23ème jour (15/07/2014) Me tourner les pouces dans le camp, très peu pour moi. Je savais que ça n'allait pas être un hôtel quatre étoiles avec activités à gogo, mais l'une des seule choses au monde que je ne supportais pas était en train de m'arriver : je m'ennuyais à en mourir. Moi qui étais de nature posée en toute circonstance, je sentais l'énervement grandir en moi. Courir en rond dans notre refuge devenait vite désagréable puisqu'il me fallait à peine deux minutes pour en faire le tour. J'avais essayé une petite mise en jambes le matin sans pouvoir tenir plus de trente minutes. Les gens me regardaient comme si j'étais fou.
Exaspéré, j'avais occupé ma matinée près de l'entrée du campement à observer l'extérieur entre deux planches. Je vis un lièvre pointer le nez en dehors de son terrier. Joli spécimen. J'avais soudainement envie de viande bien juteuse. Je lorgnais ensuite un groupe de militaires qui déchargeait des caisses d'outils neufs fraichement récupérés dans un garage abandonné. Là encore, jolis spécimens. Mon envie de viande décuplait. Il fallait trouver quelque chose à faire. Pas question de prendre un bouquin, j'allais sans doute bientôt avoir des maux de tête avec le peu de nourriture que j'avalais et j'étais trop excité. Pas question de rester sous mon chapiteau, on suffoquait là dessous en pleine journée et ce Sam, auquel je n'avais toujours pas adressé la parole, donnerait à n'importe qui l'envie de se tirer une balle dans la tête avec ses soupirs incessants. Restait la zone de restauration. Une foule grouillante de personnes qui passaient leur journée le cul sur un banc à beugler. Heureusement que nous étions supposés faire peu de bruit dans le camp... Je n'étais pas agoraphobe, mais je ne voulais pas rester là à larver avec ce monde qui se complaisait dans l'immobilité.
Je déjeunais aujourd'hui avec Conrad, Sam, Allison, Joe, Elizabeth et Janet. Nous occupions tout une table à nous sept. J'étais surpris de mon intégration si rapide et je m'en félicitais. Le temps passait plus vite avec de la compagnie. Ca devait être une des raisons à mon acceptation, les gens ici devaient sans doute aimer voir de nouvelles têtes, découvrir de nouvelles histoires. Dès que Joe eu ouvert la bouche pour parler de la mission de ravitaillement à laquelle il allait participer cet après-midi même, je postillonnais mes grains de maïs partout sur la table pour proposer mon aide avec un enthousiasme modérément contrôlé.
Côté civil, il n'y avait que Joe, Allison et moi qui participions à l'expédition de ce jour. Je m'étais presque imaginé qu'il faudrait se battre pour avoir une place en mission et voir autre chose que le campement mais non, la plupart des gens attendaient docilement à l'intérieur du camp la bouche ouverte, prêts à être nourris. Joe était le seul parmi nous à savoir tirer, aussi lui confia-t-on un Beretta. Allison avait son couteau personnel, une vieille lame rouillée et émoussée de dix centimètres tout au plus. Première nouvelle, on ne m'avait pas dit que je devais emmener une arme personnelle. J'aurais bien aimé mais comme on m'avait de toute façon tout confisqué à mon arrivée...
Côté militaire, le Lieutenant-colonel Alfred Carpenter menait la barque, ou plutôt la camionnette, secondé par les Lieutenants Warren Harrington et Jonathan Schweitzer. Evidemment tous les trois étaient armés jusqu'aux dents. Carpenter semblait encore de mauvais poil. Il était peut-être toujours comme ça. Au moins il ne braquait pas son arme vers moi aujourd'hui.
Nous étions arrivés en pleine nature quand on nous annonça que nous avions atteint notre destination. Je sautai du véhicule. Nous étions au milieu de nulle part, avec un petit bois à notre gauche et des terres en jachère à droite.
