31ème jour (23/07/2014)
- Ha ! m'exclamai-je avec hargne. Tu es mort ! Qu'est ce que ça te fait ? Ca te fait enrager ?
- Calme-toi, Graham. répondit Conrad. Ce n'est qu'un jeu d'échec.
- Réponse de perdant ! répondis-je, galvanisé.
- Tu sais que ça fait même pas une semaine que tu m'as appris à jouer ? demanda Conrad, l'air rieur. C'est pas franchement glorifiant de battre un débutant. Je sais à peine déplacer mes pièces.
- Une petite victoire reste une victoire ! m'exclamai-je. Satisfais-toi des petites choses de la vie, c'est toujours bon pour le moral !
- Merci du conseil. dit Conrad. J'essaierai de m'en souvenir le jour où je réussi quoi que ce soit. Si jamais un tel jour arrive.
- Ho, ne soit pas si sombre ! Il fait beau, il fait chaud et tout à l'heure on a quartier libre pour une baignade au lac ! Profite donc un peu ! Imagine qu'on est dans un village de vacances.
Vautré dans mon transat, j'étais torse nu en train de bronzer, enchainant victoire sur victoire aux échecs face à Conrad en sirotant mon thé glacé. J'avais commencé à adopter le rythme de vie ralenti commun à la plupart de mes voisins. Je me sentais particulièrement en forme et de bonne humeur. Après l'ennui venait une phase de sérénité, peut-être seulement passagère. Je commençais à mieux dormir la nuit. Mon épaule ne me réveillait plus pendant mon sommeil.
J'entendis au loin la porte en fer s'ouvrir à l'entrée du campement. L'expédition du Major Derrick Anderson était en train de rentrer au bercail. Je sautai sur mes deux jambes, ramassai mon t-shirt et me dépêchai d'aller voir si on avait besoin de mon aide. Je croisai Joe qui sortait de voiture. Discrètement, il me fit passer le paquet de cigarettes que Conrad voulait qu'il lui ramène. Janet vint se planter timidement au milieu des militaires, prête elle aussi à donner un coup de main. Alors que tout le monde s'éparpillait, elle remarqua une caisse remplie de boites de conserve dans la voiture de Joe et tenta de l'extirper de la banquette arrière. Elle la fit tomber dans la poussière, faisant rouler des boites dans tous les sens. Le Major Anderson la regardait faire en soupirant d'un air désespéré. Je l'aidai à retrouver ce qui avait roulé sous les véhicules. Janet essaya de soulever la caisse de provisions toute seule. Ses bras maigres de gamine de quatorze ans n'étaient pas assez puissants. Elle se casserait le dos si personne ne l'aidait.
- Donne. lui dis-je en tendant mon bras valide. On peut chacun la tenir par une poignée.
Janet plaqua la caisse contre sa poitrine.
- Non non, ca ira. dit-elle sur la défensive. Je peux la porter toute seule. C'est pas si lourd une fois qu'elle n'est plus posée par terre.
Une nouvelle fois, Janet laissa échapper la caisse.
- Merde ! s'écria-t-elle.
- Toi aussi tu as besoin de travailler pour te sentir à ton aise ? Tu peux faire autre chose si c'est trop dur, comme Conrad qui s'occupe de la gestion des stocks.
- Pas la peine d'être cinq cent personnes pour compter des boites. rétorqua Janet. Je veux qu'on remarque que je peux aider.
- Ca vaut pas la peine de bousiller ton dos à ton âge. commentai-je.
- Toujours mieux que d'être mise à la porte. marmonna l'adolescente.
- Qui donc veux-tu qui te mette à la porte ?
- Tu n'as pas remarqué ? demanda Janet en ouvrant de grands yeux.
Elle s'approcha de moi et continua en murmurant.
- Des gens disparaissent. dit-elle d'un ton mystérieux. Tu n'as pas vu ? Tu ne trouves pas qu'on est moins nombreux que quand tu es arrivé ? On les emmène et ils ne reviennent pas.
Mon Dieu, quelle imagination pour inventer des complots pareils...
