Le rock, le bon vieux rock un peu ringard avait toujours servi d'appui à Dean. Où qu'il aille, quoi qu'il chasse, avec qui soit-il, il y avait toujours ses cassettes de rock dans l'Impala. Et c'était rassurant. C'était ce qu'il faisait quand ça n'allait vraiment pas : il débouchait une bouteille de whisky, poussait une cassette dans le lecteur, tournait la molette du volume au maximum et venait s'appuyer contre le capot de sa voiture.

Mais quand les choses allaient bien, il pouvait parfois oublier le silence dans l'habitacle. Quand il n'y avait aucun cri sourd et tordu dans sa tête, aucun hurlement de rage et de frustration sous son crâne, quand il n'y avait aucun son grinçant à recouvrir avec du Queen, c'est que les choses allaient bien.

Et aujourd'hui, au lendemain de sa dernière entrevue avec Castiel, il se sentait vraiment, vraiment bien. Sam et lui avaient bouclé une affaire dans la journée, et ils se dirigeaient vers leur prochaine enquête, à cinq bonnes heures de route. La nuit était tombée depuis longtemps, et Sam s'était endormi à côté de lui. Quand il le voyait ainsi, Dean savait pourquoi il avait passé son enfance à le protéger. Petit Sammy en valait la peine.

Alors il roulait ainsi depuis des heures sur les routes désertes, à la lumière de ses phares jaunâtres et un peu encrassés, sans musique, avec seul le moteur ronronnant de l'Impala pour compagnie. Un léger sourire recouvrit ses lèvres.

Leur dernière enquête avait été couronnée de succès, il avaient pu sauver un petit garçon à la dernière minute. Sa mère, qui l'élevait seule depuis sa naissance, s'était montrée très reconnaissante, surtout envers Dean ; Sam avait proposé avec un demi-sourire de rester une nuit de plus, mais Dean avait poliment salué la jeune femme, avait grimpé dans la voiture, et avait intimé avec sollicitude à Sam de faire de même. Il l'avait suivi, sourcils froncés et les yeux cherchant une explication, sans vraiment comprendre. Dean n'avait rien dit, et il avait démarré.

- Elle était plutôt ton genre, Dean. Qu'est-ce qui t'as pris ?

- C'est vrai, avait-il confirmé. Elle était plutôt mon genre.

Et la conversation s'était arrêté là. Dean avait eu un petit sourire secret, et ils étaient sortis de la ville.

Sans changer son allure, Dean jeta un œil dans son rétroviseur central. Regarde la route disparaître derrière lui, avalée par le brouillard, c'était quelque chose qu'il adorait. Ça lui donnait l'impression d'avancer. Il reporta son regard sur la route devant lui, puis ses yeux revinrent sur le rétroviseur.

Il faillit mettre la voiture dans le fossé. Il serra les dents, retenant un juron, et redressa rudement le volant. Sur la banquette arrière, avec un air parfaitement innocent, il y avait Castiel.

- Bon sang, Cas ! jura-t-il dans un murmure pour ne pas réveiller son frère.

- Je sais, répondit-il. Le pigeon.

Dean eut un petit soupir amusé quand Castiel cita sa propre remarque.

- J'ai aussi dit qu'un coup de fil suffirait, ajouta-t-il à voix basse.

Dans le rétroviseur, le visage de Castiel se détendit. C'était sa manière de sourire, et ça convenait à Dean. Le chasseur jeta un coup d'œil à Sam, qui dormait toujours. Il ne voulait pas particulièrement lui cacher tout ça, mais il n'était quand même pas prêt à lui révéler ce qui était en train de se passer entre lui et l'Ange.

Castiel saisit son regard, et se pencha en avant. Il posa deux doigts sur le front de Sam, et se recula à nouveau.

- Il ne peut pas nous entendre, dit-il. Il ne se réveillera pas non plus tant que je ne partirais pas.

Dean hocha la tête, soudain un peu nerveux.

- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il à un volume normal.

Un instant de flottement passa. Castiel chercha ses mots. Dean le fixait dans le rétroviseur, une expression calme sur le visage.

- Je voulais te voir, finit-il par dire.

- Tu n'as pas d'ennuis avec les tiens ? s'inquiéta Dean. Je veux dire, à cause de... tout ça.

Castiel secoua la tête :

- Non, ils me fichent la paix. Les relations entre Ange et humains arrivent, Dean. Normalement elles ne sont autorisées que si elles ne perturbent pas le jugement du soldat, mais...

