Chapitre 19 – F comme...

La famille est un refuge dans ce monde cruel.

Christopher Losch

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La journée touche à sa fin. Assis dans l'imposant fauteuil de son bureau, Pablo savoure. Il a réalisé un excellent marché, gagné une grosse somme d'argent, démontré son aptitude à diriger le réseau, gagné la confiance de ses hommes... et tout ça en une journée. Il a de quoi être satisfait. Il s'autorise un verre avant de gagner le salon. Ils doivent tous s'y retrouver pour faire le bilan.

Il entre dans la pièce sous les regards noirs que lui jette sa sœur. Sa mère et Dia affichent une colère identique à la sienne. Cela se voit sur leurs visages. Pablo semble soudain moins sûr de lui. Il observe tour à tour les personnes qui lui font face. Le visage d'Angel s'impose à son esprit. Ce qu'il lui a dit plutôt dans la journée repasse dans sa tête. Il n'a pas le temps d'approfondir ses réflexions, la discussion commence.

- Tu voulais qu'on fasse un bilan ? commence Maria. Eh bien, on est là. Mais je ne vois pas à quoi ça peut servir.

- Pourquoi ?

- On sait tous très bien que tu as réussi grâce à Angel. Il n'y a rien à ajouter.

- Angel a trouvé comment récupérer les missiles alors que tu as échoué !

- D'ailleurs, il est où le petit prodige ?

Pablo ne peut pas répondre à la question de Lennoy.

- Donc tu n'en sais rien, commente celui-ci. Je vois.

- Tu vois quoi ? Tu peux me le dire ? Parce que je te rappelle que toi non plus t'as pas été foutu de trouver une solution.

- Avec plus de temps j'aurais réussi.

- Plus de temps ? raille Maria. Laisse-moi rire !

- Toi, la fille à maman, je ne t'ai rien demandé ! Dès que tu te retrouves toute seule, tu deviens une incapable. Remarque c'est pas étonnant quand on voit comment tu as été élevée !

- Mesure tes paroles, Lennoy, gronde Christina. Tu pourrais le regretter.

- Arrêtez, je tremble de peur !

- Tu n'as pas à lui parler comme ça !

- Sinon quoi ? Le petit Pablo va se fâcher ?

- Ne me sous estime pas !

- On sait tous ici que ta mère te manipule. Sans elle, tu serais resté un pauvre type tout juste capable de faire peur aux petites vieilles !

- Tais-toi !

- Aurais-je touché la corde sensible ?

- Sans Pedro, tu croupirais en taule !

- Je ne l'ai jamais nié.

- Et s'il n'avait pas fait le ménage derrière toi, ajoute la matriarche, tu serais passé sur la chaise électrique.

- Vous...

- Et oui, je sais.

- Savoir quoi ? demande Maria.

- Rien qui te regarde !

- Mais...

- Boucle-là ! ordonne Dia.

L'ambiance est tendue. Chacun toise les autres avec haine et rancœur.

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Tony observe, l'air détaché, le résultat de ses longs mois de travail. Il est repassé en mode impavide.

Les derniers arrivés ont déjà commencé à prendre part à ce qui se passe. Un coup d'œil rapide sur ce qui l'entoure et il s'avance d'un pas assuré.

- Il y a un traître parmi nous, déclare-t-il d'une voix tranchante. Une personne responsable de l'arrestation de Langa et Seth Birman, ainsi que de leurs chargements.

Il obtient l'attention générale.

- Je dois recevoir son nom par une personne totalement fiable d'ici peu.

Il leur montre son portable.

- D'ici là, personne ne quitte cette pièce.

Il part s'installer sur un des sièges et pose le téléphone sur la table basse devant lui.

- Tu plaisantes ! ? s'exclame Pablo.

- Aurais-tu quelque chose à te reprocher ? avance Dia.

- C'est plutôt à toi qu'on devrait poser la question.

La réponse de Maria amorce un nouveau débat. Tony voit Christina et d'autres membres du réseau prendre part au conflit. Il n'y est pas mêlé. Qui pourrait le soupçonner ?

