36ème jour (28/07/2014) Quelle horrible sensation que la gueule de bois. Je me réveillai ce matin nu dans le lit de Luciano, sans savoir comment j'étais arrivé là. Il n'avait pas un lit de camp étroit comme moi mais un matelas posé à même le sol, isolé de l'humidité par des cartons dépliés. Il faisait jour. J'entendais des gens marcher et discuter autour de la tente. La première chose qui me vint en tête fut la scène de la rivière. Ce visage bouffi aux yeux immobiles fixés sur moi... Ca allait sans aucun doute devenir une pensée récurrente, je devais me faire une raison. Cet homme me hantait, jugeant le plaisir malsain que j'avais ressenti en lui ôtant la vie. Ne me regarde pas comme ça.
Luciano dormait à mes côtés. Sa respiration lente me soufflait sur le visage. Il m'avait l'air paisible. J'enviais son innocence. Lui et moi vivions dans des univers parallèles et le sien était bien plus attirant que le mien. Je croyais avant que les personnes constamment animées de bons sentiments n'existaient qu'à la télévision. Ca m'avait donné une claque de me rendre compte que je m'étais trompé. Jamais je ne pourrais être comme lui, j'avais une vision du monde trop pervertie. Il resterait toujours un décalage. Mais je pouvais toujours faire semblant. Luciano se réveilla quand je mis mon bras autour de lui. Il s'étira.
- Salut, toi. dit-il en me caressant la joue. Tu as bien dormi ?
- Mouais... J'ai envie de vomir... dis-je. Surtout ne pose pas ta main sur mon ventre ou tu vas le regretter. Pouaaa... Plus jamais je bois encore comme ça... Plus jamais de toute ma putain de vie...
- On dit toujours ça ! s'exclama Luciano en baillant et en se grattant sous la couverture. Pourquoi tu étais dans cet état hier soir ? T'étais torché.
- Dure journée. répondis-je. J'avais envie de me... décontracter.
- Invite-moi à la fête la prochaine fois. Ca fait combien de nuits d'affilé que tu passes ici ? C'est toujours occasionnel où tu comptes t'installer définitivement ?
- J'aime être ici. dis-je. Si tu ne vois pas d'inconvénient. Je veux bien qu'on cohabite. Ici ou ailleurs...
- Moi je vois seulement des avantages. répondit Luciano en m'embrassant.
- Ha ? Qu'est ce qui te plait chez moi ? demandai-je. Je m'étonne de ce qui peut te réjouir alors qu'on se connait à peine.
- Hormis ta capacité à me faire me sentir bien quand je suis avec toi ? Tu es doux, attentionné, câlin.
- Certes. admis-je. Mais c'est le comportement qu'adopterait n'importe quel mec voulant te mettre dans son lit. A moins que tu préfères un bad-boy.
- Tu veux dire que je suis facile à avoir ? Il n'y a pas que ça qui me plaise chez toi. Je sais que je peux te faire confiance. Tu es intelligent. Tu es débrouillard. Tu es franc et direct. Tu as la tête sur les épaules. Tu as un humour de mauvais goût mais ça me plait. continua Luciano. Et je n'ignore pas le fait que tu sois mignon et que tu aies tout ce qu'il faut là où il faut. Je dois encore en rajouter ?
- C'est gentil, mais comment tu peux être sûr que je sois tout ce que tu décris en si peu de temps ? Tu es en train de créer un personnage de toutes pièces dans ton esprit. Tu m'idéalises. Tu es peut-être à l'opposé de la réalité. Tu sais, si je rencontrais mon clone, je ne mettrais pas ma vie entre ses mains. Je n'aurais pas du tout confiance.
- Je fais confiance à ce que je ressens. dit Luciano. Même si je ne fais que gratter la surface pour le moment. Si tu dis que je ne te connais pas si bien, je ne demande qu'à en savoir plus. Qui es-tu ? Tu as des qualités ou des défauts que j'ignore ? Tu es sociopathe ?
- Qui je suis ? Parfois je me le demande moi-même. Je n'ai jamais aimé ce genre de question. Qualité et défaut n'ont pas le même sens pour tous le monde, ça implique un jugement de valeur. Une personne égoïste vaut-elle moins bien qu'une personne généreuse ? Tout est une question de point de vue. Je préfère parler de caractéristiques. Tu veux connaitre mes caractéristiques ?
