32ème jour (24/07/2014) Les boyaux grisâtres me collaient entre les doigts. Je secouai ma main au dessus de la corbeille pour détacher les morceaux gélatineux et malodorants. Première fois que je vidais un poisson. A côté de moi, Luciano s'occupait de les ouvrir sur l'établi. Il me sourit quand qu'il remarqua que je l'observais éventrer le poisson tel un professionnel.
Il souriait tout le temps, peut-être que c'était moi qui avait cet effet sur lui. C'était un homme très doux et attendrissant. En trois jours j'avais beaucoup plus appris sur lui que ce que je voulais savoir. Il avait vite tendance à me raconter des choses très personnelles. Je n'avais jamais demandé à connaitre les détails de ses ruptures avec ses ex ou ses problèmes avec ses parents. Comme moi, il était issu d'une famille nombreuse. Il avait grandi dans un milieu rural, sur la côte est et passé une bonne partie de son enfance sur un bateau de pêche avec son père. Son ouverture me faisait un peur, je craignais qu'il s'emballe et qu'il s'attache à moi d'une manière où je ne pourrais plus répondre à ses attentes. Je ne désirais rien de plus qu'une relation amicale avec des bénéfices sexuels. Et si le fréquenter pouvait me valoir un traitement de faveur auprès des militaires, tant mieux. Sérieusement, pourquoi était-il comme ça avec moi ? Amoureux-transi au bout de trois jours, c'est possible ? Il avait un sacré problème relationnel, le bonhomme ! Il n'en restait pas moins que Luciano avait un caractère extrêmement facile à vivre, c'était exactement le genre de personne avec qui j'aimais être. Même quand on ne parlait pas, j'appréciais sa présence.
- Tu manges le poisson avec Stephen et moi ce soir ? demanda Luciano. Ou tu restes avec tes amis ?
- Je ne sais pas. répondis-je. Le plus pratique serait que vous veniez à notre table. Mais j'ai peur que si Conrad apprend que des militaires s'invitent à notre table, quelqu'un va finir avec un couteau entre les deux yeux.
- C'est sûr qu'il ne nous porte pas dans son cœur, enfin bref...
- Si on ne tient pas à neuf on peut rapprocher des tables. suggérai-je. Ca ne gênera personne. Il y en a des non occupées en ce moment. Nous sommes moins nombreux qu'avant, non ? On me l'a fait remarquer hier.
- Tu trouves ? dit Luciano d'un air distrait.
- Au repas, on fait combien de couverts ? demandai-je. On m'avait dit qu'il y avait soixante-trois civils quand je suis arrivé. Nous sommes combien maintenant ?
- Quarante-neuf. répondit Luciano en éventrant son poisson d'un geste sec. Pourquoi ?
- Comme ça. Le mec qui a fait un scandale à la cantine il y a une dizaine de jours, il est devenu quoi ?
- Il ne voulait plus vivre avec nos règles. Il est parti. Chacun est libre de tenter sa chance à l'extérieur. On ne va pas le regretter.
- Et les enfants ? Deux gamins d'une dizaine d'années qui jouaient toujours devant l'estrade avec leur ballon crevé. Ils se sont volatilisés du jour au lendemain.
Luciano posa son couteau sur l'établi. Il ne souriait plus.
- Je ne suis pas au courant de tout ce qu'il se passe. dit-il. Tu as quelque chose à l'esprit dont tu voudrais me parler ?
- La question ne vient pas de moi, mais de Janet. Tu sais, la petite rouquine maigrichonne. Elle s'est mise en tête que certaines personnes pouvaient être mises dehors. Je sais, c'est stupide, mais je lui ai dit que j'allais me renseigner, alors je te pose la question.
Luciano prit une grande inspiration et regardait son poisson mort.
- Elle a raison... lâcha-t-il dans un murmure.
Je regardais Luciano, perplexe. Non, il ne plaisantait pas. C'était comme ce que Janet soupçonnait ? Ils jetaient vraiment des gens dehors ? Les plus faibles, ceux qui n'avaient aucune chance de survie ? D'accord, les règles pour entrer dans ce camp étaient strictes, mais ça voulait dire que dès l'instant où la moindre erreur était commise, le moment où on jugeait que le groupe se porterait mieux sans quelqu'un, on pouvait être remercié de la sorte ?
- Ne me regarde pas comme ça. dit Luciano, mal à l'aise. C'est la même règle que quand on décide si une personne peut nous rejoindre ou pas, sauf qu'en fait elle continue de s'appliquer une fois à l'intérieur. C'est comme une évaluation continue.
