CHAPITRE III - CONFRONTATIONS

45ème jour (06/08/2014) Le flou. Des voiles sombres embrumaient mon esprit. J'entendais des bruits sourds et lointains comme si on m'avait mis un casque sur la tête. J'avais le tournis. Etais-je debout ou couché ? Je ne sentais plus mes jambes, à part ces picotements désagréables au niveau des genoux. C'est ça, j'étais à genoux sur un sol granuleux. Des petits cailloux m'écorchaient la peau à travers le jean. Mes bras engourdis étaient ramenés en arrière. Je ne pouvais pas les bouger. J'ouvris les yeux. Il faisait noir tout autour de moi. Il n'y avait que cette lampe à essence quelques mètres devant qui m'aveuglait. J'avais à nouveau l'impression d'avoir la gueule de bois. Gorge sèche. Je me léchai la lèvre et sentis le gout du sang. Ma tête me lançait, tandis que je pouvais sentir des pulsations fortes et régulières à la tempe. Ma vue s'adaptait peu à peu à la faible luminosité. Il faisait nuit dehors. Je reconnu la table en bois avec les sacs de patates germées posés dessus. La réserve. J'étais dans le centre de commandement. Je me souvenais. Carpenter m'avait assommé. Où était-il ? Etais-je seul ? Je tournai la tête à droite. Conrad était à côté de moi. A genoux lui aussi, il était pieds et poings liés par de fines cordes. Ces cordes étaient attachées à un piquet planté dans le sol juste derrière lui. Le jeune homme remarqua que j'étais réveillé.

- Il était temps. marmonna-t-il. J'allais finir par croire qu'il t'avait tué.

- Conrad ? demandai-je en faisant un effort exceptionnel pour rester éveillé. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Pourquoi on est ici ?

- J'ai volé du pain rassis. répondit-il. Une miche. Et on me traite comme si j'avais commis un génocide.

- Merde... Mais qu'est ce qu'ils ont en tête ?! Pourquoi on nous a attachés ? Nous sommes prisonniers ?

- C'est vrai ce qu'ils ont dit ? demanda Conrad. Que tu as tué quelqu'un ? C'est pour ça que tu es là ?

- Tu sais très bien pourquoi je suis là. dis-je avec exaspération. Tu m'as traité de meurtrier il y a quelques heures à peine, tu te rappelles ?

- Je ne t'ai jamais appelé comme ça. dit Conrad.

- Si. Cet après-midi. Tu étais par terre dans un coin à chercher de l'ombre. T'étais tellement malade que tu ne t'en souviens plus ?

- Je ne parlais pas de toi ! s'exclama Conrad. Je parlais de ton pote De Conti. Quand je t'ai dit que je ne mangeais pas avec des meurtriers c'était à lui que je faisais allusion !

- Hein ?! m'exclamai-je sans plus rien comprendre. Qu'est-ce que Luciano vient faire dans cette histoire ?

- Putain, il a tué Jake ! s'écria Conrad. Faut que tu te réveilles ! Ne me dis pas que tu n'étais pas au courant ?! Il ne te l'a pas dit ?!

- Mais... Je croyais que ton frère avait été tué par Jill. Tu m'as dit qu'elle venait de mourir quand les militaires vous ont trouvé. J'ai pensé que Jake s'est fait mordre à ce moment là. Ce n'est pas ce qui est arrivé ?

- Non... grogna Conrad. Ce n'est pas ce qui est arrivé. Jake portait le corps de Jill quand on les a rencontrés. Et puis elle est revenue. Ton copain a tout de suite tiré dans le tas. Sur Jill et sur Jake. Il est mort sans comprendre. Je suis resté vers lui jusqu'à ce qu'il me lâche la main...

- Merde. dis-je en comprenant tout de suite mieux le comportement de Conrad des jours derniers. Ce que j'ai dis tout à l'heure, que c'était un accident et que tu devais te mettre à la place des autres. Ce n'est pas du tout ce que je voulais dire. Je suis désolé, c'était un malentendu. Je croyais que tu parlais d'une toute autre histoire. Je ne voulais pas te blesser.

- Mouais. C'est pas à toi que j'en veux le plus.

Voilà pourquoi Conrad me voyais comme un traitre...

- Alors tu as tué qui, toi ? demanda-t-il.

