44ème jour (05/08/2014) J'adorais mon nouveau couteau de survie. Lame en inox de quinze centimètres. Manche souple et agréable en main. Belle pièce que je portais toujours à la taille, dans son étui en cuir. La lame n'était pas rétractable, il m'était possible de m'en saisir en une fraction de seconde pour tuer. Je l'avais trouvé la veille lors d'une excursion sur un zombie bien frais. On savait tout de suite si un corps valait le coup d'être fouillé minutieusement ou non. Des zombies en costumes ou en talons aiguille qui étaient clairement morts depuis plus d'un mois ne valaient pas la peine qu'on s'attarde sur eux. C'était autre chose pour ceux qui étaient morts récemment. Ils avaient été des survivants, tout comme nous, alors on retrouvait souvent des armes sur eux.

Je pris mon couteau bien en main. Je retenais mon souffle. Je levai le bras, je visai puis le lançai en direction de la cible en papier. Raté. Je n'étais pas très bon sur une distance de quinze mètres. Au moins il s'était logé dans la planche de bois, c'était un progrès. Je ne pouvais pas m'entrainer au maniement des armes à feu à cause du bruit qu'elles généraient et des munitions limitées, mais j'aimais la nouvelle zone d'entrainement au lancé de couteaux et au tir à l'arc. Nous n'avions qu'une seule cible, alors je m'entrainais tôt le matin pour ne pas voir une file d'attente se former derrière moi. Je ne comptais pas tuer de zombie avec cette méthode. Je ne voulais pas prendre le risque d'égarer mon arme. Planter un ennemi directement dans le crâne restait une manière simple et efficace de procéder. Le lancer de couteaux était un bon défouloir, rien de plus. Ca ne me serait sans doute jamais utile. Je retirai mon arme de la planche.

- Beau lancé. dit une voix féminine. Ca manque encore de précision mais quelle vigueur ! Vous tirez toujours aussi fort ?

Et merde, pas elle...

- Madame Holmes... dis-je. Vous venez vous entrainer ?

- Hoho non ! s'exclama Laura. Je suis déjà une pro au tir à l'arc. Et c'est "Mademoiselle".

Elle s'approcha de moi. Elle avait encore cette haleine d'alcool de menthe. Je ne voulais pas entendre ce qu'elle avait à me dire. Elle s'approchait beaucoup trop. Elle posa une main sur mon torse et me regarda droit dans les yeux.

- Je venais juste voir comment tu allais. murmura-t-elle.

- Je suis en train de m'entrainer, là.

- Ho, il fait le timide ! dit-elle en riant. Tu sais, tu ne pourras pas toujours m'échapper. Le campement est petit. Pourquoi tu ne me rends jamais visite ? N'ai pas peur. Fais face à tes sentiments.

- Hein ?! m'exclamai-je. C'est très drôle mais maintenant je vais vous demander de partir, Laura.

Laura se colla contre moi. Je faisais une tête de plus qu'elle. Elle me regardait de ses yeux larmoyants. Elle avait le teint gris et maladif avec de grands cernes noirs accentuées par son maquillage. On aurait dit un personnage de film en noir et blanc avec une perruque rouge. Grotesque et vulgaire. Et ce qu'elle racontait n'avait aucun sens. Elle perdait la raison.

- Pourquoi tant de distance ? demanda-t-elle à mi-voix. Tu ne peux pas nier ce qu'il y a entre nous. Nous étions si proches autrefois. On a vécu des choses inoubliables. Tu t'en souviens, pas vrai ? Après ce restaurant à Montréal. Nous sommes allés dans ce parc sous la neige, avec toutes ces lumières qui dansaient dans la nuit.

- Montréal ? Je ne suis jamais allé à...