- Mais... Pourquoi ? demandai-je. Pourquoi virer du monde ? Même avec les "faibles", on s'en sort très bien ! On est dans un système qui fonctionne jusqu'à présent, même avec des pièces en mauvais état. On ne change pas une recette qui marche. Je ne parle pas d'ouvrir les portes à n'importe quel énergumène qui viendrait frapper chez nous, mais tout va bien avec le groupe actuel. Tout le monde ne peut pas être au top de sa forme tout le temps ! Même moi ! Même toi ! Ce raisonnement est complètement stupide. N'importe qui dans un mauvais jour peut renvoyer une mauvaise image et se faire mettre à la porte à ce compte-là. Ca ressemble à une loterie ce système. Tu es d'accord avec ça ?
- Non. Ca ne me plait pas. Le Lieutenant-colonel Carpenter dit que les secours ne viendront jamais et qu'on fonce droit dans le mur. Sur le moyen terme, on peut tenir comme on est. Mais dans un an, on ne pourra plus nourrir tout le monde. Quand on aura pillé la région entière alors on devra produire notre propre nourriture. Il ne veut pas la "gâcher". Ce sont ses mots. Oui, il pense qu'on peut rester ici une année entière, et même plus. Et bien sûr, on ne recrute plus. Tu as été le dernier. Carpenter a décidé qu'au final, il fallait encore supprimer du monde.
- Supprimer ? demandai-je, choqué. C'est une métaphore, pas vrai ? Les exclus, qu'est-ce que vous en faites ?
- Je ne sais pas trop comment ça se passe. Il n'y a que le Colonel Summers, le Lieutenant-colonel Carpenter, le Major Anderson qui décident comment procéder. Théoriquement j'ai mon mot à dire, mais comme ils savent que je n'aime pas ça, je ne m'occupe jamais directement d'extraire qui que ce soit. En général les gens sont emmenés de nuit par soucis de discrétion. Ils ne sont pas maltraités. Ils partent avec leurs affaires.
- Sans protester ? demandai-je, sceptique.
- Le Lieutenant-colonel Carpenter sait se faire respecter... dit Luciano. Il a déjà "emprunté" le chloroforme dans l'armoire à pharmacie de Stephen quand il pense que la personne ne voudra pas coopérer. Ils restent conscients mais n'opposent plus de résistance. Ils sont emmenés à plusieurs kilomètres d'ici. Ils m'ont dis qu'ils s'assurent que l'endroit n'est pas dangereux avant de repartir.
- Et comment ça se passe pour ceux qui refusent de descendre du véhicule ?
- Carpenter part toujours avec son arme si il a besoin des les convaincre.
- C'est une histoire de malade ! m'exclamai-je. Tu t'en rends compte ? Qui décide de ça ?
- Summers, Carpenter, Anderson et moi. On fait une liste selon le mérite et les capacités. Surtout selon les capacités en fait. Je suis désolé. C'est vraiment pas une partie de plaisir. J'essaie de défendre la place de chaque civil mais je ne peux pas sauver tout le monde. C'est... Ce n'est pas moi qui commande. Je fais de mon mieux pour que tout se passe bien. Je sais qu'on a tort sur la forme. Ils ne veulent écouter aucune autre solution.
- On est trié selon une liste ?! Je suis quoi moi alors ? Un simple numéro que je dois m'efforcer à maintenir au sommet d'une colonne ?
- En fait... Ton nom est sorti dans une discussion. Carpenter se demandait si tu avais encore ta place parmi nous à cause de ton bras. Je lui ai fait remarquer que s'il voyait vraiment sur le long terme, tu t'en remettras et tu seras un atout fort dans le futur. Ta place n'est pas remise en cause actuellement. Je te jure que je vais m'assurer pour que ça soit toujours le cas. Le couple de personnes avec qui tu traines souvent, Joseph et Allison, ils se démerdent pas mal non plus. Ils sont aussi dans le haut de la liste. Ne leur dis pas pourquoi, mais essaie de faire bouger davantage tes autres amis. Je te dis ça dans leur intérêt. Surtout ne dis rien à personne à propos de la liste et de ce qui arrive à ceux qui sont en bas, j'aurais de très très gros ennuis. Je peux te faire confiance là dessus ?
