Chapitre 4

Tat-chan

Ca fait une semaine que je tanne Tat-chan (j'ai fini par l'appeler comme ça moi aussi) pour avoir le droit de l'accompagner à la boxe. Jusque là, il a toujours refusé sous prétexte que ça a rien d'intéressant et que même Junno y va pas, mais j'ai réussi à l'avoir à grand renfort de bouilles mignonnes et de regards implorants. Du coup, ce soir, ça y est, j'ai enfin l'autorisation et je suis super excité. Avoir l'occasion de le voir en action, c'est un truc tellement… Wow quoi…

- Yuya-chan ! J'y vais ! m'appelle-t-il de l'entrée.

- J'arrive ! crié-je avant de descendre l'escalier en quatrième vitesse.

- Tu devrais pas courir dans l'escalier, me dit-il doucement, c'est dangereux.

- Mais c'était pour pas te faire attendre…

- J'étais pas à trente secondes près, tu sais.

- Désolé…

Il me sourit et me caresse les cheveux, puis sort et je me grouille de mettre mes baskets. J'adore quand il sourit rien que pour moi. Et hélas c'est pas si souvent. Il les réserve plutôt à son petit ami et même si j'adore Junno c'est un peu… frustrant.

- Bon, t'es prêt ? me demande-t-il une fois sur le trottoir.

Je le regarde sans comprendre.

- Prêt à quoi ?

- A aller là-bas en courant. C'est toujours ce que je fais, ça m'échauffe.

Je le regarde avec de grands yeux. Il y a au moins trois kilomètres d'ici à la salle où il s'entraîne ! Je sais bien que c'est moi qui ai soulé pour venir, mais je m'attendais à une gentille balade en voiture en tête à tête moi, pas à faire un marathon…

Il rigole.

- Fais pas cette tête. Tu peux encore changer d'avis, tu sais. Rien t'oblige à venir.

Mon orgueil peut pas accepter que trois petits kilomètres de rien du tout me fassent renoncer à ce que je veux depuis sept jours. Pas moyen. Je crèverais peut-être en route, mais je le suivrais coûte que coûte.

- Allons-y, fais-je d'un air décidé.

- Tu es sûr de toi ?

Je hoche vigoureusement la tête. Je peux le faire !

- Bon, comme tu veux alors.

Et sur ces mots, il démarre à toute vitesse. Eberlué, je mets quelques secondes à réagir, puis me lance à sa suite avec l'énergie du désespoir. J'ai beau être plutôt rapide (les potes au foot m'appelaient « la flèche »), il me devance de plusieurs mètres alors que je suis au max de ma rapidité. C'est pas un homme, c'est un missile ! J'espère que c'était juste pour me tester et qu'il va ralentir…

Mais non, les mètres défilent et sa vitesse est toujours la même. En fait je crois que c'est réellement sa rapidité habituelle. Quand on s'arrête devant le gymnase après ce qui me semble être des heures, j'ai plus de jambes, je sue à grosses gouttes, je respire si fort qu'on dirait un soufflet de forge ou alors que je vais crever d'une minute à l'autre et ma gorge est aussi déshydratée que si je venais de passer des heures dans le désert. Inutile de dire que ma coiffure, que j'ai passé du temps à faire juste pour lui, c'est de l'histoire ancienne, mon t-shirt que j'ai choisi avec soin parce que je sais qu'il me va particulièrement bien doit présenter de grosses auréoles sous les bras… bref, si j'étais franchement pas mal au départ, là, je ressemble plus à rien.

- T'es sûr que t'as fais du foot toi ? me demande-t-il, légèrement moqueur.

- Au… foot on… fait pas… un mara… thon… répliqué-je entre deux respirations laborieuses.

Il sourit et me tend une petite bouteille d'eau qu'il vient de tirer de son sac.

- Tu vas pouvoir te reposer pendant mon entraînement. T'as bien tenu le coup, je pensais te semer, mais t'as suivi. Bravo, Yuya-chan, dit-il en me jetant au visage un sourire absolument divin. Je vais aux vestiaires, tu viens ?