- Blottis l'un contre l'autre dans ce vent glacial. continua Laura en me coupant la parole. Quand j'ai glissé sur le verglas et que je suis tombée dans le lac, tu m'as enveloppée avec toi sous ton manteau jusqu'à ce qu'on arrive à l'hôtel. Tu me protégeais. Tu me portais. On ne faisait plus qu'un. Je n'ai jamais ressenti une telle chaleur que ce soir là. Je me sens si seule maintenant... Si mal... S'il te plaît, je veux un peu de ta chaleur. Tu me manques.

Je la pris par les épaules et l'écartai de moi.

- Laura. dis-je. Je n'ai aucune idée de ce dont vous me parlez. Vous délirez. Vous me prenez pour quelqu'un d'autre. Je suis Graham, pas l'homme que vous avez connu. J'ai vu la photo. Je lui ressemble mais je ne suis pas lui. Désolé. Vous devriez rentrer chez vous ou aller voir le docteur Kaufman.

- C'est faux ! dit-elle en levant le ton, persuadée par la véracité de ses paroles. Pourquoi tu es parti ? Je ne suis pas assez bien pour toi, c'est ça ?! Je suis tout ce que tu as toujours voulu ! J'ai fais tout ce que tu disais ! Tu disais que j'étais "spéciale" ! Je suis à toi et tu es à moi. On s'appartient pour la vie !

Elle était en train de me faire une scène. Un homme qui étendait son linge nous observait d'un air réprobateur.

- Vous dépassez les bornes, Laura. Calmez-vous.

- Tu ne peux pas penser que nous ne sommes plus faits l'un pour l'autre. C'est ce militaire avec qui tu as fait ces... choses qui t'as monté la tête ?! s'écria-t-elle. Je sais tout, tout le monde le sait ! Comment tu as pu nous faire ça ?

- Mademoiselle Holmes... soupirai-je.

- Tu me rejettes ? Parfait ! Si tu ne me reviens pas, personne ne t'aura !

Elle me brandit une photo au visage. Un poids me tomba dans l'estomac. Je me voyais sur l'image à côté de la rivière, en train d'étrangler Victor Miles. Sans attendre une seule seconde, je lui pris la photo des mains et la mis en morceaux.

- Ca ne sert à rien. dit Laura en croisant les bras. J'en ai d'autres. Je suis prête à te dénoncer. Reviens vers moi et je pardonne tout. Je... Je t'aime. On peut surmonter cette épreuve. Je sais qu'au fond de toi tu m'aimes encore. Je peux t'aider à y voir clair pour qu'on soit ensemble à nouveau. Comme avant. Libre à toi d'agir comme bon te semble. Tu as le choix.

J'étais dépité. Je ne pouvais pas tenir une conversation sensée avec cette femme. Elle n'entendait que ce quelle voulait entendre. Pour le moment, et seulement pour le moment, je devais entrer dans son jeu pour calmer les choses. Faire semblant pour qu'elle n'explose pas tout de suite.

- Okay. dis-je d'un air sombre. Donne-moi juste un peu de temps. Si je veux arranger les choses entre nous, je dois le faire bien. Je vais parler à Luciano dans un premier temps. Je vais lui dire que c'est toi que je veux. Ensuite il n'y aura plus que toi et moi. Ensemble comme avant.

Des larmes de joie coulaient sur le visage de Laura. Profondément soulagée, elle affichait un sourire hystérique et se mit à glousser.

- Je te dirai quand c'est fait. dis-je. Maintenant pars, je vais continuer à m'entrainer un peu. C'est dangereux de rester trop prêt. Les accidents arrivent vite. Très vite.

Laura explosa en sanglots en me serrant dans ses bras. Elle resta plusieurs minutes ainsi. Ensuite, elle se mit sur la pointe des pieds et ne parvint qu'à embrasser mon menton, puis elle s'en alla.