- Mais ? interrogea Dean, inquiet.

- Mais le Paradis est complètement désorganisé. Tout le monde s'y perd. Les registres ne sont pas à jour. Je suis loin d'être le seul soldat rebelle.

Dean soupira de soulagement :

- Donc tu es loin des ennuis ?

- Pour l'instant, oui. Mais je ne pense pas que le Paradis se réorganise correctement avant très longtemps.

- Tant mieux, dit Dean. Enfin, je veux dire –

- J'ai compris.

Quelques instants passèrent à nouveau. Dean était soulagé de constater que les silences avec Castiel n'étaient plus gênants. L'Impala avalait la route dans un ronronnement satisfait, comme elle l'avait toujours fait. Dean reporta à nouveau son regard sur la banquette. Castiel le regardait poliment, attendant qu'il prenne la parole. Il reposa ses yeux sur la route.

- Ce qu'il s'est passé hier... commença-t-il au bout d'un moment.

- C'était incroyable, compléta Castiel d'une voix calme.

Dean leva les yeux vers le rétroviseur, cherchant les lèvres de l'Ange comme pour s'assurer que c'était bien lui qui venait de parler.

- Tu-tu le penses ?

- Un Ange du Seigneur ne ment pas pour servir ses propres intérêts, répondit-il, très sérieux.

Dean eut un demi-sourire :

- T'es obligé de faire ça, hein ?

- De quoi parles-tu ? demanda-t-il, intrigué.

- Parler comme un Ange.

- Désolé.

- Non, c'est bon. (Il fit un vague geste de la main, puis sourit à nouveau) Ça va. Vraiment.

Castiel resta silencieux un moment, avant de lâcher d'une traite :

- La dernière fois que j'ai embrassé un humain. Ça remonte à des dizaines d'années. Je ne crois pas avoir déjà autant apprécié ça.

Dean haussa les sourcils et se redressa, légitimement étonné.

- Je le prends comme un compliment, mon pote.

Derrière, Cas baissa la tête avant de la relever, une expression douce sur le visage.

- C'en est un. Je me suis attaché à toi, Dean. Beaucoup plus qu'un Ange ne devrait s'attacher à un humain.

Dean souffla doucement. Il ne pensait pas entendre ces mots dans la bouche de Castiel.

- Tu es occupé en ce moment, ou pas ? Quand est-ce qu'on peut se voir ? Pour de vrai, pas en rêve. Et pas... (Il fit un mouvement de tête vers son frère) pas avec Sam à côté.

- Je peux me libérer, répondit l'Ange. Prie à mon attention quand tu veux que je vienne.

Dean s'attendait à ce que Castiel disparaisse sans crier gare, comme à son habitude, mais il se rendit compte qu'il était toujours sur la banquette arrière, fixant son reflet dans le rétroviseur en attendant une approbation.

- Entendu, fit Dean. Je le ferais.

Et seulement, Castiel s'évapora dans un bruissement d'ailes.

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L'Impala entra dans la ville qui constituait leur destination alors que deux heures du matin venaient de sonner. Dean se gara devant le premier motel qu'ils croisèrent, éteint le moteur puis frappa doucement l'épaule de son frère.

- Sam. On y est. Je vais voir s'il leur reste des chambres.

L'intéressé grogna une vague réponse, puis se détacha et suivit Dean en traînant la patte. Ils poussèrent la porte vitrée où un néon rouge indiquait avec ferveur "accueil 24h/24 7j/7", se postèrent devant le bureau, et tirèrent sur la ficelle de la petite sonnette cuivrée. Un vieil homme en pyjama passa la porte derrière le bureau, prit leurs (faux) noms, et leur donna des clefs sans les regarder avant de retourner se coucher.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Sam en baillant, alors qu'ils rejoignaient leur chambre.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? s'étonna son frère en déverrouillant la porte.

- Je ne sais pas, tu sembles... satisfait.

Il passa la porte, puis répéta, l'air endormi :

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Dean ne pu retenir un sourire. Bien sûr qu'il était satisfait.

- Rien d'important, Sammy.

Il referma la porte derrière lui, et son sourire s'agrandit sans qu'il ne puisse s'en empêcher.

- Vas te coucher. On bossera tôt, demain. Il vaut mieux ne pas perdre de temps.

Sam s'exécuta, et s'effondra tout habillé sur le lit. Dean se résolu lui aussi à aller se coucher, plutôt que d'appeler Castiel. Une fois de plus, il trouva un sommeil profond et relaxé en quelques minutes.