Je me levai de bon matin. Le Chef était parti à la chasse pour quelques jours, ce qui faisait que j'étais seule dans la tente. Je m'étirais, ravie de pouvoir avoir un moment à moi. Cela faisait deux semaines aujourd'hui que le prisonnier s'était échappé. Les sauvage n'avaient toujours pas compris comment il avait réussi à se défaire de ses liens. Aujourd'hui, un sourire éclairait mon visage. Le Chef n'était pas là, l'homme que j'avais sauvé avait réussi à se libérer, et les oiseaux chantaient. Je décidais alors d'aller faire un tour dans la forêt. Je m'habillais et laissais mes cheveux virevolter au vent, avant de sortir de la tente. Mes servantes voulaient m'accompagner, mais je leur dis que tout irait bien, que je n'irais pas loin. L'une d'entre elle me suivit, celle qui me faisait le moins confiance. La plupart savaient ce que j'endurais, elles en étaient devenues des genre de confidentes. Elle, c'était l'ancienne Cheftaine. Je supposais qu'elle était jalouse. Néanmoins, si elle le souhaitait, je lui rendrais sa place, sans hésitation.
Je m'enfonçais donc dans la forêt, elle sur mes pas. Je marchais quelques instants, avant d'arriver près d'un fleuve. Je m'y accroupis, laissant mes doigts tremper dans l'eau. Elle était claire, et l'éclat du soleil faisait naitre des milliers de perles brillantes à sa surface. Au bout de quelques minutes, je m'assis, et remontais légèrement ma robe pour laisser tremper mes pieds. J'entendis un bruit et tournai la tête : ma servante venait de me laisser. Je m'allongeais alors complètement, profitant du rayonnement chaud du soleil sur ma peau. Une ombre arriva et je me redressais. En contrejour, je n'arrivais pas à voir de qui il s'agissait. « J'étais sûr que je vous trouverais là. » Je me levai brusquement, et m'écartai d'un pas. Et puis je le reconnus.
C'était le prisonnier. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Je ne m'attendais pas à le revoir, et voilà qu'il réapparaissait. Incroyable. Subjuguée, je n'arrivais pas à prononcer un seul mot. Il avait l'air en bien meilleure forme. Je le détaillais. Une chemise pourpre avec une veste sans manches en cuir. Des cheveux toujours aussi noir corbeau et avec des boucles fines. « Que faites-vous ici ? » lui demandais-je sur un ton un peu plus agressif que je n'aurais souhaité. Il sembla s'étonner. « Je suis venu vous rapporter ceci. » Il me tendit sa main. Je m'avançai d'un pas, et il l'ouvrit, laissant place à la barrette qui lui avait servi à s'échapper. Un sourire flotta sur mon visage pendant un petit moment. « Merci mais, c'est trop dangereux, vous devez partir. Si on vous trouve ici… Cette fois je ne pourrai rien faire. » Je posais ma main sur la sienne, attrapant l'objet en question. Il referma sa main, et me dit l'air charmeur. « Je vous le rend à condition que vous acceptiez de me dire votre nom. » Je le regardais, interloquée. « C'est ridicule. » Il referma alors sa main, et fit mine de s'en aller, non sans faire une révérence. Je soupirais. Il aimait jouer avec moi. « Leandra. Je m'appelle Leandra. » Il se stoppa, et revint vers moi. Il prit ma main et la baisa. « Damien. » C'était un prénom royal. Il n'avait pas l'air d'un noble au premier coup d'œil, mais peut-être en était-il un ? Je retirai vivement ma main de la sienne. « Pardonnez-moi, Sire, je ne savais pas… » Il sembla étonné. Je m'expliquai, attrapant maladroitement les pans de ma robe. « Damien… C'est un prénom noble. » Après une seconde, il se mit à rire. « Je suis honoré que vous pensiez cela, mais, je ne suis pas noble. » Ouf. Quelque part, cela me détendait. Je suppose que cela nous rapprochait aussi, lui et moi. Je me perdis un instant dans ses yeux son sourire charmeur diffusait une onde bonheur qui ne me laissait pas indifférente. « Voulez vous faire quelques pas avec moi, dame Leandra ? » Je ne le montrais pas, mais j'étais honorée qu'il me traite ainsi. Je hochais la tête, un sourire se dessinant sur mon visage.
Nous nous enfoncions dans la nature. La matinée était belle et promettait une journée encore plus attrayante. J'avais le sourire aux lèvres. Il le remarqua, et en écho, sourit à son tour, puis il me demanda, écartant une branche d'arbre. « Pourquoi souriez-vous ? » Je soupirais, ne sachant pas exactement quoi répondre à cette question. « Je ne sais pas, je n'ai pas souvent l'occasion de le faire. » Oups. J'avais dérapé. Je ne le connaissais pas, et je ne comptais pas lui raconter toute ma vie. Pourquoi lui livrais-je des choses déjà si intimes sur moi ? Il resta silencieux, ne répondant rien à ce que je venais de lui dire, et c'était pour le mieux.
