6ème jour (28/06/2014) Couché à plat ventre sous la pluie diluvienne, je regardais par dessous la voiture abandonnée pour voir des pieds nus approcher de notre position. Je me remis en position accroupie en vitesse.
- Il nous a repérés. Il vient sur nous. dis-je.
- Si tu es sûr que c'est le seul à nous avoir vus, on peut passer. Les autres sont loins maintenant. dit Jake.
- On devrait plutôt lui faire sa fête. dit Nick. Il est pas menaçant pour le moment mais s'il ramène sa sale gueule plus tard avec un groupe de ces dégénérés, il peut devenir le mec qui tuera l'un d'entre nous.
J'étais d'accord avec Nick. Toute menace potentielle devait être écartée. Je quittai notre cachette, contourna la voiture et brandit en l'air mon pied à coulisse. Le zombie en pyjama se tourna vers moi. Il s'approchait, les bras écartés comme pour me faire un câlin. Le pied à coulisse s'abattit une première fois sur son crâne. Le zombie tomba à genoux. Deuxième coup. Le zombie vomit du sang à grand jet sur mon jean et mes chaussures. Troisième coup. Le métal traversa enfin le crâne. L'homme tomba raide au milieu de la route. J'essuyai sur son vêtement le bout de mon arme sur laquelle des morceaux roses et spongieux étaient collés. Nick avait déjà tué plusieurs de ces choses sur la première partie du trajet. C'était le premier que j'avais à moi tout seul. J'avais pensé que je ressentirais quelque chose de spécial en tuant ce zombie mais non. Pas de choc, pas de dégout, pas de remord. J'étais juste soulagé. Je n'arrivais pas à voir cette chose comme un humain. Ca aurait peut-être été autrement si ça avait été le cas. Les questions existentielles ne m'intéressaient pas. Nous devions assurer notre sécurité, pas la peine de chercher plus loin. Nick et Jake arrivèrent à mes côtés.
- Bon boulot. fit remarquer Nick. Viser la tête a l'air d'être la seule chose efficace. Il faudra s'en souvenir.
Jake siffla entre ses doigts. Conrad et Jill émergèrent aussitôt derrière une voiture un peu plus loin à l'arrière de notre position et coururent nous rejoindre. Nous étions tous les cinq armés et prêts à nous défendre en cas de besoin. Nick avait un vieux fusil de chasse, mais il ne s'en servait que pour donner des coups de crosse afin d'être plus discret. Jake était équipé d'une batte de baseball en aluminium. Conrad avait une pelle, et Jill une fourche de cuisine. Nous avions tous un sac à dos qui ne demandait qu'à être rempli de provisions.
C'était le chaos total dans les rues. Sains et morts-vivants se côtoyaient. J'avais parfois du mal à faire la différence, certains vivants hébétés chancelaient devant les tripes déversées ici et là sur la route. Nous courûmes sur un trottoir, le long d'une file d'automobilistes furieux bloqués dans un embouteillage. Des jeunes se battaient avec des marginaux de l'autre côté de la rue. Lesquels étaient "morts", lesquels étaient drogués et lesquels étaient juste violents, j'étais incapable de le dire. Le coup de feu retentit au moment où nous passions à l'angle de la rue, accompagné de quelques cris. Un mort de plus. Aucun de nous ne se retourna. Si nous tenions à voir des horreurs, nous n'avions qu'à continuer à avancer.
Notre progression était laborieuse. Des véhicules de police faisaient barrage dans de nombreuses avenues, séparant la ville en différents secteurs. Nous ne nous étions pas approchés mais j'entendais distinctement des civils insulter les forces de l'ordre qui répondaient alors que les zones de quarantaine étaient établies pour leur sécurité. C'était comme pisser dans un violon. Si nous parvenions à éviter les barrages en prenant des ruelles, n'importe qui d'autre pouvait le faire, vivant ou mort. La situation n'était pas contrôlée. Pas du tout.
Trempés et frissonnants, il nous avait fallu deux heures pour arriver au centre commercial à pieds. Il y avait beaucoup de voitures sur le parking. Elles étaient disposées dans tous les sens. Plusieurs d'entre elles étaient retournées. Quelques zombies épars rôdaient un peu plus loin sans faire attention à nous. Alors que nous nous approchions de l'entrée, une femme débraillée sorti du centre commercial en courant à toutes jambes. Elle portait à bout de bras deux sacs plastiques remplis de boites de conserve qui s'entrechoquaient en faisant un vacarme. Quand elle nous vit solidement armés, elle prit peur et s'enfuit dans une autre direction, attirant sur son passage tous les zombies du coin. Pauvre femme. Au moins les zombies ne portaient pas leur attention sur nous.
