Ce matin, en allant à la fac tous ensemble, c'est comme si on avait zappé la menace qui plane au dessus de nos têtes. Kame révise tout haut une des chansons de la comédie musicale dont les répétitions devaient bientôt commencer, Yuichi nous parle (encore) du dernier modèle d'appareil photo dont il rêvait depuis des mois sans avoir les moyens de se l'offrir et Junno et Tatsu me couvent du regard comme si j'allais m'envoler dans les minutes à venir. Bref, tout est redevenu normal à peu de chose près. Comme d'habitude, on se sépare devant le bâtiment principal, vu qu'à part Kame et moi, les autres sont répartis ailleurs, en se promettant de se retrouver pour le déjeuner, qu'on prend en général sur le toit pour être tranquilles.

Mais quand j'arrive au point de rendez-vous vers treize heures, mes amis font une telle tête, que je comprends immédiatement qu'il s'est passé un truc grave pendant la matinée. Paniqué, je me précipite vers eux et remarque alors que Yuichi, notre roc, est complètement retourné.

- Qu'est ce qui se passe ?! fais-je.

Notre aîné pose sur moi un regard noyé de larmes. On dirait qu'il va s'effondrer d'une minute à l'autre. Je l'ai jamais vu comme ça et ça me fout la trouille.

- Ils lui ont retiré sa bourse... m'informe sombrement Junno.

- Quoi ?!

- Ils... Ils ont dit que... ça fait déjà trop longtemps... que j'en bénéficie... et que... d'autres en ont... plus besoin que moi... précise Yuichi en bredouillant.

- Merde... Ca c'est signé Tomo nii-chan...

- He ?

- Il a du faire pression sur le conseil d'administration... J'espérais qu'il le ferait pas... En fait, malgré ce qu'ils ont dit, j'espérais qu'ils feraient rien... Mais j'ai peur que ce soit que le début des problèmes...

Un silence consterné suit ma tirade. Visiblement, aucun avait pris la menace au sérieux et pourtant je les avais prévenus qu'elle était réelle et que mes frères étaient tout-puissants.

- Mais sans sa bourse, Yuichi pourra jamais finir ses études. Et il pourra jamais devenir photographe sans formation, fait remarquer Tatsu.

- Je pense que mon frère le sait très bien... et que c'est pour ça qu'il fait ça. C'est sa vengeance... dis-je, triste pour mon ami.

- Ca le dérange pas de bousiller une vie ?! s'écrie Kame, furieux.

- J'ai bien peur qu'il en ait rien à faire...

- Et il y a aucun recours ? demande à son tour Junno. Ca se finit comme ça ?

Mon silence est éloquent. Comment lutter ? C'est le pot de fer contre le pot de terre... Et une fois de plus, je me sens atrocement coupable. Ce sont mes frères qui sont responsables de cette catastrophe et ça parce qu'on les a défiés. Ou plutôt parce qu'ils estiment mes amis coupables de m'avoir défendu.

Il y a un nouveau blanc, seulement troublé par les reniflements de notre ami. Personne sait quoi dire et de toute façon, y'a pas grand-chose à dire.

- Et donc il se passe quoi maintenant ? demandé-je tout en redoutant la réponse.

- Je suis... autorisé à terminer la journée... mais ensuite... ensuite...

- Quoi ?! C'est immédiat ?!

Il hoche la tête et ses larmes redoublent. C'est terrible à dire, mais je déteste mon frère...

Inutile de dire qu'il a pas eu la force de terminer la journée et du coup on a tous séché pour le soutenir.

Enfin c'est pas ça qui nous aide à résoudre le problème. Et j'ai beau le retourner dans tous les sens dans ma tête, je vois pas comment renverser la situation à part en s'aplatissant devant nii-chan... Du coup je propose la seule chose qui me vient à l'esprit.

- Yuichi, il est pas trop tard, tu veux que j'aille...

