Je m'y attendais, mais quand j'ouvre la porte pour sortir avec ma valise, Ju', qui est resté derrière, m'attrape dans le seconde.

- Qu'est ce que tu fais ?! Yuya, qu'est ce que tu as promis ?!

- J'ai passé avec vous les meilleures semaines de ma vie, dis-je d'une voix sourde.

- Tu t'en vas ? murmure alors Tatsu d'un ton blessé qui me crucifie encore plus. Je croyais que tu nous aimais…

- Evidemment que je vous aime, fais-je, de nouveau au bord des larmes.

- C'est ça le prix… devine alors Yuichi. Partir d'ici. Et je suppose que ce n'est pas tout. Je me trompe, Yuya-chan ?

Pour toute réponse, je baisse davantage la tête.

- Et tu crois qu'on va être heureux, Maru et moi, en sachant que tu t'es sacrifié pour nous ?! explose alors Kame. Merde, Yuya-chan, tu nous as pris pour des égoïstes sans cœur ou quoi ?! Pourquoi t'as fais ça ?!

- Parce que vous êtes les seuls amis que j'ai jamais eu et que je veux votre bonheur autant que le mien ! crié-je avant de bousculer violemment mon second petit ami et de me précipiter dans l'escalier pour quitter sans retour cette maison où j'ai été si heureux.

Dehors, la voiture avec chauffeur envoyée par mes frères attend toujours. Je m'y engouffre et elle redémarre. Il faut pas que je regarde en arrière. Si je me retourne, je vais craquer. Adieu Tatsu, adieu Ju', je vous aime. Adieu Kame, adieu Yuichi. Et même adieu Koki qui es plus là. Vous aurez été une magnifique parenthèse colorée dans ma triste vie.

A chaque tour de roue qui m'éloigne d'eux, un souvenir qui leur est lié ressurgit dans ma mémoire, enfonçant encore davantage le couteau du sacrifice dans ma plaie à vif : mon arrivée en Yumiko et l'adorable sourire accueillant de Ju' ; mon premier regard sur Tatsu ; ma fête d'anniversaire surprise et le moment où ils m'ont démasqué : le moment où j'ai posé pour Tatsu dans le jardin ; ma première et unique audition avec Kame…

Incapable de contenir ma peine, je cache mon visage dans mes mains et, oubliant la présence du chauffeur, pleure de tout mon cœur, laissant libre cours à mon chagrin.

Bien sûr, à mon arrivée, mes trois frères m'attendent dans le hall du Manoir, bras croisés et un insupportable sourire triomphant aux lèvres.

- Okaeri, me lance Tomo nii-chan, goguenard.

- Tu vois bien que tu rentre à la maison, renchérit Ryo nii-chan.

Je réponds pas et les regarde pas non plus. J'en ai pas la force. Je me contente de filer à ma chambre.

Combien de temps a passé depuis mon départ de la maison du bonheur ? Des jours ? Non, plutôt des semaines qui sont devenues des mois… Et moi… je suis vivant, mais ça s'arrête là. J'ai laissé là-bas tout ce qui faisait de moi Tegoshi Yuya. Je suis plus que l'assistant en costume trois pièces, qui suit Taka nii-chan comme son ombre. Mes gestes sont ceux d'un automate, ma voix sonne creux quand je parle… J'ai oublié ce que ça faisait de sourire et d'être heureux. J'ai totalement coupé les ponts avec mes anciens colocataires. Je pense que ça vaut mieux pour eux. Me connaître leur a apporté que des ennuis. Leur vie a du reprendre un cours normal après mon départ.

- Yuya !

La voix de mon frère a claqué comme un fouet, me faisant sursauter et me tirant de mes pensées.

- Hai ?

- Je te prie d'être concentré quand tu travaille.

- Hai…

Sur ces mots, il tend la main dans ma direction et je le fixe sans comprendre.

- Le dossier, Yuya. Celui que je t'ai demandé de préparer, explique-t-il d'un ton las.

J'ai de la chance que ce soit lui mon patron. Tomo ou Ryo aurait explosé depuis longtemps. Taka est bien plus patient et indulgent avec moi.

- Hai, fais-je en ouvrant le tiroir de ma table de travail pour en tirer une épaisse chemise cartonnée, que je lui tends.

- Merci.

Il s'éloigne et la porte de son bureau se referme. Je soupire. Il faut que j'arrête de penser à eux. A quoi ça m'avance puisque je les verrais plus jamais ?

A la fin de la journée, la porte du bureau de mon frère se rouvre et il me regarde.

- Yuya. Dans mon bureau.

Merde, qu'est ce que j'ai fais comme connerie pour qu'il me convoque ? J'ai beau réfléchir, je vois pas. Je suis toujours à l'heure, tiré à quatre épingles, je prends ses rendez-vous correctement, rédige ses rapports etc…

En soupirant, je quitte ma chaise, entre dans la grande pièce et referme derrière moi.

