Tes amis essayent de te convaincre qu'il est trop tard. Mais trop tard, ça fait déjà longtemps que vous avez dépassé ce stade alors tu t'entêtes. Tu veux discuter avec elle, lui dire les mots qui répareront tout. Tu veux la voir, être face à face pour te sentir vivre. C'est ce soir, tant que tout est encore frais ; tant qu'elle n'a pas encore pris de décision ou du moins tu l'espères. Tu y crois dur comme fer parce que tu n'as pas d'autres alternatives. Tu hésites malgré tout sous le porche, la tête encore pleine d'alcool, l'équilibre précaire. Ton corps prend la décision pour toi, tu trébuches sur la sonnette et regrettes ton acte à la seconde même où tu l'entends résonner dans le lointain. Dans le jardin, tu vois la lumière de sa chambre s'allumer. Tu espères – encore – ne pas l'avoir réveillée, ne pas l'avoir tirée de ce monde meilleur, de celui qu'on ne veut pas quitter. Tu l'entends descendre, tu l'entends soupirer de l'autre côté de la porte. Tu ne peux t'empêcher de te redresser, de te raidir. Tu es prête et tu ne l'as jamais si peu été en même temps. Tu ne sais pas ce qui se cache derrière cette porte – elle n'a pas encore ouvert d'ailleurs. Cela doit être sa décision donc tu ne pousses pas. Tu détestes cette attente, ce moment d'incertitude car tu la sens hésiter, reculer.
Et puis, elle se trouve face à toi. Tu sais. Tu sais à cette seconde. C'est le moment où tout se termine même si rien n'a encore commencé. Tu te détestes pour avoir gâché ta chance. Dans ses yeux, tu ne vois que la fin comme un coucher de soleil sur une longue journée. Seulement pour une fois, tu ne te souviens pas d'avoir vécu cette journée. Ton cœur bat rapidement. Elle te fait du mal sans le vouloir. Vous parlez. Tu t'excuses. Tu ne te vois pas faire autrement. Tu détestes ce moment mais c'est une étape obligatoire. Tu as envie de lui demander un délai, d'attendre encore un peu, de te laisser une chance. Tu sais que si vous essayez maintenant le timing ne sera pas bon. Vous n'êtes pas prêtes. Vous êtes perdues. Alors tu fais ce que tu dois faire, tu recules dans la nuit. Tu la laisses pleurer de ses larmes que tu ne peux effacer parce qu'elles sont invisibles à l'œil nu. Toi, tu sais qu'elles sont là. Leur miroir coule à l'intérieur de ton propre corps. Tu as tant de regrets, tant de remords mais tu ne peux plaider pour une chance.
Et pourtant, quand tu t'éloignes cette nuit-là, tu te dis que tout ça n'était pas du vent, ce n'était pas seulement des mots. Tu les pensais, tu les vivais, tu les respirais. Mais quoi de plus traitre qu'une parole qui s'envole et finit toujours par s'évanouir dans le lointain. Tu sais que tu l'as perdue pour ce soir mais que peut-être, tu pourras, plus tard, changer ces mots en réalité.
