CHAPITRE II - LE CAMP DE REFUGIES

22ème jour (14/07/2014) Les températures augmentaient encore et encore. Au moins je ne frissonnerai plus en dormant dans ma voiture les nuits à venir. Le temps était devenu estival. Une goutte de sueur coulait le long de mon cou. Le feuillage m'apportait un peu d'ombre, rendant l'atmosphère plus supportable. Ca faisait longtemps que je n'avais pas fait de balade en forêt, plusieurs années peut-être. Je n'avais pas d'autre choix que de m'y aventurer. Ce ruisseau était le seul endroit aux alentours où je pouvais remplir mes gourdes. J'avançais entre les arbres, insouciant. Jake et Conrad avaient raison. S'éloigner de New York était une idée excellente. La densité de population se faisant plus faible, je n'avais rencontré qu'un seul zombie ce matin. Je n'avais même pas eu besoin de le tuer, seulement de le contourner. Mais je ne pourrai pas rester toujours à la campagne. Je devais me rapprocher d'une petite ville si je voulais trouver plus de nourriture. Il me fallait quelque chose de plus varié si c'était possible. Je n'en pouvais plus des haricots en boite.

Je m'assis sur un tronc d'arbre abattu pour tremper mes pieds dans l'eau fraiche du ruisseau. Je levais la tête, les yeux fermés, pour apprécier les rayons du soleil qui frappaient ma peau. C'était si bon de se relaxer dans la nature. Dommage que j'étais obligé de me déplacer sans cesse. Il fallait voir les choses du bon côté. Après tout, je pouvais faire à peu près tout ce que je voulais. Si je devais fuir tout le temps, je ne voulais pas avoir peur du monde entier. Il y avait encore des belles choses. Ce moment en faisait partie. Si c'était mon dernier jour, je devais le vivre pleinement. Chaque moment paisible était un cadeau. D'où me venaient cette capacité à tout relativiser ? J'avais peut-être toujours été comme ça. Aussi loin que je me souvenais, je n'avais jamais été défaitiste. Ca n'allait pas commencer aujourd'hui. Et si je campais dans les bois cette nuit ? C'était toujours plus sûr que dormir sur le bord de la route. Je ne risquerais pas de me faire agresser par des pilleurs durant mon sommeil.

Il était temps d'avancer si je voulais arriver au prochain village demain. Je rebroussais chemin. J'apercevais bientôt ma voiture. Elle n'était cependant plus seule sur la route, une camionnette militaire était garée juste derrière. Mon cœur s'emballa. Des secours ou un piège ? Je ne voyais personne aux alentours. Ce véhicule ne pouvait pas s'être arrêté à côté du mien par hasard. Est-ce que ses occupants me cherchaient ? J'émergeai de la lisière et m'approchai de l'arrière de la camionnette avec précaution. J'écartai les deux pans de la bâche pour passer ma tête à l'intérieur. Toujours personne, seulement quelques caisses métalliques fermées. Où étaient-ils tous passés ? Soudain je sentis un petit objet dur et froid au milieu de mon dos. Mon sang se glaça.

- Levez les mains et tournez-vous lentement. dit une voix derrière moi.

Je fis ce qu'on me demandait. Devant moi se tenait un petit homme musclé, à la peau très pâle et avec des cheveux blonds presque blancs. Il avait le visage austère. Il me colla le bout de son fusil d'assaut sur la poitrine. Trois autres militaires armés jusqu'aux dents se tenaient derrière lui.

- Bien, maintenant que j'ai votre attention, dites moi ce que vous faites ici. Vous allez quelque part ? demanda l'homme.

- Je faisais juste un arrêt pour prendre de l'eau. répondis-je. Je ne fais que passer. J'essayais de m'éloigner de New York. Je cherche un endroit moins dangereux.

- Je connais peut-être le genre d'endroit que vous cherchez... dit l'homme. Posez votre sac à dos par terre. De Conti, fouillez-le, voyez si il est armé.

Un des militaire s'approcha de moi et me palpa à travers mes vêtements. Je me laissai faire. Il s'empara du revolver d'Irene callé dans ma ceinture.

- C'est tout ce qu'il avait, Colonel. dit De Conti en confiant l'arme à son supérieur.

- Bien. dit le Colonel. Vous savez vous servir de cette arme ?

- Je sais comment il fonctionne. répondis-je en haussant les épaules. Mais je ne m'en suis jamais servi. J'évite d'être trop bruyant. Je le garde par sécurité. J'ai aussi un fusil dans ma voiture. Je n'ai rien à cacher, vous pouvez jeter un œil. Je ne cherche pas d'ennui.

- Nous non plus. dit le Colonel. Vous avez l'air en bonne santé à première vue. On vous gardera à l'œil quelques temps mais je suis forcé d'avouer qu'on pourrait avoir besoin d'un individu comme vous. On vous examinera d'abord pour nous assurer que vous n'avez pas été mordu. Si vous êtes sain de corps et d'esprit, nous vous invitons à nous suivre. Evidemment, nous réquisitionnons vos armes et votre véhicule. Nous dirigeons un petit camp de réfugiés pas très loin d'ici. Nous sommes dix officiers et nous protégeons un groupe de soixante-deux civils. Soixante-trois si on vous inclut. Chez nous, il y a des règles à suivre. On ne quitte pas le campement sans permission et sans escorte, nous contrôlons le stock de nourriture et nous évitons de mettre le groupe en danger par des comportements idiots. Donc pas de bruit inutile qui guiderait l'ennemi jusqu'à nous, on a un couvre-feu, on se comporte correctement et si vous êtes compétant, il est apprécié d'accompagner mes hommes lors de missions de recherche de ravitaillement. Un homme fort tel que vous pourrait nous aider. La détention d'alcool ou de stupéfiants est également prohibée. Si vous êtes prêt à suivre toutes nos règles, vous êtes le bienvenu. Sinon, vous êtes libre de suivre votre chemin. A vous de voir. Qu'est ce que ça sera ?