Le voir dans les vestiaires… Pouvoir le contempler pendant qu'il se change… Ma récompense pour ce calvaire que je viens de vivre… Kami-sama, merci…

- Hai… fais-je, en prenant sur moi pour pas traîner la patte en lui emboîtant le pas.

Une fois dans les vestiaires, il pose son sac à un endroit dont il semble avoir l'habitude, puis l'ouvre et en sort un marcel gris, ainsi qu'un pantalon de survêtement noir et des baskets. Sous mon regard gourmand, il entreprend ensuite de retirer ses vêtements. Ses chaussures, son jean qui laisse voir un sobre boxer noir moulant un postérieur que je devine aussi parfait que le reste, sa chemise, son t-shirt… Je me lèche les lèvres d'envie. Est-ce que c'est humainement possible d'être si magnifique ? Il est musclé juste ce qu'il faut. Une vraie merveille… Des relations, j'en ai eu pas mal jusque là, mais aucun qui le vaille.

- Yuya-chan, j'y vais. Tu reste là ou… ?

- Non non je viens. Je me ferais tout petit, tu verras même pas que je suis là.

- Ta présence me dérange pas, t'en fais pas.

En plus d'être gentil, compréhensif, patient et j'en passe, il est aussi parfait physiquement… Je crois que je suis accro pour de bon. Ce qui est mal vis-à-vis de Junno, mais je peux pas m'en empêcher. Et plus le temps passe, moins ça s'arrange. J'ai envie de passer du temps avec lui, de lui parler, de le toucher… Calmes-toi Yuya, sinon tu vas avoir un problème et il va te prendre pour un pervers…

Je le suis hors des vestiaires, puis vais sagement m'assoir sur les gradins, les yeux rivés sur lui. Je le vois saluer son entraîneur, puis prendre une corde à sauter et sautiller comme un kangourou. J'y connais rien en boxe, mais je suppose que c'est pour son jeu de jambes. Il va ensuite mettre ses gants et commence à frapper sans discontinuer dans un petit sac placé en hauteur. Il a un air concentré absolument adorable et hoche la tête en silence pendant que son entraîneur lui donne des consignes. Un moment plus tard, c'est dans un gros sac de sable qu'il se met à frapper et je plaindrais presque l'objet en question, parce qu'il y va pas de main morte. Il a l'air frêle, Tat-chan, mais il en a seulement l'air. En fait il est plus baraqué que les autres. C'est bizarre, mais moi qui me suis jamais intéressé à la boxe, je me retrouve à regarder son entraînement comme je regarderais un film passionnant au cinéma. Surtout que je vois très bien, même de là où je suis, les muscles de ses bras rouler sous sa peau dans l'effort, ce qui rend le spectacle encore plus intéressant. Miam…

Oh merde… Voilà, à force de penser des saloperies, voilà que ça a fait effet… et je sais pas où sont les toilettes… Là, j'ai vraiment l'air con…

J'ai fini par trouver les toilettes après vingt minutes de recherches et ai réussi à me soulager. En fait, je commence à me dire que venir avec lui était pas l'idée du siècle. Parce que j'ai bien peur d'avoir le même genre de réaction que Junno quand il aura fini avec son entraînement. Hé oui. Je suis pas le mec du dessous, moi. J'ai toujours été dominant. Je sais, vu mon gabarit, c'est pas une évidence. Mais non, il faut que je me calme, je veux pas lui faire peur et puis… et puis je veux entrer dans son monde, tout doucement. M'intéresser à ce qui le passionne, comme là la boxe. Je sais pas encore comment y arriver, mais c'est ce que je veux. C'est lui tout entier qui m'intéresse.

Au bout d'une heure et demi, alors qu'il se dirige vers moi, certainement pour me dire qu'on rentre, je décide de faire un pas de plus dans son univers.

- Apprends-moi, Tat-chan, dis-je doucement.

- He ?

- La boxe.

Il a l'air sincèrement étonné.

- Tu veux… apprendre à boxer ?

- Hai.

- Heu… je suis pas sûr d'être qualifié pour t'apprendre.