Dans un coin du parking, une autre femme, cinquantenaire au look coquet et apprêté, déchargeait tranquillement de son cadis des packs d'eau minérale qu'elle empilait dans le coffre de son cabriolet. Les deux adolescents l'accompagnant l'imploraient de se dépêcher. Certains n'avaient peur de rien ; cette sortie en famille pour faire les courses semblait déplacée dans cet univers.
Nous entrâmes à l'intérieur. Tout était saccagé et plongé dans l'obscurité. Les pots de fleur géants détruits avaient déversé de la terre partout. J'aperçus des traces de mains ensanglantées sur les murs ici et là. Au fond d'une allée, je distinguais un zombie immobile dans un noir presque total. Ca ne me plaisait pas. Nous allions devoir avancer à l'aveugle dans certaines zones. Si nos ennemis ne faisaient pas de bruit, ça allait poser un véritable problème.
- Alors. dit Jake. Il y a un magasin d'alimentation au premier étage. Il n'est pas loin, je propose qu'on aille là bas. On remplit nos sacs en vitesse et on file d'ici.
- Attend. dit Jill. On ne peut pas prendre que de la nourriture. On devrait aller dans des magasins qui vendent des produits un peu plus diversifiés. On aura besoin aussi d'autres trucs.
- Ha ! rigola Nick. Quels trucs ?
- Des trucs de filles. répondit Jill et lui lançant un regard noir. Et si on peut trouver des médicaments, c'est pas négligeable. Votre fille est toujours malade, non ? Et je suis sûre que personne ne dira non si on ramène du papier toilette !
C'était vrai que récupérer des médicaments n'étaient pas une mauvaise idée. J'en avais marre d'entendre la petite Mary s'égosiller à pleins poumons au milieu de la nuit. Jill voulait partir toute seule de son côté mais Jake s'y opposa. Elle n'aurait eu aucun mal à fuir si des zombies s'en prenaient à elle, mais son petit-ami lui fit remarquer que nous n'étions probablement pas les seules personnes vivantes en quête de vivres. D'autres survivants pouvaient être mal intentionnés. Nous formâmes deux équipes. Nick et Jake allaient au magasin d'alimentation du premier étage pendant que Conrad, Jill et moi chercherions un peu de tout. La consigne était tout de même de ramener quatre sacs de nourriture et un seul sac de diverses choses utiles.
Une trentaine de minutes plus tard, nous avions regroupé divers médicaments, dont des médicaments pour enfant, et aussi des lampes torches et des piles au cas où le courant viendrait à être coupé dans l'immeuble, du savon, ainsi que les "trucs de filles" de Jill pour elle-même et Melissa. Conrad demanda naïvement si nous pouvions rapporter des jouets pour William et Mary mais je l'en dissuada. La place dans nos sacs était précieuse. Nous n'étions pas en reste non plus d'un point de vue nourriture. Nous avions principalement pris des boites de conserve, divers céréales et même du lait en poudre. Nous étions prêts à quitter une épicerie asiatique quand nous nous heurtâmes à un problème. Un groupe d'une quinzaine de zombies s'étaient agglutinés près de l'entrée sans que nous nous en rendions compte. Aucun d'entre eux ne nous remarqua à cause de l'obscurité. Nous nous baissâmes derrière une étagère pleine de nouilles de riz déshydratées.
- Merde. chuchota Conrad. Graham, qu'est ce qu'on fait ?
Les deux jeunes gens effrayés me regardaient comme si j'étais leur seul espoir. Je gardais mon sang-froid. La situation n'était pas désespérée, il fallait simplement réfléchir.
- On ne peut pas les attaquer. dis-je. Ils sont trop nombreux. Et on ne peut pas non plus foncer dans le tas.
- Ils sont venus par eux-mêmes. Peut-être que si on attend encore ils repartiront ? supposa Jill.
- Si ils se mettent à bouger, ils peuvent tout aussi bien venir dans notre direction. répondis-je.
- Alors on fait quoi ? demanda Conrad d'une voix apeurée.