Génial... Soit elle dénonçait mon meurtre, soit quoi ? L'autre option était inenvisageable. Je ne pouvais pas faire semblant longtemps. Il n'y avait aucune bonne solution dans ce qu'elle me proposait. Je devais trouver une alternative. Pousser Joe et Allison à quitter le campement dès maintenant. Oui. Nous devions partir si les choses tournaient mal, et les choses tournaient mal. Loin de cette folle, de ces militaires régissant nos vies, de ce camp puant l'urine. Bordel, pourquoi un nouveau problème revenait à la charge dès qu'on pensait le précédent résolu ? Après quelques jours de répit, voilà que ça me retombait encore dessus. Ou alors, je devais espérer que la situation se résolve d'elle même. Comme je l'avais dit à Laura, les accidents pouvaient vite arriver... Je pouvais tenir, mais quand est-ce que j'allais à nouveau péter les plombs comme la semaine dernière à la rivière ? Je voulais partir, être loin, mener une vie simple, sans problème.

Je levai une nouvelle fois mon couteau au dessus de ma tête. Le centre de la cible était du même rouge que les cheveux de Laura. Je lançai mon arme en y mettant toute ma rage. En plein dans le mille.


Je n'avais pas croisé Conrad aujourd'hui. Il n'était pas à table à l'heure du déjeuner. Il mangeait souvent seul à présent, ou avec Janet, mais aujourd'hui je ne le trouvais nulle part. J'étais à peu près certain qu'il n'était pas sorti en mission, il avait trop la trouille. Je craignais qu'il ait à son tour été exilé pendant la nuit. Il m'évitait et je ne faisais rien pour renouer le contact alors je n'étais plus sûr de la dernière fois que je l'avais vu. Conrad n'était pas un mauvais gamin, j'aurais pu être moins dur avec lui, plus patient et compréhensif.

Je le cherchai partout en vain. Merde, s'il avait été emmené c'était en partie ma faute. Il ne savait pas se débrouiller tout seul. Avec mon aide, il aurait pu se ressaisir et s'adapter plus facilement à notre nouvel environnement. Je l'avais abandonné, estimant que s'il voulait vraiment s'intégrer et essayer de vivre avec les règles du camp, il n'avait qu'à prendre l'initiative de demander lui-même de l'aide. Sans pour autant me sentir coupable, je trouvais injuste s'il lui arrivait malheur. Après une vingtaine de minutes de recherches, je reconnu sa quinte de toux derrière une tente. Je retrouvai Conrad assis par terre dans un coin entre la tente et la palissade. J'étais soulagé de le voir.

- Bonjour. dis-je. Ca va ? Qu'est ce que tu fais par terre ici ? Tu joues à cache-cache ?

- Ca va. soupira Conrad. Je cherchais de l'ombre. On crame. J'ai jamais autant détesté l'été. Je crève de chaud sous la tente et dans le reste du camp soit c'est en plein soleil, soit il y a trop de monde. Ca parle encore et encore. Et encore. Et encore... Mal à la tête...

Le jeune homme était dans un piteux état. Malade, il était livide et son visage dégoulinait de transpiration.

- J'ai sauté le repas à midi parce que j'avais peur de gerber. dit-il. Maintenant j'ai la dalle, c'est con, hein ? Tu n'as rien à bouffer sur toi ?

J'avais mes réserves dans mon sac à dos, mises de côté pour le moment où je m'enfuirai du camp. Pas question de les sortir de ma tente et de me promener avec de la nourriture entre les mains aux yeux de tous, on m'accuserait de vol.

- Désolé. dis-je. Mais viens manger avec nous ce soir. Il n'y aura qu'Elizabeth, Janet, Luciano et Stephen a priori. Je ne sais pas quand Joe rentrera de mission et Allison est encore plus malade que toi, elle ne sort plus de son lit. Ca nous ferait plaisir de te revoir à notre table.

- Il me reste plus qu'à voler un truc dans la réserve au centre de commandement si tu n'as rien... Tant pis si je me fais prendre. C'est moisi, ici... Je préfèrerais partir. Et si je dis que je ne viens pas à table vers vous, tu vas encore me coller un pain dans la gueule ? demanda Conrad avec mauvaise humeur.

- Non. répondis-je. Le coup était parti tout seul. Je ne suis pas ton ennemi, Conrad. Au contraire. On s'inquiète pour toi. Pourquoi tu ne voudrais pas venir ?

