35ème jour (27/07/2014) Nous patinions dans la boue. L'effet de succion rendait les pieds difficiles à détacher du sol. Malgré mes efforts, j'en avais partout. Les éclaboussures remontaient jusqu'à mes genoux. Je me sentais sale comme jamais auparavant. Heureusement que le soleil était de nouveau de la partie pour faire sécher tout ça. Le pire après ces deux jours de pluie, c'était les pertes. Des dizaines de kilos de farine avaient prit l'eau dans la réserve et tout ça commençait à sentir la moisissure. Tout le monde était sur les nerfs. Ce matin, alors que je quittais la tente de Luciano, quelqu'un me tapota l'épaule.

- Bonjour Conrad. dis-je en me retournant.

- Sam a disparu. me dit directement Conrad. Je ne l'ai pas vu depuis hier.

Merde... J'avais totalement oublié de pousser Conrad et Sam à se montrer plus actifs sur le camp. Ma propre situation, le plan de Joe et Allison et ma paranoïa avec cette journaliste à la con avaient entièrement occupé mon attention ces derniers jours.

- Tu en es sûr ? demandai-je. Il aime s'isoler. Tu as cherché partout ?

- Je me suis couché tôt hier soir. dit Conrad dans un état d'excitation intense. Sam n'était pas là. Et quand je me suis levé ce matin son lit n'avait pas été défait. Sam a vraiment disparu ! Je viens de faire mon petit tour. J'ai rencontré le Major Anderson. Il m'a dit que Sam est mort en mission hier soir.

- Ho... Navré de l'entendre.

Conrad claqua ses doigts devant mon visage. C'était extrêmement irritant. Il me refaisait encore une fois ce coup et c'était mon poing dans sa gueule.

- Hey ! s'écria-t-il. Tu es bouché ?! On parle de Sam ! Depuis quand Sam part en mission ?! C'est des conneries ! Sam n'est pas mort en mission ! Pour inventer une excuse pareille, c'est évident qu'ils lui ont fait quelque chose ! Janet m'a dit qu'elle avait des suspicions sur ce qu'il se passe réellement dans le campement. Je crois qu'elle avait raison !

Evidemment, Sam avait du être emmené cette nuit. Je n'étais pas surpris. J'aurais du les prévenir... Je me sentais en quelque sorte complice.

- Pourquoi "ils" auraient fait quoi que ce soit à Sam à ton avis ? demandai-je.

- Peut-être qu'ils trouvaient sa présence plus handicapante qu'autre chose ! J'en sais rien !

- Alors il vaudrait mieux faire en sorte que notre travail donne satisfaction et qu'on ne nous juge pas handicapant nous non plus. dis-je. S'ils lui ont vraiment fait quelque chose à cause de son attitude, ne faisons pas les mêmes erreurs que lui. On cherchera à savoir ce qui s'est vraiment passé avec Sam mais faisons gaffe à nos propres fesses en attendant.

- Hein ?! s'exclama Conrad. C'est tout ce que tu as à dire ? On ne va rien faire pour Sam alors ?! On ne va pas aller à sa recherche ?

- Que veux-tu qu'on fasse ? demandai-je. Tu as une piste à suivre au moins ? Concrètement, on ne peut rien pour son cas.

- Mais si ! s'exclama-t-il. Toi tu sais parler aux gens, alors agis ! Ou demande à ta pote journaliste de mener l'enquête ! Fais quelque chose !

- Laura Holmes est timbrée. Je n'ai pas confiance en elle. Elle a peut-être été compétente à une époque mais elle n'a plus les yeux en face des trous. Elle a malheureusement d'autres choses en tête. Elle ne pourra pas nous aider. Si tu veux son aide, va la voir mais il est hors de question que je m'approche de cette folle. Si tu veux vraiment savoir ce qu'il se passe, fais le par toi-même. Mais n'attire pas l'attention sur toi et essaie de rendre les militaires contents de ton boulot.