- Non... dis-je. Après, si un gars meurt en mission et que personne ne le connaissais, je ne sais pas si les militaires nous en parleraient, pour pas saper le moral de la population. Et dis-toi que quand je suis arrivé ici, j'ai aimé la sécurité dont on bénéficie, mais j'étais pas chaud bouillant sur les conditions de vie et partir m'a effleuré l'esprit. Des gens peuvent partir de leur plein gré. C'est sans doute arrivé. Tu te fais des idées en parlant de disparitions. Il n'y a pas de conspiration.
- Non. C'est pas des gens qui ont envie de partir qui se sont volatilisés. Il y a moins de personnes âgées qu'avant, et il n'y a plus d'enfants. Il y avait deux enfants encore quand tu es arrivé, tu te rappelles ?
- Je me souviens de deux enfants jouant au ballon le jour de mon arrivée. C'est vrai que je ne les vois plus. Ils ont du partir avec leurs parents.
- Ils n'avaient pas de parents ! s'exclama Janet. C'était des orphelins. Moi j'en suis certaine ! Des orphelins seraient jamais partis tous seuls ! Les militaires choisissent qui mérite de rester ou de partir et ils mettent des gens dehors !
- Ca aurait fait du bruit toute cette histoire... dis-je. Personne ne se laisserait embarquer sans réagir.
- Ou alors ils les tuent ? supposa Janet à voix haute, horrifiée.
- Okay ! m'exclamai-je. Tu vois ça ? Ca s'appelle la paranoïa. Personne ne te veut du mal ici. Je me suis fait un plutôt bon ami parmi les militaires. Je le cuisinerai pour qu'il me dise où sont passés tes disparus. Tu verras, j'aurais des explications qui te donneront satisfaction.
- Le brun avec un nom bizarre ? C'est ton "copain" ?
- On ne va pas parler de ça. dis-je. Si tu te sens rassurée en t'épuisant comme une malade, fais donc. Je vais t'aider à porter cette caisse et je te laisserai continuer sans moi à l'entrée du centre de commandement. Comme ça ils croiront que l'as transportée toute seule.
- D'accord... dit Janet en haussant les épaules, peu convaincue.
J'accompagnai Janet. Maintenant qu'elle en parlait, il y avait bien quelques personnes que je ne croisais plus ces derniers jours. A commencer par les enfants, et l'homme qui avait fait un scandale à la cantine le premier soir. Sans parler de cette lycéenne constamment en pleurs, cet homme obèse qui portait toujours le même costume ou cette vieille femme qui parlait toute seule. Ce n'était pas inquiétant à mes yeux. Certaines personnes fragiles avaient tendance à s'isoler et ne plus sortir de leur tente. Arrivés près du chapiteau, Janet frissonna en entendant la voix du Lieutenant-colonel Carpenter à l'intérieur.
- C'est lui ! dit-elle avec effroi. Ho non, je ne veux pas le croiser. Ce mec me fait grave flipper.
- C'est pas le plus aimable, je te l'accorde.
- La manière dont il regarde ma tante et dont il lui parle me dégoute. Il me donne la gerbe.
- C'est pas grave. dis-je. Ignore-le et fais ton boulot. Il n'aura rien à te reprocher.
Je lui donnai une bonne tape dans le dos, oubliant qu'elle ne faisait que la moitié de mon poids. Janet entra dans le chapiteau en tremblant comme une feuille. Je fis demi-tour et un flash m'agressa les yeux. Je fis un bond d'un mètre en arrière. Une femme juste en face de moi venait de me prendre en photo avec un vieux polaroïd. C'était une trentenaire mâchouillant un chewing-gum, court vêtu, avec de long cheveux rouges.
- Bordel ! m'exclamai-je en me frottant les yeux. On ne m'avait pas prévenu que c'était aujourd'hui la photo pour le YearBook du campement !
La femme ria aux éclats et me tendit une main que je serrai.
- Laura Holmes, journaliste du Time Out New York. Ravie de faire votre connaissance.