- Lieutenant Schweitzer, restez ici avec le Tatoué. ordonna Carpenter. Sécurisez la zone et ne vous éloignez pas du véhicule. Lieutenant Harrington, l'Anglais et la Geisha vous me suivez. On approche de Mendham. Le problème c'est qu'on a repéré une horde de zombies la dernière fois qu'on est passé par là, alors on place la bagnole assez loin et on fini à pieds pour pas attirer l'attention. Si on voit qu'on peut entrer dans la ville sans problème, on y va. Sinon, on avance et on tente notre chance un peu plus loin. On reste en contact radio.
Tout le monde exécutait l'ordre qui lui avait été donné. Carpenter et Harrington marchait devant nous, arme à la main, prêts à tirer sur tout ce qui bouge. Allison avait rangé son couteau dans sa ceinture et avançait à côté de moi les mains dans les poches de son jean.
- J'ai pas tout saisi. dis-je à Allison en laissant les militaires prendre un peu d'avance. A quoi je sers ? Juste à porter des provisions ? Je me sentirais mieux si j'avais une arme. J'avais un pied à coulisse bien lourd quand j'étais tout seul dehors. C'était presque devenu mon meilleur ami. Ca fait bizarre d'avoir les mains libres.
- Je crois qu'ils estiment qu'on ne sert à rien au combat. dit Allison en haussant les épaules. Tu les verrais se battre, ça vaut le détour. Oui, on va porter ce qu'on trouvera et dans certaines situations on peut jouer le rôle d'appât.
- Sans déconner ?
- Sans déconner. Même si on rencontre de moins en moins de gens, il y aura toujours quelqu'un qui veut entrer dans le camp. On est dispensable. On est remplaçable. S'il y a une perte, autant que ça soit un civil. C'est ce que eux pensent, évidemment, pas moi. C'est comme ça que Conrad a fini avec toutes ces coupures sur le visage. C'était limite, mais ces gars là mènent bien leurs opérations. Il n'y a pas eu de mort en mission jusqu'à présent. Même si c'est nous les premiers qu'on envoie dans la gueule du loup, ils sont compétents et ils nous protègent alors j'accepte de jouer à leur jeu. J'accepte même le surnom de "Geisha". dit Allison en riant.
- D'accord... Au moins on est au grand air. dis-je.
- Oui. Toi qui semble toujours avoir faim, tu feras moins la tête quand tu verras qu'on te donne une louche de soupe en plus pour services rendus. D'autant plus qu'une fois la nourriture rapportée au camp, elle est stockée et on ne peut plus la toucher, mais tu es autorisé à consommer sur place ce que tu trouves, dans la limite du raisonnable.
- Génial. dis-je en fermant les yeux et m'imaginant m'empiffrer de tout et n'importe quoi.
- Alors... dit Allison. Tu te plais ici ?
- Ca fait pas vingt-quatre heures que je suis là et j'ai déjà envie de me barrer ! dis-je avec humour.
- Tu vas prendre le pli et ça ira mieux dans quelques jours. Ca marche la cohabitation avec Conrad et Sam ?
- Conrad est un gentil garçon mais je ne suis pas sûr que ce soit le genre de personne avec laquelle j'ai envie d'être ami. Il est très nerveux. C'est un gamin de dix-neuf ans qui n'a pas fini sa crise d'adolescence. Il tourne en rond sans sa Playstation, ses pornos et ses clopes. Et Sam c'est même pas la peine de le compter. C'est une ombre. J'ai un peu l'impression de me retrouver seul dans la tente mais c'est pas plus mal.
- Pourquoi ? dit Allison.
- Je n'ai pas vraiment d'attache. Il n'y a personne dont je pleure la mort. Et même si je m'en étais sorti avec quelqu'un je n'aurais pas envie de me faire sans arrêt du souci pour sa vie. Je me suis rendu compte de ça hier soir. Elizabeth a la vie de sa nièce sur les épaules. Et toi tu as Joe. Ca fait des responsabilités et des inquiétudes en plus. Je suis bien content d'être seul.
- On ne décide pas ce genre de choses. Avoir quelqu'un dans des moments difficiles rapporte quand même plus de positif que de négatif. J'aurais peut-être pas la force de continuer sans Joe. On s'apporte beaucoup l'un l'autre. Ca donne un but. Ca donne du sens. C'est très banal mais c'est vrai. Jamais je ne pourrais voir Joe comme une source de responsabilité ou d'inquiétude, c'est même l'inverse.