- Un type qui m'a agressé vers la rivière. Un ami à Carpenter. Et là c'était un accident. Plus ou moins.

- T'es vraiment qu'un cinglé... marmonna Conrad en secouant la tête.

- Tu as essayé de défaire tes liens ?

- Non ?! s'exclama Conrad. Sans blague ?! Ca fait des heures que je suis ici et j'ai pas pensé un seul instant à défaire mes liens ! Pfff... Bien sûr que j'ai essayé, ducon ! Plus je tire, plus ça se resserre !

- Je tire comme je peux mais ça veut pas bouger ! m'exclamai-je. Essaie encore !

- Si toi tu n'y arrives pas, comment veux tu que moi j'y arrive ? C'est une perte de temps. Autant attendre qu'on vienne nous chercher et qu'on nous mette à la porte à coup de pied au cul.

- Si c'est ce qu'ils voulaient faire, ça serait déjà fait. dis-je. Ils nous gardent pour une raison et j'ai pas envie de savoir laquelle !

Je tirais, et tirais encore de toutes mes forces comme si ma vie en dépendait. Conrad avait abandonné. Des bruits de pas approchaient. Je cessai immédiatement de me débattre. Le Major Derrick Anderson entra le premier sous le chapiteau, accompagné du Colonel Richard Summers qui ne marchait pas droit du tout. Anderson l'aida à s'écrouler sur une chaise et Summers s'endormit alors, ivre mort. Puis ce fut au tour du Lieutenant-colonel Alfred Carpenter de faire son entrée. L'homme que je redoutais. Il vint se mettre face à nous en croisant ses bras musclés et nous regardait tour à tour. Je ne savais pas si c'était parce que je ne l'aimais pas, mais je le trouvais franchement hideux.

Sous cet éclairage, ses sourcils blonds presque blancs étaient invisibles sur sa peau blafarde. Les ombres amplifiaient les rides de ses joues. Il souriait. Un sourire malsain. Il ne parlait pas. L'ambiance était pesante. Il nous dominait et il n'y avait rien que nous ne puissions faire. Carpenter le savait, il savourait ce moment. Anderson vint derrière lui, un peu en retrait. Il regardait son supérieur en attendant qu'il se passe quelque chose. Carpenter souriait de plus en plus, nous dévoilant ses dents à moitié déchaussées. Il prit une grande inspiration et commença à parler d'une voix faible mais ferme.

- Conrad Prangley et Graham Shepard... Le voleur et le tueur. Il semblerait que certains aient oublié les règles de bonne conduite. Ce n'est pas très bien. Un petit rappel à l'ordre va être nécessaire.

- Qu'est ce que vous nous voulez ? demanda Conrad avec insolence.

Carpenter le gifla, lui clouant le bec.

- Pourquoi tu l'ouvres, gamin ? Tu ne m'intéresses pas. Je vais quand même te remercier pour m'avoir donné une bonne raison de t'emmener ici. J'en ai rien à faire du pain que tu as volé, je voulais juste une excuse pour faire ce que je vais faire, tu vois ? Histoire d'avoir bonne conscience. Trop de gens inutiles qui ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont. Tu ne mérites pas d'être ici, comme beaucoup d'autres. Il faut faire du vide. Il faut bien choisir alors je vais commencer par les voleurs.

Carpenter nous tourna le dos. Il ramassa un objet brillant sur la table. Long et aiguisé. Mon couteau !

- Quand à toi... dit-il en me regardant. Ta maman ne t'a jamais dit que ce n'est pas bien de tuer les gens ? Hum ? Il faut toujours écouter sa maman. Les mamans ne pensent peut-être pas à nous dire des choses aussi évidentes. La mienne ne me l'a jamais dit. Si ma maman ne me l'a pas interdit, alors ça veut dire que j'ai le droit, c'est ça ?

Carpenter pointa le couteau dans ma direction. Il l'approcha jusqu'à ce que la lame froide entre en contact avec ma pomme d'Adam. Je frissonnai.

- Le Major De Conti ne va pas aimer ça si vous le tuer. commenta Anderson.

- Donnez-lui un manche à balai qu'il puisse enfiler dans son cul et il s'en remettra vite. dit Carpenter sur un air cassant.

Anderson s'assit sur une chaise à côté de Summers en attendant la suite des évènements.