- Je ne partage pas ma table avec des meurtriers.

Conrad savait. Je n'expliquais pas comment, mais il savait. Stephen, Luciano, Laura, Conrad... Tout le monde allait bientôt être au courant de ce que j'avais fait. Si cette information remontait plus haut s'en était fini pour moi.

- C'était un accident, Conrad. On n'agit pas toujours en saisissant sur l'instant les conséquences de nos actes. Quand on perd les pédales et qu'on a l'impression d'être dans une situation où c'est tuer ou être tué, on fait ce qu'on peut pour sauver sa peau. Tu peux le comprendre, met toi à la place des autres.

Piètre excuse, je ne croyais pas à ce que je disais. Conrad haussa les épaules et grimaça.

- Fous-moi la paix... dit-il en prenant sa tête entre ses mains. Dégage de là.


Joe était finalement revenu en milieu d'après-midi. Comme à mon habitude, j'aidais à décharger les véhicules, et Joe me donna le paquet de cigarettes qu'il avait rapporté pour Conrad.

- C'est plus la peine de passer par moi. dis-je. Il ne veut plus entendre parler de moi. C'est pas la joie entre nous deux.

- Mec, c'est pas la joie entre lui et n'importe qui d'autre. dit Joe. C'est une vraie plaie ce gosse. Il me file le bourdon... C'est pas grave, je trouverais bien quelqu'un qui veut des clopes. Rien de neuf ici pendant mon absence ? Comment va Allison ?

- La fièvre est tombée et elle a dormi tout l'après-midi. Elle est réveillée. Elle va mieux. Elle s'inquiétait de ne pas te voir revenir.

- Merci d'avoir gardé un œil sur elle. dit Joe.

- Pas de quoi. Je t'attendais aussi pour te parler. dis-je. Il est temps qu'on parte, tu ne penses pas ? Tout le monde tombe malade, c'est de plus en plus tendu. Les conditions de vie n'en valent plus la peine. On trouvera mieux ailleurs. Le plus tôt sera le mieux.

- Je suis d'accord, mais tant qu'Allison ne pète pas le feu, c'est non. dit Joe. Sa santé passe avant tout.

- J'espérais qu'on puisse faire ça ce soir comme elle va un peu mieux. Je ne veux pas entrer dans des détails inutiles mais il y a des évènements qui me pressent un peu. Je ne peux vraiment plus rester ici.

- C'est un non catégorique. trancha Joe. Allison est ma seule préoccupation. Aucun argument ne me fera changer d'avis. On verra comment elle se sent demain. Ca peut attendre demain, pas vrai ?

- Okay. dis-je, résigné. Sinon j'ai repensé à ce que tu m'avais demandé l'autre jour. Si ça marche toujours, je demanderais volontiers à Luciano s'il veut nous accompagner dans notre départ. Et comme le doc et lui sont cousins, il ferait sans doute lui aussi parti du voyage. Un médecin avec nous c'est un bon point, non ?

- Je ne sais pas... dit Joe avec hésitation. Je sais que je t'avais demandé mais plus j'y pense moins j'en suis convaincu. Est ce que la loyauté de ton copain envers sa hiérarchie est moins forte que votre amitié ou le je-ne-sais-quoi qu'il y a entre vous ? S'il ça ne tenait qu'à moi, je ne dirais pas non. Mon argumentation va te paraitre redondante, mais comme on ne va pas vraiment partir les mains vides et si on nous dénonce avant qu'on ait mis les voiles, je ne veux pas mettre Allison en mauvaise posture. Le plan qu'on a élaboré et les personnes qu'on a décidé d'intégrer à ce plan sont sûrs. On ne va pas en changer.

- Je vois. dis-je. Je comprends ta position. Peut-être alors qu'on pourra le prévenir au dernier moment alors, comme Conrad ? Il faudra bien que je dise au revoir.

- Peut-être.

