2ème jour (24/06/2014) Je n'allais pas me laisser abattre. Le passé appartenait au passé. Si je voulais pouvoir sortir la tête hors de l'eau, je devais en faire abstraction. Heureusement j'allais pouvoir faire autre chose que de tourner en ronds ce jour là. Irene Gutierrez, la retraitée du quatrième étage, avait décidé d'alléger l'ambiance qui régnait dans l'immeuble. Elle avait eu l'idée d'organiser un dîner chez elle avec le peu de personnes qui restaient. J'étais assez content quand elle avait sonné à ma porte avec son grand sourire coutumier. D'une part cela m'empêcherait d'avoir trop de temps libre pour penser, d'autre part un peu de socialisation n'allait pas me faire de mal. Je ne connaissais pour ainsi dire rien de mes voisins.
Je me rendis donc chez elle en milieu d'après midi pour l'aider à faire la cuisine. J'étais assez doué à ça. Jill, la petite-amie de Jake, était déjà présente et s'occupait de William, un gamin d'une dizaine d'années qui était le petit fils de la septuagénaire. Je n'avais aucune idée d'où étaient ses parents étaient mais je m'abstins de poser la question. Irene recevait très souvent de la famille chez elle, elle était habituée à préparer de la nourriture en de grande quantité, aussi la laissais-je s'occuper de l'imposante pièce de bœuf pendant que j'épluchais les pommes de terre. Jill se proposa pour le dessert.
La conversation tenue dans la cuisine était étrange. Irene nous racontait des banalités pendant que Jill et moi acquiescions. Parler de météo n'a rien d'anormal quand on ne connait pas bien ses interlocuteurs, mais c'était d'autres sujets qui m'interpellaient. Elle nous parlait du prochain voyage qu'elle avait prévu, du collège dans lequel son petit-fils irait l'année suivante, de la comédie sentimentale qui serait bientôt à l'affiche au cinéma. Elle faisait comme si tout allait revenir à la normale le lendemain. Etait-elle plus optimiste que moi ou se voilait-elle la face ? J'éprouvais une profonde sympathie, mais aussi un peu de pitié envers cette vieille femme.
Jill sorti son gâteau au chocolat du four vers dix-huit heures alors que le plat continuait à cuire lentement dans un second compartiment. Irene nous remercia. Fatiguée, elle nous demanda si ça ne nous dérangeait pas de tenir compagnie à William devant la télévision. Elle ne voulait pas qu'il regarde de journal télévisé. Nous nous installâmes chacun dans un fauteuil démodé rongé par les mites. William zappait sur des documentaires animaliers d'un air maussade.
- Pfff... Il n'y a rien à faire ici. se plaignait-il.
- Je vois que tu as une console de jeux vidéo. Jake et Conrad ont beaucoup de jeux, je peux peut-être leur demander de t'en prêter ? proposa Jill. Je peux jouer avec toi, ça peut être fun. Je te préviens, je ne suis pas très douée !
- Naaaan... répondit William. Mamie ne veut pas que je joue à des jeux violents et les jeux pour enfants sont nuls à chier. Ca craint. C'est pas comme chez papa et maman ici.
J'eus l'impression que William allait continuer de parler mais il marqua un silence gêné après avoir parlé de ses parents.
- Tes parents... risqua Jill d'une voix mal assurée. Ils habitent près d'ici ?
Je fusillai Jill du regard mais elle ne s'en aperçut pas. Quelle idée de lui parler de ses parents ! On ne pouvait pas faire plus maladroit. William se retrouvait on ne savait pas pourquoi seul chez sa grand-mère et Jill demandait quand même des détails. C'était pourtant évident. Au mieux, William ne savait pas ce qui était arrivé à ses parents. Au pire, il les avait vus se faire dévorer. Ce n'était pas un sujet à aborder.
- J'étais déjà chez ma grand-mère quand les zombies sont arrivés. dit-il. Mamie ne veut rien me dire mais je sais que mes parents sont morts. Ils devaient venir nous retrouver hier. Ils nous ont appelé juste avant de partir mais ils ne sont pas venus. Ils arriveront jamais.
- Mais non. dit Jill. Rien ne te dit que ça soit le cas. Il doit y avoir beaucoup de monde bloqué sur les routes et...
- Jill. la coupai-je.
Elle croisa mon regard et comprit qu'elle ne ferait que s'enfoncer.
- Et si on regardait ce reportage sur les tortues marines ? demandai-je innocemment. Je me demande combien d'œufs elles peuvent enterrer dans le sable...
- Je fais semblant de ne rien savoir. dit William. Comme ça mamie continue aussi de faire semblant et je ne la vois pas pleurer.
Mal à l'aise, j'espérais me fondre dans le fauteuil.