- J'ai peut-être une idée. répondis-je en sortant de mon sac à dos une lampe torche ramassée un peu plus tôt.
- Oui ! dit Conrad. Lance ça derrière eux. Ca les éloignera dans cette direction.
- Non. Pour ça il faut que je vise la porte ouverte. Je vise très mal. Si ça rebondit sur la vitre à côté, ils vont envahir les lieux. En revanche, si je l'allume et que je la fait rouler jusqu'à l'autre bout de l'épicerie, ils entreront mais ils iront tous à l'opposé de notre position.
Conrad et Jill n'avaient pas de meilleure idée. J'exécutai mon plan. La lampe allumée roula jusqu'au rayon des surgelés. Un zombie fut attiré par la lumière. Un effet de groupe opéra et ils disparurent tous dans l'allée du fond. La sortie était libre. Conrad fut le premier à l'atteindre. Je couru sur ses pas. A un mètre de la sortie, j'entendis un petit cri étouffé derrière moi. En me retournant, je vis Jill se débattre avec un zombie. D'où venait-il ? La jeune fille avait échappé son arme. Sans prendre le temps de la réflexion, je retournai vers elle en courant et assena un puissant coup de pied à coulisse au zombie. Pas assez fort pour le tuer, mais suffisamment pour dégager Jill de son étreinte. Le groupe de zombie commençait à remarquer notre présence. Conrad nous criait de nous dépêcher. Nous quittâmes les lieux en toute hâte, et détalâmes jusqu'à l'entrée du centre commercial. Nous avions réussi à semer nos assaillants. Il ne nous restait plus qu'à attendre Jake et Nick. Il y avait eu plus de peur que de mal. La mission était un succès.
- Mon Dieu ! s'exclama alors Conrad. Jill, tu saignes !
Je portai mon regard sur le bras droit de Jill. Elle s'empressa de couvrir son poignet avec sa manche. Un filet de sang coulait le long de sa main. Jill était écarlate. Son visage était déformé par ses vains efforts pour masquer son envie de pleurer. Conrad et Jill plongèrent leur regard l'un dans l'autre.
- Je t'en pris, ne dis rien à Jake. implora Jill.
Conrad prit Jill dans ses bras. Elle éclata en sanglots.
Jake et Nick nous rejoignirent peu de temps après. Le retour se déroula sans aucune embuche notable. Nick et moi nous débarrassâmes de quelques zombies sans difficulté. Jill prétendit s'être coupée avec du verre brisé. Ni Conrad, ni moi ne la contredit. Ce n'était pas à moi de le faire. Pourtant la vérité allait bien finir par éclater. Christopher m'avait dit qu'une seule morsure suffisait pour nous tuer et nous changer en zombie, mais peut-être n'était-ce pas systématique. Nous avions à présent toutes sortes d'antibiotiques. Si Jill désinfectait sa plaie et se soignait correctement, elle aurait peut-être une chance. Je ne voulais pas penser à l'éventualité où elle n'irait pas mieux. J'étais fatigué.
Je rejoignis Jake à son appartement en début de soirée. Nous devions distribuer équitablement les ressources amassées entre les résidents. Nick, Conrad et Jill étaient partis vaquer à leurs occupations. Le tout avait été séparé dans quatre bacs en plastique. Etant donné que je vivais seul, je me retrouvais avec le moins rempli. C'était tout de même suffisant pour tenir deux semaines et c'était équitable. Jake parti ensuite donner son bac à Irene, pendant que j'allais donner leur part à Nick et Melissa. La porte était entre-ouverte. Je pénétrai chez eux et posai le bac sur leur sol de l'entrée. Je m'apprêtais à repartir quand je vis deux pieds nus à l'angle du mur au fond couloir. Je m'approchai d'un pas vif pour découvrir Nick couché sur le carrelage de la cuisine, en caleçon, une bouteille de Vodka vide à la main. Il avait une flaque de vomi translucide sur le torse. C'était répugnant. Je voyais sa poitrine se soulever et se rabaisser lentement quand il respirait. Au moins, il ne s'était pas étouffer dans son vomi. Il allait avoir une sacrée gueule de bois le lendemain mais il irait bien. J'entendis un petit couinement aigue dans la salle à manger. Je tournai la tête dans cette direction et je découvris Melissa. Assise devant la table, elle me tournait le dos. Elle aussi ne semblait porter qu'une culotte sur elle. Elle était agitée de petits soubresauts et émettait d'étranges bruits, je ne savais pas si c'était des rires ou des pleurs. Ca devait être les deux à la fois.