- Tu me laisses me débrouiller seul ?! demanda Conrad. Chaque décision que je prends finit toujours par me retomber dans le coin de la gueule ! Je vais faire n'importe quoi ! Vas-y, aide-moi à le retrouver, Graham ! S'il te plait !

- Je ne vais pas me mêler à une histoire qui sent les emmerdes à plein nez. dis-je d'un ton las. On ne peut rien faire. Laisse tomber et fais juste ce que je te dis. Garde profil bas.

Conrad me regardait avec un mélange de dégout, de déception et de colère. De quel droit pouvait-il me juger ? Je disais ça pour son bien.

- Je savais que tu étais de leur côté. dit-il.

- Conrad, il n'y a pas de côté.

- Ca se voit que tu ne vis pas avec la peur au ventre. dit-il. Je flippe totalement de ne rien comprendre et j'ai peur d'être le prochain à disparaitre ! Ou peut-être que tu t'en fous ? On dirait que tu te fiches de tout, tout le temps ! Réagis, bordel ! Tu te sens protégé et au dessus de tout ça à jouer la salope avec l'autre tarlouze ?!

Je fus le premier surpris de voir mon poing fondre sur le nez de Conrad. C'était involontaire, comme si ma main était sur un ressort que je ne pouvais plus contenir. Depuis le temps que ça me titillait, qu'est ce que ça faisait du bien de se défouler ! Le jeune homme s'étala de tout son long dans une marre de boue.

- Espèce de connard ! s'écria-t-il. Tu m'as pété le nez !

- De la part de la salope. dis-je calmement. Fais ce que tu veux maintenant, mais fais attention où tu mets les pieds.


Je ne vis plus Conrad de la journée après cet épisode. Il avait du prendre ses repas tout seul dans un coin. J'en avais assez de lui pour le moment. J'étais mentalement fatigué. Conrad n'avais pas tort. Par moment j'avais des élans de générosité envers le reste du groupe, mais la plupart du temps je ne pensais qu'à mes propres fesses. J'étais avec eux sans vraiment être là, enfermé dans ma tête, et plus rien autour de moi ne comptait.

Ce soir là après le dîner, je partis avec un petit groupe d'hommes escortés par le Capitaine Stephen Kaufman en direction de la rivière. Je n'avais pas pris de bain depuis trois jours. Je voulais me débarrasser de cette odeur de sueur et de la boue séchée qui me collait à la peau. J'emmenai aussi une petite pile de vêtements sales pour faire ma lessive, ainsi que ma gourde. Rien n'était jamais totalement propre au campement, je n'avais même pas de savon, mais au moins j'aurais l'air un peu moins sauvage. Je devais aussi retrouver un nouveau rasoir. On avait du me voler celui que Joe m'avait rapporté de l'extérieur. Je ne pouvais jamais grader un objet précieux bien longtemps. Ma barbe d'une semaine me démangeait et je labourais ma peau avec mes ongles.

Nous n'avions pas le droit d'aller à la rivière quand bon nous semblait. C'était forcément par groupes escortés par un militaire, hormis les plus gradés qui étaient exemptés de cette corvée ainsi que le Capitaine Black qui ne surveillait que les groupes de femmes. Le trajet n'était pas bien long, cinq minutes tout au plus, mais j'aimais la promenade.

- Quoi de neuf, docteur ? demandai-je à Stephen Kaufman. J'ai entendu dire que vous aviez un homme qui s'est tranché la gorge à l'infirmerie. Il s'en est sorti ?

- Non... répondit-il. Il est mort avant-hier.

- Ha... Il avait déjà perdu trop de sang ?

- Je n'en sais rien. répondit Stephen en haussant les épaules. Je ne crois pas. Il n'a pas touché de vaisseau important. J'ai stoppé le saignement et je l'ai recousu. Il ne s'est pas étouffé avec ses fluides. Il est juste mort, comme ça. C'est assez frustrant de faire tout son possible pour sauver une personne et de ne même pas savoir pourquoi elle est morte. C'était "assez propre". Dans nos conditions, c'est difficile de travailler en asepsie. Il n'avait pas de fièvre et j'ai pris toutes les précautions qui s'imposaient mais comme il était fragilisé, il a succombé...