Je n'avais pas besoin de prendre un long moment de réflexion. Le secours de l'armée, n'était-ce pas ce que j'attendais depuis le début ? Bien qu'un peu réticent, ça ne ressemblait pas à un piège. Ils m'avaient l'air de vrais militaires. Si ils étaient nombreux, armés et si il y avait des murs pour me protéger, je ne pouvais qu'accepter. C'était toute l'aide dont j'avais besoin.

- J'accepte de venir. dis-je.

- Okay. Vous vous appelez ?

- Graham Shepard.

- Parfait. dit le Colonel en baissant son arme. Je suis le Lieutenant-colonel Alfred Carpenter. Et voilà le Major Luciano De Conti.

Un homme brun d'une grosse trentaine d'année me salua avec son arme en m'adressant un sourire amical.

- Le Capitaine Stephen Kaufman. C'est aussi notre médecin.

L'homme à la calvitie naissante ajusta ses lunettes sur son nez.

- Et enfin le Capitaine Sadie Black.

La petite femme blonde au visage poupon resta impassible.

- Maintenant par précaution, Kaufman va vous examiner. Black, vous restez dehors pour monter la garde. ordonna Carpenter. De Conti, voyez avec moi ce que le nouveau transporte dans son coffre.

Je donnai à contrecœur les clefs de ma voiture au Lieutenant-colonel Carpenter et suivis le médecin dans la camionnette. Il referma les pans de la bâche derrière nous.

- Je suis bien content d'être tombé sur votre groupe. dis-je. Vous intégrez encore beaucoup de monde dans votre campement ces derniers temps ? Ca fait des jours que je n'ai pas vu âme qui vive.

- En fait ce n'est pas notre mission principale de recruter. répondit Kaufman. C'est toujours utile d'avoir du monde en plus pour protégez le camp, mais nous cherchons en tout premier lieu de la nourriture. On récupère aussi des matériaux qui nous aideront à consolider nos défenses, des armes, et des objets pour notre confort comme des couvertures. Vous n'êtes pas la première personne vivante que nous ayons rencontré cette semaine, mais vous êtes la première personne à nous rejoindre.

- Ha ? Tout le monde n'accepte pas de venir avec vous ? J'ai du mal à croire qu'on puisse préférer rester dehors.

- Pour tout dire, les derniers que nous avons trouvé voulaient venir, mais ils ne correspondaient pas aux critères de recrutement du Lieutenant-colonel Carpenter.

- Il y a des critères ? m'étonnai-je. Vous voulez dire que si j'avais eu l'air trop louche je serais resté sur le bord de la route ?

- Il n'y a pas que ça. Presque tous les hommes sont acceptés. Le Lieutenant-colonel Carpenter n'accepte pas les personnes dont il pense qu'ils ne seront que des bouches à nourrir. Il veut des gens qui aident au camp. Les derniers survivants qu'on a rencontré étaient une famille, et nous avons pour règle de ne plus accepter les enfants de moins de treize ans. Même chose pour les personnes âgées ou malades. Carpenter a proposé aux parents de venir avec nous en abandonnant les enfants. Vous vous rendez compte ? J'ai été soulagé qu'on en arrive pas à cette extrémité. Ils sont repartis d'où ils venaient, mais au moins ils sont toujours ensemble.

- C'est... étonnant. Vous n'êtes pas supposés venir en aide à toute la population ? Ce n'ai pas une critique, je suis très heureux d'être là, mais quand même, je suis un peu surpris.

- Je comprend votre opinion. dit Kaufman. En réalité je pense comme vous. C'est le Colonel Summers et le Lieutenant-colonel Carpenter qui font les règles. Même si ça ne me plait pas, dans un sens, je les comprends. On ne peut pas se permettre d'agrandir le groupe indéfiniment. Viendra un moment où on ne prendra plus personne pour des raisons de capacité. On ne pourra pas protéger tout ceux qui ont besoin de notre aide. Alors on choisit d'intégrer ceux qui sont le plus apte à maintenir un groupe cohérent. Seuls ceux qui ont le plus de chances de survivre viennent chez nous. C'est moche, mais c'est ainsi.

- Je vois... dis-je. Je ne vais pas me plaindre si votre manière d'agir me sauve la vie. Je ferai tout mon possible pour me montrer utile dans ce cas. Merci de m'accepter parmi vous.

De Conti nous rejoignit ensuite pour me surveiller. Son doigt restait continuellement sur la gâchette. Je devais sans doute m'armer de patience pour que mes sauveurs commencent à me faire confiance. La consultation commença. Je du me déshabiller complètement et Kaufman m'examina sous toutes les coutures. Il ne découvrit pas de morsure. Le plus gênant fut de me rendre compte que je n'avais pas pris de douche depuis presque dix jours. Si seulement ils pouvaient avoir de l'eau chaude là-bas ! L'examen ne dura que quelques minutes, après quoi nous reprîmes la route. De Conti avait pris ma voiture. Carpenter était au volant de la camionnette. Je restais assis à l'arrière avec Kaufman et Black. Cette dernière était sur le banc en face de moi. Elle me dévisageait tout en restant muette et serrait son fusils d'assaut contre elle. Kaufman essayait poliment de construire une conversation avec moi. Je me sentais toujours comme nu de savoir que je ne possédais plus ni arme, ni véhicule, ni rien. J'étais vulnérable, mais je n'avais plus à assurer ma survie tout seul. Je pouvais enfin fermer les yeux sans avoir l'oreille aux aguets.


