On entend la porte claquer brutalement en bas des escaliers et un bruit de verre brisé. Le tableau accroché sur le mur de droite a du tomber sous la violence du choc, mais je m'en fous. On est tous dans la merde et tout est entièrement ma faute. Je fais qu'attirer des ennuis aux autres…

Accablé, désemparé et désespéré, je me laisse tomber à genoux au milieu d'eux et baisse la tête pour cacher que je pleure encore davantage, non sur moi, mais sur mes amis, embarqués dans cette histoire juste parce qu'ils m'apprécient.

- Yuya ? s'inquiète aussitôt Junno.

- Yuya qu'est ce que tu as ? me demande Tatsu sur le même ton, en s'accroupissant près de moi.

- Je suis désolé… fais-je.

- De quoi tu parle ? m'interroge Kame.

- Si j'habitais pas ici, vous auriez pas d'emmerdes…

- Qu'est ce que tu raconte ? fait à son tour Yuichi. Tu crois que tes frères nous font peur ?

- Et puis on est contents que tu habite ici nous, dit Tatsu.

- Yu' et Tatsu ont raison, dit encore mon second petit ami. Et puis tes frangins, ils aboient, mais on a rien à craindre.

- Croyez pas ça…

- Qu'est ce qu'ils peuvent contre nous de toute façon ?

- Tout. Absolument tout.

Je les vois pas vu que j'ai toujours la tête baissée, mais je sens qu'ils se regardent comme si je savais pas ce que je disais. Je vais être obligé d'expliquer et je redoute ce moment par avance. Mais soudain, je sens qu'on me relève.

- Qu'est ce que tu veux dire par là ? questionne Yuichi.

Je m'essuie les yeux et m'efforce de me calmer. Si je dois tout leur raconter, autant être le plus clair possible.

Mon silence a pas l'air de les rassurer vu les coups d'œil qu'ils se lancent et ils ont de bonnes raisons de pas l'être.

- Alors, explique, me presse Kame.

- Minute, laisse-le reprendre son souffle, il est bouleversé par ce qui vient de se passer, le tempère Junno. Il s'expliquera quand il se sentira prêt, ajoute-t-il en me caressant les cheveux.

Cette gentillesse achève de me faire sentir coupable envers eux. Ils ont vraiment pas mérité ça.

- Je… Je crois que je vais rentrer chez eux… et m'aplatir pour m'excuser, murmuré-je piteusement, prêt à tout peur leur éviter ce qui va inévitablement se produire.

- Et puis quoi encore ! proteste vivement Tatsu, nous faisant tous sursauter. Heu… enfin je veux dire… y'a pas de raison, c'est eux qui sont en tort, ajoute-t-il plus doucement.

- Tat-chan a raison, approuve Kame. T'as rien à te faire pardonner, Yuya-chan. C'est ces connards qui sont venus t'insulter jusqu'ici alors que tu leur avais rien demandé.

- Mais…

- On est tous d'accord là-dessus, donc la discussion sur ce sujet est close, conclut Junno. Tu es ici, tu y reste, point barre.

- Mais je veux pas que vous souffriez par ma faute… soufflé-je encore.

- C'est quoi cette histoire alors ? m'interroge Yuichi.

- Je…

Je relève la tête et les fixe tour à tour. Ils ont à la fois l'air résolu de personnes qui changeront pas d'avis quoi que je dise et l'air anxieux de celles qui viennent de piger qu'il doit quand même se passer un truc grave.

- Tomo nii-chan… est le directeur de la Yamashita Holdings, qui gère l'eau et l'électricité de toute la ville et il a une influence considérable sur le pdg, donc il peut lui faire faire à peu près ce qu'il veut.

Un air effaré se peint sur leurs visages et je les comprends, parce que mon frère a l'air vachement jeune pour un tel poste. Mais c'est pas le pire, du coup je continue.

- Taka nii-chan est le président du conseil d'administration de la fac… Les admissions, renvois et autres passent automatiquement par lui avant d'arriver sur le bureau du doyen… et il a beaucoup de relations. Vraiment beaucoup.

Leur expression passe de l'effarement à atterrement. Ils viennent de piger que leur avenir s'annonce soudain compliqué.

- Et le dernier ? Celui que j'ai coincé ? s'inquiète mon petit ami.

- Ryo nii-chan… Ryo nii-chan…

Je m'interromps. C'est le plus compliqué à annoncer. Ce qui fait le plus mal.