- Vous n'êtes pas chirurgien ?

- Je suis kinésithérapeute. Je n'ai pas l'habitude de faire ça. Quelques points de suture c'est une chose, mais un homme avec la gorge béante... On n'a pas d'autre médecin, même chez les civils, alors je suis bien obligé de me débrouiller. Vous devez savoir que votre amie Allison a fait des études de médecine. Elle m'a aidé, mais ça n'a pas suffit.

- Et le corps ? demandai-je. Qu'est ce que vous en faites quand quelqu'un meurt sur le camp ? C'est déjà arrivé ?

- Je l'ai empêché de se transformer, vous vous en doutez. A l'aide de mon scalpel, dans la tempe. Une fois le cerveau touché ils ne se relèvent plus. Le corps a été évacué par mes collègues sans que personne ne le sache. Je ne crois pas qu'ils aient pris la peine de l'enterrer. Ca fait le troisième suicide en un mois... Enfin, sur un ton plus joyeux, vous allez mieux vous ?

- Oui. répondis-je. J'ai enlevé mon écharpe au bras pour pouvoir me laver plus facilement. Je la remettrai après mais je ne ressens plus de douleur si je m'efforce à pas trop bouger. Je ne vais plus la garder très longtemps. Ca se remet bien comme il faut. Merci.

Stephen arracha au passage une fleur sauvage violette hérissée de petite épines.

- Vous pensez que madame Howard aime les bouquets de fleurs ? demanda-t-il.

- Madame Howard ? répétai-je sans avoir la moindre idée de qui il parlait.

- Votre amie Elizabeth.

- Quelle femme n'aime pas les fleurs ?

- Mon ex-femme ! répondit Stephen. La première fois que je lui ai offert un bouquet, elle m'a hurlé dessus, elle en serait presque arrivée aux mains. Soi-disant qu'aimer les fleurs est un stéréotype de femme mièvre. Elle trouvait ça insultant. Moi, je voulais juste faire plaisir. Les féministes...

- Je pense qu'Elizabeth apprécierait. dis-je. Alors... Elle vous plait ? C'est une belle femme.

- Je ne saurais pas comment lui dire. dit Stephen. Elle m'a l'air timide, pas le genre de femme qui fait le premier pas. Je ne sais pas... Elle n'est pas mariée au moins ?

- Non, elle est divorcée elle aussi. dis-je. Elle en a eu plusieurs des maris, je crois. Lancez-vous. Qu'est ce que vous avez à perdre ? Si vous lui offrez des fleurs, elle comprendra le message et elle vous fera vite comprendre d'une manière ou d'une autre si elle apprécie vos intentions. Je ne pense pas que ce soit le genre à donner des râteaux vraiment blessants.

- Okay. Je sens que je vais me faire charrier par mes collègues si on me voit arriver avec un bouquet. Vous savez autre chose sur elle ?

- Je sais que s'est une dévoreuse de livres. Vous pouvez essayer de lancer une conversation avec ce point de départ. Même si vous ne lui plaisez pas de la même manière qu'elle vous plait, c'est une femme gentille qu'il est agréable de connaitre.

- Merci. répondit Stephen. Vous avez raison, je vais aller lui parler. Je ne sais pas trop comment l'aborder avec mes gros sabots. Je ne veux pas paraitre lourd. Peut-être par le biais de la lecture, comme vous dites. Vous, de quoi vous avez parlé avec Luciano pour obtenir son attention ?

Je n'allais pas lui dire que son cousin n'était qu'un plan cul. Luciano n'avait pas l'air de voir les choses sous cet angle alors il avait sûrement raconté à Stephen quelque chose d'un peu moins cru et de plus romantique.

- Hum... La pêche. répondis-je.

Et je l'avais bien ferré le bougre...