On ne partirait donc pas aujourd'hui. D'ici demain, Laura n'aurait pas le temps de me nuire. Et si elle me voyait entrer dans la tente de Luciano ce soir, passerait-elle à l'action ? Je devais le prévenir, et peut-être envisager de retourner dans mon ancienne tente cette nuit, en espérant que Conrad ne me jette pas dehors. Et si Allison n'était pas sur pieds dès demain, je ne saurais vraiment plus quoi faire. Je pourrais partir seul, et attendre les autres quelques jours à proximité du camp. Ou partir juste avec Luciano et Stephen au lieu du groupe prévu initialement, en admettant qu'ils acceptent. Je pouvais également... éliminer la menace. J'identifiais plutôt deux menaces : Laura, qui pouvait me dénoncer à tout moment, et le Lieutenant-colonel Carpenter, qui me tuerait à l'instant où il découvrirait que j'avais tué son ami Victor Miles. Tenter quoi que ce soit contre un soldat entrainé et vicieux était hors de ma portée. Je ne me voyais pas l'égorger dans son sommeil. Quoique...

Si Laura disparaissait, tout reviendrait à la normale. Est-ce que la tuer était la solution à mes problèmes ? Un meurtre pour cacher un autre meurtre ? Et prémédité, cette fois. C'était effrayant de penser si naturellement que sa mort me faciliterait la vie. Si je le voulais vraiment, je pouvais le faire. J'étais tout excité à cette idée. Je pouvais me retrouver isolé avec elle, elle ne demandait que ça. Je la voulais morte. Morte de ma main. On est jamais mieux servi que par soi-même. Est-ce que tuer me dérangerait ? Non, pas cette fois-là. C'était justifié, c'était elle ou moi. Mais c'était risqué. Elle était déjà instable, alors si j'arrivais simplement à la contrôler ou à la décrédibiliser complètement, ça serait parfait.

- T'es toujours avec nous, Graham ? demanda Joe en me sortant de mes pensées.

Joe sortait du coffre de la voiture un sac rempli de bouteilles que je reconnaissais, c'était la liqueur de menthe que Laura affectionnait tant. Pourquoi continuait-on de rapporter de l'alcool ici alors qu'il était théoriquement interdit d'en consommer ? On entendait dire que le Colonel Summers était alcoolique. Si c'était vrai, il donnait peut-être l'ordre qu'on lui en ramène. Ca y est, je savais quoi faire avec Laura. Ca allait complètement la détruire. Cette pauvre femme ne me laissait pas le choix.

- Pardon. dis-je. Joe, tu t'y connais en drogues ?

- Mec ! s'exclama Joe en riant. Ne juge pas un livre sur sa couverture ! J'ai jamais touché à ça.

- Pardon. répétai-je en rendant compte de la stupidité de ma question. File moi ce sac, il a l'air lourd. Je vais le ranger.

- Merci. Je ne sais pas ce que tu as en tête, mais reste cool !

Une fois le sac en main, je filai non pas vers le centre de commandement, mais vers l'infirmerie. Je rencontrai Stephen à l'intérieur. Je lui parlai brièvement de l'état de santé de Conrad et demandai s'il pouvait l'examiner. Le médecin quitta la tente en suivant la direction que je lui avais indiquée. Une fois seul dans l'infirmerie, je fouillai les affaires de Stephen et trouvai la boite qu'il me fallait.

Il y avait une cinquantaine de flacons de méthadone à l'intérieur, le produit qu'il m'avait proposé pour me détendre après la mort de Miles. Le liquide était de couleur verte, les bouteilles d'alcool dans mon sac également. Le mélange serait indétectable. Je ne connaissais pas les effets exacts de ce produit, Stephen m'avait juste dit qu'il était utilisé pour sevrer les consommateurs d'héroïne. C'était donc apparenté à une drogue. Si je mettais une bonne dose dans les bouteilles, sachant en plus que la combinaison avec de l'alcool ne ferait probablement pas bon ménage, j'avais l'accident parfait pour me débarrasser de cette fichue journaliste. Au pire, Laura deviendrait une épave avec un cerveau flingué. L'overdose était parfaitement crédible. Je mettais autant de flacons que possible dans le sac puis quittai l'infirmerie en vitesse avant le retour de Stephen.