- Moi je suis sûr que si. Allez, le pressé-je avec mes plus beaux yeux de chat potté.

Il va craquer, c'est une question de secondes…

- D'accord, cède-t-il. Viens alors.

Je saute des gradins et le suis jusqu'au ring, sur lequel je monte. C'est impressionnant.

- Je te montre les mouvements de base, ne.

Je hoche la tête et l'observe avec attention. Je suis sincère alors je veux pas qu'il croit que je fais ça par ennui ou autre.

Quand il s'arrête, je me place exactement comme lui, puis entreprend de reproduire ses mouvements de mon mieux, mais il m'arrête vite.

- Tu vas te blesser si tu fais comme ça, attend.

A ma grande surprise car je l'ai encore jamais vu toucher vraiment un autre que Junno, il se met derrière moi, son torse collé à mon dos et saisit mes poignets, avant de guider mes bras pour que mes mouvements soient corrects. Et d'un coup, j'oublie ce que je suis en train de faire. Mon souffle se fige presque et mon cœur s'arrête presque de battre… à moins qu'il s'emballe, je sais pas bien. J'ai beaucoup trop conscience de son contact et ça me trouble à un point inimaginable.

- Tu vois, comme ça. Ca sert à rien d'aller vite au début. Il faut bien développer les mouvements de bras, murmure-t-il tout près de mon oreille.

- Hai… murmuré-je en luttant pour pas me retourner et l'embrasser passionnément.

Il se rend compte de l'état dans lequel il me met ? Nan je crois pas, sinon il serait pas cruel au point de rester si près de moi. Craque pas, Yuya, craque pas. C'est une épreuve pour tester ta résistance… Et bon sang qu'elle est dure cette épreuve…

Bien trop tôt et bien trop tard à la fois, il me lâche et revient devant moi pour m'observer, mais je sais plus où j'en suis et mes bras retombent le long de mon corps.

- Yuya-chan, ça va ? me demande-t-il, inquiet.

- Hai… réponds-je de nouveau, incapable de faire une phrase complète.

Il faut que je m'écarte de lui avant qu'une catastrophe se produise.

Dans un effort surhumain, je m'arrache à ce contact que j'aurais bien prolongé indéfiniment puis, d'une voix pas assurée du tout, déclare :

- Il est tard… On devrait rentrer…

- Mais je croyais… commence-t-il avant de se raviser. Bon comme tu veux, mais prenons une douche d'abord.

Oh non pitié pas la douche… Enfin je demande pas mieux que le voir nu mais…

Sans attendre ma réponse, il se dirige à nouveau vers les vestiaires et les douches attenantes. Je le suis par réflexe en pensant que la journée va mal finir, surtout que j'arrive pas à m'empêcher de le regarder. Je pensais qu'on pouvait pas faire pire comme situation… jusqu'à ce qu'il se déshabille totalement. S'en est trop pour mon self-contrôle et je l'enlace par derrière, ce qui le fait aussitôt se figer.

- Y… Yuya-chan, qu'est ce que tu fais ?

- Je suis désolé, dis-je en respirant l'odeur de sa peau en sueur, mais tu me rend fou…

- He ?

Avant que j'ai pu m'expliquer davantage, une voix familière se fait entendre derrière nous.

- Qu'est ce qui se passe ici ?

Junno… J'avais oublié qu'il vient toujours chercher Tat-chan après son entraînement. Et là il tombe très mal même si je faisais rien de répréhensible en soi.

- Je… je sais pas, Ju', je te jure, baffouille l'ange. Yuya-chan a…

- C'est justement à lui que je parle, Tatsu chéri.

Je lâche donc mon aîné et me retourne pour faire face à mon « grand frère » avec tout le courage dont je suis capable. Il a pas l'air fou furieux pour le moment, mais comme j'ai pas l'intention de lui mentir, je me prépare mentalement à une explosion.

- Junnosuke, je suis désolé, mais je… je suis tombé amoureux de Tatsuya…

Le concerné sursaute et me fixe en écarquillant les yeux. Quant à Junno…

- Tu m'apprends rien. Mais ça te donne pas le droit de le toucher comme ça. Surtout sans sa permission.