- Je suis content qu'il ait trouvé quelqu'un au camp. Il avait peur de finir seul. Il déteste être seul. Du coup il se précipite parfois et il a eu des relations avec beaucoup de types qui n'étaient vraiment pas faits pour lui. Il a vite une dépendance affective, c'est maladif. Le pauvre... Le dernier dont il s'est épris s'est fait mettre en pièces sous ses yeux il y a quelques semaines en plus de ça. Tant mieux si vous êtes la bonne personne. Vous avez l'air plus honnête que les précédents. Ce n'est pas que mon cousin, c'est aussi mon meilleur ami, alors je m'inquiète pour lui dans les choix qu'il fait.

- Hum... marmonnai-je en me rendant compte de l'ordure que j'étais.

Nous arrivions. Une fois sur place, Stephen se détacha du groupe. Il alla sur une plage de galets d'où il avait une bonne vue des environs et scrutait les arbres derrière ses lunettes en plissant les yeux. Il y avait sept ou huit hommes dans le groupe. Chacun s'éparpillait avec ses affaires à la main. On me jeta un regard méfiant. Okay, ma présence n'était peut-être pas appréciée par tout le monde.

La rivière faisait un angle une trentaine de mètres en amont, j'aurais le loisir d'être tranquille là-bas. La zone était isolée des regards par des buissons de ronces. J'avais vingt minutes avant qu'on ne reparte. Nous devions rentrer avant la tombée de la nuit. Je partis dans mon coin. Je fus surpris de voir qu'il était déjà occupé par quelqu'un. Je n'avais pas vu cet homme me devancer. Un quinquagénaire, gras et dégarni avec une queue de cheval ridicule me regardait d'un air mauvais.

- Qu'est ce que tu viens foutre là ?! beugla-t-il. Tu vois pas que c'est occupé ?

- Désolé. Je n'avais pas vu. dis-je.

- Laisse-moi te montrer la sortie.

L'homme s'approcha de moi et m'empoigna par le col. Je me dégageai vivement.

- Wooh ! m'écriai-je. C'est bon, je peux marcher tout seul !

- Hey, tu m'as touché, là ?! s'écria l'homme. Tu crois que tu vas t'en tirer comme ça ?!

L'homme essaya de me donner un coup de poing. Ses gestes étaient lents. Je fis un pas en arrière à temps pour esquiver. Un pic d'adrénaline hérissa tous les poils de mon corps. Même si je n'avais pas reçu physiquement le coup, je le sentais en plein dans mon estomac. On ne m'avait jamais agressé de toute ma vie. Une violence gratuite comme celle-ci était inacceptable. Un fourmillement envahissait ma tête et mon torse. Je sentais le sang affluer. Mon visage devint écarlate. Inacceptable. Je ne sentais plus mes extrémités.

Pour la deuxième fois de ma vie, et même de la journée, je portai un coup de poing dans le visage de quelqu'un sans savoir ce que je faisais. L'homme ne s'attendait pas à me voir riposter. Il trébucha dans les galets et tomba en arrière. La bouche en sang, il me donna un coup de pied dans le genou, ce qui me fit tomber sur lui. Je le tapai encore une fois dans la mâchoire avant qu'il ne tente quoi que ce soit. Il y eu un drôle de craquement. Il avait la bouche de travers à présent. Une dent était restée collée par la salive sur le dos de ma main. Personne n'avait le droit de me frapper. Je devenais fou furieux. Ce gros homme répugnant aurait ce qu'il méritait. A chaque convulsion lors de laquelle il me crachait son sang à la figure, je donnais un nouveau coup. En plein dans sa gueule à cet enfoiré. Je voulais lui faire bouffer. Son visage se tuméfia. J'allais me briser les doigts.

A califourchon au dessus de lui, je mis mes mains sur son cou et je serrai. Je ne "voulais" pas l'étrangler, je sentais que je devais le faire et je me laissai guider par ce besoin. Il essaya de retirer mes bras mais ne parvenait qu'à me griffer. Je sentais une puissance folle monter en moi alors que ses forces le quittaient. Il était à moi. Ses yeux exorbités me défiaient. Mon regard ne quittait pas le sien. Mes doigts étaient crispés. Mes ongles s'enfonçaient dans la chair.

