Chapitre 7

On peut essayer

Après cette nouvelle, Koki a filé faire ses bagages pour quitter définitivement la maison et j'ai découragé Kame d'aller lui sortir les habituelle platitudes à base de « toutes mes condoléances » ou « Je suis désolé pour ton père ». Il le sait, qu'on est tristes pour lui et qu'on compatit, mais je pense qu'il a surtout pas besoin de l'entendre. Il faut juste qu'il sache qu'on est là pour lui tous les cinq.

Une demi heure plus tard, il revient au salon en tirant une énorme valise qui doit contenir tout ce qu'il y avait dans sa chambre. Il a les yeux rouges, mais il est trop fier pour avouer devant nous qu'il a laissé la douleur le submerger.

- Tu vas nous manquer, vieux, lui dit Kame en lui serrant la main et en lui donnant une claque amicale dans le dos.

- Donne des nouvelles quand tu peux, ajoute Yuichi en lui serrant également la main.

- Et si t'as l'occasion de repasser par Tokyo, reviens nous voir, on sera très heureux, dit Junno en faisant de même.

- Nous oublie pas, ajoute Tatsu.

- On s'est pas beaucoup connus au final, dis-je, mais t'es un mec bien. Prend soin de toi.

Il y a un court silence puis, d'une voix étranglée qui prouve son émotion, Koki finit par dire :

- Merci… Merci à tous… Vous êtes les meilleurs amis qu'on puisse rêver d'avoir.

Il se tourne vers Yuichi.

- Je te les confie, Yu'. T'es le plus raisonnable du lot, alors prends bien soin d'eux et de toi. Je vous donnerais des nouvelles aussi souvent que je pourrais.

- Ca marche.

- Il neigera en enfer avant que je vous oublie, Tat-chan, tu peux me croire. Et Ju', je reviendrais avec plaisir quand je pourrais.

- J'espère bien, fait le plus grand du duo.

- On t'oublieras jamais, ajoute Tatsu.

- Yuya-chan, on s'est pas beaucoup connus, c'est vrai, mais toi aussi t'es un gars bien. Reste toujours tel que tu es. Avec peut-être juste un effort à faire pour ton caractère de merde.

Je rigole malgré moi.

- Et laisse personne t'emmerder, même pas tes vrais frères.

- Promis.

- Kazu… on est potes à la vie à la mort, vieux.

- Ouais.

Et selon leur rituel que j'ai jamais pigé, ils se frappent la poitrine au niveau du cœur avec leur poing, avant de pointer l'autre avec l'index et le majeur. Ca doit vouloir dire un truc, mais y'a qu'eux qui le comprennent.

- Un taxi vient de se garer devant le portail, déclare Tatsu qui devait avoir entendu un bruit de moteur parce qu'il s'était approché de la fenêtre.

- Bon… alors j'y vais…

- Fais un bon voyage, lui souhaite Yuichi.

Il hoche la tête et sort. On le suit tous pour regarder la voiture s'éloigner et je note qu'il se retourne pas une fois. Je suppose que c'est pour éviter de craquer, ce qui se comprend.

Une fois le taxi parti, on retourne à l'intérieur et je promène un regard désolé sur le salon qui a pourtant pas changé.

- La maison va faire vide sans lui, fais-je.

Instinctivement, je regarde Kame dont c'était le meilleur pote. De nous cinq, c'est pour lui que ça doit être le plus dur, alors son manque de réaction m'inquiète. On dirait qu'il s'est refermé à la minute où Koki est parti.

- Kame… commencé-je en amorçant un mouvement vers lui.

Mouvement immédiatement stoppé par sa voix furieuse.

- Quoi ?! Tu veux me dire que t'es désolé ?! Ben j'en ai rien à foutre ! Garde ta pitié ! Gardez-la tous ! J'en ai plus rien à foutre !

Et sur ces mots, il va s'enfermer dans sa chambre en claquant la porte.

Je m'apprête à le suivre, mais Yuichi m'en empêche.

- Laisse-le seul pour le moment, Yuya-chan. Il pense pas ce qu'il a dit, mais il a mal. Koki et lui étaient plus que des amis, ils étaient comme frères, alors il a besoin de temps pour digérer son départ brutal.

- Yuya-chan, m'interpelle alors Junno, tu viens ?

He ? Ah oui, la conversation à trois… Avec tout ça, elle m'était sortie de la tête. Je jette un œil à notre aîné. Je veux pas lui donner l'impression de l'abandonner.

- C'est bon, vas-y, pas de problème, sourit-il en se dirigeant vers la cuisine.

Je hoche la tête, rejoins le duo dans la chambre du plus grand de deux et referme la porte.

