28ème jour (20/07/2014) Trois semaines d'immobilisation totale, c'était la recommandation du médecin. J'avais le droit à un joli bras en écharpe. Je l'aurais accepté en temps normal, je n'étais pas qu'un hyper actif, j'aimais aussi passer mes après-midi en caleçon devant un bon film, ou même un mauvais, avec une cannette de bière à la main. Mais vraiment, ma seule source de distraction ici c'était les expéditions et je m'étais arrangé pour me mettre hors-service dès ma première sortie. La bonne affaire ! Je rageais contre moi-même. Voir Joe et Allison partir tous les jours me faisait envie. Pas un grand fan de lecture, je m'étais tout de même laissé convaincre par Elizabeth de la rejoindre, elle et sa pile de livres. Je préférais ramasser les vieux magazines qui trainaient pour effectuer les quelques jeux de réflexion qui n'avaient pas encore été complétés.

Nous avions fini par nous approprier une table. Que ce soit pour prendre les repas ou pour discuter, notre groupe s'asseyait toujours au même endroit. La routine s'installait. J'appréciais mes compagnons chacun selon sa personnalité. Allison était en phase de devenir une bonne amie avec laquelle j'échangeais beaucoup. Elle était ouverte et pleine d'entrain. Joe n'était pas aussi bavard, mais il avait l'esprit vif et il était toujours intéressant de l'entendre philosopher. Je ne discutais pas beaucoup avec Conrad et Janet. Les deux jeunes s'isolaient parfois des conversations, préférant parler entre eux à voix basse. Ca me faisait sourire de voir Janet sortir régulièrement son téléphone portable de sa poche, comme si elle espérait le voir fonctionner de nouveau comme par magie. Conrad avait des hauts et des bas. Il n'acceptait pas la disparition de son frère, et il ne s'en remettrait probablement jamais complètement. Je le comprenais et acceptais de le laisser tranquille quand il en avait besoin. Elizabeth était simple, et bien que cultivée, elle était plus naïve que je ne l'avais pensé et au final assez fade. Elle était pourtant adorable. Elle n'avait pas dix ans de plus que moi que je voyais quand même une représentation presque maternelle en elle. Sam sortait un peu plus de notre tente ces derniers jours. Même si il restait muet, il prenait maintenant tous ses repas avec nous.

Je prétextais une envie pressante pour prendre congé d'une Elizabeth plongée dans sa lecture. A pas pressés, je me dirigeais vers les toilettes sèches. Alors que j'arrivais au niveau du centre de commandement et que l'odeur nauséabonde me parvenait, un sifflement m'interpella. Je me retournai. Je reconnu le jeune qui était de corvée de cantine, le Lieutenant Hank Jones, accompagné de son collègue et ami le Lieutenant David Butterfield. Tout deux grands et minces, les benjamins du groupe de militaires ressemblaient encore à des adolescents. Je mis un certain temps à comprendre que c'était bien à moi qu'ils s'adressaient. Ils me firent signe à nouveau. Ils se cachaient, me faisant penser à deux enfants préparant un mauvais coup. Je m'approchai d'eux.

- Bonjour. dis-je. Je peux faire quelque chose pour vous ?

- Un peu, ouais ! s'exclama Jones. Ca vous dirait d'illuminer la journée de quelqu'un ?

- Je pense que j'aimerais d'abord en savoir plus... dis-je en levant les sourcils.

- Sadie Black ! s'exclama Butterfield tout excité. Huuummm... Le bon boule qu'elle a cette nana, vous avez maté ? Un truc de ouf !

Bien sûr que voyais qui était le Capitaine Black. C'était cette petite femme blonde qui tirait sans arrêt la gueule. Elle faisait partie de l'équipe qui m'avait trouvé sur le bord de la route.

- Je n'ai pas fait attention à ce détail de la plus haute importance. dis-je en croisant les bras.

- Tu vois ? dit Jones à Butterfield. C'est exactement le mec qu'il nous faut.

- Qu'il vous faut pour quoi ? demandai-je. Je dois lui dire quelque chose à cette Sadie Black ?

- Non non non ! dit Butterfield. Je sais, on dirait qu'elle a un balai dans le cul, et quel cul ! Mais je vous assure que si vous lui filez un coup à boire, ça devient une grosse chaudasse !