Serein, il attrape sa bouteille d'eau dans la sacoche qu'il porte en bandoulière. Il ne lui reste plus qu'à attendre le coup de fil de Chris et de jouer la comédie comme il sait si bien le faire. Ensuite le Fantôme ne sera plus qu'un lointain souvenir.

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- Angel.

- Papa ?

- C'est moi.

- Tu rentres bientôt ?

- Oui.

- Je t'aime.

- Moi aussi.

Le portable retrouve la poche de sa veste. Tony se lève, imperturbable. Il traverse la pièce sous les regards insistants des autres, s'arrête à la porte.

- Je ne me mêlerai pas de vos affaires. C'est à vous de régler vos comptes. Quant au traître, je crois que Dia a autant d'explications à fournir que Maria.

La tension monte d'un cran encore. Tony passe dans le couloir en veillant à fermer derrière lui. Il prend place sur les premières marches du grand escalier de la demeure. Il entend les éclats de voix. Puis le premier coup de feu retentit.

Tony leur donne trois minutes avant que les combats cessent. Au bout de deux, le silence se fait. Il entend des pas précipités. C'est le moment. Il regagne la pièce.

Trois corps gisent sur le parquet ciré du salon, baignant dans leur sang. La pièce est dévastée. Les meubles, bibelots, chaises et autres objets en tout genre jonchent le sol. Il y a des impacts de balles et du sang un peu partout. La table basse est la seule à avoir résisté.

Les femmes Twain sont toujours debout, un des hommes de Pablo également. Dia a disparu, les autres sont à terre.

Tony a une arme à la main. Son visage est plus dur qu'il ne l'a jamais été.

- Vous trois, vous me suivez.

Ils n'ont pas d'arme à la main. Toute retraite leur est coupée. Garcelli est le premier à lever les bras. Maria finit par l'imiter. Sa mère les fusille tous du regard, puis :

- Tout est de ta faute, Angel.

Tony garde le silence et leur indique la porte. Vaincus, ils se laissent enfermer dans une des pièces du sous-sol.

De retour dans le salon, le jeune homme récupère l'enregistreur sous la table basse. Il contacte les urgences en ramassant les flingues traînant dans la pièce. Un tour dans le bureau et il revient déposer un mot sur la petite table. Il y dépose l'enregistreur.

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Aveux enregistrés

Armes et clés dans le coffre du bureau, code 175237

Ted Starning, Miguel Gacio, Pablo Twain à terre

Jim Garceli, Maria et Christina Twain au sous sol

Ray Bellow, Vigo Ruiz, Lloyd Tucley et les autres en phase de l'être, appelez LA et Fornell

Dobermans attachés, pensez à eux !

Je me charge du reste.

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Il passe dans la cour avec un regard pour les chiens. Le berger allemand de Tim a compris qu'il devait rester là. Il lève à peine la tête à son passage.

Ses yeux lisent le bref message du lieutenant Stern. Il a prétendu avoir les missiles. Il n'a donc plus à se préoccuper de Vance et Kort. Les autres ne sont pas un problème non plus. Sa seule source de préoccupation est Lennoy Mencken.

Dans la neige, ses pas ne sont pas durs à trouver. Il remonte la piste...

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Tony a le doigt sur la gâchette de son arme. Il est prêt à tirer, Dia aussi.

Ils se font face, armes levées, dans une ruelle mal éclairée. La neige réfléchit la lumière des lampadaires, mais c'est à peine suffisant pour voir tant la nuit est sombre.

Les deux hommes se toisent, à l'affût du moindre changement chez l'adversaire. Finalement, il pose la question.

- Pourquoi ?

- Pourquoi pas !

- Ce n'est pas une réponse, Angel. Si c'est ton vrai nom !

- On n'a jamais été du même bord. On ne s'est jamais apprécié.

- On se déteste tu veux dire !

- Alors pourquoi a-t-on cette conversation ?

- Je veux savoir.

- À quoi ça t'avancera ?

- Tu es quoi ? Un flic ? Ou tu veux diriger le réseau ?

- Ni l'un ni l'autre.

- Alors quoi ?

- Le Fantôme n'est plus qu'un souvenir à présent.

- Tu voulais le faire tomber !

- Surpris ?