Nous roulâmes un peu moins de deux heures. Je ne savais pas exactement où nous nous dirigions mais j'avais aperçu un peu plus tôt un panneau indiquant la route pour la ville de Millington, dans le New Jersey. Nous bifurquions sans cesse sur des routes de moins en moins larges pour finir sur des chemins de terre. Nous étions secoués dans tous les sens à chaque nid-de-poule. Je ne voyais rien d'autre que de la verdure à l'extérieur de la camionnette. Rien ne laissait penser que c'était l'apocalypse dans tous le pays. Parfois, je pouvais observer une épaisse fumée noire au loin quand nous passions près d'un village, ce qui me ramenait à la réalité. Aucun lieu n'avait été épargné.

Nos véhicules s'arrêtèrent enfin. Black me pointa la sortie avec son arme. Je sautai de la camionnette pour me retrouver devant le camp de réfugiés, ma nouvelle maison. C'était une vaste clairière au milieu de la forêt. Des palissades en bois de deux mètres de hauteur en faisaient le tour. La construction avait été faite à la va-vite car je pouvais voir des planches bancales ou même manquantes un peu partout. Du fil barbelé était tendu contre la palissade. Quelques morceaux de chair humaine ensanglantée était accrochés ici et là. Derrière la palissade, les sommets de tentes couleurs kaki étaient visibles. Le faible bourdonnements des conversations des survivants dans le camp parvenait à mes oreilles.

- Bienvenue chez nous ! s'exclama Carpenter. Major De Conti, faites à notre nouvel arrivant le tour du propriétaire puis rejoignez-moi au centre de commandement. Capitaine Kaufman, Capitaine Black, vous pouvez disposer.

La lourde porte en fer bascula pour nous laisser entrer. Je marchais dans les pas de De Conti. La première chose qui me frappa fut l'odeur nauséabond. On aurait dit un dépotoir. Il faudrait s'y habituer. Ce que j'avais prit de l'extérieur pour des tentes ressemblait davantage à de petits chapiteaux. Un couple en pleine discussion sur des chaises de jardin disposées autour d'une cagette retournée s'interrompit en me voyant. D'autres personnes me croisaient en se retournant sur mon passage.

Ca ne me gênait pas d'être le centre d'attention, ils étaient simplement curieux. Peut-être avaient-ils espéré l'arrivée d'un proche duquel ils avaient été séparés. Ca ne m'était pas venu à l'esprit, mais peut-être trouverais-je ici quelqu'un que je connaissais. C'était peu probable cela dit. Nous nous étions tellement éloignés de New York. De toute façon, je n'avais pas de proche dans la région. Je vis deux enfants jouer avec un ballon de foot crevé. Ils n'avaient pas plus de dix ans chacun, j'en déduisis que la limite d'âge de treize ans pour habiter ici ne devait pas exister depuis toujours.

De Conti me montra rapidement différentes zones. Au centre du campement, il y avait de longues tables en bois protégées du soleil par des draps effilochés tendus entre des tubes de métal rouillés qui servait de zone pour les repas. Les réfugiés pouvaient manger dans leur chapiteau, mais comme beaucoup se retrouvaient complètement seuls, cette zone servait de point de rencontre. Les repas étaient distribués à heures fixes. A côté de quelques barbecues, une petite estrade servait au Colonel Summers quand il avait des annonces à faire.

Tout autours de cette zone centrale, il y avait des chapiteaux de divers tailles. Ils allaient du format individuel à un format pouvant accueillir jusqu'à quatre lits de camps. Les familles étaient logées ensemble, et les personnes seules partageaient leurs habitations avec d'autres. Hommes et femmes étaient séparés. En fait, la plupart des habitations individuelles étaient occupées par les militaires. Il y avait un chapiteau plus grand que les autres au fond, c'était la zone de commandement. L'entrée était strictement interdite aux civils. Les stocks d'armes et de nourriture étaient là-bas. Des toilettes sèches étaient installées derrière le centre de commandement. J'espérais pourvoir me procurer un pince-nez. Ca puait la merde.

Pour la toilette, cela se faisait à l'extérieur du camp dans une rivière à une centaine de mètres. De Conti m'expliqua que plusieurs groupes étaient proposés à différents horaires pour aller se laver et qu'il fallait obligatoirement l'escorte d'un militaire. C'était également à ce moment là qu'on pouvait remplir nos gourdes et laver nos vêtements. Je lui fis remarquer que je n'avais plus de gourde depuis que mes affaires avaient été confisquées et il m'assura qu'on me la rendrait avec mes vêtements de rechanges et mes effets personnels. Enfin, De Conti me mena jusqu'à un chapiteau au milieu des autres habitations.

- Voici là où vous dormirez. me dit-il. Vous partagerez votre habitation avec deux autres personnes. Il y a un type un peu gaga pas bien méchant et un jeune gars. Vous verrez, vous vous ferez vite des potes. On s'accoutume rapidement de la vie au campement. Si des questions vous viennent à l'esprit, vous pouvez me trouver moi ou un de mes collègue. Nous sommes là pour ça.

- Merci. répondis-je.

- Au plaisir de vous revoir ! s'exclama De Conti en me saluant avec sa casquette avant de m'abandonner devant le chapiteau.

J'entrai à l'intérieur. Un homme noir d'une grosse cinquantaine d'années était recroquevillé sur son lit de camp. Un second homme assis sur un autre lit jeta son livre par terre quand il me vit et bondit vers moi. J'eu un mouvement de recul du à la surprise puis je reconnu le jeune homme.