- Pourquoi as-tu fais ça à Miles ? me demanda Carpenter. Répond tout de suite.

- C'était de la légitime défense. répondis-je. Il m'a attaqué.

Je déglutis involontairement. La lame écorcha ma peau. Je sentais une goutte de sang tiède courir le long de mon cou. Carpenter était amusé.

- C'était mon ami... Et cet homme, c'est ton ami ? demanda Carpenter en désignant Conrad. Peut-être que je peux te donner un aperçu de ce que ça fait, c'est pas une bonne idée ?

Carpenter s'approcha alors de Conrad. Le jeune homme ferma les yeux en grimaçant. Carpenter prenait tout son temps. Le silence fut brisé par des éclats de voix à l'extérieur. Je les reconnu aussitôt. C'était Joe et Allison qui s'expliquaient bruyamment avec le Lieutenant Schweitzer. Ils savaient que Conrad et moi étions à l'intérieur, c'était certain.

- Ha non ! s'exclama Carpenter. Pourquoi on ne peut pas être au calme ?! Bougez pas de la mes petits choux, je vais régler ça vite fait.

Carpenter reposa le couteau sur la table. Il se précipita avec Anderson à l'extérieur. Aussitôt, je vis un pan du chapiteau bouger à côté de moi. Quelqu'un se faufilait par dessous. C'était Luciano. Profitant de la distraction fournie par Joe et Allison, il s'infiltrait pour nous libérer. Summers, qui ronflait toujours sur sa chaise, ne se rendait compte de rien.

- Besoin d'un coup de main ? demanda Luciano à mi-voix.

Je montrai immédiatement le couteau à Luciano d'un signe de tête. Il couru s'en emparer. Mon cœur fit un bond. J'entendais à nouveau les voix de Carpenter et Anderson se rapprocher. La diversion avait été de très courte durée. Luciano s'en aperçut lui aussi. Il plongea avec le couteau derrière un gros coffre en bois à côté de Conrad. Les deux militaires revinrent parmi nous. Luciano était dissimulé dans le noir, il était impossible qu'il se fasse repérer. Carpenter se dirigea vers la table.

- Ou est passé le couteau ? demanda-t-il. Il était là il y a un instant !

- Il a dû tomber quelque part. dit Anderson en se mettant à quatre pattes pour le chercher.

Laura Holmes apparut à son tour au seuil de la tente en se trémoussant. Son chemisier grand ouvert exhibait sa poitrine dans un soutien-gorge en dentelle rouge et noir. Elle devait venir chercher Carpenter pour leur partie de baise nocturne. Il me semblait cependant qu'elle me jeta un coup d'œil sans paraitre étonnée de me voir attaché. Venait-elle de me faire un clin d'œil ? J'étais content de la voir sobre. Elle n'avait pas encore dû gouter à mon cadeau empoisonné. Qu'avait-elle exactement en tête ? M'avait-elle dénoncé ou voulait-elle m'aider ? J'avais l'impression que tout le monde à l'extérieur jouait à un drôle de jeu pour nous faire sortir de là.

- Hello ! s'exclama Laura sur un ton séducteur. On se sent seul ce soir ? Quelqu'un veut tenir compagnie à une demoiselle ? C'est entrée libre pour tout le monde !

- Hoho ! rigola Carpenter. Anderson, gardez un œil sur nos invités et ne laissez personne entrer. Je vais aller me vider un petit coup les bourses ! J'en ai pour trente secondes. Enfin... Dix minutes. Et trouvez-moi ce couteau !

Carpenter suivit Laura et disparu dans la nuit. Que ce soit intentionnel ou non, distraire Carpenter nous fournissait une aide précieuse. Anderson était toujours penché à la recherche du couteau. Pendant ce temps, Luciano avait discrètement rampé derrière Conrad et coupait ses liens. Je voulais faire comprendre à Luciano qu'il avait le champ libre pour s'occuper d'Anderson. Il nous tournait le dos ! C'était le moment d'agir ! Un bon coup de couteau et c'était terminé ! Je ne pouvais pas parler sans peine d'attirer l'attention d'Anderson. Trop tard. Anderson avait renoncé à retrouver l'arme. Il se relevait. Conrad était libre mais ne bougeait pas. Il essayait de garder un visage fermé. Je voyais qu'il avait peur. Son t-shirt était trempé d'une sueur qui n'était probablement pas due à son état de santé fragilisé. Luciano s'était de nouveau caché derrière le coffre en bois. Anderson alluma une cigarette. Merde. Il fallait trouver quelque chose avant que Carpenter ne revienne.