- He ?! Tu le savais ?! halluciné-je.

- Ca se voyait comme le nez au milieu du visage et on l'avait tous remarqué. Sauf Tatsu, mais ça c'est normal.

Mais ils voient donc absolument tout ces mecs ?! Y'a pas moyen de leur cacher quoi que ce soit ?!

- Sans compter que rien de ce qui concerne Tatsu peut m'échapper.

- Et… ça te met pas en colère ?

- Si on pouvait contrôler ses sentiments ça se saurait. Ce que je te reproche, c'est de l'avoir touché sans son consentement. Excuse-toi. Et correctement.

Là, dire que j'hallucine serait un euphémisme. A sa place, si un type m'avait sorti « J'aime ton mec », je lui aurais cassé la gueule. Mais lui, son seul problème, c'est même pas ça. Au pied du mur et toujours stupéfait, je m'incline devant Tatsuya, toujours complètement nu.

- Je suis vraiment désolé, excuse-moi.

La situation est totalement surréaliste.

- Je… C'est rien… fait-il avant d'empoigner ses affaires et de filer en direction des douches.

Peu après, le bruit de l'eau se fait entendre et Junno s'assoit sur un banc, bras croisés, en soupirant, avant de me regarder à nouveau.

- Franchement, Yuya, à quoi tu pensais ? demande-t-il en abandonnant soudain le –chan dont j'ai pris l'habitude avec eux tous. Est-ce que t'as la moindre idée du temps qu'il m'a fallu pour réussir à l'approcher vraiment ? Sans parler de le toucher.

Je secoue la tête.

- Deux ans.

- Deux ans ?!

- Il était très farouche quand je l'ai connu. J'ai du l'apprivoiser petit à petit avant même de m'en faire aimer. Et toi, à peine plus d'un mois après ton arrivée, tu pense pouvoir y arriver comme ça ?

- Mais je pouvais pas deviner, tenté-je de me justifier.

- Arrête, t'as bien remarqué ses réactions. T'as bien vu qu'à part moi, personne l'approche jamais de près. J'ai réussi à l'apprivoiser et à m'en faire aimer, mais c'est précaire. Le moindre truc peut le faire redevenir « sauvage ». (il soupire encore) Bon, oublions ça. Qu'est ce que tu comptes faire maintenant ?

Je le regarde sans comprendre.

- Comment ça ?

- Je sais, tu sais que je sais et il sait qu'on sait tous les deux. Alors qu'est ce que tu comptes faire de tes sentiments face à lui et moi ? Tu vas abandonner ?

J'en reste comme deux ronds de flan. Est-ce que je rêve ou il me propose une ouverture ? Nan nan c'est impossible. Il l'aime et il est avec lui donc ça se peut pas. Je le scrute attentivement, cherchant des signes de moquerie, mais il a l'air parfaitement sérieux et c'est ce qui est un peu flippant, parce que c'est pas son style.

- Qu'est ce que tu attends de moi, Junno ? demandé-je alors en me décidant à utiliser son diminutif.

- Qu'est ce que tu pense que j'attends ? me renvoie-t-il.

- Si j'étais à ta place, je voudrais que mon rival lâche l'affaire.

- Donc ?

- Mais je peux pas lâcher l'affaire. J'ai beaucoup d'affection pour toi et je te respecte vraiment, mais j'aime Tatsuya moi aussi, alors je peux pas abandonner.

- Bien parlé.

He ? He ?! HEEEEEE ?! Il est en train de dire quoi là ?

- Tu rigole là ? fais-je.

- Non. Je suis curieux de voir si tu arriveras au bout de ce que tu pense et ressens, de voir si tu arriveras à m'enlever Tatsu.

- Tu veux dire que tu… m'autorise à tenter ma chance ? halluciné-je encore.

- Je suis compétiteur dans l'âme. Alors que le meilleur gagne, conclut-il en me tendant la main.

Je la serre en en revenant toujours pas. Dire que je me retenais… Ben que le meilleur gagne oui.