- Assieds-toi, me dit-il.

Cette fois franchement inquiet parce qu'il m'a jamais invité à le faire, je m'exécute sans un mot, tendu comme la corde d'un arc.

Je regarde mon aîné, qui s'est à moitié assis sur son bureau, à peu de distance de moi.

- Bon, Yuya, je vais être franc, ça ne peut plus durer comme ça.

- He ?

- Regardes-toi, tu es un vrai zombie. Tu es physiquement là, mais c'est tout. Je pensais que tu te ferais à la société, que tu t'adapterais, mais plus le temps passe et moins c'est le cas. Ta vie d'avant te manque à ce point ?

- Ma vie d'avant ? relevé-je sans comprendre.

- Celle que tu menais quand tu avais quitté la maison.

Je baisse la tête sans répondre.

- Bon…

- Bon ?

- Un assistant aussi peu impliqué et amorphe ne me sert à rien et ne servira à rien non plus à Tomo et Ryo non plus. Dans ces conditions, je suis obligé de te renvoyer. Et comme promener ta tête de carême au Manoir commence à nous lasser, sois gentil de t'en aller aussi.

Je le regarde en clignant des yeux, d'abord sans réaliser ce qu'il me dit.

- Tu as compris ? insiste-t-il.

Et soudain, je percute : d'une façon détournée pour se donner une contenance patronale, il me rend ma liberté. Je suis plus leur prisonnier. Je peux reprendre ma vie.

- Je…

J'allais le remercier mais il n'apprécierait pas, alors, les larmes aux yeux, je rentre dans son jeu.

- J'étais si mauvais que ça ?

- Tu n'as même pas idée, dit-il d'un ton dur bien que je sache qu'il ne le pense pas. Une catastrophe ambulante. Allez, va-t-en maintenant.

J'ajoute rien. Je me contente de me lever et de le regarder avec reconnaissance. Au fond, Taka est quelqu'un de gentil.

Dire que je sors rapidement du bâtiment serait un euphémisme. J'en pars aussi vite qu'un missile. Je peux retourner à la maison ! Je peux revoir Tatsu, Ju', Kame et Yuichi !

Euphorique, j'attends même pas le chauffeur, j'appelle un taxi et lui demande de filer jusqu'au Manoir. Là, je refais ma valise avec un bonheur indicible et repars en sens inverse, disant adieu sans aucun regret à cette grande bâtisse sans âme.

Moins d'une heure plus tard, pour la deuxième fois de ma vie, je me retrouve devant cette porte, ma valise à la main. Sauf que cette fois, je suis moi-même, pas un personnage. Avec un peu d'appréhension, je lève la main pour frapper, mais la laisse retomber sans l'avoir fait. Comment ils vont m'accueillir après tous ces mois d'absence ?

Malgré tout, je me décide à le faire. Mon envie de les voir est plus forte de mon anxiété. Je toque. Une fois, deux fois, trois fois… mais personne vient ouvrir. Pourtant il y a quelqu'un, j'entends de la musique à l'intérieur. Je me décide à ouvrir moi-même la porte et à entrer. Je gravis l'escalier qui mène au salon et y émerge, l'appréhension chevillée au cœur. Dans la pièce, ils jouent tous les quatre à la console, mais à mon entrée, ils s'immobilisent et me dévisagent avec des yeux ronds, comme s'ils ne parvenaient pas à croire que je sois là. Et je les comprends. Je sais que j'ai pas mal changé physiquement. Mon miroir me l'a bien dit : mes cheveux ont poussé, je les ai fait éclaircir, j'ai une boucle d'oreille, je me suis affiné au niveau de la taille et surtout… il y a ce costume trois pièces hors de prix dans lequel je me sens si mal à l'aise et que je porte toujours parce que j'ai pas pris le temps de me changer avant de quitter le Manoir.

- Yuya… murmure alors Tatsu. Yuya !

Et avant que j'ai le temps de comprendre ce qui se passe, il se jette sur moi et me serre contre lui à m'étouffer.

Attendri et ému, je le serre moi aussi et dis doucement en souriant :

- Alors, on m'a changé mon Tatsu ? Depuis quand tu es si tactile ?

- Tu m'as tellement manqué…

- Tu nous as manqué, rectifie Ju', manifestement revenu de sa surprise. Mais qu'est ce que tu fais ici ?Je croyais que tu avais totalement coupé les ponts avec nous.

- C'est une longue histoire. Mon ancienne chambre est libre ?

- Elle l'est restée depuis huit mois, répond Kame.

- On aurait pas voulu d'un autre coloc, ajoute Yuichi.

- Alors… vous voulez encore de moi ? demandé-je, incertain malgré leur réaction positive.

