbécile ! Avec vos conneries, je viens de perdre toute crédibilité auprès du réseau !
- Qu'est-ce-que vous racontez ?
- Je ne peux plus faire tomber le réseau depuis que vous avez attrapé Twain et les autres !
- Quoi ! ?
Cette fois, c'est à Tony de ne pas se formaliser de son compagnon. Très remonté, il continue sur sa lancée, ôtant la possibilité à l'agent de la CIA d'intervenir.
- Alors écoutez-moi bien. Vous allez faire exactement ce que je vous dis, ou tout ce qu'il s'est passé cette année partira en fumée !
- Vous...
- Laissez-moi finir ! Vous allez vous débrouiller pour régulariser la situation, qu'ils aient été arrêtés comme ils auraient dû l'être. D'ici une heure, Ray Bellow, l'avocat des membres du réseau, se présentera aux bureaux du FBI. Il les libérera légalement et sans accrocs.
- Le FBI !
- Faites ce que je vous dis ou tout sera fichu ! Je me charge de Fornell. New-York n'est pas DC, mais je ne prendrai aucun risque.
- Bien. Et ensuite ?
- Laissez-moi faire. Et je vous jure que si vous intervenez une nouvelle fois sans m'avertir je vous descends !
Il range la voiture le long du trottoir.
- Dégagez maintenant. Je dois rattraper votre bordel !
- Ce n'est pas fini DiNozzo !
- Ça ne l'est jamais !
L'agent de la CIA finit par quitter le véhicule. Tony repart sitôt la porte fermée.
Jethro passe à l'avant alors qu'il redémarre. L'animal est resté sage tout le temps où Kort était là.
- Je te jure que lorsque cette histoire est terminée je me charge de lui. Et je me fous des conséquences !
Le chien jappe. On jurerait qu'il acquiesce.
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Avec le temps, la circulation est dangereuse. Il choisit de s'arrêter pour passer son appel quand d'ordinaire il n'aurait pas pris cette peine.
- David.
- Shalom Directeur.
- DiNozzo !
- Je serai bref, tout se termine. J'ai besoin de votre aide. Vous pouvez dire non, je comprendrai.
- Que voulez-vous que je fasse ?
- Je voudrais que vous appeliez Tobias Fornell au FBI. Il cherche à mettre la main sur Seth Birman. Vous allez lui donner une adresse pour qu'il puisse l'arrêter.
- C'est la seule raison de votre appel ?
- Non. J'aimerais que vous gardiez un œil sur Vance et Kort. Ma mission est sur le point d'aboutir, je ne veux pas qu'ils foutent tout en l'air.
- J'y veillerai.
- Merci.
- Bonne chance, DiNozzo.
Tony raccroche mal à l'aise comme chaque fois qu'il a Eli David au téléphone. Il secoue la tête, chassant les pensées négatives. Il a encore deux appels à passer, dont un à l'avocat du Fantôme. Mais d'abord :
- Hetty Lange ? Agent spécial Anthony DiNozzo.
- Agent DiNozzo ?
- Oui, celui qui est mort pour pouvoir infiltré le réseau du Fantôme. J'ai du travail pour vous.
- Je vous écoute.
- Vigo Ruiz, Lloyd Tuckley et les autres membres du réseau connus de Los Angeles doivent être arrêtés. La tête du réseau est tombée. Contacter l'agent Tobias Fornell du FBI à Washington, il organisera les arrestations de DC et de New-York. Qu'il commence par Ray Bellow. Les pions peuvent attendre, pas les pièces maîtresses.
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Pablo Twain se frotte les poignets. Ils portent les marques des bracelets qu'on lui a passés plus tôt dans la journée. À ses côtés, Lennoy Mencken rumine. Il n'a pas desserré les dents depuis la mort de Pedro. Ted est en arrière, perdu dans ses pensées. Leur avocat les rejoint.
- Alors ? s'inquiète Pablo.
- Tout est réglé.
- La CIA nous a coincés avant de nous remettre au FBI, rien n'est réglé.
- Je comprends bien, mais je n'y suis pour rien.
- Alors qui ?
- Je l'ignore.
- Angel, siffle Dia entre ses dents.
- Angel ne ferait jamais ça ! rétorque Pablo.
- Ah oui ? Alors explique-moi pourquoi il n'était pas là quand on s'est fait prendre ?
- Je...
- C'est lui qui m'a prévenu et qui s'est arrangé pour vous faire sortir, annonce Ray Bellow. Je n'ai fait qu'appliquer ses directives.
- Tu vois ? Angel n'y est pour rien.
Lennoy ne répond pas. Pourtant, on ne lui enlèvera pas de l'idée qu'il a quelque chose à voir avec leur arrestation.