- Non, répond-il d'une voix brisée.

- Mais tu...

- Il a raison, intervient Junno. Si on craque maintenant, dès la première épreuve, tes salauds de frères auront gagné.

- On va certainement pas leur faire ce plaisir, dit Kame à son tour.

- Mais Yuichi...

- On trouvera un moyen, renchérit Tatsu. Et il est pas question de te laisser rabaisser devant eux après la façon dont ils t'ont traité.

Je les dévisage l'un après l'autre. Je sais qu'ils m'aiment tous beaucoup, mais de là à prendre tous ces risques pour moi... Je crois pas en valoir la peine.

- Bien sûr que si, baka.

Je sursaute en voyant Junno si près de moi. Je l'ai pas entendu approcher.

- He ?

- Je sais ce qui se passe dans ta petite tête, reprend mon second petit ami. Et tu pense vraiment qu'on ferait tout ça si tu en valais pas la peine ?

- Comment... fais-je, stupéfait qu'il ait si facilement lu en moi.

- Tu es transparent, Yuya-chan, répond Kame en me tapotant la tête. Te bile pas, on va s'en sortir. Tous ensemble.

Le problème d'une suppression de bourse, c'est que ça arrive tellement jamais, que la nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre dans la fac, et que quand on y est retournés, poussés par Yuichi qui voulait pas qu'on soit tous pénalisés dans nos études (« surtout toi qui es seulement en première année, Yuya-chan, ce serait dramatique ! »), des tas de chuchotement se sont fait entendre dans les couloirs.

On a donc repris les cours, mais notre premier réflexe en rentrant, c'est toujours de foncer demander des nouvelles de notre aîné. Et souvent, on le trouve dans le salon, son bel appareil perfectionné devenu inutile à la main. Bien sûr, quand on l'interroge, il dit que c'est juste pour s'aider à réfléchir à l'avenir... mais je suis pas aveugle. Je sais que la photo c'était toute sa vie et qu'il se voit aucun avenir du tout.

Ca me rend dingue de le voir devenu l'ombre de lui-même, du coup je continue à utiliser tout mon temps libre pour chercher une solution. En vain pour le moment.

Quelques jours plus tard, pendant qu'on mange tous, le portable de Kame sonne et au sourire qui fleurit soudain sur son visage, ça doit être le staff de la comédie musicale. Il attendait cet appel depuis tellement longtemps. Mais tandis qu'il s'excuse et s'éloigne pour répondre, un mauvais pressentiment me vient, accompagné d'une sensation de déjà-vu désagréable. J'espère me planter. J'espère tellement que je me mets à prier intérieurement. Kami-sama, si vous existez quelque part, faites que je me goure... Je vous en prie...

Mais l'air anéanti affiché sur son visage à son retour laisse pas tellement place au doute et je redoute d'entendre la catastrophe du jour.

- Kame ? risqué-je.

- Les investisseurs ont retiré leurs billes du jeu. Y'aura pas de spectacle...

- Merde...

- Mais y'aura d'autres shows, tenté-je de le rassurer sans être moi-même convaincu de mes paroles.

- C'était la première audition que je réussissais, commente seulement mon sempai.

- Tu en réussiras d'autres, assuré-je en le souhaitant de toutes mes forces.

Mais j'ai pas l'air à fond et ils le remarquent tous.

- Yuya ? me dit Junno. Tu pense quand même pas que...

- Oh si, fais-je. J'en suis même sûr. Des investisseurs sérieux retireraient pas brusquement tout financement à un spectacle dont la préparation est si avancée. Il auraient trop à perdre. Sauf si...

- Sauf si on fait pression sur eux, complète Tatsu.

Je hoche la tête.

- Pour moi, c'est signé Taka nii-chan. C'est le seul des trois dont l'influence soit assez importante pour arriver à ce résultat.

Un silence consterné suit ma déclaration.

- Tu veux dire qu'encore une fois...