Dehors, personne ne prêtait attention à ce que je transportais. Je ne croisai aucun militaire. J'arrivai à la tente de Laura. Discrètement, je passais la tête chez elle. Elle était endormie sur son lit, bouteille à la main. Elle devait être encore plus imbibée que ce matin. J'entrai. Je m'installai à genoux au pied de son lit. Je sorti bouteilles et flacons sans faire de bruit. Je dévissai chaque bouteille, versai un peu d'alcool par terre et le remplaçai par la drogue. Bordel, qu'est-ce que je faisais ?! Quel idée tordue ! C'était moi le plus taré des deux. Je laissai les bouteilles au pied du lit comme un cadeau anonyme et remis les flacons dans le sac. Mes mains tremblaient. Ce que je faisais était à la fois terrible et terriblement excitant. Laura ne bougeait pas d'un cil. Elle paraissait si fragile. Dans l'histoire, c'était elle la victime, la fille perdue. J'étais le méchant. Le plus fort allait gagner. Personne n'allait la pleurer. J'inspirai une grande bouffée d'air. Tout va bien se passer. Pour moi.


Je quittai la tente de Laura Holmes. Le Lieutenant Harrington sortait du chapiteau en face de celui de Laura en même temps. Je cachai instinctivement mon sac derrière mon dos. Ce n'était pas chez lui, les militaires habitaient à l'arrière du camp. Il trainait quelque chose derrière lui. Je cru en premier lieu que c'était un sac de provisions particulièrement lourd. Il s'agissait en fait d'une femme, une femme morte au visage violet, avec une corde nouée autour du cou. Harrington la trainait par les cheveux. Un suicide de plus. J'avais vu un paquet de cadavres, mais évacuer un mort de cette manière... En plus d'être irrespectueux, c'était un choc pour la population d'assister à ce spectacle. Je connaissais cette femme seulement de vue, elle s'occupait de l'entretien de la zone de repas et de la cuisine. Je n'avais aucune idée qu'elle voulait se donner la mort. Je ne l'avais jamais entendue se plaindre. Elle avait les yeux exorbités et sa langue pendait en dehors de sa bouche. Harrington ne pouvait pas la traiter comme ça. Elle avait fait partie du groupe, c'était une des nôtres. Il se serait débarrassé de n'importe quel cadavre comme ça, même moi si je m'étais suicidé, c'était surtout ça qui me faisait froid dans le dos. J'étais sidéré, comme tous ceux qui étaient dehors à ce moment.

Quelque chose était soudain en train de se passer. Le corps commençait à convulser. La morte émit un râle. Elle tendit les bras vers Harrington pour l'attraper en se débattant. Elle était devenue un zombie en plein milieu de l'allée, sous les yeux de tous.

- Ha ! s'écria Harrington. Salope ! Tu vas rester morte ou je dois encore te tuer ?!

Une femme en peignoir spectatrice de la scène hurla d'horreur. Elle tomba en pleurs dans les bras de son mari et s'égosilla jusqu'à en perdre connaissance. Harrington défonça le crâne du zombie à coups de botte. Il l'emmena à l'extérieur du camp, laissant une trainée de sang et des dents brisées dans le chemin poussiéreux.


Le soleil commençait à décliner. Je voulais trouver Luciano. Je partais cette nuit et comptais bien le convaincre de m'accompagner. Au lieu de Luciano, c'était Allison et Elizabeth que je trouvai. Etrange de voir Allison debout vu son état de santé. La jeune femme avait le visage marqué par la fatigue. Elle était pieds nus dans son pyjama. Elle soutenait Elizabeth qui avait du mal à marcher. Elizabeth avait les traits figés. Tête baissée, yeux fixés dans le vide, complètement décoiffée et débraillée, elle s'accrochait à Allison d'une main tremblante. Je courus à leur rencontre. Elizabeth se recroquevilla sur elle-même en m'apercevant.