- Graham ! s'exclama le jeune homme. Graham, tu es là aussi ?

- Conrad ?! m'exclamai-je.

C'était bien mon ancien voisin qui me faisait face. Moi qui n'avais pas donné cher de sa peau... Il avait le visage fatigué. Son t-shirt qui devait être blanc à l'origine était maculé de traces de terre et de sang. Il avait plusieurs coupures à la joue masquées en partie par sa barbe naissante. Il n'était pas au mieux de sa forme, mais il était vivant. Un bref élan de joie m'emporta. Je connaissais à peine cet homme, mais voir un visage familier et amical était rassurant. J'étais heureux de le retrouver. Il me donna l'accolade.

- Je ne m'attendais pas à te voir ici ! dis-je. C'est tellement loin de chez nous. Sincèrement, je ne pensais pas te revoir un jour. Je suis content de m'être trompé.

- Je m'étonne moi-même d'être arrivé jusqu'ici en un seul morceau... dit Conrad.

De Conti m'avait dit que les familles n'étaient pas séparées. Or, il n'y avait que cet homme bedonnant recroquevillé qui partageait le chapiteau de Conrad. Jake n'était pas au campement de réfugiés ?

- Ca n'a pas été de tout repos pour moi non plus. dis-je. Je n'aurais peut-être pas tenu beaucoup plus longtemps dehors si la patrouille ne m'avait pas ramassé sur le bord de la route. Comment tu as atterri ici ?

- De la même manière que toi. Dès notre premier jour sur la route, l'état de Jill a empiré. On a du s'arrêter. Elle pouvait plus avancer. Jake a découvert la morsure. Elle a arrêté de respirer. Et puis...

- J'ai compris, tu n'as pas besoin d'en dire davantage. dis-je d'un air qui se voulait réconfortant.

Conrad s'assit sur son lit et continua, les yeux dans le vague.

- Tu avais raison. On n'aurait jamais du partir. Je nous ai surestimés. Quand j'y repense, c'était le pire plan qu'on ai pu trouvé. Pourquoi je n'ai rien dit à propos de la blessure de Jill ? Pourquoi on est parti ? C'était débile.

- Ce n'est pas de ta faute. Personne n'aurait pu prédire ce qui allait arriver.

- Si. Toi tu l'avais prédis et je ne t'ai pas écouté. dit Conrad. Tu m'avais dit de rester.

- Tu n'avais aucune raison de me croire. Il n'y a plus rien qu'on fasse qui ne soit pas dangereux. Je ne faisais que des suppositions. J'ai juste suivis mon instinct.

- Alors j'ai vraiment un instinct de merde. dit Conrad en baissant la tête.

- On fait tous des erreurs. Ce n'est jamais facile de prendre la bonne décision. Parfois, il n'y en a même aucune de bonne. Après votre départ, des choses sont arrivées dans l'immeuble. J'avais cru maitriser la situation. J'étais sûr de moi. Et comme tu peux le voir, je suis le seul à être encore en vie. Je n'aurais rien pu faire pour sauver Mary, elle était malade, mais Irene, William, Nick, Melissa... ils sont tous morts bêtement. Tout ça aurait pu être évité si j'avais été assez attentif. Ce n'était pas de ma faute. Ce n'était pas de la tienne. Maintenant il ne nous reste plus qu'à tenir le coup et ne plus faire les mêmes erreurs.

Je m'assis sur le lit en face de lui. Conrad plia ses genoux sur sa poitrine. Une larme coulait silencieusement le long de sa joue. Il ressemblait presque à un petit enfant comme ça.

- Mon frère est mort à cause de moi. articula-t-il en reniflant.

- Je suis sincèrement désolé. dis-je sans savoir quoi ajouter.

Je lui donnai une tape sur l'épaule. Je voulais lui montrer que je compatissais à sa perte. La mort de Jake ne me touchait pas mais je détestais voir des personnes dans un état de détresse comme Conrad. Pourquoi les gens m'exposaient toujours leur désarroi en plein visage ? Je haïssais toutes ses émotions qui venaient m'agresser. Je voulais tout arranger, aider Conrad à se sentir mieux et qu'il passe à autre chose mais comment fallait-il s'y prendre ? Ca ne se faisait pas en un claquement de doigts. J'étais mal à l'aise. Je préférais fuir ce genre de situation, mais j'avais l'obligation morale de rester pour le soutenir. C'était ce que les gens faisaient en général. Mon Dieu, qu'est ce que le temps paraissait long dans ces coups de temps là. Je serrais les dents et pris mon mal en patience.


En début de soirée, je suivis Conrad dans la file d'attente, armé d'une assiette et d'une fourchette en plastique. Au bout de la file, un certain Lieutenant Hank Jones, le plus jeune des militaires, s'occupait de remplir les assiettes. C'était potage de légume ce soir, avec des biscuits sous plastique et des fruits secs. Les gens râlaient, ils étaient affamés.

- C'est tout ce dont on a droit ? demandais-je à Conrad en me mettant sur la pointe de pieds pour voir les assiettes à moitié remplies. J'ai besoin de plus !

- Désolé. dit Conrad en forçant un petit rire. Que tu sois Monsieur Muscle ou un gringalet, tu auras la même chose.

- Regarde ce type qui vient de se faire servir ! m'indignai-je. C'est quoi qu'il tient ? Du chocolat ? Pourquoi lui il a le droit et pas les autres ?