La nuit était tombée. Irene, Conrad, Jake et Jill étaient de l'autre côté de la table. William était à ma gauche et Nick et Melissa Mason à ma droite. C'était un couple de trentenaires. Lui, avait le visage rouge et des cheveux mal peignés. Peu importait le sujet, il avait toujours l'air énervé quand il parlait. Il riait cependant beaucoup, voir excessivement. Je ne cernais pas le personnage. Elle, était une femme un peu forte avec des cheveux blond platine coupés très court. C'était aussi un pot de peinture au niveau du maquillage. La superficialité de ses propos ne m'intéressait pas mais je savais très bien faire comme si c'était le cas. Ils étaient très gentils, on ne pouvait pas leur enlever ça.
Melissa avait emporté un baby phone pour surveiller leur petite Mary, âgée de dix mois et qui était restée dans son berceaux, fiévreuse. Elle était tendue ce soir, elle ne voulait pas s'attarder. Conrad racontait ses frasques d'étudiant à Irene qui faisait semblant d'être outrée par la jeunesse mais elle n'arrivait pas à cacher son amusement. William jouait avec ses pommes de terre. Jake murmurait quelque chose à l'oreille de Jill, la faisant sourire. Moi je dégustais mes pommes de terre. J'étais content de moi. Tout se passait bien jusqu'à présent. Les lumières étaient éteintes. Irene avait placé des bougies un peu partout ce qui donnait un côté intime et chaleureux. J'avais l'impression d'être à un repas de famille.
- Bon. bougonna Nick en me regardant droit dans les yeux. On va faire semblant encore longtemps ?
- Pardon ? demandai-je interloqué.
- Faire semblant de faire comme si tout était normal. continua Nick. T'as pas l'air con, tu dois bien voir que c'est grave, nan ? On picole, on bouffe joyeusement, mais on va faire quoi après ? Tout a été déserté dehors. Si on sort, des tarés de zombies vont chercher à nous étriper. Il se passera quoi dans dix jours quand on n'aura plus rien à becter ? On va gentiment faire nos courses à la supérette ? Moi je te dis, on est dans la merde. J'ai ma gosse qui est malade en plus. Je peux pas rester les bras croiser à attendre. T'as pas de plan j'imagine ?
- Heu... Non. répondis-je. Que comptez-v... Que comptes-tu faire ?
- Me servir. Prendre ce dont j'ai besoin avant que d'autres le fasse. J'ai une famille à nourrir. Si j'ai besoin de bras pour me ravitailler au centre commercial, tu es de la partie ? demanda Nick.
- Je pense que oui. dis-je sans savoir dans quelle manigance il m'embarquait. J'ai aussi besoin de manger.
- Parfait ! s'exclama mon voisin de table. J'ai déjà demandé aux deux petits jeunes et à leur gonzesse. Je les pensais plus couille-molle mais ils ont dis oui aussi. On fera ça cette semaine alors.
Se servir ? Effectivement, il y avait peu de chances qu'il y ai encore des caissières dans les magasins. Allait-on être réduits à devoir piller ?
- Ho tu sais... soupira Melissa en se rongeant ses ongles manucurés. Pas la peine de recourir à une solution extrême. Quand les tarés dehors auront désaoulé, tout ira mieux. C'est pas Bagdad, non plus. Suffit de laisser la police faire son boulot. Pour une fois qu'on entend les sirènes dans les rues, il serait temps qu'ils se montrent enfin utiles.
- Quand les tarés auront désaoulé ?! répéta Nick. Melissa, tu sais de quoi tu parles au moins ?!
- Figure-toi que oui ! Certaines personnes parlent de "zombies". Pfffff... Qu'est-ce qu'il faut pas entendre ! Il existe des drogues qui peuvent pousser au cannibalisme, je l'ai vu à la télé. Et j'en discutais justement ce matin avec Sarah devant son salon de coiffure, et...
- Ce matin ?! s'écria presque Nick, attirant tous les regards sur lui.
- Oui, ce matin, je viens de le dire. Mais Sarah a dû fermer boutique et...
- Je t'avais dit de ne pas sortir !
- Ho ! Mais tu vas te calmer, oui ?! s'énerva la femme. Je ne vais pas me faire agresser dans la rue ! Et puis je sais me défendre, je ne suis pas en sucre !
- Tu ne sortiras plus dehors. ordonna Nick. Ni aujourd'hui, ni demain.
Melissa ouvrit la bouche pour répliquer mais se ravisa. Elle était décontenancée par le ton de son mari. L'entendre en colère était habituel. En revanche, elle n'était pas habituée à entendre la peur faire frémir sa voix.
Le gâteau de Jill connu un franc succès. Nick et Melissa partirent juste après le dessert. William s'était endormi sur le canapé. J'aidais Irene à faire la vaisselle pendant que les autres nettoyaient la salle à manger. La vieille dame rayonnait. Elle avait passé une bonne soirée. Moi aussi. Une fois que je n'eus plus rien à laver, je laissai Irene se charger de l'essuyage et pour donner un coup de main au salon. Je fus surpris de voir Jake et Conrad, chacun à un bout de la table, en train de se crier dessus.
- Ouais ! cria Conrad. C'est bon, je sais que tu fais tout mieux que moi ! Maintenant arrête de me faire chier ! J'encaisse pas mal de choses sans rien dire alors va pas me raconter que je m'énerve pour un rien !