Luciano appuya sur ma joue avec un doigt.
- Je peux savoir ce que tu fais ? demandai-je.
- Je vérifie si tu es un être humain. dit Luciano en me souriant. J'attendrai de te revoir bourré pour te questionner. Les réponses seront plus simples. Tu n'as pas de question à mon sujet, toi ?
- Non. La surface est déjà bien grattée pour ma part. Je te connais même sur seize centimètres de profondeur. dis-je avec un sourire.
- Ho, voilà l'humour dont je parlais ! s'exclama-t-il en me jetant son oreiller à la figure. C'est d'une finesse ! Tu trouves que je suis un tel livre ouvert ?
- J'ai peut-être une seule question en fait. dis-je. Ca doit être une question récurrente pour un militaire. Et c'est même une question un peu débile et maladroite, mais est-ce que tu as déjà tué quelqu'un ?
- Pourquoi ? demanda Luciano en s'asseyant.
- Juste pour savoir.
Luciano restait silencieux. Il semblait hésitant. Il disait me faire confiance. Il pouvait me répondre sans craindre aucun jugement.
- Une fois. dit simplement Luciano.
- Et... Ca t'a fait quoi ? demandai-je.
- Pas du bien. J'ai encore du mal à... Je n'ai pas envie de m'étaler sur le sujet. Parlons d'autre chose.
Luciano se recoucha sur le matelas en se collant tout contre moi. Je croyais qu'il travaillait dans les renseignements, à quelle occasion avait-il pu tuer quelqu'un ? Etait-ce avant ou après le début de l'épidémie ? Le fait qu'il ait tué ne me dérangeait pas particulièrement, j'étais simplement curieux. Un mort de plus ou de moins, ça n'avait pas d'importance. Il restait le même homme que j'appréciais.
- Désolé si ça t'a contrarié. dis-je. Je te demande ça pour savoir si on a ressenti quelque chose de similaire en le faisant. J'ai tué un homme hier.
Luciano se redressa à nouveau, alarmé.
- Victor Miles. Il m'a "attaqué" près de la rivière et je l'ai tué. Je n'ai... pas vraiment fait exprès. Ca parait fou. Je l'ai étranglé mais je m'en suis pas rendu compte sur le moment. C'est juste arrivé. Je ne crois pas que cet homme voulait me tuer. Ca s'est enchainé sans raison. Je ne saurai jamais avec exactitude pourquoi il m'a agressé. J'ai un peu pété un câble. Stephen m'a couvert. Personne d'autre n'a vu ce qui est arrivé.
- Ho... Miles est mort ? balbutia Luciano. Et bien... Pour une nouvelle, c'est... Je suis sûr que tu avais tes raisons. Pas de tuer mais... Je suis désolé. J'aurais dû voir que tu en avais gros sur la patate et que tu allais faire une connerie. Je suis vraiment, vraiment désolé.
- Ne le sois pas, ça n'a rien à voir avec toi. J'allais parfaitement bien ou tout du moins je le pensais. Je ne sais pas pourquoi c'est arrivé. C'est sorti de moi d'un seul coup. Rien n'était prémédité.
- Tu comptes faire quoi maintenant ? demanda Luciano.
- Rien... Je vais laisser couler. Ca te choque ?
- J'en sais rien. soupira Luciano. Désolé quand même. J'aurais aimé être là pour t'empêcher de le faire. Pour t'aider. Tu veux en parler ?
- Tu aides. dis-je. Ca m'apaise d'être ici. T'en fais pas, arrête de dire que tu es désolé. Ca va aller pour moi. Et pour toi aussi.
- D'accord... S'il y a quoi que ce soit que je puisse faire...
- Tais-toi et serre-moi dans tes bras.
Luciano plaça une main dans mon dos, l'autre derrière ma tête. Je plongeai mon visage dans son cou. Il m'étreignait à m'en briser les côtes tout en restant silencieux, comme je lui avais demandé. Mon épaule écrasée contre son corps me lançait. Il soupira profondément. Je me sentais bien contre la tiédeur de sa peau. Luciano était doux. J'aimais ce réconfort.
- Serre-moi plus fort. demandai-je.