- ... y'a rien à faire, oui. Ou alors je sais pas comment.

D'abord Yuichi, puis Kame... je sais pas qui sera le prochain, mais une chose est sûre, dans la mesure où ceux qui restent sont mes petits amis et qu'apparemment, mes ignobles frères sont décidés à frapper uniquement mon entourage, la suite va pas me plaire du tout. Même si je vois pas du tout ce qu'ils pourraient faire contre Tatsu ou Ju'.

J'aurais du le savoir. Juste empêcher Kame de participer à son premier spectacle ne pouvait pas être suffisant pour Taka nii-chan, il fallait qu'il fasse plus. Il fallait qu'il l'empêche carrément de participer à n'importe quelle audition pour n'importe quel programme ou spectacle que ce soit. Tout se passe toujours bien... jusqu'à ce qu'il se présente. Et la réaction est immédiate et toujours la même : il est immédiatement congédié avant même d'avoir pu chanter quoi que ce soit.

Des semaines plus tard, alors qu'on pensait les choses plus ou moins tassées, Kame revient, complètement abattu.

- Cette fois, c'est terminé, j'abandonne, dit-il en se laissant tomber sur le canapé. J'arrête tout.

- Tout ? relevé-je. Tout quoi ?

- Tout.

- La fac aussi ?

- Tout.

- Pourquoi ? demande Ju'.

- A quoi bon continuer si j'ai aucune chance de décrocher le moindre rôle ?

- Ca a encore foiré ?

Il hoche la tête.

- Et pourtant, j'ai juste essayé de devenir un uta no onii-san. Mais même ça...

Uta no onii-san... Le grand frère chantant... Il a toujours dis que ce serait l'audition de la dernière chance pour lui, parce qu'il se voyait mal chanter des comptines pour enfants pendant des années, mais que s'il avait plus le choix, il le ferait. Mais même ça lui était refusé...

- Si vous me cherchez, je serais en train de me noyer dans la baignoire, annonce mon sempai en se levant pour se traîner à la salle de bain.

Je regarde Ju' et Tatsu, inquiet.

- Il le fera pas, c'est une façon de parler.

J'espère que Tatsu a raison, parce que la vengeance de mes frères a déjà détruit la vie de deux de mes amis. Et je veux pas que ce carnage continue. Par ma faute encore une fois.

- Yuya, je sais pas ce que t'as en tête en ce moment, mais fais pas de connerie, me dit alors Ju'.

- Quelle connerie ?

- Je sais pas, je te pense capable de tout par culpabilité. Parce que je sais que tu te sens coupable de ce qui est arrivé à Yuichi, de ce qui arrive à Kame et sûrement même par avance de ce qui pourrait nous arriver à Tatsu et moi. Nie pas, je commence à te connaître.

- Mais Ju'...

- C'est pour ça que je dis, fais pas de connerie. On trouvera un moyen de s'en sortir.

- Il a raison, Yuya, renchérit Tatsu.

- Mais comment ?! fais-je, désespéré, les larmes roulant malgré moi sur mes joues. Ca fait deux fois que vous dites ça, mais la situation arrête pas d'empirer ! Il faut que j'attende que vos vies à tous les quatre soient brisées, pour aller voir mes frères ?! Je peux encore les supplier et même revenir chez eux, je suis prêt à tout pour vous épargner tout ça ! Tout ! Parce que je vous aime !

Et sur ce, j'éclate en sanglots. Je suis pourtant pas le genre pleurnichard, mais là c'est trop.

Je sens alors Ju' me prendre dans ses bras et m'embrasser dans les cheveux. Bouleversé, j'arrive pas à faire autre chose que pleurer contre sa poitrine et il me faut un long moment avant de réussir à me calmer.

- Ca va mieux ? me demande-t-il quand mes sanglots sont devenus des hoquètements.

- Hai...

- Il y a forcément un moyen de lutter contre eux, dit à son tour Tatsu. C'est impossible qu'ils soient totalement infaillibles.