- Assieds-toi, dit Junno.

Ce que je fais, par terre devant eux qui ont pris place sur le lit.

- Bon, Tatsu, pourquoi tu as embrassé Yuya ?

J'ai remarqué qu'il abandonne le –chan quand on est seuls. Je sais pas pourquoi.

Par contre, ce que j'aimerais bien connaître, c'est la réponse à sa question. Mais notre aîné reste silencieux et garde les yeux rivés au sol en triturant ses doigts.

- Yuya a le droit de savoir, Tatsu.

- Je… Je sais pas… murmure le concerné.

- Tu sais pas ? m'effaré-je.

- Ah tu sais pas ? répète à son tour Junno. Et ben moi je sais et je vais vous le dire.

Je le regarde, intrigué. Il sait ce que même son petit ami ignore ? Il a des dons de voyance ou alors… Tatsu sait très bien en refusant de l'avouer ?

- Tu… Non, Ju', dis rien… souffle Tatsu en tirant sur un pan de la parka bleue de son cadet.

- Si, Tatsu. Il faut qu'il sache puisque toi tu veux pas le dire.

- Que je sache quoi ? Parlez à la fin, je capte que dalle moi.

- Ca j'avais remarqué, rigole Junno. Tatsu est tout simplement attiré par toi comme par un aimant.

- Heeeeee ?!

Halluciné, je regarde Tatsu dont le visage est devenu écarlate et qui semble plus savoir où se mettre.

- C'est vrai, Tatsu ?

Il hoche de nouveau la tête. Ben ça pour une surprise… Je sais pas quoi dire.

- Passons à toi maintenant.

Interloqué, je fixe Junno.

- A moi ?

- A toi.

- Heu… je te suis pas du tout là.

- Ca m'étonne pas. Des fois t'es super intuitif mais alors des fois… Bon je m'explique. Tu aimes Tatsu, ne ?

- Ben oui. Je l'ai déjà dis, je vois pas ce qu'il y a de plus à ajouter.

- Que tu es impatient… laisse-moi le temps d'y arriver. Donc tu aimes Tatsu. Et tu sais que je suis en couple avec lui. Correct ?

- Ju' arrête… fait Tatsu, visiblement au supplice.

- Ben oui, acquiescé-je en me demandant vraiment où il veut en venir.

- En général, les gens amoureux d'une personne déjà prise ressentent de la jalousie envers la personne qui leur a pris l'objet de leur affection. Il y a une sorte d'animosité qui s'installe. Est-ce que tu as déjà ressenti l'un ou l'autre envers moi ?

- Ben… non.

- Et tu t'es jamais demandé pourquoi ?

- Ben… en vouloir à un mec aussi génial, ça ressemblerait à rien.

Il rigole.

- C'est sympa, mais franchement, je crois pas que ce soit la raison.

- Ju', tu veux pas dire… commence Tatsu qui a l'air d'avoir pigé ce qui se passe.

- Si si, c'est exactement ce que je veux dire, répond Junno qui semble l'avoir parfaitement compris.

Moi, par contre, je patauge totalement.

Devant mon manque de réaction, le plus grand reprend :

- T'as toujours pas compris ? Voyons… comment dire ça sans passer pour un égocentrique…

- He ?

- Ju' essaye de dire qu'au fond de toi, tu es certainement aussi attiré par lui que moi par toi.

- Voilà.

Là, j'en reste comme deux ronds de flan. 1) Tatsu a pris la parole de lui-même et d'une voix plus assurée que d'habitude 2) Le raisonnement de Junno, même s'il fait effectivement assez nombriliste, est pas faux. Je l'ai trouvé très beau à la minute où je suis arrivé sous les traits de Yumiko et moi aussi je trouvais bizarre de pas être jaloux. Est-ce que c'est l'explication ? Est-ce qu'il y a assez de place dans mon cœur pour deux personnes ? Peut-être. C'est une raison que j'avais jamais envisagée jusque là, alors tout est possible.

Sortant de mes réflexions, je le fixe.

- Admettons. Et toi, qu'est ce que tu pense de tout ça ? On a parlé de Tatsu et de moi, mais pas de toi alors que tu es concerné aussi.

- Ah c'est ça qui te chiffonne ? sourit-il.

Il se lève alors et, sous le regard stupéfait de Tatsu, vient m'embrasser à son tour.

Stupéfait, je reste sans réaction, les yeux écarquillés sous la douce pression de ses lèvres et il finit par se redresser.

- Ca répond à ta question ?

Il retourne s'assoir comme si de rien était et je continue à le fixer stupidement pendant encore quelques secondes, avant de me secouer.