C'est à ce moment qu'entra en scène la dernière personne à laquelle j'aurais pu penser : Elizabeth. Elizabeth était mon amie, je savais qu'elle voulait me voir libre autant que les autres, mais je ne savais pas qu'elle était prête à se mettre en danger pour nous. La dernière fois que je l'avait vue, elle était dans état cataleptique suite à son viol. Ce n'était plus le cas. Elle était debout devant l'entrée, droite et rigide. Elle avait un visage déterminé. Un coup de vent fit voler ses cheveux blonds et le bas de sa robe à fleurs. Anderson tourna la tête dans sa direction. Je vis alors qu'elle empoignait fermement un fusil d'assaut dans ses mains osseuses. Anderson était abasourdi de la voir, et même effrayé. La lampe à essence faisait briller les yeux d'Elizabeth dans la nuit. Je percevais une lueur de plaisir sadique dans ce regard. Elle eu un léger sourire.

Elizabeth leva son arme et fit feu avant qu'Anderson ai pu réagir. Je sursautai. Anderson tomba sur le sol, le corps criblé de balles. Summers se réveilla en sursaut. Seconde rafale. Summers tomba de sa chaise dans une marre de sang. Bordel ! Putain de bordel de merde ! On aurait dit une explosion. Mon cœur battait la chamade. Ca venait vraiment de se passer sous mes yeux ?! Elle les avait abattus ! Conrad bondit sur ses pieds. Luciano quitta sa cachette. Elizabeth pointa son arme vers lui.

- Non ! criai-je. Il est avec nous !

- Ou est Carpenter ? demanda Elizabeth d'une voix tremblante de rage.

- Parti. répondis-je.

Luciano brisa mes liens en une fraction de seconde. Je me levai et il me rendit mon couteau. Luciano demanda l'arme à Elizabeth. Après un moment d'hésitation, elle la lui donna sans protester.

- Alors on part. dit Elizabeth en ajustant son sac à dos. Je ne vais pas rester un instant de plus ici avec ma nièce.

- Tout le monde nous attend à l'extérieur. dit Luciano. Il faut qu'on se dépêche, le bruit va rameuter tout le monde. Joe a dérobé des clefs de voitures. Il m'a informé du plan que vous aviez. Le grand moment est arrivé, hein ?

Je renversai volontairement la lampe à essence par terre. Un pan du chapiteau prit feu instantanément. Ca allait occuper les militaires. Je vis un vieux pistolet à barillet sur la table. C'était celui de ma voisine Irene qui m'avait été confisqué trois semaines auparavant. Je m'en emparai et filai en vitesse. Dehors, des gens paniqués en pyjama ou en sous-vêtements montraient du doigt la tente en feu. Des braises volaient autour de notre groupe. Nous marchions tous les quatre tête basse vers la sortie du camp avec ce souffle brûlant qui nous chauffait le dos. Nous croisâmes Black, Jones, Schweitzer et Harrington qui couraient en sens inverse sans nous voir. Le Capitaine Black criait des ordres à la population que je n'entendais pas. Conrad, Elizabeth et moi nous cachions dans l'ombre de Luciano. Personne ne faisait attention à nous. C'était complètement fou. Je n'arrivais pas à croire à ce que nous faisions. J'avais l'impression d'être dans un film. Nous nous en étions finalement tous bien sorti. J'étais nerveux mais lucide. L'enjeu était grand, nous ne pouvions pas être remarqués. Nous marchions d'un pas décidé. Pas question de se faire prendre si près du but.

Arrivés près des portes en fer, nous retrouvions Joe, Allison, Janet et Stephen. Tout le monde était prêt avec ses propres affaires bien accrochées dans le dos. Celles de Janet devaient être presque aussi lourdes qu'elle. Stephen nous donna un sac à dos à Luciano et à moi. Stephen et Luciano avaient probablement été contactés dans l'après midi par Joe et Allison pour aider à me libérer. Ils avaient eu le temps de se préparer. Conrad était le seul qui partait les mains dans les poches. Il ne connaissait rien du plan, il se contentait de suivre avec son air hébété.