Un poids me tombait dans l'estomac alors que je me rappelais du dernier coup de fil de Christopher quand il m'annonçait qu'il avait été mordu. Ce moment m'était revenu en mémoire comme ça, sans raison. Stupide cerveau.
- Les choses sont bien comme elles sont. dis-je en déglutissant.
- Alors tu n'as vraiment personne dans ta vie ? demanda Allison pleine d'entrain. Pas d'amour secret ? Pas de conspiration politique ou familiale qui t'empêche de vivre un amour interdit ? Pas de voyage initiatique pour communier avec ton Moi et connaitre tes vrais sentiments ?
- Désolé. Le mieux que j'ai à te raconter c'est les flirts avec la vieille standardiste de ma boite pour qu'elle me paye des cafés durant les pauses.
- Râââh... soupira Allison. C'est tellement déprimant ! J'entends plus de belles histoires maintenant. Même dans les livres qu'on a au camp. Si seulement on pouvait trouver des bouquins à l'eau de rose à rapporter cette fois ! Quelque chose de positif !
- Tu aimes les histoires romantiques ? demandai-je. C'était romantique ta rencontre avec Joe ?
- Pas du tout ! s'exclama-t-elle avec un ton catégorique.
- Ha oui ? Raconte.
- Je suis obligée maintenant, c'est ça ? demanda-t-elle.
- En effet.
- On s'est rencontré il y a un peu plus de deux ans. J'étais encore interne en médecine. Il était tard. Je ne me souviens pas de l'heure mais il faisait nuit. C'était à New-York. Je venais de quitter Seattle, là où vivent mes parents. J'attendais dans le métro, toute seule. Je ne sais plus pourquoi il n'y avait personne. Il y avait toujours du monde d'habitude mais pas ce soir là. J'attendais assise sur un banc en écoutant de la musique sur mon portable quand un gars est arrivé. Il était complètement pété. Il titubait avec une bouteille de je-ne-sais-quoi à moitié vide à la main. Dès qu'il m'a vue je savais que ça allait être la galère. Il s'est posté devant moi... Et il a commencé à me poser des questions. Mon nom, mon âge, mon boulot. Je regardais les rails du coin de l'œil en espérant voir mon train arriver mais il avait du retard. Je répondais au type pour ne pas le contrarier et j'attendais. Ca m'a paru durer une éternité. Il me faisait flipper. Il arrêtait pas de se rapprocher. Il voulait savoir où j'habitais, il me disait qu'il habitait à côté et qu'on pouvait y aller en cinq minutes. Je me faisais toute sorte de scénario dans la tête pour imaginer ce qu'il allait faire et comment m'en débarrasser. J'ai cru que j'allais me faire agresser.
- Ca devait être bien flippant.
Et au moment où il a mit sa main dans mes cheveux, un groupe de cinq gars est apparu comme par magie. Ils se sont assis de chaque côté de moi en parlant entre eux comme si de rien n'était. L'homme à ma droite s'est mis à me parler comme si il me connaissait. C'était Joe avec son groupe de potes. Je me suis tournée vers lui pour lui répondre en ignorant le mec bourré. Le type a lâché sa bouteille par terre. Il a cru que c'était mes amis alors il a eu peur et il est parti. Joe et ses copains étaient un peu plus loin depuis un moment en fait. Ils ont vu que j'avais des problèmes alors ils sont venus m'aider. J'étais un peu secouée. Comme je faisais peine à voir, Joe m'a demandé si je me sentirais mieux si il me raccompagnait. Je lui ai tout de suite fait confiance. Il m'a raccompagnée. On est marié depuis un an maintenant.
- Courageux de leur part. commentai-je.
- Courageux, non. dit Allison. Si ça avait mal tourné ils étaient cinq contre un. Par contre ils n'étaient pas obligés d'intervenir. Ni moi ni le mec bourré ne les avions vus. Ils auraient très bien pu se mêler de leurs affaires et partir. Beaucoup de monde aurait fait ça. Pas Joe. Il a décidé de m'aider.