- Minute. Minute, minute, minute, fais-je. Est-ce que ça sous-entend ce que je crois ?

- Ca sous-entend que dalle, dit-il en rigolant, c'est un fait.

- Mais…

- Alors qu'est ce que tu propose ? demande Tatsu, qui a l'air de plus en plus sûr de lui.

Et moi je le suis de moins en moins. Je sens que je m'embarque dans un truc de ouf, même si je sais pas encore quoi.

- Tentons le coup à trois.

- He ? A trois ? s'étonne notre aîné. Tu veux dire…

- Oui oui, exactement. On a qu'à tenter de sortir ensemble tous les trois. Toi avec Yuya et moi, moi avec Yuya et toi et Yuya avec toi et moi.

- Alors ça, si c'est pas le truc le plus dingue que j'ai jamais entendu…

Il me regarde.

- Pourquoi ? C'est la solution la plus logique au contraire vu qu'on est tous attiré par les deux autres et qu'aucun de nous est jaloux de l'autre.

J'observe Tatsu, dont le visage a pris une intéressante teinte cramoisie.

- Qu'est ce que tu en penses, Tatsu ?

- On… On peut essayer. On a rien à perdre.

- Exactement. Et si ça marche pas, on arrête tout et on cherche une autre solution.

- Comment tu propose qu'on s'organise exactement ?

Il sourit.

- Pas besoin de s'organiser. Ca viendra tout seul. Tu réfléchit trop à tout, Yuya. T'as déjà prouvé que t'as de l'instinct pour pas mal de trucs, laisse-le faire là aussi.

- Facile à dire… marmonné-je, un peu gêné par la situation quand même.

- Mais nan. Tiens un truc tout con…

Il me chope par les épaules, me fait lever et me pousse littéralement devant Tatsu. Je pige pas ce qu'il cherche, jusqu'à ce qu'il mette des mots sur son geste.

- Tu crève d'envie de l'embrasser, pas vrai ? Alors fais-le.

Je manque m'étrangler avec ma salive et le concerné vire à l'écarlate. Mais d'un autre côté, il a l'air si… si…

Bon, après tout, j'ai la bénédiction de Junno et Tatsu a admit lui-même que je l'attire alors pourquoi je me pose encore des cas de conscience ?

Je m'assois doucement près de lui et, pour pas l'effaroucher (pas envie qu'il se carapate encore), je caresse doucement sa joue. Il ferme les yeux et je finis par effleurer ses lèvres des miennes, avant de les poser plus fermement. Elles sont aussi douces et charnues que je supposais et doivent être un vrai régal à goûter. Ce que je m'empresse de faire en passant doucement ma langue dessus. Je les pince ensuite délicatement entre les miennes, les presse un peu et finalement, les sens s'entrouvrir. Ravi, j'approfondis le baiser, laissant ma langue caresser la sienne et, bien vite, je le sens répondre. Il se débrouille vachement bien. Mais faut dire qu'il est en couple depuis six mois aussi. Malgré moi, la douceur du baiser devient rapidement passion et je le serre contre moi d'un bras, nos souffles mêlés se déposant sur nos bouches fusionnées. La lave en fusion qui coulait dans mes veines ravivée par l'ardeur du baiser, je me sens réagir. Non, il faut que je me calme, sinon je vais lui sauter dessus. Je le lâche, et le fixe, haletant. Il a l'air tout aussi chamboulé.

- Wahou ! s'exclame alors Junno. Et ben quel baiser ! A croire que tu as beaucoup d'expérience.

- J'en ai. C'est pas parce que je suis plus jeune, que je suis un saint. J'en suis pas un, loin de là.

- Tant mieux pour nous alors. Mais maintenant, est ce que tu serais capable de m'embrasser avec autant de passion ?

Heuuuuuu… ça j'en sais rien. C'est lui-même qui a dit que c'était pas un truc qui se réfléchissait et là, si je me remet à réfléchir, c'est mort.

Mais il me laisse même pas réfléchir à quoi que ce soit, il prend à son tour possession de mes lèvres et je ferme les yeux moi aussi. Il a une façon d'embrasser tout à fait différente de tout ce que j'ai connu jusque là. Je saurais pas dire en quoi, mais en tout cas, lui aussi fait ça très bien et je peux que répondre de la même façon. Finalement, je peux peut-être arriver à l'envisager comme petit ami lui aussi.

Je rouvre les yeux quand il s'écarte. Etrangement, je me sens plus gêné du tout. Bon, ok, un couple à trois c'est zarb, mais après tout, personne a jamais prétendu qu'il fallait se contenter d'un seul partenaire officiel.