Je les fixe tour à tour, complètement halluciné, ce qui les fait rire encore plus.

- Ah bah si apparemment il le pensait, sourit Yuichi.

- Mais... Mais... comment ? Quand ? Pourquoi ?

- On le sait depuis le début, répond Kame. Aucune fille saine d'esprit viendrait faire une coloc avec cinq mecs, c'est évident. Elle aurait trop la trouille de ce qui pourrait lui arriver.

- Surtout avec un dragueur comme Kazu dans les parages, ajoute Koki. Avec ce que j'ai dis le jour de ton arrivée, une vraie fille se serait tirée en courant.

- Oi, tu lui avais dis quoi ? fait le concerné en donnant un coup de coude à son pote, qui réagit pas.

- Et puis franchement... t'as peut-être un visage adorable, mais t'as vu tes épaules ? ajoute Junno. T'es trop carré pour une fille, c'était évident que t'étais un mec.

- Sans compter qu'on avait su qu'un mec devait prendre la chambre, alors il fallait pas être bien malin pour deviner quand tu t'es pointé, renchérit Yuichi.

- Donc on a fait des recherches auprès de la copropriété et découvert qu'un Tegoshi Yuya avait rempli les papiers, dit à son tour Tatsuya.

- Mais j'avoue que ton déguisement était parfait, dit encore Kame. Des fringues jusqu'à l'épilation, la voix et les manières, c'était à s'y méprendre. Si t'étais tombé sur d'autres que nous.

- Mais... pourquoi vous avez rien dis jusqu'ici alors, si j'étais grillé dès le départ ?

Je capte pas du tout leur logique. J'aurais pu m'épargner tous ces désagréments s'ils avaient parlé tout de suite.

- Au début, on s'est dit que c'était pas si important, répond Koki. En mec ou en nana, tu restais notre petit protégé.

- Et puis on a voulu voir jusqu'où t'irais dans ton travestissement, ajoute Kame.

- On se demandait si t'allais te griller tout seul ou pas, mais t'es plus vigilent qu'on pensait, dit Yuichi.

- Enfin sauf ce matin où tu t'es foiré. J'ai bien vu que tu mettais ta perruque quand je suis entré dans ta chambre, déclare à son tour Junno. T'avais oublié de mettre le verrou pour une fois, ne.

Je le fixe.

- Comment tu sais ?

- On entend beaucoup de choses dans cette maison. Les murs sont fins, je t'apprend rien.

- Alors tu m'as engueulé comme une fille en sachant la vérité ?!

- Oui, rigole-t-il. Et ça a d'ailleurs été assez difficile de pas me marrer en voyant ta tête toute déconfite. Je suis meilleur acteur que je pensais.

Franchement, je me sens un peu con devant eux dans ma robe. Surtout devant Tatsuya, même s'il me regarde pas avec moquerie mais plutôt avec la tendresse d'un aîné pour son cadet. C'est pas exactement ce que je voudrais, mais c'est déjà ça.

- Et si tu nous expliquais maintenant ? demande Koki. On est curieux de savoir pourquoi t'as éprouvé le besoin de devenir une fille pour emménager ici.

Je les regarde tous, soupire et me laisse tomber sur l'herbe. Tous les cinq m'imitent et je vois les mains de Junno et de Tatsuya s'entrelacer. Le cœur lourd, je baisse la tête.

- Vous allez vous marrer je sens…

- Mais nan, me rassure Yuichi. On t'écoute.

- Je suis le dernier d'une fratrie de quatre et j'ai toujours été le plus petit et le plus gringalet. Mes parents sont morts quand j'avais deux ans, donc mes frères aînés m'ont plus ou moins élevé et ils s'éclataient aussi à m'habiller en fille quand j'étais gosse. Ca m'a longtemps complexé. Surtout qu'ils se moquaient souvent de moi.