- C'était quoi ces coups de feu ? s'affolait Allison. Ca ne faisait pas partie du plan. Qu'est ce que tu as été faire là-bas Elizabeth ? C'est un incendie que je vois ?

- Vous discuterez de ça plus tard. trancha Joe. Aidez-moi avec les portes.

Joe et Luciano poussèrent les lourdes portes. Stephen montait la garde. Je n'avais jamais remarqué qu'elles grinçaient autant. Pourvu qu'on ne nous voit pas. J'apercevais au loin l'incendie qui prenait de l'ampleur. Le centre de commandement s'effondra sur lui-même. Les hurlements redoublaient d'intensité tandis que d'autres tentes prenaient feu. C'était le chaos. C'en était finit de ce camp. Une page se tournait.

- Attendez ! hurla une voix hystérique.

Se frayant un chemin entre les personnes qui couraient en tous sens, Laura piquait un sprint pour nous rejoindre. Elle me sauta littéralement au cou, sous les yeux de Luciano qui eut l'air surpris. Elle était de nouveau éméchée, je le sentais. Non, je ne voulais pas qu'elle parte avec nous. Elle faisait partie des choses auxquelles je voulais échapper. Personne n'émit d'objection cependant. Après tout, c'était elle qui avait fait diversion avec Carpenter. Je ne savais pas si elle avait agis de son propre chef ou si les autres avaient réclamé son aide. Pas le temps de tergiverser. Les portes s'ouvrirent en grand.

- Allez ! cria Joe en lançant les clefs de voiture à Luciano. Tout le monde dans la camionnette !

En groupe bien serré, nous courions dans l'herbe vers le véhicule garé sous le saule.

- Hey ! cria un homme.

Sortant de l'obscurité, le Lieutenant David Butterfield se tenait entre nous et la camionnette, accompagné d'une jeune fille. Il était armé. Ce n'était pas cet énergumène qui allait nous empêcher d'aller où que ce soit.

- Qu'est-ce que vous faites ?! s'écria-t-il. Major De Conti, pourquoi les deux prisonniers sont dehors ? C'est quoi cet incendie, qui a fait ça ?!

- Je... commença Luciano. C'est...

- Des zombies se sont infiltrés à l'intérieur ! m'exclamai-je. Et ils encerclent le camp ! Là, derrière vous ! Il y en a tout un groupe !

Butterfield mordit à l'hameçon et se retourna. Au même instant je levai mon revolver et tirai sur lui. La balle se logea entre ses omoplates. Le jeune militaire émit un petit cri de douleur avant de s'étaler dans les hautes herbes. La fille qui l'accompagnait se mit à hurler et s'enfuit à toutes jambes en appelant à l'aide. Mort ou pas, Butterfield ne bougeait plus. Le corps avait tout de suite été englouti dans la nuit par la végétation. Encore un problème de réglé de manière expéditive.

- Pourquoi tu as fais ça ?! s'écria Allison. On n'était pas obligé de le tuer !

- Il allait nous ralentir et causer des problèmes ! m'exclamai-je. Venez, montez tous !

Luciano prit le volant. Stephen s'assit à côté de lui. Joe, Allison, Conrad, Elizabeth, Laura, Janet, et moi bondirent dans la cabine à l'arrière. Nous nous serrions les uns contre les autres sur les deux bancs qui se faisaient face. Quand nous fûmes tous montés, Joe donna un grand coup de poing à l'avant pour signaler à Luciano que nous étions prêts. Le moteur grogna. Le véhicule démarra en trombe dans un nuage de poussière. Mes genoux et mes épaules s'entrechoquaient avec ceux de mes voisins. Nous faisions demi-tour.

Une gigantesque colonne de flammes se détachait sur le fond noir. Superbe. Cet incroyable spectacle déchirait le ciel. Nous roulions. Les cris devenaient moins assourdissants au fur et à mesure que nous nous éloignions. Le brasier ne ressemblait bientôt à rien d'autre qu'à la flamme d'une bougie. Personne ne pouvait en détacher les yeux. Nous observions en silence. C'était notre œuvre. Mon œuvre. Mon cadeau d'Adieu. Je remplissais mes poumons d'une grande bouffée d'air tiède. Ca sentait la fumée. C'était merveilleux. C'était terminé. Nous partions pour un endroit meilleur, j'en étais persuadé. J'étais profondément soulagé pour le moment. Nous filions dans l'inconnu, c'était exaltant.