- Grandis un peu ! répliqua Jake. Je n'ai rien fais pour te mettre dans cet état ! Quand tu auras enfin décidé de me dire ce que tu me reproches, alors on pourra parler !
Jake quitta l'appartement en claquant la porte.
- Je dérange ? demandai-je.
- Non. répondit Conrad qui était encore tout tremblant. C'est juste une petite querelle entre frères. Ca arrive souvent quand on vit ensemble. Vous faites pas de soucis.
- Haaa... soupirais-je. Ca fait longtemps que je n'ai pas eu l'occasion de me quereller avec mes frères et sœurs. Ca me manque.
Le visage de Conrad se décrispa un peu.
- Je suis peut-être trop dur avec mon grand frère. dit-il. Je ne sais pas pourquoi je suis toujours en colère. J'imagine que je dois être un peu jaloux parfois. Il a un appart sympa, un boulot qui lui plait, une copine, et moi je joue le parasite et dilapide son compte en banque. C'est stupide, je devrais plutôt le remercier.
- Tout ça viendra pour vous en temps et en heure. dis-je. C'est marrant. Jill a le même âge que vous, alors je pensais que c'était votre petite amie, pas la petite amie de votre frère.
- Ouais, bah ça l'était. rétorqua Conrad. Enfin, ça a failli l'être. On est dans la même promotion à l'Université. Elle me plaisait bien. Je voulais qu'il se produise un truc alors je l'ai invitée à la maison une fois mais mon frère lui a tapé dans l'œil. Les filles aiment les gars plus âgés à ce qu'on dit, je devais m'attendre à ce qu'elle préfère mon clone plus vieux de six ans.
- Ouch, désolé. dis-je. Elle ne savait pas qu'elle vous plaisait ?
- Etant donné qu'on a passé une nuit ensemble, j'imagine qu'elle le sait ! Jake n'était pas au courant en revanche. Il croyait qu'elle venait à la maison pour des travaux de groupe. Il ne sait toujours pas ce qu'il y a eu entre elle et moi.
Je ne savais pas quoi lui dire. Maintenant je devinais pourquoi il perdait si souvent son sang froid avec Jake. Vivre avec son frère qui est en couple avec la personne qu'on aime... Dur ! Je ne m'attendais pas à ça. Jill m'avait paru très correcte. Mais après tout, on peut trouver des trucs douteux chez n'importe qui si on fouille leur vie en détail. Un peu gêné, Conrad parti voir Irene en cuisine. Cette conversation m'avait donné chaud. Il fallait que j'arrête de poser des questions. Je me dirigeai vers le balcon. Jill était déjà là, perdue dans ses pensées, cigarette à la main.
- Salut. dis-je.
- Salut. répondit-elle d'un air distrait. Jake et Conrad ont fini de s'engueuler ?
- Oui. Jake est même rentré chez vous. Conrad est dans la cuisine avec Irene. Peut-être devriez-vous aller lui parler. Il m'a l'air un peu déboussolé.
Jill soupira, exaspérée.
- C'est pas vrai, il vous a raconté, c'est ça ?
- J'en ai bien peur. répondis-je.
- Pour ma défense, je ne suis pas la garce dont je dois avoir l'air d'après son histoire. J'aime Jake. J'apprécie Conrad mais rien de plus. Conrad court après toutes les filles à l'Université. Il se passe pas une semaine sans qu'on le voit avec une fille différente. Quand il a commencé à me draguer, j'ai cru qu'il me voyait comme une proie supplémentaire à ajouter à son tableau de chasse. Je le trouvais mignon et j'ai accepté ces avances. C'était l'histoire d'une fois. J'ai cru que c'était ce qu'il voulait et ça me convenait aussi. Puis j'ai rencontré Jake... Conrad ne m'a avoué seulement après qu'il avait espéré davantage que ce qu'on a eu. Tout ça était un malentendu, je n'ai jamais souhaité faire de mal à personne. Je ne me serais pas rapprochée de Jake à l'époque si Conrad m'avais tout dit plus tôt. Je ne sais plus quoi faire. Je resterais avec Jake mais je ne sais pas combien de temps je pourrais garder le secret.
- Je ne vous juge pas. dis-je sincèrement. Que vous éclaircissiez la situation avec Conrad et Jake ou pas ne regarde que vous. Néanmoins, il serait peu judicieux de le faire en ce moment. On est enfermé dans le même bâtiment. Si quelqu'un ressent le besoin d'être un peu seul, ça ne sera pas possible et la situation deviendra encore plus désagréable.
- Je sais bien... Fais chier.
Jill regardait les étoiles et continua de soupirer.
- Une étoile filante. finit-elle par dire. Vous l'avez vue ?
- Non.
- De toute façon je ne sais même pas ce que je veux... soupira Jill. Il se fait tard. Je vais aller me coucher. Bonne nuit.
- Bonne nuit. répondis-je.
Je contemplai à mon tour le ciel étoilé. La pluie avait cessé. La vie des autres était bien compliquée. C'était leur problème. Ce soir, bizarrement, je me sentais bien.