- Ryo nii-chan est le pdg du groupe Nishikido.

Il y a un très long silence à la fin de ma phrase. Ils ne peuvent pas ignorer ce qu'est le groupe Nishikido, pour la bonne raison que les trois quarts des entreprises du pays lui sont affiliées. En tant qu'aîné de la fratrie, il a hérité ça de notre père, c'était sur son testament et ça fait maintenant six ans maintenant qu'il a repris le groupe, qu'il dirige d'une main de fer avec l'assistance occasionnelle de mes autres frères. Inutile de dire qu'à côté de ces brillants chefs d'entreprise, mon désir de faire carrière dans la chanson a tout de suite semblé ridicule et les a beaucoup fait rire. Une fois de plus.

- On est dans la merde, là, pas vrai, Yuya-chan ? demande finalement Kame d'une voix tendue.

Je hoche la tête, une boule d'angoisse s'étant formée dans ma gorge et m'empêchant de répondre.

- C'est pour ça que… que je devrais… partir… pour qu'ils vous lai…

- Pas question ! s'exclame alors Junno.

- Mais Ju', c'est de la folie…

- Ok, on s'est attaqués à eux sans savoir qui ils étaient, mais je regrette pas de m'être dressé contre eux pour te défendre.

- Moi non plus. Même si je dois plus jamais pouvoir peindre, je regrette pas, ajoute Tatsu.

- Ni moi, renchérit Kame.

- Et moi non plus, termine Yuichi. On aurait été de drôles d'amis si on les avait laissés faire sans intervenir.

- Mais maintenant ils vont s'en prendre à vous aussi, fais-je, terriblement touché par leurs paroles.

- Et ben tant pis, on va tous prendre nos responsabilités ensemble, reprend mon petit ami. Mais on te laissera pas te rabaisser devant eux. Hors de question. Tu vaux bien mieux qu'eux.

Il est vigoureusement approuvé par tous et je sens les larmes se remettre à rouler sur mes joues. Je suis vraiment un pleurnichard par moment, mais il m'arrive trop de choses en trop peu de temps, j'ai pas été préparé. Je me suis pas préparé.

- Ju'… Les gars…

- Allez Yuya-chan, arrête de pleurer, on est tous dans le même bateau maintenant, me réconforte Yuichi dans un sourire.

- Yu' a raison, approuve Kame. Maintenant, on coule ou on flotte tous ensemble.

- Et ça sert à rien de penser par avance à ce qui va se passer, surtout qu'on est pas dans leurs cerveaux dérangés, dit encore mon petit ami, Se mettre la tête à l'envers et se rendre malade changera pas la situation, donc on va reprendre nos activités normalement. Vous êtes d'accord ?

Une fois encore, il est approuvé, mais j'arrive pas à voir les choses de façon positive, parce que moi, je sais parfaitement ce qui va se passer dans les jours qui viennent. Ou du moins, je le soupçonne très fortement. Et c'est pas réjouissant du tout.

- Yuya, j'ai pas entendu ta réponse.

- Oui, murmuré-je sans aucune conviction.

- J'ai rien entendu, Yuya.

- Oui, fais-je un peu plus fort mais toujours sans la moindre assurance.

- Vous entendez quelque chose vous les gars ? Parce que moi rien.

- Moi non plus.

- Ni moi.

- Ni moi.

- Personne entend rien. Donc on reprend, Yuya. Tu es d'accord ?

- Oui ! m'exclamé-je en forçant ma voix.

- Encore !

- Oui !

- Encore !

- Oui, je suis d'accord !

Cette fois, j'ai crié pour le satisfaire, même si je me sens pas plus convaincu par ma réponse hurlée que quand je la chuchotais. Un gros sourire éclaire alors ses traits magnifiques et, du coup je peux pas m'empêcher de sourire un peu moi aussi. C'est contagieux.

- Ah bah voilà, c'est mieux, dit-il avant de m'embrasser. Allez, tout le monde reprend une activité normale.

- Heu… mais on faisait quoi avant leur arrivée ?

- Tu m'engueulais parce que je te suivais.

Je le regarde en écarquillant les yeux.

- Tu veux quand même pas que je recommence ?

- Heu nan. Je suis pas maso à ce point. J'ai compris le message.

- Ah ben ouf. Du coup… heu…

- Si on allait dans ma chambre ? propose alors Tatsu.