- Quelle question…

- Alors je vais me changer et je vous raconte tout, dis-je en filant.

Quel plaisir de retrouver cette chambre… D'accord, elle est quatre fois plus petite que celle que j'avais au Manoir, mais elle est aussi quatre fois plus chaleureuse. Là, je me sens vraiment chez moi. Je me dépêche donc d'enfiler un jean et un t-shirt (là aussi, quelle joie. J'ai pas pu en porter pendant huit mois vu que mes frères trouvent ce genre de vêtements vulgaire) et les rejoins. Je prends place sur le canapé et, aussitôt, Tatsu s'installe à côté de moi. Blotti contre moi comme un chat serait même plus juste. Je suis sûr qu'il pourrait ronronner tellement il a l'air content. Ju', quant à lui, s'assoit à mes pieds, dos calé contre mes jambes, tandis que Kame et Yuichi se mettent chacun sur un accoudoir. Entouré comme ça, j'ai vraiment l'impression d'être le fils prodigue enfin de retour. Ca fait drôle.

- Alors raconte, me presse Kame. La dernière image qu'on a eu il y a huit mois, c'était toi en larmes montant sans te retourner dans une voiture de luxe avec chauffeur.

- Hum… Donc vous aviez raison, j'ai dû payer un prix pour que vous puissiez reprendre vos études. Ce prix fort, c'était abandonner le chant, devenir assistant d'un de mes frères… et ne jamais vous revoir.

- Et tu as accepté ça ?! Yuya-chan, tu sais qu'on t'aurait jamais laissé…

- Oui, c'est pour ça que je vous ai rien dis. Je me sentais coupable de ce qui vous était arrivé et je pensais devoir réparer, alors je suis allé voir Taka nii-chan. Je l'ai pas supplié, j'ai fais appel à sa raison. Ca a marché, mais je m'attendais pas à cette contrepartie. Une fois que j'ai eu accepté ses conditions, il a fait le nécessaire à la fois auprès de toutes les sociétés de production, mais aussi de Tomo nii-chan concernant la bourse suspendue Et il a fallu que je commence ma formation d'assistant immédiatement. Ce qui explique pourquoi j'étais rentré si tard le jour de mon départ.

- Et tu devais obligatoirement partir le soir même ? demande Yuichi.

- Oui. Et je ne pouvais même pas vous rassurer sur ma santé ni rien, j'avais trop peur qu'ils s'en prennent encore à vous s'ils apprenaient que je vous avais recontactés.

- Ils sont complètement cintrés, ces mecs ! s'exclame Kame.

Il y a ensuite un silence, dont Tatsu profite pour poser la tête sur mon épaule. De nouveau attendri, je l'embrasse dans les cheveux. Pour qu'il me colle comme ça, j'ai vraiment du lui manquer.

- Et vous ? Tout va bien ?

- Tatsu et moi avons rompu environ trois semaines après ton départ, m'informe Ju'.

- Heeeeee ?! Pourquoi ?! fais-je, halluciné.

- Termine d'abord ton histoire, on t'explique après.

- Bah y' pas grand-chose à dire de plus, tu sais.

- Si : pourquoi tu es revenu si tu n'avais plus le droit de nous contacter ? me questionne Yuichi.

- Ah oui. Ben… loin de vous tous, privé de la possibilité de faire ce que j'aimais, j'étais devenu comme un robot. Alors tout à l'heure, Taka nii-chan, qui est le plus gentil de mes frères et avait remarqué que j'étais plus moi-même, a pris des prétextes professionnels bidon, pour me virer et d'autres pour me faire comprendre que je devais revenir habiter ici.

- Ca l'a pris d'un coup ?

- Hai. Moi aussi ça m'a surpris.

- Et il lui a fallu huit mois pour se rendre compte que t'étais malheureux ? Il serait pas un peu lent à la détente ton frangin ?

- Peu importe. L'important, c'est que je suis revenu. Et que je partirais plus, sauf si vous me jetez dehors.

- Ca risque pas d'arriver, sourit Ju'.

- Alors, tu peux m'expliquer maintenant ? Pourquoi vous avez cassé, alors que vous vous aimiez comme des dingues ?

- Tout simplement parce que Tatsu s'est rendu compte que les sentiments qu'il éprouvait pour toi étaient bien plus forts que ceux qu'il ressentait pour moi.

Un coup de massue m'aurait pas plus assommé que cette révélation. Ahuri; je tourne la tête vers le concerné qui a toujours la tête sur mon épaule.

- Ca t'ennuie ? me demande-t-il d'une petite voix.

- Bien sûr que non… C'est pas ça mais… je veux dire… vous étiez ensemble déjà des mois avant que je débarque, alors…

- Les sentiments ne se commandent pas, Yuya, me dit alors Ju'. J'ai préféré tout arrêter que le garder prisonnier de sentiments dont il ne voulait plus. Et comme tu le vois, on est restés tout à fait amis. Il n'y a aucun problème.