Je l'avais déjà vu cette femme, où était-ce déjà ? Un look pareil ne passait pas inaperçu. Ha oui, je l'avais vu dès le soir de mon arrivée alors que je faisais connaissance avec mes nouveaux voisins. Très tard dans la nuit elle se rendait poitrine nue chez un militaire. Pute la nuit et journaliste le jour ?
- Graham Shepard. dis-je d'un ton froid. Avaleur de sabre et médium.
- Charmant. Voilà un personnage fort amusant ! me dit-elle en rangeant son appareil photo dans son sac pour en ressortir un carnet et un stylo à bille. Vous permettez que je vous pose quelques questions ?
- Une interview ? Qu'est ce que j'ai fait pour mériter ça ?
- Je récolte des témoignages. dit Laura. C'est un moment important que nous vivons actuellement. La reconstruction d'un monde nouveau. Elle a lieu à cet instant, dans ce camp de réfugiés. Je veux entendre les ressentis du plus grand nombre d'acteurs de cette renaissance. Un jour peut-être, tout le monde lira nos histoires. Vous êtes intéressé ?
- Vous vendez bien la chose. dis-je en haussant les épaules. Et ce n'est pas comme si j'avais un emploi du temps surchargé alors je veux bien vous accorder quelques minutes de mon temps précieux.
Nous nous assîmes côté à côte sur une portion d'arbre abattu.
- J'ai une petite série de questions. dit la journaliste. Ce sont les mêmes pour tout le monde. Si vous avez du mal avec l'une d'entre elles on passe à la suivante et on reviendra dessus par la suite. Répondez honnêtement et simplement. Dites moi déjà votre nom, prénom, âge, situation familiale, profession, religion, orientation sexuelle, sensibilité politique, lieu de résidence et origines.
- Rien que ça ? Ca ne peut pas être anonyme ? demandai-je. Vous voulez aussi mes mensurations ?
- Les générations futures voudront savoir qui vous êtes ! Elles voudront pouvoir s'identifier.
- Okay. soupirai-je. Graham Shepard, trente-quatre ans, célibataire, manager commercial et habitant pas loin de New-York, ça suffit ?
- C'est un début. accorda Laura. Alors, première question : Comment pensez-vous qu'ensemble on peut reconstruire un monde plus sûr et quel sera votre rôle ?
J'inspirai profondément. Déjà les grandes questions...
- Et bien on a tous un rôle à jouer et on ne peut pas tout assurer par soi-même. dis-je. On se bat sur plusieurs fronts en même temps. Evidemment il faut s'organiser pour se battre ensemble contre la menace qui frappe à nos portes et on a besoin de différents talents, pas seulement des combattants. Des médecins, des chasseurs, des agriculteurs aussi seraient un atout si la situation dure encore un moment. On a des gens habiles de leurs mains qui nous ont créé un périmètre sécurisé fort appréciable. On reste toujours humain et l'aspect culturel est aussi important pour rester connectés avec notre vie d'avant. J'ai entendu hier que des gens voulaient interpréter des pièces de théâtre, c'est un bon moyen pour s'unir, se divertir et sauvegarder des choses qui risquent de se perdre. Moi je m'en fiche un peu mais ça aide beaucoup de monde. On a une bonne organisation dans ce camp. J'ai survécu un moment dehors tout seul, mais il n'y a sans doute plus qu'ici que je puisse vraiment me sentir vivre. Pour ma part, je n'ai pas de talent personnel susceptible de faire survivre un groupe. Comme je suis encore jeune et sportif, j'aide à la défense, au ravitaillement. Je suis solide et solidaire. Je serai toujours là pour aider. Mon rôle à l'avenir dépendra de ce que ce camp devient. Je m'adapte à la situation et j'avise au jour le jour.
- Quel est le prix à payer pour se relever ? demanda Laura.
- Quitter son confort. répondis-je. Se dépasser psychologiquement et physiquement. Accepter les pertes, il y en a eu et il y en aura encore. Et surtout, rester dans l'ignorance. On est coupé du monde. Il n'y a rien qu'on puisse faire pour y remédier. Peut-être que tout va bien sur la côté ouest du pays mais on ne peut que faire des suppositions alors on doit continuer ce qu'on fait en attendant.