- Ce gars part souvent en mission avec les patrouilles militaires. expliqua Conrad. Il a du trouver de quoi manger dehors et tuer deux ou trois zombies, du coup il a droit à un traitement de faveur. Il a même eu son chapiteau individuel grâce à ça. Si tu ne sers à rien, j'ai remarqué qu'on te donne des portions de plus en plus petites. C'est pour ça que j'aide à l'entretien du camp et à la gestion des stocks de bouffe. Je suis allé en mission à l'extérieur une seule fois. Ca sera la dernière. J'ai failli me faire bouffer par des zombies en servant d'appât. Je me suis éclaté la moitié de la gueule par terre. J'en ai encore les traces.

- Et tu as vu une amélioration de traitement par la suite ?

- Légère. répondit Conrad en haussant les épaules. Mais ils continuent de me fouiller de temps en temps quand je quitte mon poste pour s'assurer que je n'ai pas voler de nourriture. Quelle bande de cons...

- Suivre les règles et participer. dis-je. Ca me semble bien. Moi je suis en état de le faire, mais les gens qui n'ont pas les capacités pour accomplir les corvées qu'on nous demande ?

- Tu crèves de faim ici ou tu prends la porte et tu crèves dehors. dis Conrad avec amertume. Seuls les meilleurs survivent. C'est vraiment glauque. Attend la tombée de la nuit et tu verras des meufs tourner autour des chapiteaux de certains militaires. Apparemment, ça marche aussi pour se faire bien voir...

- Nous revoilà aux bases de la sélection naturelle... commentai-je. Seuls ceux qui peuvent s'adapter s'en sortent.

Alors que Conrad marmonnait des propos injurieux envers les militaires, des discussions plus animées me venaient à l'oreille. Non, c'était une dispute venant de deux hommes au bout de la file. De toute évidence, l'un deux n'appréciait pas d'avoir moins à manger que l'autre. Je vis une assiette avec son contenu s'envoler. Il y eu ensuite des cris. L'homme en colère poussa le privilégié qui tomba dans la poussière. Une femme qui voulait s'interposer prit une gifle monumentale qui la mit presque KO. Le jeune Lieutenant Jones posa sa louche dans la marmite et essaya de ramener le calme. Aucune voix, aucune prestance, personne ne prêtait attention à lui jusqu'à ce qu'il mit ses mains entre les deux hommes.

L'homme en colère entra alors dans un état de folie. Il porta un coup de poing sur la tempe de Jones avant de lui bondir dessus. Malgré sa carrure, Jones tomba à terre. Désorienté, il dégaina son arme et tira en l'air. La panique gagna la foule. Quelques personnes essayaient de séparer l'homme et Jones, mais la plupart prirent leurs distances, certaines s'enfuirent par peur de recevoir une balle perdue. Je vis un homme remplir sa chemise de biscuits et de fruits secs avant de s'enfuir avec son butin. Conrad et moi reculions légèrement. Nous ne voulions pas être mêlés à ça.

Des gens commençaient à se battre sans raison apparente. Ils étaient à bout de nerf, n'importe quoi devenait une bonne excuse pour s'en foutre plein la gueule. Alors que la situation devenait de plus en plus chaotique un son strident et métallique retentit et m'en fit presque saigner les oreilles. Je sursautai et un pic d'adrénaline me fit bondir en arrière. Je vis alors le Colonel Richard Summers sur l'estrade, un mégaphone à la main. Je compris alors que c'était lui qui venait de nous hurler "Silence". Tout le monde se tut au même moment et tous les regards se tournèrent vers lui. Le Lieutenant-colonel Carpenter et le Major De Conti traversèrent la foule, agrippèrent chacun un bras de l'homme fou et l'embarquèrent vers le centre de commandement pendant qu'il se débattait. Summers jeta son mégaphone dans l'herbe et prit la parole.

- Alors c'est ça ce que vous voulez devenir ? dit-il sans plus avoir besoin de hausser le ton pour se faire entendre. Nous sommes une communauté, des gens civilisés, pas un troupeau d'animaux qui se bat pour des miettes de nourriture ! Regardez-vous. Où est ce que ça va nous mener ? Ce n'est facile pour personne. La vie et les règles qu'on vous impose sont dures, injustes, mais nécessaires. C'est comme ça qu'on réussira à s'en sortir et à reconstruire quelque chose. Tous ensemble ! Sans nous, considérez-vous comme morts. La situation est critique, vous le savez. Et ça pourrait encore empirer. Alors faisons les choses bien pour que ça n'arrive pas. Vous avez la chance grâce à nous d'avoir un semblant de vie normale. Vous n'avez pas à avoir peur en restant ici. Tout ceci est fragile, et tout écart qui perturberait le bon ordre de notre communauté est intolérable. Ce qui s'est produit ce soir ne se reproduira plus. J'en fait la promesse. Nous ne voulons pas de causeurs de troubles. On ne fait rien en toute impunité. Ceux qui ne sont pas d'accord avec moi peuvent faire leurs bagages dès à présent. Je demande un peu de calme. Nous ne sommes pas vos ennemis. On va s'habituer à vivre tous ensemble. Maintenant je vais vous demander à tous de remettre un peu d'ordre dans tout ce foutoir et s'il vous plait, passez une bonne soirée.


La nuit était tombée, l'air tiède, une parfaite nuit d'été. Je marchais avec Conrad entre les allées. J'avais l'impression de passer des vacances dans un camping.

- Où allons nous exactement ? demandai-je. Je croyais qu'il y avait un couvre-feu le soir.

- Juste là-bas. répondit Conrad en montrant du doigt un chapiteau. Je passe la plupart de mes soirées avec ces gens. Je supporte pas de rester dans la tente à entendre Sam marmonner tout seul.