Je fais une pause, rattrapé par mes souvenirs. Je me revois, courant dans toute la maison pour essayer de leur échapper et me débattant pour pas finir en fille… Je soupire et reviens au présent, puis dévisage mes cinq amis, puis reprend :

- J'ai jamais été très courageux, mais il y a un mois environ, Tomo nii-chan a laissé entendre que je resterais pendu à leurs basques jusqu'à mes vingt-cinq ans parce que j'aurais jamais le courage de partir vivre seul.

- Alors c'est pour ça que t'as choisi une coloc… déduit Kame.

Je hoche la tête.

- C'est vrai que vivre seul me rassurait pas, parce que j'ai toujours eu pas mal de monde autour de moi, mais ses paroles m'avaient vexé, alors je me suis mis à chercher une coloc.

- Et t'es tombé sur notre annonce, devine Junno.

J'opine de nouveau.

- Mais ça explique pas pourquoi en fille, remarque Tatsuya.

- J'y viens. En lisant votre annonce, j'ai pensé que si je m'installais avec vous en tant que Yuya, les problèmes que j'avais eu avec mes frères risquaient de se répéter. Alors qu'en général, les mecs sont gentils avec les filles. J'ai donc décidé de devenir Yumiko. Et je pensais avoir réussi.

Je sens bien qu'ils pensent que mes frères ont raison et que je suis bien un trouillard, mais aucun le dit et je leur en suis reconnaissant.

- Ben, comme Kazu t'as dis, avec d'autres que nous ça aurait sûrement marché comme sur des roulettes, dit Koki, mais avec un dragueur comme lui, un observateur comme Ju' et Yu' et moi qui sommes hétéro, t'avais aucune chance.

Je baisse à nouveau la tête. Quelque part, je suis soulagé qu'ils sachent, comme ça je peux arrêter d'être une fille, mais…

- Tu dois préférer être Yuya que Yumiko, non ? me demande Tatsuya.

- Hai…

- Mais t'es aussi mignon en mec qu'en nan… Aïeuh ! Mais quoi ?! fait kame à l'intention de Junno qui l'a frappé sur la tête.

- Laisse-le tranquille, lui disent-t-ils en cœur, ce qui me fait sourire.

- Alors, vous m'en voulez pas d'avoir menti pour emménager ? demandé-je, incertain.

- Bien sûr que non, répond Junno en m'ébouriffant les cheveux avec affection.

- Qu'on ait rien dit de ce qu'on savait en est une preuve, non ? ajoute Koki.

Rassuré sur le fait qu'ils vont pas me rejeter et que je vais pas être obligé de rentrer piteusement chez mes frères, je souris largement et mes yeux se posent sur Tatsuya qui parle pas beaucoup mais dont je croise parfois le regard. Est-ce qu'il peut lire dans mes yeux combien il me plait ?

- Bon ben je vais me changer et on pourra enfin manger le gâteau ! lancé-je en me levant, avant de courir dans la maison jusqu'à ma chambre.

Finalement, je suis content qu'ils sachent. Fini la comédie et les personnages, je vais pouvoir être moi tout le temps.

Je dégage la robe si vite qu'elle se déchire, mais je m'en fiche, je suis trop pressé. Je sors un jean et un t-shirt de la commode, les enfile en vitesse, puis tire de sous le lit ma valise dans laquelle je planquais mes baskets. Un tour à la salle de bain pour redonner du volume à mes cheveux aplatis par la perruque et remettre ma nouvelle écharpe, puis je cours à nouveau jusqu'à la terrasse, mes chaussures à la main. Il me faut seulement quelques secondes pour les mettre, puis je rejoins mes aînés en courant.

- Me revoilà ! claironné-je dans un large sourire.

- On voit ça, rigole Koki.

- Ces vêtements te vont bien aussi, remarque Tatsuya. Tu es très mignon.

Kame l'avait déjà dis, mais bien sûr, ce compliment prononcé par l'ange fait pas du tout pareil et je me sens rougir.

- Wahouuu, regardez ça, les gars. Yuya-chan rougit aux compliments comme une fille, rigole Kame.

Ce qui accentue encore ma rougeur, j'en suis sûr.