J'étais choqué que l'idée de me faire partir ai été soulevée. J'étais loyal et toujours présent, ce n'était pas juste. Comme j'étais diminué physiquement, je me sentais soudain vulnérable, mal dans mes baskets. Je n'étais pas jugé à ma juste valeur. Il n'y avait aucune reconnaissance à ma bonne volonté. Je prenais à cœur le bien-être du groupe entier mais égoïstement, c'était uniquement ma propre situation qui m'inquiétait suite à la révélation de Luciano. Toutes mes certitudes étaient compromises. Je ne voulais pas être mis dehors. J'avais déjà survécu à l'extérieur... Mais maintenant que je connaissais la sécurité du camp, je sentais comme une boule au ventre en m'imaginant survivre par moi-même à nouveau. C'était difficile. J'avais... peur ? Si j'étais encore en vie, c'était uniquement grâce à la chance. Peu importe ce que Luciano disait, je doutais que sa parole pèse lourd dans la balance. Il ne savait pas s'imposer.
Alors comme ça, Conrad, Elizabeth, Janet et Sam étaient sur la sellette ? Demain, Luciano pouvait m'apprendre que l'un d'entre eux s'était fait abattre pour refus d'obtempérer pendant la nuit ? Je comprenais maintenant pourquoi les militaires étaient si distants avec nous. Pas la peine de s'attacher à une personne que l'on risquait de sacrifier.
Le talkie-walkie de Luciano se mit à grésiller.
- Major De Conti. dit la voix du Lieutenant Schweitzer dans l'appareil. On a un agglomérat de zombies sur la palissade côté ouest. On aurait besoin d'aide pour nettoyer la zone. Si vous pouviez venir au plus vite ça nous arrangerait bien.
- Je suis désolé pour tout ça. dit Luciano de plus en plus mal à l'aise. Le devoir m'appelle. On pourra discuter de ça ce soir. Je ne veux surtout pas que tu te fasses du souci. Fais attention à toi.
Luciano me caressa l'épaule de sa main gluante de boyaux de poissons puis partit en courant vers l'ouest, me laissant dans un désarroi total.
Cet après-midi, quand Joe et Allison me parlèrent de la descente qu'ils avaient fait dans une clinique de Mendham, je décidai qu'il était temps pour moi de proposer à nouveau mon aide pour les sorties en extérieur, même si je n'étais pas entièrement rétabli de la fois précédente. Je n'avais parlé à personne de ce que Luciano m'avait appris. Je ne voulais pas semer la panique ou lui causer des problèmes. Je restais quand même préoccupé.
Joe, Allison et moi étions assis dans l'herbe devant leur tente. Nous profitions du soleil avant que le temps ne vire à l'orage. Sur leurs conseils, j'avais rangé toutes mes affaires sur mon lit de camp. Apparemment, l'eau s'infiltrait très facilement sous les chapiteaux par temps de pluie et nous allions sans doute bientôt avoir les pieds dans la boue. Je ne tenais pas à me sentir plus crasseux que ce que j'étais déjà.
- Finalement tu cachais bien des choses ! s'exclama Allison d'un air enjoué. Il y a de la romance dans l'air avec De Conti à ce que j'ai cru voir. Toi qui affirmais que tu n'avais personne !
- Non. dis-je franchement en retenant mon rire. Ce n'est pas ça du tout ! Ce n'est que... Enfin c'est vraiment pas grand chose, ne te fais pas d'illusions. On se rencontre tout juste.
- Alors ça veut dire que si jamais tu décidais de partir du camp définitivement, il ne ferait pas parti de tes plans ? demanda Joe.
- Joe ! s'exclama Allison. On avait dit qu'on ne parlerait pas de ça tant que ce n'était pas décidé !
- Il faut bien sonder les gens pour savoir combien on pourrait être. répondit Joe. On a bien demandé à Elizabeth.
- De quoi est-ce que vous parlez ? demandai-je. On m'explique ?
- Allison et moi avons l'intention de partir. avoua Joe. Enfin, non, comme Allison l'a dit, ce n'est pas certain. Ce n'est pas pour tout de suite. Au cas où, notre paquetage est préparé.
- Qu'est ce qui motiverait votre départ ? demandai-je.
- C'est cette atmosphère malsaine... dit Allison. Je n'aime pas la tournure que ça prend. Les gens sont de plus en plus moroses ici. Il y a plus de tensions qu'avant, et même des bagarres. Notre voisin aurait même fait une tentative de suicide cette nuit en se tranchant la gorge lui-même ! Tu te rends compte ? Comment peut-on se faire ça à soi-même ? Il est à l'infirmerie maintenant. On sait pas si il va y passer ou pas. Stephen Kaufman fait de son mieux pour le maintenir en vie. Il est tout seul à s'en occuper, je ne sais pas si je dois me proposer pour jouer les infirmières...