- Le black de notre tente ? Il a pas décroché un mot depuis mon arrivée. Je ne l'ai même pas vu au dîner. Qu'est ce qu'il a fait de sa journée d'ailleurs ? Je crois qu'il a pas bougé de son lit de camp.

- Oui... En fait j'ai totalement oublié de le faire venir manger avec nous. Je lui demande de m'accompagner en général sinon il ne mange pas, ou presque. Et comme on peut pas rapporter de nourriture chez soi pour quelqu'un d'autre, il lui arrive de pas manger de la journée les jours où il reste amorphe.

- C'est quoi son problème ?

- Je sais que sa famille est morte. dit Conrad. J'ai pas les détails de l'histoire mais je suppose qu'il a du vivre des trucs plutôt horribles avant de finir dans ce camp. J'ai pas osé demander. Et il n'y a pas de couvre-feu à proprement parler. Tant qu'on fait pas trop de bruit, on est libre d'aller où on veut à l'intérieur du camp à n'importe quelle heure.

Nous nous arrêtâmes devant le chapiteau. Quatre personnes étaient assises en tailleur dans l'herbe autour d'une vieille lampe à essence. Ils avaient l'air décontracté et saluèrent Conrad en me jetant des regards curieux. Il y avait un couple qui approchait de la trentaine. Ils étaient main dans la main. L'homme était maigre et percé de partout. Ses bras nus étaient entièrement couverts de tatouages. Il avait l'allure d'un marginal mais affichait un sourire amical. Sa femme devait avoir des origines asiatiques. Ses cheveux noirs descendaient jusqu'au milieu de son dos. De l'autre côté de la lampe, une femme blonde d'environ quarante ans était accompagnée d'une adolescente. Bien que le visage de la femme soit marqué par la fatigue, elle restait très belle. Un coquelicot était glissé derrière son oreille. La jeune fille à ses côtés lui ressemblait. C'était peut-être son enfant. Elle avait de grands yeux gris et d'épais sourcils très hauts sur le front qui lui donnaient un air naïf.

- Salut les gars ! lança Conrad. Graham, voici Joe et Allison.

- Salut. me dit la femme asiatique en me tendant la main.

- Ravi de faire ta connaissance, mec. ajouta le tatoué.

Le sourire que je leur adressais était tout naturel. Ce couple respirait la joie de vivre et m'accueillait à bras ouverts.

- Et là on a Elizabeth. dit Conrad. Et la petite qui se cache derrière son oreiller s'est Janet.

- Enchantée. me dit Elizabeth d'un ton chaleureux. Faites comme chez vous. Venez, installez vous vers nous. Nos chaises ont mystérieusement disparu la nuit dernière mais prenez un coussin, vous serez bien.

Conrad et moi nous assîmes. Nous formions un cercle autour de la lampe.

- Je crois comprendre que Conrad et toi vous vous connaissez ? demanda Joe. D'où est ce que tu viens ?

- On se connait seulement de loin. répondis-je.

- Pas de si loin, on est séparés de quelques portes seulement ! s'exclama Conrad.

- Oui, je veux juste dire qu'on se connait de vue. On est voisins. On habite... On habitait dans le même immeuble à côté de New-York. On avait pas vraiment fait connaissance avant l'épidémie de... zombies.

- Attendez. coupa Allison en plissant les yeux d'un air intrigué. C'est pas un accent anglais que j'entends là ?

- Si. Je suis anglais. répondis-je.

Contente de son scoop, Allison leva les bras en l'air en signe de victoire.

- Je suis né près de Bristol et j'ai vécu à Cardiff. Après j'ai commencé mes études à Paris, je les ai terminées aux Etats-Unis et me voilà !

- Moi aussi j'ai été globetrotteuse. dit Allison. Rien comparé à toi, j'ai jamais vécu à l'étranger, j'ai juste fais des voyages, mais j'ai fais mon petit bonhomme de chemin moi aussi. Je suis de Seattle à l'origine.

- Remercie le porte-monnaie de tes parents. commenta Joe en ricanant.

- J'aimais bien changer d'environnement avant. Voyager. Jusqu'à ce que je tombe sur mon Joe.

- Ouais. dit Joe en tenant sa femme par les épaules. On est enchainé l'un à l'autre maintenant.

- Mais oui, tu es mon boulet. rétorqua Allison en l'embrassant sur la joue.

- C'est pas ce que je voulais dire !

Je souriais devant les petites attentions qu'ils avaient l'un envers l'autre. On aurait dit un couple d'adolescents.

- Dis nous un peu qui tu es. demanda Joe. Qu'est ce que tu fais de beau dans la vie ? Tu es arrivé ici tout seul ?

- Oui, j'étais seul quand on m'a trouvé. J'ai erré un grosse semaine dans la nature, avec chaque jour un peu moins de nourriture dans mon sac à dos. Au début j'ai trainé là où je pouvais trouver des commerces mais ça avait déjà été pillé alors j'ai décidé de m'éloigner vers des zones moins peuplées. Je me suis dit que moins de gens voulait aussi dire moins de zombies. Mon quartier avait été entièrement déserté quand je suis parti. Ou alors si il reste encore des gens, ils vivent cloitrés chez eux. Ils sortiront bien quand ils auront trop faim. En tout cas, plus aucun bruit en ville. Ville morte, c'est le cas de le dire. Tout le monde jusqu'à mon chat était mort, se cachait ou s'était enfui. Du coup j'ai tracé ma route sans me retourner pour finir dans ce camp.

Je marquai une pause et arracha un brin d'herbe.