- Si c'est ce que vous cherchez, faites la boire ! m'exclamai-je. Ca m'est égal, amusez-vous !

- Vous connaissez la règle. dit Jones d'un air attristé. Pas d'alcool dans le campement. Il y a juste la réserve du Colonel Summers au centre de commandement. Il nous en faut. On veut juste s'amuser un peu.

- Je sens que je ne vais pas aimer la suite. dis-je.

- Vous en faites pas, vous ferez rien d'illégal. dit Jones. A cette heure-ci, le Colonel Summers est sans doute bourré et il doit être tombé dans les vapes. Il ne remarquera rien. C'est toujours comme ça après le déjeuner. Mais la tente est surveillée par le Major De Conti. Il faudrait que vous le distrayiez.

- Qu'est-ce que j'y gagne ?

- Mec ! s'exclama Butterfield. Vous feriez de nous les plus chanceux des hommes ! On peut vous ramener un pack de bière si c'est ça que vous voulez !

- Si c'est de la bière américaine, non merci. dis-je sur un ton cassant. Je préfère encore boire ma propre pisse. Imaginons que je sois sympa et que je veuille vous aider à réaliser votre plan à trois ou je ne sais pas quelle connerie que vous avez l'intention de faire avec le Capitaine Black, comment je distrais le Major De Conti ?

- Bah allez lui parler !

- Quoi ? m'exclamai-je. C'est un maigre conseil. Je ne le connais pas. De quoi je lui parlerais ? Pas sûr que j'arrive à avoir son attention le temps que vous voliez ce que vous voulez. Pourquoi moi et pas quelqu'un qui le connait mieux ?

- Mais si ! insista Jones. Vous voyez bien comment il est ! Il est vachement cool, il va pas vous manger. Il est... Vous êtes juste le type dont on a besoin ! Dites oui !

- Okay... dis-je en soupirant. Ca mettra du piquant dans ma morne journée...

- Yes ! s'exclamèrent en cœur les deux Lieutenants s'échangeant un high five.

Je pris une grande inspiration et avançai jusqu'au Major Luciano De Conti. Il était assis sur une chaise de jardin près de l'entrée du centre de commandement. Il grattait la crasse de son arme avec ses ongles.

- Major De Conti ? demandai-je.

Il leva la tête en me souriant et posa son arme à côté de lui.

- Vous n'êtes pas sous mes ordres. dit De Conti. Pas la peine de m'appeler Major, appelez moi Luciano. Vous, c'est Graham si je me souviens ? Notre nouvelle recrue s'est blessée on dirait ?

D'un coin de l'œil, je vis Jones et Butterfield se faufiler discrètement sous le chapiteau sans éveiller l'attention de Luciano.

- Précisément. dis-je. Un bête accident. Une grosse pierre m'a sauvagement attaqué.

- Stephen m'a raconté. Il m'a dit que ce n'est pas très grave. J'espère que vous vous rétablirez vite, on aura encore besoin de vos deux bras.

- Qui est Stephen ? demandai-je.

- Le Capitaine Stephen Kaufman. répondit Luciano. Le doc, le gars qui vous a examiné à votre arrivée et qui vous a arrangé l'épaule. C'est aussi mon cousin, même si ça ne saute pas aux yeux.

- Je venais justement vous parler de ma blessure... Le Lieutenant-colonel Carpenter avait l'air de dire que je ne pourrais pas ressortir en mission avant un bout de temps. Vous savez si je peux me rendre utile pour quelque chose d'autre ? J'aimerais ne pas me sentir complètement inutile. Ca me tue.

- Et bien, vous pouvez toujours nous accompagner Stephen et moi quand on part à la pêche. C'est à côté, on pêche dans le ruisseau dans lequel on se lave. On fait ça quelques fois très tôt le matin et on rapporte des belles prises de temps en temps.

- Merci, mais je doute que je puisse pêcher avec un seul bras. Ou alors pêcher à l'épuisette...

J'aperçus Jones et Butterfield filer comme des lièvres en dehors du chapiteau, chacun avec une bouteille d'alcool à la main. Mission accomplie. Je devais maintenant couper court à la discussion. Mon cerveau connut une petite déconnexion. Je fixais les yeux noirs de Luciano sans savoir comment rebondir. Il me regardait lui aussi pendant quelques secondes, sans rompre le silence. Son sourire s'étendit alors jusqu'aux oreilles et il leva les yeux au ciel.