- Chic type. Garde-le bien près de toi. Ca ne court pas les rues les mecs comme ça. Encore moins aujourd'hui.
- Je le sais bien. Je m'estime chanceuse.
- Et tu as dit que tu faisais des études de médecine à l'époque ? Tu es médecin maintenant ?
- Non. J'ai arrêté mes études. J'évite d'aborder le sujet en présence de Joe car il s'est convaincu tout seul que j'ai tout arrêté pour rester avec lui à New York et il s'en veut. C'est pas à cause de lui. Je me suis simplement rendue compte que ce n'était pas la vie que je voulais, je suivais juste la voix de mes parents. Aujourd'hui je travaille dans un laboratoire d'analyses médicales et ça me plait. Ce n'est pas par manque d'ambition ou quoi que ce soit. J'ai juste des rêves plus simples.
Nous coupant dans notre discussion, Carpenter leva un poing en l'air. Nous nous tûmes. Les deux militaires pointaient leur arme en direction des bois. Un buisson remuait sur notre gauche. Je restais derrière eux. Ils géraient la situation. Allison reprit son couteau en main.
Un adolescent et un gamin crasseux jaillirent des broussailles. Sur le coup, la crasse qui les recouvrait et leurs vêtements à moitié déchirés me firent penser à des zombies, mais les zombies ne levaient pas les bras en signe de non agressivité. Les deux enfants s'arrêtèrent à quelques mètres des militaires qui les tenaient toujours en joue avec leurs fusils d'assaut.
- Trop jeunes ? murmura Harrington à Carpenter.
Ce dernier acquiesça d'un mouvement de tête. Le plus jeune des deux garçons se cacha derrière le plus grand.
- S'il vous plait ! implora l'adolescent. Ne tirez pas ! On a besoin d'aide !
- Doucement gamin ! s'exclama Carpenter. N'avancez plus. De quoi s'agit-il ?
- Notre père... dit l'adolescent. Il a de la fièvre, il ne peut plus bouger. Est-ce que vous auriez quelque chose ? N'importe quoi ! Même de l'eau, on a plus rien.
- Nous n'avons rien. dit Carpenter d'un ton sec.
L'adolescent regardait nos sacs à dos avec envie. Il avançait petit à petit vers nous en gardant les mains en l'air.
- Même pas... commença le jeune. Vous n'avez... Vous ne pouvez rien faire pour nous aider ? S'il vous plait ! Nous sommes tous seuls !
- Je crois qu'on vous a dit de ne pas vous approcher. commenta Harrington.
- On fera ce que vous voudrez ! s'exclama l'adolescent dont la voix se brisait de désespoir. N'importe quoi ! Notre père ne tiendra peut-être pas la nuit !
Je pouvais voir ses yeux briller de larmes. Si Carpenter ne voulait pas accueillir ces enfants au campement je n'allais pas m'opposer à son choix. Il y avait déjà suffisamment de personnes empotées chez nous, pas la peine de rapporter une famille de crève-la-dalle. Ils seraient un poids mort pour nous. J'avais du mal à ressentir de l'empathie envers eux mais j'aurais quand même aimé pouvoir faire quelque chose.
Si on les laissait, ils pourraient mourir. Si on les aidait, nous ne serions pas sûrs pour autant qu'ils s'en sortiraient et de toute façon, nos chemins ne se croiseraient plus jamais. Ca n'aurait pas d'impact concret sur notre situation. Devait-on dépenser des ressources pour une cause perdue ou rester égoïstes ? Je pouvais vivre avec ça sur la conscience, mais pouvoir sauver la vie de quelqu'un était attirant. Je voulais me rendre utile. Devais-je agir pour l'intérêt de mon groupe ou pour l'intérêt de cette famille d'inconnus ? Nous avions tout ce dont nous avions besoin aujourd'hui mais ça ne serait peut-être plus le cas demain alors mieux valait conserver nos provisions. D'un autre côté, si ça finissait par mal tourner pour nous, j'apprécierais que quelqu'un nous tende la main à ce moment là.