- Qu'est ce qu'il se passe ? m'exclamai-je. Ca ne va pas bien Elizabeth ?

- Trouve Janet ! m'ordonna Allison avec une colère que je ne lui connaissais pas. J'emmène Elizabeth chez moi. Je t'expliquerai plus tard. Peu importe ce qu'en pense Joe, on va partir maintenant !

- Entendu. dis-je d'une voix ferme sans poser de question.

Dans quel pétrin s'était fourrée Elizabeth ? A la vue de sa mine défaite je pouvais imaginer le pire. Je courus jusqu'à la tente d'Elizabeth et Janet. Evidemment, l'adolescente n'était pas là, ça aurait été trop facile. Ou est-ce que Janet aimait se rendre ? Je n'en avais aucune idée. Je commençai à crier son nom mais je me tus en entendant une dispute. Je m'approchai du brouhaha. Devant le centre de commandement, Conrad échangeait vivement avec le Lieutenant-colonel Carpenter et le Major Anderson. Je ne saisis que quelques mots, il était question de vol de nourriture. Carpenter empoigna Conrad et le fit entrer sous le chapiteau. Je ne voulais pas partir sans lui. Pauvre Conrad, avait-il des problèmes parce que j'avais refusé de partager mes réserves avec lui ? Il y avait des vols tous les jours, on savait tous ça. Conrad n'avait pas eu de chance. J'espérais qu'il ne paye pas pour tous les autres.

- Pssst ! appela Janet.

La jeune fille se cachait entre deux tentes un peu plus loin.

- Janet ! m'exclamai-je en m'approchant d'elle. Allison m'a demandé de te retrouver. Qu'est-ce qu'il se passe ?

Janet sorti de sa poche un couteau qui ressemblait beaucoup au mien. Elle tremblait de la tête aux pieds. Pas de peur comme Elizabeth, mais de rage. Jamais je n'avais pensé qu'une telle aura d'agressivité pouvait émaner d'une enfant aussi frêle.

- Carpenter ! s'exclama Janet qui faisait son possible pour ne pas hurler. Je dois le tuer ! Aide-moi !

- Janet, je ne comprends rien à ce qu'il se passe ! m'exclamai-je en la maintenant par les épaules. Explique-moi !

- Cet enculé a violé ma tante ! Je... Je l'ai surpris, là, dehors ! Et il rigolait ! Il... Ce malade va payer ! Je dois le tuer !

Elle parlait avec une voix tellement chevrotante que j'avais du mal à la comprendre. J'avais cependant entendu l'essentiel.

- Ho merde... soupirai-je. Janet, je... On ne peut pas. Ta tante est en sécurité avec Joe et Allison. Je dois te ramener avec moi. On part. On va loin de tout ça.

- Pas question tant que ce connard respire encore ! s'écria Janet en se dégageant de mes mains. Il va crever ! Je vais le saigner, ce porc !

- Je comprends ! dis-je. Crois moi, je veux lui exploser la gueule autant que toi. Il est armé, on ne pourrait pas s'approcher de lui. Tu veux faire justice, je l'ai compris. On ne peut pas toujours faire ce qui est juste, on doit parfois faire ce qui est malin. Et le tuer n'est pas une chose maline.

- Aide-moi juste à le trouver. dit Janet. Je vais le faire moi-même.

- Est-ce que tu as écouté une seule phrase de ce que je t'ai dis ? demandai-je. Il est au centre de commandement, je viens de le voir. C'est gardé, on ne peut pas l'atteindre.

Janet sursauta. Elle se figea d'effroi en regardant quelque chose derrière mon épaule.

- Non, je suis juste là. dit une voix.

Je me retournai et eu le temps de reconnaitre le Lieutenant-colonel Carpenter avant qu'il ne m'assomme avec la crosse de son arme.


FIN DU CHAPITRE II