Je le regarde, étonné, mais ai pas le temps de répondre quoi que ce soit, parce que la voix de Kame se fait entendre.

- Oh nan pitié… Si c'est pour vous entendre faire des saloperies à trois, vaut mieux que je me casse. Je vais aller draguer des minettes. Adios ! s'exclame-t-il en traçant vers les escaliers.

La porte se referme et je rigole de son empressement à nous lâcher, ce qui, je le sens bien, fait plaisir à Tatsu aussi (que je rigole, ne, pas que Kame se casse).

- Je crois que je vais y aller aussi, annonce alors Yuichi. Je vais faire quelques courses.

Sur ces mots, lui aussi file comme l'éclair. Ils croient quoi ? Qu'on va faire l'amour tous les trois ? On en est pas encore l… J'interromps ma propre pensée en voyant les regards qu'ont soudain posé sur moi mes deux copains. Heu… ben finalement, on en est sûrement là. Sauf que je suis bien emmerdé là, parce que si je suis quand même assez doué en relations quand c'est normal (c'est-à-dire quand on est deux), j'ai pas la moindre idée de la façon dont ça peut bien se passer à trois. A tour de rôle ? C'est un peu glauque nan ? Je veux dire, si Junno et moi on se… « passe » Tatsu… C'est pas cool pour lui. Et moi y'a pas moyen pour que je sois en dessous, c'est mort.

- Yuya ? Ouh ouh ! fait soudain Tatsu en agitant la main devant moi pour attirer mon attention.

- Hum ?

- Tu étais plus du tout avec nous là.

- Si si.

- Me dis pas que tu réfléchissais encore ? dit Junno.

Je sens mes joues me cuire, je dois avoir pris une belle couleur tomate.

- On dirait que si. Rah mais je t'ai dis d'arrêter d'intellectualiser le moindre truc. En amour, faut être spontané.

- Je sais mais…

- Et si tu as des questions, tu peux nous les poser, ajoute doucement notre aîné.

Leur poser ? Ils en ont de bonnes… Je me vois pas tellement leur demander ce que j'ai en tête.

- Et j'ai l'impression que tu en as, alors vas-y. Il y a que nous trois là.

Je les regarde tour à tour, puis inspire et me lance. Après tout, c'est eux qui l'ont voulu.

- Bon, je sais comment ça se passe quand vous êtes tous les deux, mais moi, perso, je suis le dominant. Alors du coup, je me demande comment ça va se passer nous trois.

Tatsu vire soudain au cramoisi et, pour la toute première fois depuis que je le connais, Junno lui aussi a l'air embarrassé. Ca c'est étonnant.

- Ah… Heu je dois t'avouer que j'avais pas prévu ça, dit-il en se passant la main dans les cheveux, le regard fuyant.

- Que je sois pas le mec du dessous ?

- Oui…

- Et ben faut pas se fier aux apparences. Donc on fait comment ?

- Ben avec deux dominants, je sais pas…

Il y a un gros blanc, puis soudain, la voix de Tatsu se fait de nouveau entendre, plus incertaine que jamais.

- Ju'… et si tu… si pour une fois, tu…

- Je ?

- Je pense que la suggestion de Tatsu est claire : il propose que tu me laisse faire.

Il y a un silence encore plus long et le regard de Junno, effaré, se pose tour à tour sur nous deux. Comme si on était tous les deux devenus fous.

- Me regarde pas comme ça… murmure notre aîné. C'est la solution au problème.

- Et je t'assure que personne s'est jamais plaint de mes performances, dis-je avec un brin d'orgueil.

- J'en doute pas, Yuya, c'est pas le problème…

Le problème, je le devine très facilement. Vu sa réaction, il faut pas être grand clerc. Et je trouve ça à la fois mignon et touchant.

Je lui souris donc de mon air le plus rassurant et lui caresse la joue, avant de l'embrasser le plus tendrement du monde.

- Je serais doux, ne t'inquiète pas, murmuré-je. Et Tatsu va m'aider lui aussi. Le tout, c'est de te détendre.

- Je sais mais…

- Shhhhhht…

Doucement, je le pousse sur le lit, m'assois sur lui à califourchon et recommence à l'embrasser avec plus de passion, alors que Tatsu, qui nous a rejoint, dépose une pluie de baisers dans son cou en glissant une main sous son t-shirt et je fais de même. A force de caresses combinées, je sens Junno se détendre peu à peu et une légère plainte de plaisir monte de sa gorge.

