J'étais alors revenue péniblement vers le camp, songeuse. J'avais laissé mes bras pendre dans les airs, caressant parfois quelques feuilles au passage, le regard fixé devant moi. J'avais cligné des yeux, suffisamment longtemps pour revoir son image. Il avait fallu d'une rencontre pour que j'aie l'impression que ma vie entière avait été chamboulée. C'était assez indescriptible et pourtant, je vivais à présent dans une bulle. Une bulle privée d'oxygène.

De nouveaux jours avaient passé, toujours plus étouffants les uns que les autres et je restais sans nouvelles de mon mystérieux inconnu. Certes, j'avais son nom, mais je ne savais rien sur lui, et pourtant, il m'attirait d'une étrange façon. Un matin, alors que tout était calme au camp, le tonnerre de mit à gronder et le ciel s'assombrit. Une pluie fine, transparente et glaciale se mit à tomber des nuages, me transperçant les os. Je ne m'en plaignais pas. J'observais le Chef aller se mettre à l'abri sous sa tente. Tout se passa alors au ralenti. Ce fut d'abord un sifflement, rapide et concis qui fendit l'air. Puis un guerrière Sauvage s'effondra, une lance plantée en travers du corps. J'écarquillai les yeux, essayant de distinguer à travers la tempête qui était bel et bien là ce qui nous attaquait. Je ne vis qu'une poignée d'hommes montés sur des chevaux envahir le campement. Les Sauvage montèrent sur leurs bêtes, et ils levèrent leurs épées en scandant quelque chose que je ne comprenais pas. Le Chef ressortit de sa tente, et il me vit, au milieu de tout cela. Avec sa délicatesse habituelle, il se précipita vers moi et me poussa violemment en dehors de la zone de combat. Je tombais sur le sol, sur mon bras fragile qui sembla se casser en mille morceaux.

Au sol, je ne pouvais qu'être témoin de ce qui se passait. La pluie continuait de tomber, créant une boue marécageuse et nauséabonde autour de moi. Je tentais de reprendre ma respiration, et je croisais le regard d'un des envahisseurs. Il me remarqua, ce qui n'était pas difficile étant donné ma différence par rapport aux autres. Un sourire machiavélique transperça son visage, et je tentais de prendre mes appuis par terre pour partir d'ici le plus vite possible. Je me relevais tant bien que mal, mais il était déjà sur moi. Il attrapa mon poignet violemment, ce qui me déclencha un cri. Je lui donnais un violent coup de coude, et il me retournait une droite si puissante que je trébuchais, m'appuyant contre une caisse qui se trouvait à proximité. Je sentis du sang perler sur ma lèvre entr'ouverte. Je me retournais pour faire face à mon agresseur. Au même moment, une épée surgit de nulle part, et bloqua un coup qui aurait pu m'être fatal. Aveuglée par la pluie et abasourdie par les battements effrénés de mon cœur, j'eus d'abord du mal à le distinguer. Je tombais au sol, appuyant mon dos contre la caisse observant d'un air lointain mon sauveur. Il ne fit qu'une bouchée de l'envahisseur et il se retourna ensuite vers moi, rangeant son épée dans son fourreau.

Je crus alors que je rêvais. Il s'approcha de moi, s'accroupissant à ma hauteur. Je voyais flou, et j'avais beau faire des efforts, je n'arrivais pas à le distinguer. Il posa sa main sur mon visage, dégageant mes mèches de cheveux collées, et il caressa ma joue d'un effleurement, descendant jusqu'à ma lèvre saignante. Ma vision se rétablit, et je le reconnus. Un sourire distrait vola sur mes lèvres, avant que la douleur de ma blessure légère ne se fasse sentir. Soudain, il se retrouva avec une épée sur sa gorge. Il s'éloigna de moi, levant doucement les mains. Le Chef le tenait en joue. Et cette fois, il ne semblait pas enclin à me laisser lui donner une chance.

Je me levais brusquement, chancelant à moitié, et m'approchais du Chef. Je lui dis en sauvage qu'il m'avait sauvé la vie. « Cet homme n'a pas à mourir. Il m'a sauvé la vie, et même vous, Chef, ne pouvez pas l'ignorer. Vous devez honorer la coutume. » Ce qui je dis sembla l'agacer, car il eut un sorte de grognement bestial que je détestais. Mais il ne pouvait pas ignorer les traditions dohraki. Il devait offrir l'hospitalité à quiconque sauverait un membre de son clan. En particulier si on sauvait la Cheftaine. Je me forçai à m'imposer devant lui, et les rires des quelques soldats sauvage s'estompèrent lorsque je posais ma main sur son bras. Sans perdre une seconde, son bras vint me frapper. Un mouvement derrière moi appela mon regard. Damien avait esquivé un mouvement et deux soldats sauvage s'étaient emparés de lui. Le Chef n'aimait pas qu'on lui ordonne quoi faire, mais j'étais sûre qu'il entendrait raison. Il ne pouvait pas faire autrement.

D'une certaine façon, cette situation me ravissait. Le Chef émit une sorte de grognement, et il lança son bras en l'air pour ordonner aux soldats de lâcher Damien. Quelques soldats se dispersèrent. Le Chef partit d'un pas tranquille mais énervé faire le tour des blessés. Je me précipitai vers Damien. Je lui en voulais d'être revenu. « Vous devez être complètement suicidaire pour revenir ici. » Je lui avais parlé sur un ton qui n'exprimait que mon agacement, mais une partie de moi grandissante était soulagée qu'il soit de retour. Je le dépassais sans même lui accorder un regard, et je l'entendis accélérer pour se remettre à ma hauteur. « Je suis venu porter secours à votre tribu. » Même si je n'avais jamais eu de respect pour ces hommes, je me retournai et pointai un doigt tendu vers Damien. « Ce n'est pas une tribu, c'est un peuple qui a plus d'honneur que vous ne pourriez jamais comprendre. Ne parlez pas d'eux comme si vous les compreniez. »

Mon ton acide le stoppa net, et il m'observa un moment, les yeux écarquillés. Je m'arrêtai après un ou deux de pas de plus, regrettant ce que je venais de dire. Je me retournai vers lui pour m'excuser. « Pardonnez-moi, je ne le pensais pas. C'est juste que… » Il me fixait, les yeux brillants, attendant patiemment que je finisse ma phrase. Je jetai un regard autour de nous. Personne ne pourrait nous entendre. Mais cela ne signifiait pas que j'étais prête à lui confier quelque chose que je pensais depuis que l'on s'était rencontré. Qu'il était le souffle de liberté que je n'avais jamais eu et dont j'avais toujours rêvé. Et qu'à chaque fois qu'il revenait, il mettait l'accent sur ma condition, et c'était douloureux. Ne sachant pas comment mettre cela sous forme de mots, je gardai le silence. Il se rapprocha de moi et porta sa main à mes lèvres. J'en avais presque oublié ma blessure légère. « Allons soigner ça. »