Alors que j'étais perdu dans mes pensées, l'adolescent donna un coup de poing dans la mâchoire de Harrington et lui arracha le sac de l'épaule. Au moment ou l'adolescent le jeta à son petit frère, Carpenter lui tira une balle dans la cuisse. Allison et moi sursautèrent et nous restions figés sur place. L'enfant attrapa le sac que son frère lui avait envoyé. L'adolescent tomba par terre.
- Cours ! hurla-t-il.
L'enfant couru vers les bois. Carpenter pointa son arme dans sa direction. Allison se précipita alors pour la lui baisser.
- Non ! s'écria-t-elle. C'est un gamin ! Le sac est vite de toute manière !
Carpenter la toisa un instant d'un air indifférent. Harrington se massait la mâchoire.
- Sale petit merdeux... lâcha-t-il.
Carpenter se tourna vers l'adolescent qui gesticulait au sol dans une petite flaque de sang. Il serrait sa cuisse d'une main et un couteau avec l'autre. Le militaire lui écrasa le poignet pour qu'il lâche son arme. Il la ramassa et me la lança.
- Cadeau ! s'exclama-t-il.
Je l'attrapai en plein vol. Si j'avais eu de moins bons réflexes j'aurais reçu le couteau en plein visage. Quel taré ce mec. Je pliai la lame et le rangeai dans ma poche. Allison s'accroupit à côté du jeune. Elle lui murmurait quelque chose. Elle sortit un morceau de tissu blanc de sa poche. Son nom et celui de Joe étaient brodés dessus, suivi d'une date. Je pensais de suite que c'était une serviette de son repas de mariage, même si je ne comprenais pas pourquoi elle l'avait gardée avec elle. Elle fit un nœud serré avec le tissu autour de la jambe de l'adolescent. Elle continuait de lui parler en l'aidant à se relever de manière à ce que personne ne l'entende. Carpenter s'approcha du garçon. Ils étaient nez-à-nez.
- Dégage. ordonna le Lieutenant-colonel Carpenter.
L'adolescent se tourna vers Allison. Il lui dit "Merci" puis partit dans la forêt. Je remarquai qu'une larme avait coulé le long de la joue de la jeune femme. Elle vint se placer à côté de moi et nous regardions le gamin disparaitre à cloche-pied entre les arbres. Je posai une main sur l'épaule d'Allison en signe de soutien.
- Je déteste ce qu'on fait... murmura-t-elle entre ses dents. Ca me dégoute.
Une heure plus tard, nous étions à notre tour dans une forêt, peu dense et bien éclairée. C'était un raccourci, paraissait-il. Carpenter m'avait l'air perdu mais tant que je souvenais du chemin pour retourner à la voiture, je m'en fichais. Ce n'était pas la forêt d'Amazonie, nous allions forcément déboucher sur un endroit civilisé. Alors que j'essayais de retrouver le nom des chênes environnants que je connaissais, Carpenter s'arrêta pour nous montrer quelque chose du doigt vingt mètres en face de nous. Une tente noire, avec les braises encore fumantes d'un feu de camp devant. Il y avait aussi des zombies, six ou sept morts tous agenouillés au même endroit et occupés à se restaurer autour de leur plat de viande crue.
- Ils mangent quelqu'un. chuchota Carpenter. Si cette personne a pu survivre dans les bois jusqu'à peu, elle avait de quoi manger et se protéger. Ca vaut le coup de prendre deux minutes pour fouiller la tente. Il y a trop de zombies, on va éviter le combat. On va plutôt les éloigner. Toi. dit-il en me pointant du doigt. Tu vas t'en charger. Montre-toi, fais un peu de bruit, claque dans tes mains et fais en sorte qu'ils te suivent. Quand ils seront loin, sème-les, fais grand un arc de cercle dans la forêt et retrouve nous.
- Okay ! dis-je avec assurance.