- J'irais leur parler, déclare alors Ju'.

J'écarquille les yeux, stupéfait. Il a un air tellement résolu en disant ça, il semble si viril, que je suis tenté de croire qu'il pourrait réussir. Mais il y a toujours ce doute affreux, cette sensation dérangeante en moi, qui me dit que mes amis et petits amis ne sont que des pions que mes frères manœuvrent pour faire échec au roi adverse, qui se trouve être moi.

Et comme dans une version sorcier des échecs, je sais qu'ils n'hésiteront pas à détruire ces pions pour m'atteindre.

- Ju'...

- N'aie pas peur, Yuya. Tout va s'arranger, je te le promets.

Je hoche la tête, mais je suis pas convaincu du tout. Je sais pas ce qu'il a en tête, mais je sens que ça va être dangereux pour lui. Et probablement pour Tatsu, Kame et Yuichi aussi. J'ai peur pour eux.

- Sois prudent... Quoi que tu veuille faire, ne prend aucun risque inutile... lui dis-je d'un ton suppliant. S'il t'arrive quelque chose...

- Yuya, arrête de t'inquiéter. Tout va bien se passer, me dit-il encore.

Ju'... Mon roc inébranlable...

- Hum, finis-je pas acquiescer.

Plusieurs jours ont passé sans qu'aucun nouveau problème surgisse à l'horizon. La vie a repris normalement dans la maison, à part que Kame ne quitte plus sa chambre sauf pour manger. Et même là, il ne prononce pas un mot. Au point que, hormis le fait que la maison est plus pareille depuis que Koki est parti, je regrette franchement qu'il soit pas là pour le secouer. C'est le seul qu'il aurait écouté un minimum. Parce que nous, on peut dire ce qu'on veut, je suis même pas sur qu'il nous entende. Ne plus pouvoir chanter l'a pratiquement changé en zombie. Même Yuichi qui, pourtant, est dans le même cas avec la photo, est plus réactif. Et ça me bousille, parce que ça aussi c'est ma faute.

Je sais pas ce que Ju' a prévu de faire, mais s'il se dépêche pas de bouger, je vais le faire moi-même. Quitte à tous les perdre. Après tout, qui suis-je pour massacrer à moi seul la vie de quatre personnes ?

Un jour de plus. Puis deux. Trois. Cinq. Quinze... Rien n'a changé et je n'en peux plus. La mélancolie de Kame et l'apathie de Yuichi commencent à être contagieuses en plus. Même Tatsu n'a plus l'air enthousiaste en partant pour la fac. Il faut que je fasse quelque chose avant qu'il ne lui arrive un problème à lui aussi. Je refuse la possibilité de le voir basculer dans le même état que nos amis. Je dois me bouger.

Après avoir pris mon petit-déjeuner normalement, je pars pour la fac de la même façon, fais un sourire et un signe de la main à mes amours, puis entre dans le bâtiment... et guette par une fenêtre jusqu'à ce qu'ils soient tous les deux hors de vue, avant de faire demi tour, quittant la fac. Direction le bureau de Taka nii-chan pour m'occuper en priorité du cas de Kame, plus préoccupant.

Une fois devant l'immeuble, le passage m'est évidemment barré par un vigile, qui n'a pas l'air de me croire quand je lui dis que je suis le petit frère de son patron.

- Appelez-le alors ! m'énervé-je. Dites-lui que Tegoshi Yuya veut le voir !

- Je ne le dérangerais pas pour ça, me répond l'armoire à glace. Vous n'avez pas rendez-vous, vous n'entrez pas, un point c'est tout. Filez.

- Je suis son frère bon sang, j'ai pas besoin de rendez-vous !

- Frère ou non, si vous voulez le voir, vous devez avoir un rendez-vous.

- Raaaaaah mais putaiiiiiin, c'est pas possible d'être aussi bouché ! Laissez-moi passer !