Nous marchions encore quelques temps et nous arrivions près d'un lac. Il s'arrêta alors. Je fis un pas de plus et me retournais vers lui. Il était cloué au sol par la beauté du lac. Il scintillait, et la nuit, on pouvait voir des points bleus lumineux comme des étoiles voler au dessus de l'étendue d'eau. J'eus un léger sourire et je m'approchais un peu plus de l'eau. J'allais y tremper mes pieds et je m'assis ensuite sur un rocher, les pieds dans l'eau. Il me rejoint au bout de quelques secondes. J'observais l'horizon. Il s'assit à mes côtés et il concentra son regard noir sur la ligne délimitant l'eau de la terre. Un vent doux vint caresser ma peau, et m'apporta son parfum, que je humais avec soin et frisson. « J'avais pour habitude de venir souvent ici, depuis mon mariage. Je trouve la nature plus sereine, moins compliquée que les hommes. Elle ne cherche ni à mentir, ni à vous tromper. » Je m'arrêtais, me sentant observée. Je tournais la tête vers Damien, qui me fixait. Il tendit la main vers moi, et je me raidis, frémissant déjà à la simple idée de sa main sur ma peau. Ses doigts se dirigèrent vers mon épaule, et il agit simplement pour remonter la bretelle de ma robe qui était tombée. Je le regardais faire ce mouvement, comme au ralenti, tous deux pris dans une dimension temporelle à l'arrêt, dont nous étions les maitres, et les prisonniers. Contrairement à ceux que j'avais pour habitude de recevoir, ce contact était doux, pur, intense. Et il sonnait aussi comme une interdiction, un contact défendu, un péché. Je détournais lentement mon regard de lui, ayant conscience que je ne devrais pas frémir sous ses caresses.
Je pris une inspiration, humant à nouveau son délicat parfum. Un léger vent se leva, m'aidant à rafraichir et à remettre de l'ordre dans mes idées. Il rompit son contact, et ma respiration devint normale. « J'ai réalisé que je ne vous avais pas remercié à proprement dit pour m'avoir libéré l'autre nuit. » Je me tournais à nouveau vers lui. « Cela a du être difficile de prendre une telle décision. » Un sourire jaune passa sur mon visage. « Moins difficile que ce que vous pensez. » Il fronça les sourcils. Je n'ajoutais rien. « Comment vous étiez-vous retrouvé là, cette nuit, Damien ? » lui demandais-je après quelques minutes. Il garda le silence, perdu dans ses pensées. Il devait se demander s'il pouvait m'en parler. Je le fixais toujours, de plus en plus intensément. « Je cherchais votre leader, en réalité. » J'ouvris de grands yeux. « Le Chef ? Pourquoi voudriez-vous le voir ? »
Il me répondit, se tournant vers moi. « J'avais besoin de son allégeance. » Je ne comprenais pas. Il reprit, détachant son regard du mien. « Vous n'êtes pas sans savoir qu'une guerre se prépare, Leandra. Et très bientôt, chacun aura besoin de choisir son camp. Je suis venu voir le Chef afin de le convaincre de se battre contre le Seigneur Rahl. » Je fus soulagée. Moi qui pensais qu'il était venu pour s'assurer que le marché tenait toujours. Je poussais un soupir plutôt discret. Au moins, je n'aurais pas à lui parler de cette partie de ma vie. « Mais la vérité c'est que lorsque je vous ai vue, j'ai tout de suite compris. » Je levais à nouveau mes yeux vers lui. Il plongea son regard ténébreux dans le mien, et je me sentis mal à l'aise. « On vous a échangée, n'est-ce pas ? On vous a mariée au Chef pour qu'il prête allégeance au Seigneur. » Je me dérobais à son regard, me levant sur mes deux pieds, les bras croisés, faisant quelques pas. Il avait deviné. Comment avait-il deviné ? Il reparut dans mon champ de vision, sans pourtant que je l'aie invité. « Je suis désolé, Leandra. Je suis sincèrement désolé pour ce qu'il vous est arrivé. » En effet. Ce qu'il disait était sincère. Je sentis les larmes me monter aux yeux, et je me tus, pour éviter qu'il remarque que ma voix était brisée. Je baissais simplement la tête. Peu de temps après, il posa sa main sur mon menton et me fit relever la tête. Je plongeais à nouveau mes yeux dans les siens. « Mais vous avez le choix. » Pardon ? Quelle partie de 'je suis prisonnière' ne comprenait-il pas ? « Vous ne comprenez pas. J'ai une obligation. Je suis mariée à Chef, je ne peux pas simplement partir. » « Et qu'est-ce qui vous en empêche ? » Je me stoppais, le bouche entr'ouverte. Il avait raison. J'avais accepté passivement ma condition depuis le début. Hum, remarque non, pas passivement. « J'ai essayé de m'échapper. J'ai essayé de me faufiler hors du camp, comme vous l'avez fait. Seulement la punition était sévère, et ma condition n'a fait que s'aggraver. Je dois rester. » Il sembla expérimenter un sentiment à mi-chemin entre la colère et la désapprobation. Il leva son regard vers moi, plongeant dans mes prunelles et je frissonnais de malaise. Je réagis quelque peu violemment. « Ne me regardez pas comme cela. » Il feint une surprise que je soupçonnais calculée. « Comme quoi ? » J'eus un soupir d'agacement et je me levais, me dérobant à son étreinte. « Je crois que vous devriez partir à présent. » Il les leva à son tour et je levais les yeux puisqu'il me dépassait d'une bonne tête. Il fit un mouvement vers moi et je ne bougeai pas. Il se pencha alors avec une délicatesse infinie et déposa un baiser sur mon front. « Prenez soin de vous » me chuchota-t-il. Et aussi vite qu'il était arrivé, il disparut entre deux arbres.
Je savais au fond de moi que j'avais fait le bon choix. Etait-ce bien raisonnable de se tenter ainsi, sachant parfaitement que la vie qu'il m'offrait n'avait pas de futur ? Le mieux pour nous deux était que nous continuions à vivre comme nous l'avions toujours fait, l'un ignorant l'existence de l'autre. Mais alors pourquoi avais-je cette curieuse sensation qui me hantait déjà ?