- Okay ! s'exclama-t-il alors. Combien ils en ont pris ?

- Je vous demande pardon ? demandai-je.

- Ne jouez pas les innocents. dit Luciano avec amusement. Je sais que le Lieutenant Jones et le Lieutenant Butterfield vous ont embarqué dans leur combine. Je ne suis ni stupide, ni aveugle. Alors ? Ca fait combien de bouteilles ?

- Je crois que ça fait deux. avouai-je.

- Ils n'ont pas touché au rhum au moins ? demanda Luciano.

- Je ne sais pas, je n'ai pas bien vu. dis-je. Vue la couleur, ça "pourrait" être du rhum.

- Ce n'est pas grave. Ils pensent m'avoir berné, tant mieux pour eux. Je n'aime pas jouer les méchants. Je sais qu'ils avaient vraiment envie de faire ce coup. Je préfère ne pas connaitre tous les détails de ce qu'ils comptent faire, ça vaut mieux pour moi. Ces jeunes n'ont rien demandé pour avoir en charge une foule de civils à gérer et protéger. Ils pensaient ne jamais avoir besoin de se servir de leur arme de toute leur carrière et on les jette dans ce merdier. Moi non plus c'est pas ma tasse de thé, je travaillais dans les renseignements. Si c'est leur moyen pour passer une soirée, une seule, en se vidant la tête et en se comportant comme des jeunes de leur âge, je laisse faire. Je suis leur supérieur, je dois faire semblant de désapprouver ou de faire celui qui ne sait rien. Je sais qu'ils sont sérieux. Ils vont se mettre la tête sans dessus dessous ce soir et demain ils repasseront à autre chose, motivés comme jamais. On peut se passer d'eux le temps d'une soirée. Je suis quand même un peu déçu...

- Comme vous dites, c'est de leur âge.

- Je ne suis pas déçu par eux, je suis déçu par vous. dit Luciano.

- Ho ! m'exclamai-je avec surprise. Je suis désolé, je pensais également qu'ils ne faisaient rien de méchant alors j'ai marché. Je ne pensais pas que... Je...

- Ce n'est pas ce que je veux dire. dit Luciano en se levant de sa chaise de jardin pour me faire face. Je pensais que vous veniez me parler. Faire connaissance. J'étais content. Il y a trop de barrières entre les militaires et les civils. Les civils se plaignent de leurs conditions sans penser un instant que c'est dur pour nous aussi. J'aimerais bien partager un peu plus avec les gens d'ici. En fait vous n'êtes pas là pour moi, vous vouliez juste faire gagner du temps à mes collègues, voilà pourquoi je suis un peu déçu.

- Ce n'était qu'un prétexte. dis-je en voulant me rattraper. Nous sommes en train de faire connaissance là, pas vrai ? Il y a beaucoup de monde ici et je me suis bien intégré. Je n'ai jamais discuté avec vous pas parce que j'évite les militaires, mais parce que je n'en ai pas eu l'occasion. Tout simplement.

- J'imagine que ça se tient. dit Luciano. A part Stephen, je ne connaissais aucun de mes compagnons d'arme il y a encore un mois. Il y avait beaucoup plus de militaires quand on nous a largués en hélico à Brooklyn, et le seul ami que j'avais est mort avant qu'on ait réussi à quitter la ville... Il n'y a pas un jour où je ne pense pas à lui. Le groupe n'est pas tellement soudé, on se sent souvent un peu seul.

- Se sentir seul, c'est un prix raisonnable à payer pour rester en vie.

- A quoi bon vivre si on ne peut pas partager ? demanda Luciano.

- Il faut garder en tête que ça va changer. Ca ne sera plus comme avant mais au point où nous en sommes, ça ne peut que s'améliorer, non ?

- Ouais. Vous pensez que vous pourrez retourner dans votre pays une fois tout ça terminé ? L'Angleterre, c'est ça ?

- Oui mais ma mère est au Pays de Galles à présent. Je retournerai là-bas au moins pour retrouver ma famille, si j'en ai encore une. dis-je. Ensuite je ne sais pas. Ca sera une vie totalement différente pour tout le monde. Prendre un nouveau départ, ça me plait. Je ne me pause jamais vraiment. Tout recommencer à zéro ne me fait pas peur. Et vous, vous êtes d'ici ? C'est un nom italien que vous avez ?