- Pour ton autre question, je suis manager commercial. Animation, formations, gestion, réunions et beaucoup de déplacements. Si tu demandes à mes collaborateurs ce que je fais, ils te diront que mon boulot consiste à brasser du vent. Ca me plait, mais c'est vraiment barbare à expliquer. dis-je d'un air amusé. Il n'y a pas grand chose à rajouter. Je crois que j'ai résumé à peu près toute ma vie. Et vous, c'est quoi votre histoire ?

- Je suis tatoueur. annonça Joe en exhibant ses bras maigres complètement encrés.

- Tu as fais ça toi-même ? demandai-je naïvement.

- Heu... oui, avec mes pieds. répondit-il en riant. J'exerce à Brooklyn, là où j'ai toujours vécu. Alli et moi avons eu de la chance. On était au bon endroit au bon moment. Dès le deuxième jour, on est tombé sur un gros commando militaire en bas de chez nous. On nous a évacué sans nous laisser le temps de prendre grand chose et on s'est retrouvé comme ça dans une salle de spectacle avec au moins deux-cent personnes, gardés par une cinquantaine de militaires. Mais la maladie s'est propagée très vite. La salle a été encerclée puis "ils" sont entrés. C'était une pagaille pas possible. On a couru. Des militaires nous ont fait monter dans leurs véhicules et on est parti. Il y a eu seulement vingt-et-un civils rescapés et dix militaires. On s'est installé ici et depuis, on accueille les nouveaux arrivants. Il y en a eu beaucoup au début mais de moins en moins maintenant.

- C'est étonnant que ça ai dégénéré si vite. dis-je. Je me suis un peu déplacé en ville et Conrad pourra en témoigner, on arrive à se débarrasser facilement de ces zombies tant qu'ils ne sont pas trop nombreux. Alors comment tout est tombé aussi vite ?

- La plupart des gens n'avaient pas compris dès le départ ce qu'étaient les zombies. dit Allison. On pensait à une maladie classique, on ne savait pas que les malades étaient en fait morts. Du coup, personne ne les "tuait". Il y avait l'espoir de les soigner. Ensuite leur nombre a augmenté. On ne savait pas non plus comment le virus fonctionnait et des gens mordus on été laissés sans surveillance. On était tout simplement pas préparé.

- Ces militaires nous ont tous sauvés. dis-je. Une chance qu'ils soient là. Ca se passe bien l'organisation avec eux ? J'ai pu voir le Colonel Summers bien énervé ce soir. Il a l'air d'un leader charismatique.

- Pas vraiment... dit Allison. Oui, il a une certaine prestance qui en impose, mais ce n'est qu'une image. On ne le voit pas beaucoup sortir du centre de commandement. Je ne sais pas ce qu'il y fait. Même si c'est le plus gradé, c'est pas lui qui régit la vie au campement. Ca serait plutôt le Lieutenant-colonel Carpenter. Il décide de tout, il contrôle tout. C'est l'impression qu'on a tous. Il délègue à ses deux bras droits, le Major Anderson et le Major de Conti.

- Alli, ça ne veut rien dire "avoir deux bras droits". commenta Joe.

- Heureusement, il est bien plus agréable de communiquer avec ces deux là. continua Allison. Leur encadrement est appréciable. Ils sont sympa.

- Oh, De Conti est certainement "très, très" sympa. lança Joe avec ironie. Un peu trop, même. Un conseil Graham, ne lui tourne jamais le dos.

- Pour ce qui est des autres, Carpenter les dirige comme des pions. dit Allison. Il m'a l'air assez dur avec eux. Pas toujours respectueux. Et c'est rien comparé aux civils. On est...

- De la merde. marmonna Conrad.

- C'est pas le mot que j'aurais employé mais ça colle assez bien à la réalité. avoua Allison. Les militaires sont globalement fréquentables. Je discute même souvent avec le doc', mais il y a quand même un fossé entre eux et nous. On est pas logé à la même enseigne.

- Fréquentables ? répéta Conrad, comme piqué au vif. Ils sont tout sauf fréquentables. Tu ne sais pas de quoi tu parles !

- Excuse-moi. dit Allison. Mais je pars presque tous les jours en mission avec eux, je sais ce que je dis. Tout s'est toujours bien passé.

- Ha ouais ? dit Conrad dont le visage virait au rouge. Attend un peu de voir comment ça se passe quand ça dérape et reviens me voir pour me dire si tu penses toujours qu'ils sont fréquentables.

Conrad se leva subitement pour partir en direction de notre tente.

- Okayyyyyyyyy... dis-je en le regardant disparaitre dans la nuit. J'ai loupé quelque chose ?

- Je n'en sais rien. répondit Joe. Il est toujours un peu nerveux. Je pensais que peut-être tu aurais pu nous dire quelle mouche le pique. Il a une aversion inexplicable envers les militaires.

- Comme je le disais, je ne le connais pas très bien. dis-je. Je ne peux pas expliquer son comportement. Je ne sais pas si il a toujours été comme ça. Je ne sais même pas ce qu'il faisait quand nous étions voisins. Je ne connais rien de lui.

- Il est étudiant en journalisme à Stony Brooks. marmonna la petite Janet, le menton enfoui dans son oreiller.

- Voyez ! dis-je. Je ne sais rien. Il s'est manifestement passé quelque chose qu'il ne nous dit pas.

- C'est peut-être sa manière d'être. suggéra Elizabeth. Chacun gère le stress à sa manière. Un jeune de son âge qui se retrouve tout seul, ça doit être dur pour lui.

- Vous ne m'avez pas l'air particulièrement stressés. commentai-je.