Au bout que quelques secondes, l'homme avait fini de se débattre. Ses yeux étaient grand ouverts sur le ciel. Je retirai mes mains de son cou. On pouvait voir les traces violacées de mes doigts sur sa peau. J'étais à bout de souffle. Je me sentais... terriblement bien. Vidé. Un soulagement intense m'envahissait, comme après un orgasme. Mon souffle vibrait. Mon corps tout entier tremblait. Je fermai les yeux et essayai de retrouver une respiration normale. Le soleil couchant frappait mon corps de ses rayons tièdes et orangés. J'en ressentis un frisson. Mon cœur battait à en sortir de ma poitrine, ma tête était douloureuse. Je ne pouvais plus penser à rien.

- Ho merde... dit une petite voix derrière moi.

Mon corps se leva de lui-même. Stephen était planté derrière moi, bouche bée.

- Graham... dit-il avec consternation. Qu'est ce que vous avez fait ?

Je regardais le corps à mes pieds. C'était seulement maintenant que je comprenais que l'homme était mort. Que je l'avais tué. Pourquoi j'ai fait ça ?

- Je... Je ne sais pas. marmonnai-je. Il m'a attaqué. Il est... Il est mort.

Je ne savais pas comment réagir. Je ne savais pas quoi ressentir. Mon esprit était ailleurs. Mon corps agissait tout seul.

- Putain, j'ai le cœur qui bat à cent à l'heure... Je ne me sens pas bien du tout. J'ai l'impression que je vais faire une crise cardiaque. Qu'est-ce que je dois faire ? demandai-je, complètement perdu.

Stephen soupira.

- Rincez le sang que vous avez sur vous et allez retrouver les autres. dit-il d'un air éteint. Je vais m'occuper de tout ça. Je vous rejoins dès que j'en ai terminé...


Assis sur une chaise dans l'infirmerie, Stephen m'avait aidé à remettre mon bras dans son écharpe. J'étais trop agité pour le faire tout seul.

- Merci. dis-je. Encore une chose. Cet homme... Vous connaissez son nom ?

- Victor Miles. répondit Stephen.

- Vous allez devoir parler de ce qu'il s'est passé à quelqu'un ? demandai-je, inquiet. Qu'est-ce qu'il va m'arriver ?

- Je devrais. dit-il. Mais je ne vais pas le faire. Victor Miles était un ami du Lieutenant-colonel Carpenter. Ils se connaissaient avant l'épidémie. En d'autres termes, vous êtes mort si je parle.

- Ho... Alors merci. dis-je en me massant le front. Pourquoi vous êtes venu tout à l'heure ? On a fait beaucoup de bruit avec notre bagarre ?

- Bagarre ? Je n'ai vu que la fin... Ce n'était pas une bagarre, les coups étaient à sens unique... Luciano m'a demandé de garder un œil sur vous.

- Il me surveille ? demandai-je.

- Pas "surveiller". répondit Stephen. Il m'a demandé de "veiller" sur vous. Ce sont ses termes. Vous êtes en état de choc, Graham. Vous voulez quelque chose pour vous calmer ?

J'acquiesçai. Le docteur fouilla ses affaires et revint vers moi avec un petit flacon rempli d'un liquide vert.

- Il ne me reste plus que ça. dit-il. Beaucoup de monde est sous calmant, j'ai tout distribué. Et je n'ai plus de morphine depuis le type qui s'est tranché la gorge. Ca c'est de la méthadone. Ca va vous sédater. Ca sert habituellement pour le sevrage des héroïnomanes, mais c'est ce que j'ai de mieux actuellement. J'en ai un carton entier.

- Non merci. dis-je. Pas de drogue.

- Graham, est-ce que vous êtes sûr que ça va aller ? demanda-t-il sur un ton insistant. Ce que vous avez fait... Ca risque de se reproduire ?