Conrad et Allison m'avaient prévenu que ce genre de chose pouvait arriver. La visibilité dans le bois était bonne et j'avais n'importe quelle direction pour m'enfuir en cas de pépin, aussi me réjouissais-je enfin de pouvoir participer activement à l'opération. Pas d'appréhension, juste de l'excitation de m'exposer à ce relatif danger. Je courrai jusqu'à l'attroupement en laissant les autres derrière.
- Ho ! criai-je aux zombies. Je suis là !
Ils étaient sept au total. Cinq femmes et deux hommes de tous âges. Je les contournai pour les mener à l'opposé de mon groupe. Ils s'étaient tous relevés pour me regarder avec leurs yeux vitreux. Ils étaient bien différents des zombies de New-York. Déjà, ils étaient terreux à cause de leurs déambulations dans la forêt. Ensuite, il fallait s'en douter, les zombies commençaient à se dégrader. La peau du visage de la femme la plus proche de moi paraissait fine et tirée sur ses pommettes. Elle s'était fendue par endroit, mettant à nu les muscles de sa mâchoire. Elle tendait ses bras vers moi pour m'attraper. La majorité de ses doigts n'avaient plus d'ongles. Au cas où il m'arriverait un jour le même sort que ces malchanceux, j'espérais qu'ils ne connaissaient plus la sensation de douleur.
Je leur faisais des signes de la main en marchant à reculons. Je me sentais comme un berger. Je pouffais de rire en réalisant l'absurdité de ce que je faisais puis repris du sérieux très rapidement. Je devais quand même avoir un grain pour rire dans une situation pareille. Ils étaient lents. Ils se suivaient en file indienne. Je vis au loin Carpenter et Allison s'accroupir pour fouiller le campement. Harrington suivait de loin la file de zombies, couteau à la main. Il attrapa le zombie à l'arrière de la file par sa queue de cheval et lui transperçât le crâne. La lame lui sortit par la bouche. Situation maitrisée. Je regardais à nouveau la femme la plus proche de moi.
Qu'est-ce qu'elle voyait en me regardant ? Une proie ? De la nourriture mobile ? Pensait-elle encore d'ailleurs à quoi que ce soit ? Pas besoin de penser pour marcher, mais c'était quelque chose qu'elle avait appris de son vivant, alors il devait rester quelque chose d'elle à l'intérieur. Peut-être simplement des instincts primaires, comme l'envie de manger. Pourquoi mangerait-elle si ce n'était pas juste par instinct ? Elle était morte, elle n'avait pas besoin de se nourrir. Pouvait-on parler d'un être vivant ? Etait-elle revenue à un simulacre de vie ou était-ce un corps mort contrôlé par le virus qu'elle avait contracté ? J'étais curieux. Sans doute n'avait-il pas de réponse, mais j'aurais bien demandé au docteur Kaufman ce qu'il en pensait, ou même à Allison qui était assurément mieux calée que moi en biologie.
Mon cœur fit un bond. C'était comme ce rêve où je me sentais tomber et que je me réveillais en sursaut. J'étais bien éveillé pourtant. Obnubilé par ma tâche, je n'avais pas fait attention au lit asséché du ruisseau derrière moi. Je fis une chute d'un peu moins d'un mètre et tomba sur le dos. Un craquement sec retentit quand mon épaule gauche entra en collision avec une grosse pierre plate. J'hurlai sous le coup de la douleur. J'en avais le tournis. Bordel, quel con j'étais de ne pas regarder où je mettais les pieds. Vraiment, quel con !
Désorienté, j'écarquillai les yeux en voyant le zombie au dessus de moi. Je voulais me relever mais c'était trop tard, elle m'était tombé dessus à plat ventre, m'étourdissant encore un peu plus. Je hurlais des appels à l'aide à Harrington. Ma main droite enserrait le cou du zombie. Je fis jouer mes muscles pour tendre le bras et la maintenir éloignée de moi. Elle émettait des grognements de bête sauvage en faisant claquer ses dents. Un filet, mélange de salive et de sang, me coulait sur le torse. De ma main gauche, je sorti le couteau de ma poche. Grave erreur d'avoir rangé la lame, je ne pouvais pas la sortir d'une seule main. Je faiblissais. Mon bras flanchait. Les grognements devenaient de plus en plus féroces tandis que ses rangées de dents se rapprochaient de mon cou.