- C'est parce qu'on ne l'est pas. répondit Allison. Je parle pour moi en tout cas. Parfois on peut avoir un peu peur de ce qui nous attend au prochain coin de rue quand nous sommes en mission, mais ça ne durera qu'un temps. Un zombie, ça pourrit. Il ne resteront pas debout éternellement. Et comme on est en sécurité au campement, je ne vois pas pourquoi s'en faire. Il y a trois semaines je passais ma soirée à la terrasse d'un café avec une amie, je me suis engueulée avec ma mère au téléphone et j'ai commencé à prendre des cours de japonais. Et dans trois semaines, je compte reprendre toutes ces choses laissées en suspens.

- Le retour à la vie normale, devoir tout reconstruire, c'est ça qui sera difficile. dit Joe.

- Sans doute. soupirai-je. J'aurai peur d'ouvrir ma boite mail remplie de messages de mon boss quand tout sera rentré dans l'ordre.

- Mec, je pense pas que ton boss t'envoie encore des mails. dit Joe en riant.

- C'était une blague, Joe. dis-je.

Je restai encore une heure à discuter tranquillement autour de la lampe à essence avec Joe et Allison. Ma première impression se confirmait, c'était un couple ouvert et amical. Conrad m'avait laissé en plan avec ces inconnus mais il s'avérait que j'avais bien plus de points en communs avec eux qu'avec le jeune homme. Question d'âge et de caractère. Mes avant-bras nus se mirent à frissonner. Joe et Allison se serraient l'un contre l'autre pour conserver leur chaleur. Elizabeth, un peu en retrait, reprit la lecture du livre qu'elle avait tenu en main toute la soirée. Janet avait plongé la tête dans son oreiller. Je ne savais pas si elle dormait. Ma montre était restée dans mon appartement alors je n'avais aucune idée de l'heure qu'il était.

Le couple m'informa que le camp disposait d'une petite bibliothèque dans une tente près du centre de commandement. La plupart des livres étaient des trouvailles de Joe et Allison qu'ils récupéraient durant leurs expéditions. Alors que les militaires cherchaient à récupérer des choses utiles pour le camp, eux essayaient également de trouver de quoi distraire le groupe. Elizabeth fondait sur eux à chaque fois qu'ils revenaient pour être la première à choisir son livre. Contrairement au préjugé que j'avais eu en voyant l'allure Joe, c'était un homme intéressant et drôle. Allison avait la tête sur les épaules. Elle semblait être une femme douce, mais aussi solide et qui ne se démontait sans doute pas si facilement. Elizabeth était plus réservée. Je n'appris pas grand chose d'elle, hormis qu'elle était deux fois divorcée et sans emploi.

Je fus interloqué quand je vis une femme aux cheveux rouges passer dans l'allée à côté de nous. Je ne l'aurais peut-être pas remarquée si elle ne s'était pas baladé les seins à l'air.

- C'est une nouvelle mode ? demandais-je, surpris et amusé. Il faudrait lui dire que le bronzage intégral ça se fait un pleine journée.

- Ca y est, ça va être l'heure. dit Elizabeth, agacée.

- L'heure de quoi ? demandai-je.

- L'heure des promotions canapé. répondit Allison. Ca va commencer à s'attrouper autour des tentes de certains officiers.

Elizabeth réveilla doucement Janet. Elle voulait rentrer avant que le spectacle ne batte son plein. La femme et l'adolescente nous souhaitèrent bonne nuit puis partirent vers leur tente. Alors que je saluais le courage de cette mère pour s'occuper de sa fille dans un endroit si sordide, Allison m'apprit qu'Elizabeth était en fait la tante de Janet. Quand Elizabeth avait été trouvée par l'armée dans une petite pharmacie dévalisée, elle était avec sa sœur, son beau-frère et leurs deux enfants. Le problème, c'était que la petite sœur de Janet n'était qu'un bambin, et les enfants de cet âge n'étaient plus acceptés dans le camp. Les parents de Janet s'étaient résolus à continuer leur route avec la plus jeune de leur deux filles, mais ils voulaient mettre leur ainée en sécurité. Le camp monté par les militaires était la meilleure chance de survie de Janet. Elizabeth leur avait alors promis de veiller sur elle, et la famille s'était déchirée, empruntant deux chemins différents. Je tombais de sommeil et pris donc à mon tour congé de mes hôtes.


Conrad était déjà endormi quand j'entrai dans notre tente. Sam se retournait sans arrêt dans son lit de camp en marmonnant des paroles incompréhensibles. Je jetai mes vêtements en boule au pied de mon lit avant de me glisser sous la couverture en laine qui me grattait la peau. Un bon lit bien douillet ! Après huit nuits d'affilée dans ma voiture, c'était le paradis pour mon pauvre dos fourbu. J'étais confortablement installé. Dans un lit. Dans une "chambre". Dans un campement. Avec des murs. Tout le monde autour de moi dormait, d'un sommeil plus ou moins agité.

Je le savais, la chance finissait toujours par revenir. Il suffisait de s'accrocher et d'attendre. J'étais bien. Mieux que d'autres. Ma famille était loin, mais si j'avais été dans le cas d'Elizabeth, aurais-je pu abandonner une partie de mes proches à l'entrée du campement ? Peut-être. Peut-être pas. A vrai dire, la question n'allait jamais se poser. J'étais seul, c'était un poids en moins. Je jetai un coup d'œil en direction de Conrad. Lui n'avait jamais été seul. Il avait eu ses parents, ensuite son frère sur qui compter. Et maintenant qui ? Il n'était pas vraiment stable ou mature à mes yeux. Je ne voulais pas le voir craquer, et je ne voulais pas non plus devenir le substitut des personnes sur lesquelles il avait eu l'habitude de se reposer. A cet instant, tout était parfait. Je voulais juste que ça reste ainsi.