- Kazu... le réprimande Koki, avant de me tendre une assiette avec une belle part de fraisier. Tiens, Yuya-chan, mange. T'occupe pas de ce baka, il raconte n'importe quoi.

Je prends l'assiette en le remerciant d'un petit sourire, mais ce « petit sourire » a pas l'air du goût de mon grand frère en titre car Junno saisit les commissures de mes lèvres et les étire.

- Souriiiiiis, fait-il, faisant rire tout le monde, moi inclus. Ah bah voilà c'est mieux, dit-il ensuite avant de m'ébouriffer les cheveux comme à son habitude. Mange maintenant, ne.

Je hoche la tête.

- Itadakimasu ! fais-je avant d'attaquer la pâtisserie avec appétit. Hum ! Oishi !

Je ferme les yeux pour mieux savourer. La bouchée fond littéralement dans ma bouche. C'est trop trop trop bon. J'adore les gâteaux. Je pourrais en manger toute la journée sans aucun problème et mes repas pourraient en être uniquement constitués que ça me dérangerait pas. Tant pis si ça fait fille, je m'en fous.

- Et ben dis donc on croirait que t'es au septième ciel, commente Yuichi.

Je comprends que le commentaire s'adresse à moi et rouvre les yeux, avant d'enfourner une nouvelle bouchée et de répondre :

- 'ai 'ro 'on !

Je sens alors qu'on me donne une petite tape sur la tête et la tourne vers Junno.

- On parle pas la bouche pleine, petit malpoli, dit-il.

- Ju', le garant de la politesse et de la propreté, se marre Koki.

Je me dépêche d'avaler, marmonne un « pardon » et continue d'engloutir ma part. Avant même que mes amis soient servis, il en reste plus rien.

- T'es trop doué en cuisine, dis-je à mon aîné. C'est délicieux.

- Ah ah j'avais cru comprendre, oui. Mais merci, Yuya-chan, dit Koki en me tapotant la tête.

Ils aiment bien faire ce genre de truc tous, je sais pas pourquoi. Enfin sauf Tatsuya qui me touche jamais lui. Je me demande bien pourquoi, alors que c'est le seul dont j'apprécierais encore plus le contact.

- C'est le meilleur anniversaire que j'ai jamais eu, déclaré-je. Merci à tous, ça me touche vraiment. Et le fait que vous m'ayez démasqué est peut-être le meilleur cadeau. Je voulais vous dire la vérité, mais j'avais peur que vous vous sentiez trahis.

Ils sourient tous, puis la voix douce de Tatsuya demande :

- Mais comment tu vas faire à la fac ? Tu t'es inscrit en tant que Yumiko, non ?

Je déchante. C'est vrai que comme j'imaginais pas une seconde me faire griller, c'est sous mon identité féminine que j'ai remplis tous les papiers d'admission. Si je dis que j'ai menti sur mon sexe, je vais me faire virer, c'est sûr. Je crois que j'ai plus qu'à continuer à être une fille à la f... Hé mais non, je sais !

- Je crois qu'il a une idée, dit Yuichi.

- Raconte, demande Kame. Comment tu pense résoudre ce problème ?

- Simple, réponds-je. Yumiko a un frère jumeau : Yuya.

- Aaaaaah pas con, commente Koki.

- Yumiko va subitement tomber malade et devoir rentrer chez nos frères et mois qui viens d'arriver vais prendre sa place.

- Il est malin ce petit, dit encore Yuichi, l'aîné de mes frères de cœur.

- Ok, lundi je t'accompagne pour ton inscription en tant que Yuya, déclare Kame.

- Tout s'arrange alors, c'est cool, fait Junno.

- Et je serais plus à l'aise avec Yuya qu'avec Yumiko je crois.

Tous les regards se tournent vers tatsuya qui vient de parler.*- Tu étais mal à l'aise avec moi en fille ? m'étonné-je parce qu'il en a jamais rien laissé paraître.

- Un peu. Les filles, je sais jamais quoi leur dire...