Ce que je savais, c'était que cet homme était le candidat tout désigné pour le prochain exil.
- D'autant plus que ce pauvre homme n'aurait pas arrangé son cas s'il avait réussi à se tuer. dis-je. Il se serait transformé en zombie quand même. Beaucoup de personnes ici pensent encore que seule une mort suite à une morsure te change en l'un des leurs, mais j'ai déjà vu un bébé se transformer alors qu'il n'avait jamais été en contact avec un zombie. Ca s'est passé chez des voisins à Conrad et moi dans les premiers jours. Mourir n'est plus une solution, même pour les plus désespérés.
- C'est horrible. commenta Allison.
- Sinon, ça ne vous fait pas peur de quitter cet endroit ? demandai-je. Vous êtes ici depuis le début, vous n'avez jamais dormi dans la nature en vous demandant si vous alliez être réveillés par un zombie en train de vous ouvrir le ventre.
- Oui, mais toi tu as connu ça. dit Joe. Tu étais seul en plus. Un petit groupe peut s'entre-aider, faire des tours de garde, des trucs comme ça. On ne va pas partir les mains vides. Alli et moi on commence à faire des réserves personnelles. Quand on part en mission, on garde toujours un petit plus de côté qu'on cache chez nous. Pas grand chose pour pas que ça se remarque, mais ça commence à être conséquent. Il nous manque juste des armes. Tu es un type bien alors on voudrait que tu viennes. Si quelque chose n'allait plus ici, tu partirais avec nous ?
La liste dont m'avait parlé Luciano occupait encore mon esprit. Oui, un plan B était une bonne idée. Se retrouver avec Joe et Allison était autrement moins effrayant que de finir seul.
- Tout à fait. dis-je. Je vais faire comme vous et préparer un sac au cas où il faudrait partir en vitesse. A qui d'autre avez-vous proposé ça ?
- Je veux Elizabeth et Janet avec nous. dit Allison d'un ton catégorique. On ne les laissera pas derrière. C'est hors de question, ce sont des filles super. C'est déjà demandé et elles sont partantes. Il faudra sûrement les soutenir car le rythme dehors pourrait être plus dur qu'ici mais on y arrivera si on se sert les coudes.
- Et Conrad et Sam ? demandai-je.
Joe et Allison échangèrent un regard comme si ils se demandaient par télépathie s'ils étaient d'accord.
- Conrad ne fait pas partie du plan à l'heure actuelle. dit Joe. Ouais, on l'aime bien, mais il est un peu à cran. Et je vais penser à la sécurité du groupe avant tout. On a peur qu'il craque. On peut être sûr du comportement de personne une fois qu'on partira mais ça sera pas rose tous les jours et je ne sais pas comment il va gérer ça. En plus je ne sais pas s'il sait tenir sa langue. Il faudra être très discret quand on partira car on piquera éventuellement un véhicule. Ca ne leur manquera pas, on ne les utilise jamais tous en même temps. Si on décide de prévenir Conrad, ça sera au dernier moment. Pour Sam, je ne suis pas sûr que son état psychologique lui permette de voyager avec nous. Il est trop... éteint. C'est mieux pour lui de rester dans un cadre structuré. Il vivra mieux ici.
Je n'en étais pas si sûr...
- Si on part. rappela Allison. Nous n'en sommes pas encore là. J'espère que tu nous comprends, Graham. Si on part, ce n'est pas pour recréer la même chose ailleurs.
- Je comprends parfaitement. dis-je. Vous, les filles et moi. Ca m'intéresse.
Le cœur un peu plus léger nous continuions tous les trois à discuter plus sereinement sur des sujets moins sensibles. Nous parlions sport. Tout comme moi, ça manquait à Allison de ne pas pouvoir s'entrainer. Grande sportive, elle avait participé à de nombreux championnats d'athlétisme. Elle courait le cent mètres. Joe n'était pas un sportif. Son hobby était le dessin et il s'intéressait à l'art en général. Il était même allé dans une école d'art quand il était plus jeune, bien qu'il n'en ait pas été diplômé.
Peu de temps après, Elizabeth vint nous rejoindre. Elle tenait un livre dans une main et un sac en toile de jute dans l'autre.