- Qu'est ce qui se passe ici ?

Cette voix...a

- Nii-chan ! l'interpellé-je.

- Yuya ? fait mon frère qui sortait d'une pièce, en me rejoignant. Qu'est ce que tu... Non je sais pourquoi tu es là. Laissez-le entrer, ajoute-t-il à l'intention de son gorille.

Le type se pousse enfin et j'entre dans l'immense hall au sol de marbre.

- Nii-chan, il faut que tu...

Pas ici, coupe-t-il froidement. Viens.

Fait rarissime, j'obtiens la permission d'aller jusqu'à son bureau où il s'assoit sur le fauteuil de cuir qui a du coûter des centaines de milliers de yen si ce n'est plus. Là, il m'observe avec un agaçant sourire triomphant.

- Tu es venu me supplier de laisser ton ami participer à des auditions ?

- Non, nii-chan, pas te supplier. Te demander de le laisser en dehors de ça. Si tu dois t'en prendre à quelqu'un, alors que ce soit à moi. C'est moi qu'il a défendu.

- Seulement vois-tu, mon petit Yuya... tout le problème vient justement du fait qu'il t'a défendu. En se mêlant d'une histoire qui ne le regardait pas, il s'exposait forcément aux problèmes. Il récolte ce qu'il a semé.

Je serre les poings et m'efforce de rester calme. J'inspire profondément, puis reprend :

- Nii-chan... est ce que tu trouve vraiment juste de briser la vie d'une personne juste parce que ton orgueil a été un peu égratigné ?

Takahisa est le plus... "gentil" de mes frères et aussi le plus raisonnable. Tant que je reste calme et poli, j'ai plus d'espoir de parvenir à quelque chose de sa part que de celle de Tomo nii-chan. Même si c'est pas gagné.

Du coup, sans lui laisser le temps de répondre, je continue :

- Chanter, c'est toute sa vie, nii-chan... Si tu voyais ce qu'il est devenu... Il est brisé... Je suis prêt à tout pour qu'il puisse de nouveau vivre son rêve.

Mes paroles éveillent l'intérêt de mon ainé.

- A tout, vraiment ? Pour un garçon que tu connais depuis si peu de temps ? Ce n'est pas un peu exagéré ?

- Non, pas pour moi.

- Donc si je le sauve pour toi, tu seras prêt à faire tout ce que je te dirais ? Sans aucune restriction ?

- Oui, acquiescé-je, parfaitement conscient de creuser ma propre tombe.

- Très bien, dit-il en se penchant par dessus son bureau. Dans ce cas, je veux que tu abandonne ton ridicule rêve de devenir chanteur et que tu devienne mon assistant. Tu es très intelligent, tu me seras utile.

Je sens le sang se retirer de mon visage et m'assois sans y avoir été invité, car mes jambes ne me portent plus. J'aurais du savoir qu'il exigerait quelque chose du genre. Et ça me fait si mal... Ce rêve que j'ai à peine effleuré du bout de doigts est le prix du bonheur de Kame. Incapable de prononcer un mot supplémentaire, je me contente de hocher la tête, entrainant un sourire satisfait de mon frère.

- Parfait. Je sais que tu es un homme de parole, Yuya et que je peux compter sur toi pour la respecter. Je vais donc donner mes ordres concernant ton ami.

Il décroche donc son téléphone et je l'entend vaguement donner des consignes à quelqu'un, puis appeler Tomo nii-chan pour lui dire de me faire désinscrire de la fac. Quel empressement à briser ma vie... Ma seule consolation est qu'au moins, Kame est sauvé. J'aurais voulu aller plaider la cause de Yuichi auprès de Tomo nii-chan, justement, mais même si j'en avais eu la force mentale, je n'aurais physiquement pas pu y aller, car Taka nii-chan a décidé me garder toute la journée. "Pour commencer mon apprentissage d'assistant".