- Avez-vous peur de demain ?
- Non. affirmai-je. Je suis optimiste. Nous sommes plus forts de jour en jour. Si on rencontre un problème on a deux choix : s'en plaindre ou le résoudre. On ne peut pas faire les deux. Je suis prêt à surmonter ce qui nous attend. Je suis plus impatient qu'effrayé. Qu'est-ce qui pourrait nous arriver dans l'enceinte de ces murs ? Notre vie a changé. Je n'ai pas peur du changement. Je peux me créer de nouveaux repères, il suffit d'avoir la volonté d'avancer.
- Avez-vous personnellement dû faire quelque chose contraire à la morale pour survivre ? demanda la journaliste.
- Je... dis-je avec hésitation. J'ai participé à quelque chose. On a trouvé une tente dans les bois il y a quelques jours. Il n'y avait personne à l'intérieur mais les propriétaires étaient encore en vie et pas très loin. Nous avons pillé leurs affaires. Je n'en suis pas fier mais je ne préfère pas non plus en avoir honte. La honte n'amène à rien. Je ne regrette pas de l'avoir fait. Quand la nourriture se fait rare, on fait ce qu'on a à faire pour continuer à faire marcher le système qui nous tient en vie.
- Pour quoi vivez-vous ?
- Je ne sais pas vraiment. répondis-je. J'aime les plaisirs que la vie m'a apporté et j'aimerais simplement continuer à en jouir. Je suis assez simple, je me satisfais de peu. Il y en a qui se battent pour leur famille ou pour un monde meilleur. Je me bats autant pour mon bonheur personnel que pour celui du groupe. Les gens trouvent du soutien là où ils peuvent. Les Bibles s'arrachent comme des petits pains dans le campement, je sais pas si vous avez vu. Je dois être un peu déconnecté par rapport aux autres personnes car j'ai l'impression de relativement bien vivre la situation. Je dois vivre dans un autre monde... Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas plus affecté et je ne vais pas me plaindre. Je continue mon chemin sans me poser de questions inutiles.
- Que voudriez-vous qu'on retienne de vous ? demanda Laura.
- Rien en particulier. Je n'ai pas besoin d'exister aux yeux du monde pour être heureux. Je veux juste qu'on sache que j'ai fait ma part.
- Bien ! s'exclama Laura en rentrant la mine de son stylo. J'en ai terminé avec ma première salve de questions. Profil... intéressant. Très différent de ce que j'ai pu entendre jusqu'à maintenant, mais tout le monde est différent, pas vrai ? Je serai amenée à vous recontacter si j'ai d'autres questions.
- D'accord. Je serai à votre disposition.
- J'espère. dit-elle avec un clin d'œil. A très bientôt alors.
Elle se pencha devant moi pour ramasser son sac, me mettant le nez entre ses seins énormes qui ne demandaient qu'à se libérer de son débardeur trop court. En partant, elle fit courir ses doigts aux ongles longs sur mon cou et dans mes cheveux. Je ne m'attendais pas à une telle promiscuité. J'avais drôlement la cote, c'était flatteur. Il faudrait pourtant que ça n'aille pas plus loin, c'était embarrassant. S'intéressait-elle davantage à moi ou à ce que j'avais à lui dire ? Etant donné qu'elle faisait la tournée des tentes des officiers la nuit, elle me traitait sûrement comme n'importe quel autre homme.
Je n'avais pas l'impression d'avoir dit tout ce qu'elle voulait entendre durant cette interview. Je restais factuel, ce ne serait jamais un témoignage plein de sentiment ou d'émotion. Elle trouverait facilement quelqu'un d'autre si elle voulait faire dans le larmoyant. J'avais été honnête cependant. J'avais rarement un trop plein de sentiment ou d'émotion. J'étais toujours égal, une surface lisse. J'étais ce que j'étais.