- Plutôt. Tu as bien caché ton jeu. Même là je ne sais pas à quoi m'en tenir avec toi.

- Merci du compliment !

- Je te hais, Angel ! Je te hais depuis le premier jour ! Tu le sais ?

- Et c'est réciproque !

- Que va-t-il se passer maintenant ?

- À ton avis ?

- Je ne me rendrais pas.

- Je le sais.

- Alors c'est ça, toi contre moi. Le premier qui tire gagne ?

- Ça fait très Western je trouve !

- Ça me convient ! J'ai toujours voulu te descendre. Salut Pedro pour moi !

Ils tirent.

Deux balles sont parties.

Deux silhouettes s'effondrent.

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Tony grimace sous la douleur. Ses mains se portent à sa poitrine. La sensation du gilet pare-balles sous ses doigts est rassurante, autant que l'absence de sang. Dia n'a pas eu autant de chance. Si chacun a visé le cœur, lui ne bénéficiait pas d'une protection. Mais personne ne regrettera sa mort.

Il faut quelques secondes à Tony pour se remettre les idées en place et trouver le courage de se lever. Il range son arme et abandonne sans remord derrière lui le corps de celui qui a été son tortionnaire.

Il a froid. Il a faim. Il est épuisé. Les larmes menacent de couleur tant il est épuisé, autant physiquement que mentalement.

Il a atteint ses limites. Il ne veut pas affronter le monde maintenant. Il n'en a pas la force. Ce qu'il veut... il secoue la tête, non, il a passé l'âge pour ça. Il est adulte maintenant, agent fédéral. Il...

Malgré lui, ses doigts appuient sur le premier raccourci de son répertoire. Son bras se lève, porte le téléphone à son oreille. La première sonnerie n'a pas le temps de se terminer, il décroche.

- Junior !

- Papa, je...

Son père ne lui permet pas de formuler sa phrase.

- Où es-tu ? Je viens te chercher !

Il a l'impression que son cœur explose quand il l'entend dire ça. Il donne l'adresse en se demandant bien comment son père compte venir le chercher avec toute cette neige. Mais il s'en fiche, il lui fait confiance pour y arriver. Lui n'a plus la force de faire un pas. Il s'est installé sur les marches d'un immeuble.

Quand le chasse-neige s'arrête près de lui et qu'il voit son père émerger de la cabine, il a envie de rire et de pleurer. La situation est si...

Il cesse de réfléchir. Il parvient à se lever. Les bras de son père vienne l'entourer. Il a le sentiment qu'il va s'écrouler. Senior le retient, le berce contre lui.

- C'est fini, Papa, parvient-il à articuler.

Senior s'écarte. Son regard passe brièvement sur le trou près de son cœur. Il a failli le perdre. Encore.

- Viens, on rentre à la maison.

Tony se laisse entraîner. Ils grimpent dans le chasse-neige. Le conducteur les regarde avec un léger sourire sur les lèvres. Le jeune homme l'ignore. Il s'appuie sur l'épaule de son père tandis que l'engin redémarre. Senior passe un bras autour de lui. Il s'endort dans l'étreinte rassurante.

Lorsqu'il le réveille plus tard, ils sont en périphérie de la ville. Son père l'entraîne vers une voiture capable de rouler par ce temps. Il l'installe sur le siège passager puis passe au volant. Tony se rendort. Son père écarte une mèche de son front avec tendresse.

- Tout ira bien maintenant, lui assure-t-il, tu verras.

Au matin du 26 décembre, Tony poursuit sa nuit dans le lit d'une chambre d'hôtel. Il ne se souviendra pas à son réveil de la façon dont il y est parvenu. En revanche il se rappellera parfaitement la présence de son père à ses côtés, de la façon dont il l'a bercé quand les cauchemars se sont emparés de lui, de ses mots rassurants à son oreille quand les larmes coulaient sur ses joues, du baiser sur son front quand un sommeil sans rêve l'a emporté. Tony se souviendra de son père et de l'amour qu'il lui porte. Il ne voudra pas avoir été ailleurs qu'avec lui au nouveau tournant qu'a marqué sa vie. Et il gardera ça pour lui.