- Je ne suis pas quelqu'un de dangereux... Mais si ça avait été le cas ma réponse aurait été la même.

- Est-ce que je fais une connerie en vous couvrant ?

- Je crois que non... dis-je avec un haussement d'épaule.

- Okay. Je vais vous laisser un petit peu tranquille. Restez ici aussi longtemps que vous sentez que vous en avez besoin. Je vais voir si quelqu'un cherche Miles. Je vais vérifier si quelqu'un a fait attention que nous sommes revenus sans lui.

Stephen quitta l'infirmerie. J'étais prostré, la tête dans ma main. J'avais tué un homme. Je l'avais compris. Je l'avais accepté. Je me sentais bizarre, un peu mal. Je ne me sentais pas mal de l'avoir tué. Je me sentais mal pour m'être sentis si bien après l'avoir fait. Je revoyais le corps inanimé. C'était tellement facile de tuer un être humain. Ce sentiment de toute puissance m'avait enivré. Et maintenant quoi ? Je pouvais sortir d'ici et continuer ma vie comme si de rien n'était ? Là encore, ça me paraissait facile. Je savais que je pouvais le faire. Ce n'était pas normal.

Les gens normaux ne pouvaient pas se sentir si détachés de leurs actes après avoir fait ça. Quelque chose clochait. Au moins, si je me torturais l'esprit, cela voulait bien dire qu'il y avait quelque chose en moi qui n'était pas totalement insensible. Je n'étais pas normal. Je me connaissais bien. J'avais toujours mené une vie rangée. Gentil fiston, collègue exemplaire, voisin discret, homme charmant. J'étais calme... d'habitude. J'étais ce qu'on appelait "un homme bien". Etait-ce encore le cas ? Je ne savais pas à quel moment je pouvais craquer, mais je savais que quand ça allait arriver, je pouvais avoir des choses en moi qu'il n'était pas bon de montrer. J'ai aimé tuer. Et alors ? Ca n'arriverait plus. Il m'avait provoqué. Il le méritait. C'était peut-être naturel d'aimer ça. Certains animaux pouvaient bien tuer par plaisir, pourquoi pas l'Homme ? Mon chat aimait démembrer des souris sans avoir envie de les manger, c'était pareil. Ne pas se laisser abattre. J'étais fort, je pouvais surmonter ça. Si je n'avais pas de remord, c'était stupide de chercher à en avoir. Je me mis moi-même une gifle. Aïe. Douleur physique, Okay. La douleur mentale n'existait pas. C'était une invention des faibles. L'esprit se maitrisait. Je me mis une seconde gifle. La peau claqua. J'avais la joue rouge. Cette sensation me faisait du bien.

Je vis une bouteille de vodka sur la table. Décidément, personne ne prenait en compte les interdictions dans ce camp. J'avais une soudaine envie de me bourrer la gueule et de flotter sur un nuage. Me mettre dans une bulle d'euphorie. Ca faisait des années que je n'avais pas fait ça. Voilà une sensation qui serait bien plus agréable. Je descendis la moitié de la bouteille en une minute. Le reste coula par terre quand j'échappai la bouteille. Je n'arrivais plus à voir mon visage dans le miroir sur le bureau de Stephen. Je reconnaissais mes yeux, ma bouche, mon nez, sans parvenir à rassembler les morceaux dans ma tête. Je ne savais pas combien de temps j'étais resté dans l'infirmerie. Quand j'en sorti, il faisait nuit noire et le sol tanguait. Je ne savais pas où j'allais. Toutes les allées et tous les chapiteaux se ressemblaient. Je trébuchai sur le sol plat. Luciano me rattrapa avant que je n'atteigne le sol. Je n'arrivais même pas à le voir, je l'avais reconnu à l'odeur.

- Cool ! m'exclamai-je en m'accrochant à son uniforme. Voilà le beau gosse !

- Toi tu marches pas au thé. dit Luciano, amusé. Je te tiens. Suis-moi, tu vas décuver chez moi.

Je me laissai faire et je n'eus aucune idée de comment la soirée se termina.