- Je suis né en Virginie. répondit Luciano. Père italien, mère canadienne, mais je suis à cent pour cent pure viande américaine nourrit avec des produits bien de chez nous. Je ne suis jamais allé en Europe. Faudra que vous fassiez le guide touristique pour moi si me prend l'envie de faire un tour là-bas. Quand les jours seront meilleurs.

- Ca peut se faire. dis-je.

Luciano s'adossa avec nonchalance contre une barre en métal qui soutenait le chapiteau. Jones et Butterfield avaient raison, c'était un homme fort sympathique. Je ne pouvais m'empêcher de remarquer qu'il était particulièrement bel homme, c'était d'ailleurs la première chose que j'avais pensé en le rencontrant. Un grand brun baraqué, quoi rêver de mieux ? Il était très agréable à regarder. Ca faisait plus d'un mois que je n'avais pas approché d'homme dans un cadre propice au flirt, et le manque d'intimité au camp me donnait à ce moment là envie d'agir. Au pire, il n'avait qu'à me remettre gentiment à ma place. J'étais en manque de contact physique. Peu importait si il me repoussait, j'avais moi aussi besoin de passer du bon temps, comme ces deux jeunes militaire. Je devais tenter une approche. Je n'étais qu'un homme, j'avais des besoins primaires à remplir. Je me sentais trop à l'étroit dans mes jeans ces derniers temps. Tant mieux si il Luciano s'en rendait compte, ce n'était rien de plus qu'un signe de bonne santé. Je le regardais, il me regardait. Je le sentais tendu. Il m'avait dit qu'il se sentait seul, c'était peut-être une perche qu'il tendait.

- Finalement je viendrai pêcher avec vous, j'ai envie de rester actif. dis-je en insistant sur le dernier mot et en affichant un sourire qui en affichait un peu long dans mes arrière-pensées. Vous, vous avez des activités que vous préférez à d'autres sur le camp ? Comment vous aimez vous vider la tête ?

- Ho bah... dis Luciano un peu perturbé. J'aime un peu tout faire. Changer d'activité de temps à autre. J'aime bien être actif sur le camp mais parfois je laisse les rênes aux autres... Ca dépend de l'humeur du jour, et des ordres qu'on me donne.

Parfait ! Je n'étais pas sûr qu'il ait compris mon manège mais je tentais de décrypter ses phrases. Je m'adossai à mon tour à côté de lui contre une barre métallique. Nos bras ne se touchaient pas, mais nos poils entraient en contact. Il eu comme un frisson mais laissa son bras pendre à côté du mien. C'était l'ultime confirmation, cet homme était complètement gay. Mon radar s'affolait. Le visage rougissant, ses yeux allaient à toute vitesse de nos bras à mes yeux. Il avait la bouche entre ouverte, prêt à dire quelque chose mais il ne trouvait pas ses mots. J'approchai mon visage du sien.

- Si ça vous dit on peut aller dans un endroit un peu plus calme pour "discuter". dis-je à voix basse. Histoire qu'on fasse connaissance un peu plus en profondeur. Et on va arrêter de tourner autour du pot, je crois que vous avez compris ce qui m'intéresse. Si vous voulez qu'on soit potes, okay, mais tout de suite je n'ai qu'une seule chose en tête. Ca vous dit ?

- Heu... Ouais, d'accord. dit Luciano d'une voix légèrement enrouée en regardant partout autour de lui. Ca me surprend un peu, vous êtes vachement direct. On va pas s'isoler maintenant, je bosse. Mais on peut se voir plus tard ? A la tombée de la nuit dans ma tente ? Je ne suis pas de garde ce soir.

- Vendu. dis-je. Et gardez l'uniforme !

Le Capitaine Black arrivait à toute allure vers nous, rapportant avec elle les bouteilles d'alcool volées encore pleines. Elle était furibonde. Le plan de Jones et Butterfield était tombé à l'eau. Je fis un clin d'œil à Luciano et filai d'ici avant que Black ne fonde sur lui. J'étais aux anges. C'était probablement ma meilleure journée depuis longtemps ! Et je ne parlais même pas de la nuit qui arrivait !