- Melissa ? demandai-je. Est ce que tout va bien ?
- Ho, oui, oui, oui. dit-elle en gloussant, toujours en me tournant le dos.
- Qu'est ce qui vous met dans cet état ? Je peux faire quelque chose pour vous ?
- Ce n'est plus la peine ! s'exclama-t-elle d'une voix hystérique. Mary était un peu malade. Nick l'a cru morte et il a paniqué ! Haha ! Quel nigaud ! Mais tu vas mieux maintenant, pas vrai ma chérie ?
Melissa se retourna. Mary étais dans ses bras. Elle me la tendit pour que je puisse la voir. Je fis un pas en arrière. J'étais debout dans le vomi de Nick. Ce bébé ! Etait-ce encore un bébé ? Sa peau avait pris une teinte jaunâtre. Ses petits yeux au regard vide étaient encerclés de grands cernes noirs. Son visage et sa grenouillère étaient aspergés de sang. Le sang de Melissa. Elle était seins nus et tout laissait croire qu'elle lui avait donné la tétée. Son sein droit était lacéré, arraché même. Des trainées de sang dégoulinaient jusqu'à sa culotte. Melissa continuait de rire comme une démente. Son maquillage coulait sur ses joues. Droguée ? Alcoolisée ? Elle était pitoyable. Et la pauvre Mary n'était plus rien d'autre qu'un zombie. Quelle horreur...
- Melissa, votre fille a été mordue ?
- Mais non, voyons ! pouffa de rire Melissa. Pourquoi vous me demandez ça vous aussi ?
Melissa se leva et posa délicatement Mary dans son berceau.
- Mary va bien ! dit-elle d'une voix agressive. Je vais bien ! Je gère la situation !
- Je suis désolé de vous contredire, mais non ! insistai-je. Ecoutez-moi, vous...
- Ta gueule enculé ! cria-t-elle en me lançant un chausson à la figure. Mary n'a rien ! Je m'occupe d'elle ! Je... Je...
Suite à quoi Melissa s'effondra sur la moquette. A demi-inconsciente, elle continuait à ricaner. Elle ne se rendait plus compte de ma présence. Je du la transporter jusqu'à son lit. Melissa s'endormit. Je désinfectai sa plaie au sein avec le spray qui était dans le bac que j'avais apporté pour sa famille et mis une compresse par dessus. Je n'étais pas médecin, c'était tout ce que je pouvais faire. J'étais inquiet. Vu le sang qu'elle avait perdu et l'infection qu'avait du lui donner Mary, ça allait forcément mal se terminer. Et si elle mourait ? Si elle "revenait" et s'attaquait à Nick ? Je trouvai une paire de menottes ornées de fourrure rose sur la table de chevet. Je l'attachai aux barreaux du lit. Elle serait inoffensive à présent. Je n'avais plus rien à faire ici, il était temps de rejoindre mon chez-moi. Je voulais chasser de mon esprit la vision de Mary arrachant le sein de Melissa. J'étais en état de choc. Qu'est ce qu'il fallait faire du bébé ? En quittant l'appartement de la petite famille, je tombai sur Jake.
- Hello ! me dit-il. Je viens d'apporter leur part à Irene et William. Ca a eu l'air de la gêner qu'on a risqué notre peau pour elle, mais elle était contente. Et toi, tu as rendu leur part aux Mason ? Comment vont-ils ? On entend plus la petite Mary crier aujourd'hui.
- Ils ne vont pas très bien. dis-je, évasif.
- Une bonne nuit et ça ira mieux. affirma Jake, confiant. Sinon à part ça, je voulais te remercier.
- Me remercier ? demandai-je.
- D'avoir pris soin de Conrad et Jill au centre commercial aujourd'hui. Je sais que tu es digne de confiance et qu'ils étaient en sécurité avec toi. Conrad m'a dit que tu leur as sauvé la vie dans l'épicerie asiatique. Le pauvre, la dernière fois qu'il était allé là-bas il a fini intoxiqué par des nems ! Je ne pourrais plus jamais le faire manger chinois maintenant. En tout cas, merci. Je te rendrai la pareille un de ces jours.
Jake me donna l'accolade.
- Ne me remercie pas trop vite. dis-je.