Je fermai les yeux. J'étais épuisé. Nous l'étions tous. Janet posa doucement sa tête sur l'épaule de sa tante. Laura me dévisageait avec ses yeux de démente. Conrad dormait déjà à moitié. Joe et Allison étaient les seuls à paraitre inquiets. Ils scrutaient l'horizon derrière nous, cherchant à voir si on nous poursuivait. Joe était persuadé d'avoir vu un court instant les phares d'un véhicule dans le lointain. Personne d'autre ne les avait vus. C'était son imagination qui lui jouait des tours. Seuls Luciano et Stephen devaient connaitre notre itinéraire. Nous n'avions pas moyen de communiquer avec eux. Je m'en fichais. Je voulais bien aller n'importe où. Pourquoi pas dans le sud ? Sous les cocotiers en Floride. Ou carrément au Mexique, nous ne craindrions pas la rudesse de l'hiver à venir. Et si nous prenions possession d'un vieux motel au milieu d'un désert aride ? J'adorais ce genre de lieu. Mon excitation redescendait. Je m'endormis en position assise. Ma tête ballotait au rythme des soubresauts du véhicule. J'avais besoin de repos.


J'ouvris les yeux trois ou quatre heures plus tard. Ca avait suffit pour me requinquer. Tout le monde était à nouveau éveillé. Il faisait encore plus ou moins nuit, mais la lueur matinale gris-violet pointait déjà le bout de son nez à l'horizon. Les étoiles perdaient de leur brillant. Je remarquai que Laura avait profité de mon sommeil pour me prendre par la main. Je la retirai. Je voyais dehors un paysage de plus en plus montagneux. Nous nous étions beaucoup éloignés du camp, cela contrariait Janet. Quand elle l'avait intégré avec sa tante en laissant ses parents et sa petite sœur derrière elles, sa famille lui avait promis de s'installer à proximité du camp de réfugiés. Ils s'étaient dit que c'était temporaire et qu'ils se retrouveraient très vite. Nous partions. Janet comprenait seulement maintenant qu'elle les abandonnait pour de bon. Elle partait sans un "au revoir". Elle ne les reverrait plus jamais. L'adolescente pleurait en silence.

- C'est fou ce qui est arrivé... dit simplement Allison. Il n'y a pas d'autre mot.

- On n'aurait pas dû mettre le feu. ajouta Joe. On vient de condamner beaucoup de monde en faisant ça.

Par "on", je comprenais que Joe parlait uniquement de moi. C'était une accusation détournée. C'était vrai. Beaucoup de personnes auraient pu continuer de survivre dans le camp. J'avais fichu leur vie en l'air. Le feu avait sans doute ravagé le camp entier et attiré une horde de zombies. J'avais dû indirectement tuer bon nombre de personnes en plus de Butterfield cette nuit là. Ce jeune homme justement... abattu dans le feu de l'action. A peine un quart d'heure plus tard j'avais pu m'endormir sereinement. Allison avait raison. C'était fou. La vie humaine était si précieuse mais si fragile. Elle pouvait filer en un instant. Puis on passait à autre chose, juste comme ça. Je n'avais aucune raison de m'en vouloir cette fois. Butterfield aurait tout compliqué. Il aurait même pu tuer l'un d'entre nous si je n'avais pas agi rapidement. Comme je l'avais dit à Janet la veille, on ne pouvait pas toujours faire ce qui est juste, mais on devait faire ce qui est malin. Aussi longtemps que je parvenais à agir ainsi, je serais en sécurité. J'étais en paix avec moi-même.

- Regardez ! s'écria soudain Conrad en pointant du doigt dehors.

Sur la route loin derrière nous, un véhicule nous suivait. Une camionnette comme la notre avec ses phares éteints filait droit sur nous. Ce sont eux. Ils viennent pour nous. Ils viennent se venger. Ils n'ont plus rien à perdre. Joe martela du poing l'avant du véhicule pour prévenir Luciano et Stephen.

- Je sais ! nous parvint la voix sourde de Luciano. Je vais essayer de les semer !

- Ce sont peut-être des civils comme nous ? supposa Elizabeth. Ils ne savent peut-être pas que nous sommes responsables de tout ça.