- Mais puisque tu connaissais la vérité, ça aurait pas du compter, dis-je pour essayer de comprendre.

- Mais tu ressemblais beaucoup à une fille. Ca suffisait à me bloquer, avoue-t-il piteusement.

- Je savais qu'un truc clochait... fait alors Junno. Tatsu, mon cœur, pourquoi tu m'as rien dis ?

- Parce que c'était pas important. Vous avez tous l'habitude que je parle pas beaucoup, alors ça changeait pas grand-chose.

Maintenant je comprends mieux pourquoi il me parlait quasi pas. Bon ben du coup, ça devrait aller mieux dans l'avenir maintenant que je suis redevenu un mec. Je lui souris et il fait de même. Cette journée est décidément géniale.

- Au fait, t'es gay, ne ?

La question, qui tombe comme un cheveu sur la soupe, me fait sursauter et je dévisage Kame avec stupeur.

- Ah gagné, déduit-il en rigolant.

- Comment...

- T'as pas réagi en apprenant que Ju' et Tat-chan étaient ensemble. Ce qui prouve que t'as l'habitude. Une vraie fille aurait été choquée.

- Sauf si on était tombés sur une fan de yaoi, contre Koki.

- Mais dans ce cas, elle aurait au moins kyaté. Lui, il est resté normal.

- Ah... J'ai cru que j'avais réussi à noyer le poisson, dis-je en riant aussi.

- Pas du tout, mais le rattrapage était joli, dit Yuichi.

- Ouais, c'était bien vu. Encore une fois, si ça avait été d'autres que nous, ce serait passé nickel, surtout avec la petite moue que t'as fais ensuite. Ca c'était top. T'es un bon acteur.

- Merci. Et passer facilement pour une fille est un avantage de mon physique. Enfin sauf les épaules trop carrées. C'est parce que je fais de la natation.

- Et les mollets aussi, note encore Kame.

- Les mollets ?

- Trop musclés, explique-t-il.

- Ah. C'est à cause du foot ça.

- T'es sportif, c'est bien, déclare Koki.

Il y a un léger blanc, puis la voix de Tatsuya se fait entendre.

- Dites, vous trouvez pas que ça s'est assombri d'un coup ?

Au moment où il dit ça, on entend un long grondement qui résonne dans l'air, puis j'aperçois un éclair et, avant qu'on ait le temps de dire ouf, un rideau de pluie nous tombe dessus, nous trempant instantanément. Je pousse un cri et me précipite pour tenter de sauver le fraisier pendant que mes amis courent se mettre à l'abri dans la maison. J'essaye de protéger mon pauvre gâteau d'anniversaire, mais c'est trop tard, il est déjà dans un tel état qu'il est immangeable.

- Yuya-chan ! m'appelle Koki. Rentre vite ou tu vas choper la crève ! Laisse le gâteau !

Snif, mon beau fraisier... Je lui jette un dernier regard et rejoins mes frères à l'intérieur. De loin, j'observe d'un air désespéré, ce délice qui finit de se décomposer sous les trombes d'eau.

- Fais pas cette tête, me dit Junno en déposant une serviette sur mes cheveux, avant de les frictionner doucement.

- J'ai même pas pu en manger une autre part, regretté-je.

- J'en referais un rien que pour toi si tu veux, propose alors Koki.

Oh ça c'est trop gentil !

- Pour de vrai ?! fais-je, des étoiles dans les yeux.

- Si ça peut te faire plaisir, oui, dit-il encore en souriant.

- Merciiiiii ! m'exclamé-je en me retenant très fort de lui sauter au cou.

Il rigole et soulève le devant de la serviette qui masque mes yeux.

- T'aime vraiment les gâteaux, toi. C'est mignon.

- Allez, file te changer avant d'attraper la mort, me dit encore LE grand frère.

- Oui papa, fais-je en rigolant.

- Espèce de petit...

Je file en riant sans attendre, ni entendre quelle espèce de petit je peux bien être.