Je traversais le camp rempli de soldats. Ils ne m'adressaient pas un regard, car l'avantage d'être mariée au Chef, c'est que cela faisait de vous la cheftaine, et que chaque soldat ici présent vous doit un respect le plus total. L'un des avantages, et certainement le seul. Je me stoppais lorsque je vis des soldats l'attacher à un pilier, sans même le soigner, ou lui donner de l'eau. Ils repartirent en sens inverse, et je pris une coupole remplie d'eau et un torchon sec. Je m'approchais du prisonnier, et m'accroupis à côté de lui. Il eut un mouvement de sursaut lorsqu'il me vit. Je le calmais. « Ne vous en faites pas, je vais vous aider. » Il toussa, avec un sourire jaune sur son visage, et cracha un peu de sang sur le côté. « Comment vais-je mourir ? » me demanda-t-il. Je trempais mon chiffon dans l'eau, un peu surprise par sa question. « Je ne sais pas. » lui répondis-je, en dissimulant mon regard. Il flaira le mensonge, mais n'insista pas. Il toussa à nouveau, et je vis une grimace de douleur s'installer sur son visage. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. « Laissez-moi voir cela. » Je m'approchais encore un peu plus, et ouvris délicatement sa chemise. Il avait des bleus, et quelques plaies sanguinolentes laissaient du sang s'échapper. Je frissonnais tandis qu'une mèche de cheveux argentés s'échappait de mon épaule et se mit à pendre dans le vide. « Ce n'est pas très beau, n'est-ce pas ? » Je hochais la tête. Je me retournai vers ma coupole et essora le chiffon imbibé d'eau, avant de le passer sur ses plaies. Des gouttes d'eau coulaient le long de son ventre, dévoilant une musculature parfaite, ni trop oubliée, ni trop importante. « Pourquoi faites-vous cela ? » Je frottais un moment le chiffon sur sa plaie et le rinça ensuite.

Observant le sang se dissiper à la surface de l'eau, je lui répondis. « Pourquoi cela vous étonne tant que ça ? » Il hocha les épaules et j'appliquais à nouveau le chiffon. J'étais si proche de lui que je pouvais sentir son souffle plutôt irrégulier qui faisait valser mes mèches. « Vous n'êtes pas vraiment avec ses sauvages, n'est-ce pas ? » Je ne répondis rien. Je ne savais pas si je l'étais vraiment, j'étais quand même mariée avec l'un deux. Et puis, cela ne rimait à rien. J'avais beau être malheureuse, je n'étais pas prête à déballer ma vie à un parfait inconnu, blessé ou non. Il sembla comprendre mon silence. « Excusez-moi, je ne comptais pas être indiscret. » A mon tour, je m'excusais en hochant la tête. « Non, c'est moi… Je… Beaucoup de gens m'ont trahie. Je n'accorde plus facilement ma confiance. » Je retirais le chiffon et ma main effleura son abdomen. Il fut tout aussi surpris que moi par ce contact et je relevais les yeux vers lui. A la lumière d'une flamme du camp, je pus observer ses yeux, et il découvrit les miens. Les siens étaient bel et bien noirs, je ne m'étais pas trompée là-dessus. Il sembla subjugué par quelque chose, et il me fixa intensément quelques secondes, ce qui eut le don de me mettre mal à l'aise. « Vous êtes si belle… Que faites-vous avec de pareils hommes ? »

Ce compliment avait été murmuré en un souffle, et il était si sincère qu'il me désarçonna un instant. Je regardais le prisonnier, la bouche ouverte. Je sentais quelque chose se ranimer en moi, quelque chose que je n'avais jamais senti. Je l'observais, et il m'observait de la même façon. Cet échange, j'avais l'impression qu'il pouvait lire en moi. J'eus un frisson et me détachai brusquement du contact visuel entre lui et moi. Je finis par lui répondre, peu habituée à ce genre d'attention. « Je suis mariée au Chef de la tribu. » Il m'observa, fronçant les sourcils. J'appliquais à nouveau le chiffon mouillé sur sa peau. Il tendit une main vers ma joue, mais s'arrêta à quelques centimètres. Ah, oui, il était attaché. J'aurais aimé que ce ne fût pas le cas. Il rabaissa sa main et me demanda. « Et cette blessure là ? »

J'effleurais ma joue. Une égratignure. En réalité, c'était le premier jour, lorsque j'avais essayé de m'échapper et que le Chef lui-même m'avait rattrapé. Il m'avait frappé pour que la marque que je porterai me rappelle ce qu'il ne faut pas faire. Je secouais la tête et n'ajoutais rien. Je sentais l'émotion me submerger, sans raison apparente et je dus me faire violence pour que de nouvelles larmes ne coulent pas. Je ne sais pas s'il le remarqua, mais il ne fit rien de plus en tout cas. Reposant le chiffon dans la coupole, je m'adressais à lui. « Ca devrait aller mieux maintenant. » Je ne le connaissais pas, ni son nom, ni la raison qu'il avait de venir ici, et pourtant, j'avais l'impression qu'un lien s'était tissé entre nous.

Je rassemblais mes affaires et soudain, je me souvins de pourquoi j'étais venue. Je devais lui extirper des informations. Je le regardais. Je n'aurais qu'à dire qu'il ne m'avait rien dit. Sans rien lui dire de plus, je me levai, attrapais ma coupole. Passant près de lui pour retourner à la tente. Il attrapa alors ma cheville. Je me stoppai. Il me glissa un mot. « Merci. » Je fronçais les sourcils. Je n'avais rien fait. Je n'étais même pas foutue de l'aider à s'en sortir. C'est alors que l'évidence me frappa. Je pouvais l'aider à s'enfuir. Personne ne le remarquerait. Ca n'était pas dans les habitudes des guerriers de surveiller leurs prisonniers 24/24 pour la simple et bonne raison qu'ils ne les gardaient jamais si longtemps captifs. Je m'accroupis près de lui, à son côté droit. Posant ma coupole, je détachais une barrette de mes cheveux. Elle était coupante. Je croisais son regard, puis je m'attelai au découpage de ses liens. Pour cela, je m'approchais de lui, laissant mes longs cheveux argentés se poser sur son ventre dénudé. Je lui tendis ensuite la barrette, une fois que les liens avaient été coupés. « Prenez ceci. Attendez que tous les gardes soient couchés et partez. Ne vous retournez pas, et courrez. » Je me levai finalement, et je partis, sans me retourner.