- Tu vois, c'est agréable de se laisser faire, ne, soufflé-je en lui retirant son t-shirt, avant de passer les pouces sur ses tétons jusqu'à les sentir se dresser.

- Mmmmh… gémit-il en fermant les yeux.

Comment décrire ce qui s'est passé ? Je crois qu'il existe aucun mot assez fort ni surtout assez parlant, pour l'expliquer. Tout ce que je peux dire, c'est que c'était foutrement bon. Bien sûr, le début a été assez laborieux et plutôt douloureux pour Junno vu que c'était sa première fois à cette place et on a du tout faire allongés en mode petites cuillères à cause de sa taille qui aurait rendu impossible toute tentative de faire l'amour debout… mais putain… jamais j'aurais pensé… Les gémissements de Tatsu sous les coups de reins de Ju' m'excitaient encore plus et ceux de Ju', que j'aurais jamais pensé entendre comme ça, étaient juste… Bref ils m'ont tous les deux excité à tel point que j'ai pas réussi à tenir très longtemps, du coup on a du recommencer plusieurs fois… et c'était encore meilleur à chaque fois.

Là, ils dorment tous les deux, Tatsu sur le dos, Ju' sur le ventre. Le pauvre va avoir du mal à marcher et à s'assoir pendant un moment, parce que je me suis pas retenu du tout une fois que j'ai été sûr qu'il avait plus mal. Vu qu'il était vierge à ce niveau-là, il était super serré, ça a décuplé toutes les sensations. J'avais plus l'habitude de ça, du coup j'avais oublié à quel point c'était bon.

Je me tourne sur le côté, pose la tête sur ma main et les observe. Ils ont l'air paisible. De ma main libre, je chasse une mèche soyeuse tombée sur le visage de Tatsu et effleure la main de Junno, puis me redresse et… peux pas quitter le lit car mon second petit ami, que je croyais profondément endormi, a saisi mon poignet.

- T'en vas pas, murmure-t-il, ensommeillé.

- Je vais pas loin, tu sais, chuchoté-je pour pas réveiller notre aîné. Juste à la douche.

- Même…

Je reste moitié debout, moitié assis encore quelques secondes, puis m'allonge de nouveau près de lui.

- Ju'… tu as encore peur que je te quitte ?

Il répond rien, mais vu qu'il a toujours pas lâché mon poignet, je suppose que la réponse est oui. Sauf que là, ça m'énerve pas. De ma main libre, je lui caresse la joue un long moment, puis me décide à demander.

- Pourquoi tu as cette peur ? Je veux dire… Tatsu m'a raconté pour tes ruptures, mais… tous ces types, pourquoi ils t'ont… enfin pourquoi ils ne sont pas restés ?

Il y a un tel blanc après ma question, que j'ai l'impression qu'il s'est rendormi, mais soudain, sa voix s'élève à nouveau :

- Je suis trop collant. Quand j'aime, j'ai besoin de toucher, de voir, d'entendre celui que j'aime presque en permanence. C'est quasi maladif et je me sens pas bien si je le fais pas. Mais… jusqu'ici, aucun l'a supporté plus de quelques semaines. Depuis… Depuis j'ai sans arrêt peur qu'on me quitte.

- Mais Tatsu est avec toi depuis deux ans maintenant. Et je crois pas te donner l'impression que je vais te qu…

Je m'interromps en réalisant que c'est exactement la menace que je lui ai faite avant l'arrivée de mes frères : je lui ai dis qu'il m'étouffait et que s'il continuait…

- Ju', je suis désolé, soufflé-je, bouleversé par son air douloureux. Je voulais pas te blesser davantage. Mais j'ai pas plus l'intention de te quitter que de quitter Tatsu, tu sais. Je suis bien avec vous.

- Vraiment ?

Il a pris ma main et l'a serrée dans la sienne à tel point que j'aurais senti sa détresse émotionnelle même si elle avait pas percé dans sa voix. Il est plus vieux que moi, mais j'ai l'impression qu'il a plus besoin d'être rassuré que moi.

- Hai. Je te le jure.

Il m'observe encore un long moment, puis la pression sur ma main s'allège et je comprends qu'il s'est rendormi.

- Je vais finir par tomber amoureux de toi, baka… lui murmuré-je.