Du coup, quand je rentre, il est déjà très tard et, forcément, Ju' me tombe dessus.

- Yuya ! Tu étais où ?! On s'est fait un sang d'encre et Kame est sur des charbons ardents depuis des heures pour nous annoncer quelque chose à tous !

Je remarque alors qu'un sourire lumineux éclaire sans discontinuer le beau visage de mon ami.

- La production de la comédie musicale m'a rappelé cet après-midi ! s'exclame-t-il à la cantonade. Il y a apparemment eu un gros malentendu et j'ai toujours le rôle !

- C'est génial ! m'exclamé-je avec un enthousiasme non feint car si j'avais fais tout ça, c'était justement pour ce résultat-là.

- Mais tu as pas répondu à ma question, Yu', reprend Junno.

- Gomen, je me promenais et je n'ai pas vu le temps passer, mens-je en comptant sur mes talents d'acteur pour paraitre convaincant.

- Jusqu'à vingt-trois heures ?! Tu es sérieux là ?! Tu imagine notre inquiétude sans aucune nouvelle et avec ton portable éteint ?! crie alors Tatsu contrairement à son habitude, en me secouant comme un prunier. Il aurait pu t'arriver n'importe quoi !

- Gomen... m'excusé-je en sentant des larmes couler malgré moi.

Ce qui fait immédiatement retomber sa colère.

- Yuya ? Qu'est ce qui se passe ? Ca ne va pas ?

Mais avant que j'ai pu envisager de lui répondre, un téléphone sonne. Et il me suffit de voir Yuichi décrocher pour comprendre ce qui se passe.

Quand il raccroche, il a l'air tout ahuri.

- Il y a eu une assemblée extraordinaire au conseil d'administration, dit-il, incrédule. Ils ont revu à la hausse le nombre de bénéficiaires de la bourse. Je… J'en fais partie. J'ai à nouveau la bourse.

- Génial : Tout s'arrange ! s'exclame alors Kame avec l'air d'un mec qui va danser la carioca.

Tout le monde se congratule, mais soudain, la voix de Ju' s'élève.

- Je suis évidemment ravi pour vous deux, mais… vous ne trouvez pas que tout s'arrange un peu vite justement ? Vos graves problèmes qui sont résolus en quelques heures dans la même journée, vous ne trouvez pas ça louche ?

Il y a un blanc, puis tous trois se tournent vers moi.

- Tu y es pour quelque chose, pas vrai ? me demande Tatsu.

- J'ai simplement fais ce que je devais pour réparer la situation que j'avais créée, réponds-je en m'essuyant les yeux.

- A quel prix ? m'interroge alors Yuichi, avec un air sérieux inhabituel.

- Il a raison, appuie Kame. Quel prix tu as payé pour nous ?

- Aucun qui soit trop élevé, mens-je avec une assurance feinte.

- Menteur. Tu pleurais il y a encore une minute, me dit Ju'. Pourquoi tu as pas attendu que j'agisse ? Tu n'avais pas confiance en moi ?

- C'est pas ça ! Tu mettais trop de temps et la situation empirait de plus en plus pour Kame et Yuichi ! Je pouvais plus rester les bras croisés, il fallait que je fasse quelque chose !

Sur ces mots, incapable de supporter leurs questions à propos du prix payé, je me sauve dans ma chambre et m'y enferme, éclatant en sanglots. A travers la porte verrouillée, j'entends les voix de mes petits amis, relayés par celles de mes amis, mais je ne réponds pas. A travers le voile de larme, je sors toutes mes affaires du placard et les entasse pêle-mêle dans ma valise. Je dois déménager. Rentrer chez mes frères. Et ne plus jamais revoir mes actuels colocataires. C'est la dernière condition qu'ils ont émise pour laisser tranquilles Kame et Yuichi définitivement, ainsi que pour ne créer aucun ennui à Tatsu et Ju'. Et elle prend effet immédiatement.