Harrington empoigna la tignasse de la femme. Ouf, sauvé. Il lui planta son couteau dans la tempe avant de la balancer par terre. Je lui tendis ma main en signe d'appel à l'aide. Il me remit sur pieds. Alertée par mes cris, Allison était déjà là. Carpenter était resté vers la tente.
- Merci. dis-je à Harrington en reprenant mon souffle.
- Pas de quoi. dit-il.
Le militaire repartit vers son supérieur. J'avais placé ma main sur mon épaule. Je n'osais pas masser ou même appuyer. Le pic de douleur au moment de l'impact était passé, mais c'était toujours inconfortable. Vraiment inconfortable. Pour sûr, quelque chose était cassé.
- Tu as fais vite. dis-je à Allison. Sprinteuse ?
- Dix ans d'athlétisme, ça ne s'oublie pas. dit-elle en me souriant. Tu as été bien secoué. Qu'est ce qu'il t'arrive ?
- C'est l'épaule gauche.
Je laissais Allison m'ausculter. La douleur était à la limite du tolérable quand elle me leva le bras mais comme elle avait pratiqué la médecine je ne protestai pas.
- Tu vas t'en remettre. affirma Allison. L'articulation n'est pas cassée et ce n'est pas déboité. L'omoplate est peut-être fêlée. Tu devras aller voir le médecin dès notre retour.
- Oui, chef.
Harrington n'avait pas suivi le plan en massacrant tous ces zombies que je divertissais et je l'en remerciais. J'aurais pu mourir bêtement. Plus jamais je ne devais me croire en sécurité en présence de zombies. Je serais plus vigilent à l'avenir. Allison et moi rejoignions ensuite les deux militaires. Le Lieutenant-colonel Carpenter regardait la photo dans le portefeuille de l'homme éventré.
- C'est lui et sa famille. dit-il. On le reconnait encore... Avec beaucoup d'imagination.
Il jeta la photo sur le cadavre. Allison la ramassa à son tour.
- Hoooo non... soupira-t-elle en voyant l'image.
Elle me la montra. C'était bien une photo de famille, prise dans un parc à l'occasion d'un pique-nique. Il y avait un couple d'une quarantaine d'années avec leurs deux garçons et un chiot. Je reconnaissais les enfants, c'étaient ceux que nous avions rencontrés un peu plus tôt sur la route. Alors ce corps en morceaux devant la tente devait être le père malade dont ils avaient parlé. L'adolescent était handicapé par sa jambe, il ne reviendrait pas avant un moment. Il ne devait pas savoir que son père était mort. Et le plus jeune ? Il s'était enfui à toutes jambes avec un de nos sacs à dos. Il aurait du être revenu.
Je jetai un rapide coup d'œil autour de nous avant de trouver ce que je cherchais. S'ils revenaient, ils n'avaient pas besoin de voir le carnage. Je ramassai un petit sac poubelle noir pour le placer sur le visage de l'homme. Les enfants préféreraient sans doute ne pas voir leur père avec les lèvres et les joues arrachées. Je plaçai deux pierres de part et d'autre du visage pour que le sac ne soit pas emporté par le vent. Allison me regardait faire, bras croisés, visage fermé. J'entendis un jappement dans la tente. Je levais la tête pour découvrir Carpenter en sortir, tenant par la peau du cou un jeune labrador maigre et sanguinolent. C'était le chien de la photo.
- De la viande pour ce soir ! s'exclama-t-il.
Allison préféra s'éloigner. Je repris mon couteau dans ma main. Ce n'était pas le mien après tout, Carpenter l'avait volé. Je ne savais pas pourquoi j'avais accepté. Il appartenait aux enfants. Ils en auraient plus besoin que moi. Il y avait une grosse souche devant le feu éteint, ils devaient s'en servir de banc. Je plantai le couteau dans la souche. Si l'un d'eux revenait, il trouverait le couteau. Ils avaient le droit à une arme s'ils voulaient encore se battre. Ou s'ils préféraient en finir.