- Je viens rendre le livre que tu voulais Allison. dit Elizabeth. Et ce sac est à vous ? Il était juste là au milieu du chemin.
Le sac me rappelait quelque chose. Je demandai à Elizabeth de me le donner. En jetant un coup d'œil à l'intérieur, je reconnu l'appareil photo polaroïd. C'était à cette journaliste, Laura Holmes. Je pensais savoir à peu près où elle vivait et quittai donc mes compagnons pour aller lui rendre ses affaires. Curieux, je regardais encore une fois à l'intérieur pendant le trajet. Je me demandais combien de personnes elle avait interviewé. Alors que j'allais attraper le calepin, je renonçai pour plutôt saisir la photo au fond du sac. Je la regardai.
C'était une photo de moi. Surpris, j'arrêtai brusquement de marcher. Non, ce n'était pas moi en fait. L'homme de la photo avait les yeux marron alors que les miens étaient bleus. Ses cheveux étaient un peu plus foncés et le nez plus long. Il était maintenant clair que ce n'était pas moi, mais il y avait d'énormes ressemblances. Il aurait pu être mon frère caché. Une femme était à ses côtés, Laura Holmes. Elle était plus jeune, ses cheveux n'étaient pas rouges mais d'un brun beaucoup plus naturel. Elle était radieuse. Je retournai la photo pour lire "Bradley et moi à Montréal, hiver 2001". Je rangeai la photo et repris ma route. Bigre, avec une telle ressemblance, cette journaliste avait du être surprise en me voyant. Elle n'avait pas pu ne pas s'en rendre compte. Qui pouvait-ce être ? Son mari ?
J'arrivai devant son chapiteau. Elle en avait un pour elle toute seule, généreux don du Lieutenant-colonel Carpenter pour les parties de jambes en l'air qu'ils avaient ensemble. Comme il n'y avait pas moyen que je signale ma présence, je passai ma tête entre les deux bâches de l'entrée. Elle n'était pas là. J'entrai. Une odeur de menthe embaumait la pièce. C'était plutôt joli là-dedans, elle avait fait de son mieux pour décorer son chez-elle. Des foulards étaient tendus un peu partout en guise de tapisseries. Des bougies multicolores étaient posées sur un carton qu'elle devait utiliser comme table de chevet. Un peu dangereux étant donné que la tente en elle-même était composée d'un matériau inflammable. Au milieu de la pièce, il y avait un gros rondin de bois en guise de table avec encore plus de bougies et une multitude de feuilles volantes avec des écritures manuscrites.
Enfin, je m'approchai du lit de camp. Je voyais dessus un ours en peluche usé et une bouteille remplie d'un liquide vert. De l'alcool de menthe, cela expliquait l'odeur. Soit elle l'avait volée, soit c'était un autre cadeau de la part de Carpenter. Il y avait des photos dans tous les sens sur son lit. Il faisait sombre, je dus m'approcher pour pouvoir les regarder.
Ha non, là c'était franchement glauque. Glauque de chez glauque. Ce n'était plus des photos de ce dénommé Bradley, c'était bel et bien des photos de moi, seulement moi. Moi à table en train de manger. Moi à quatre pattes en train d'aider Janet à ramasser ses boites de conserve. Moi assoupi sur une chaise longue en train de bronzer. Moi à la pêche avec Luciano et son cousin le Capitaine Kaufman. Moi nu en train de prendre mon bain dans la rivière. Et même une photo de mon visage endormi prit en gros plan sur mon lit de camp en pleine nuit. J'avais affaire à une malade, obsédée par moi. C'était marrant ses airs aguicheurs de l'autre jour, mais là ça ne me faisait plus rire du tout. Stupéfait, je m'écartai de ma découverte à reculons. Je sursautai en heurtant quelque chose de mou. Je me retournai. Holmes était là, à moitié hilare avec un doigt dans la bouche qu'elle mordillait. Elle puait l'alcool.
- On a perdu son chemin petit lapin ? demanda-t-elle.
Je plaquai son sac sur elle.
- Vous avez perdu ça. Je suis venu vous le rapporter. dis-je d'une voix monocorde.
- Ho ! s'exclama-t-elle. Comme s'est gentil ! Restez donc un petit peu, je veux vous offrir un verre pour vous remercier !
- Désolé. Je n'ai vraiment pas le temps.
Sans plus attendre, je quittai sa place presque en courant. Je voulais mettre la plus grande distance possible entre cette femme et moi. C'était un endroit de fous.