J'observe le beau visage de celui qui, pour moi, est toujours mon second petit ami, cherchant à savoir s'il essaye juste de me rassurer sur son état émotionnel ou non, mais il a l'air tout à fait serein. Bah merde alors…

- Et tu m'en veux même pas ? Après tout, c'est à cause de moi si…

- Je n'en veux à personne. Déstresse.

Et ben il a une sacrée force morale. Moi, s'il m'arrivait un truc comme ça, je commencerais par casser la gueule du fauteur de troubles et ensuite je voudrais plus jamais voir ni l'un ni l'autre.

- Et si on se faisait un super repas pour fêter le retour de Yuya-chan ? propose alors Kame, apparemment toujours aussi morfale.

Sa question a le mérite de détendre l'atmosphère et on rigole tous.

- C'est bon de voir que certaines choses ont pas changé, dis-je en riant.

- J'appelle le traiteur ! s'exclame encore le goinfre du groupe.

- Pourquoi le traiteur ? m'étonné-je.

- Parce que personne n'a envie de cuisiner aujourd'hui, me répond Yuichi. On sera bien trop occupés à t'assommer de questions sur ta vie pendant huit mois.

Il s'éloigne avec Kame, me laissant seul avec Ju' et Tatsu. Le silence retombe et s'éternise. Je sais pas trop comment aborder le truc.

- Tu as l'air mal à l'aise… remarque le premier de mes petits amis.

- Bah… pas mal à l'aise mais… comment on fait pour nous du coup ?

- C'est toi qui décide ce que tu veux faire, me répond alors Ju'. Tu peux continuer à sortir avec chacun d'entre nous séparément ou juste avec l'un de nous.

- Mais… dans un cas comme dans l'autre… l'un de vous sera triste et jaloux non ?

- Dans l'éventualité de ton retour, je me suis mentalement préparé à ne pas être choisi de toute façon, me dit alors Ju'. Alors décide-toi comme te dicte ton cœur sans t'occuper du reste.

Une fois encore, je l'observe, incapable de comprendre sa sérénité, alors qu'il doit doublement souffrir. Ce mec est un saint, je vois que cette explication.

- Il a raison, Yuya, appuie alors Tatsu. Tu t'es déjà beaucoup trop occupé des autres jusqu'ici. Alors pense seulement à toi pour une fois.

A moi… Penser à moi… C'est bizarre, mais j'y arrive pas. Je peux pas m'empêcher de penser que d'une façon ou d'une autre, quelle que soit la solution que je choisis, l'un des deux va obligatoirement souffrir.

- Yuya… regarde-moi, me dit encore Tatsu.

Je tourne la tête vers lui et il en profite pour m'embrasser. Tendrement, amoureusement. Encore plus qu'avant. Et je me laisse couler dans ce baiser, dans sa main délicatement posée sur ma joue.

C'est vrai que je suis tombé amoureux en premier de Tatsu et que mes sentiments pour Ju' sont venus que bien plus tard, quand on avait commencé à sortir tous les trois. Est-ce que c'est ma réponse ? Je croise le regard de Tatsu et j'y lis tellement de choses, que ça me confond. Je tourne alors la tête pour regarder Ju', mais je me rends compte qu'il a profité du baiser pour s'esquiver.

- Je t'aime, Yuya.

- Moi aussi, Tatsu… Mais Ju'…

- Il s'en remettra. Tu l'as entendu, il s'était préparé à ça.

- Je me fais l'effet d'un beau salaud… dis-je, piteux, en baissant la tête.

- Toi ?! Yuya, regarde-moi. (je m'exécute) Tu es la personne au monde qui correspond le moins à ce mot. Au contraire. Tu crois vraiment que beaucoup de gens se seraient sacrifiés pour leurs amis comme tu l'as fais pour Kame et Yuichi ? Non, Yuya. Personne d'autre que toi aurait fait ça. Ni Junno, ni moi. Ni même les concernés. Seulement toi, parce que tu es la personne la moins égoïste qui existe. Alors retire-toi ça de la tête.

- Mais ça empêche pas qu'il va souffrir.

- Au début sûrement. Mais le temps guérit les blessures. Et puis… il y a quelqu'un, à la fac, qui louche franchement sur lui.

- Ah oui ? Qui ?

- Koyama Keiichiro. Tu ne le connais pas, il est dans ma section. Mais il a complètement craqué sur Junno. Je lui dirais que la voie est libre. Tu te sentirais moins coupable s'il se trouvait quelqu'un d'autre, ne ?

- Je crois…

- Alors je lui en parlerais demain. En attendant… embrasse-moi, Yuya. Tu m'as tellement manqué…