Alors que nos poursuivants n'étaient plus qu'à quelques mètres, une rafale détona et une série de balles frappa notre véhicule. Une balle ricocha juste à côté de mon visage en produisant des étincelles. Je me protégeai instinctivement avec mes mains. Tout le monde plongea par terre. Une femme hurla, je ne savais pas laquelle. Joe s'empara de mon révolver. Il se mit à découvert, debout au bord de la camionnette, et faisait face à nos assaillants. Il tira une première fois. Balle perdue. Allison hurlait pour qu'il se baisse. Il fit feu une seconde fois. Le pare-brise de l'autre véhicule s'étoila. Il appuya une troisième fois sur la gâchette. Rien. Plus de balle. Nouvelle rafale dans notre direction. Touché au biceps gauche, Joe échappa l'arme qui fut éjectée en dehors de la camionnette. Il tomba à la renverse sur nous en se tenant le bras et en hurlant de douleur. Allison était paniquée. Janet criait. Les autres étaient recroquevillés dans un coin, les mains sur la tête. Notre camionnette se mit à zigzaguer. Sur le coup, j'avais cru que c'était une manœuvre de Luciano pour nous rendre plus difficile à viser. Nos deux pneus arrière étaient en fait crevés. Nous tombions les uns sur les autres. Luciano perdait le contrôle du véhicule. Il rata le virage et fonça dans la rambarde de sécurité sur le bord de la route.

Je sentis mon cœur se soulever. Nous étions comme en apesanteur. Merde. Nous étions en train de tomber. Je fermai les yeux. Merde merde merde merde merde. Je m'accrochais de toutes mes forces au banc et à l'épaule de quelqu'un. La chute parut interminable. Puis le choc. Quelque chose me frappa en pleine tête. Je lâchai prise. Et un bruit énorme. Je ne savais plus où était le haut ni où était le bas. J'étais sonné. Souffle coupé. Front en sang. Ca tournait de partout. Ensuite une sensation de froid glacial. De l'eau froide. J'étais sous l'eau. Je ne pouvais plus respirer.

J'ouvris les yeux. Le clair de Lune dansait au dessus de moi. Mon sac à dos me tirait vers le fond. Danger. Ou étions-nous ? Je nageais avec frénésie, faisant de grands gestes et ignorant ma douleur lancinante à l'épaule. J'atteignis la surface. De l'air ! J'inspirai bruyamment en me débattant dans l'eau sombre. J'étais au milieu d'un petit lac ou d'un étang. Nous étions en contrebas de la route. Dix mètres au dessus de nous, l'autre camionnette s'était arrêtée juste devant le fossé. Les portières s'ouvraient. Je reconnu la silhouette musclé de Carpenter et la queue de cheval de Black. Merde, ils ne lâcheront rien. Nous étions plongés dans l'obscurité, ils ne pouvaient pas nous voir. J'espérais.

- Jones! cria Carpenter. Sortez les lampes torches. Black, Schweitzer, Harrington, prenez toutes les armes et munitions qu'il nous reste ! S'il y a des survivants, achevez-les ! Pas de pitié pour ces enfoirés !

Je regardais autour de moi. Des têtes avaient émergé. J'en comptais huit. Parfait, nous étions tous là. La rive la plus proche était à une trentaine de mètres. Je nageais dans cette direction. Stephen et Allison étaient déjà devant, prêts à se réfugier dans la forêt. Je me débattais dans l'eau noire. Il me fallut une trentaine de secondes pour poser la main sur la terre meuble. J'arrachai une touffe d'herbe. Je dû m'y prendre à deux fois et avec l'aide de Stephen pour me hisser sur la rive. Allison était à quatre pattes, tremblante, et toussait en se cramponnant le ventre. Elle vomit l'eau qu'elle avait dans les poumons. Je remarquai Luciano allongé dans l'herbe sur le côté, inconscient. Stephen l'avait porté pendant tout le trajet et extirpé de l'eau à lui tout seul. Je me précipitai à ses côtés.

- Ne t'inquiète pas ! me dit Stephen en me posant la main sur l'épaule. Il va bien. Il respire. Il a juste reçu un coup sur la tête qui l'a assommé.

Derrière nous, Joe, Conrad et Elizabeth sortaient de l'eau à leurs tours, frigorifiés. Elizabeth jetait des regards dans toutes les directions.

- Ou est Janet ?! s'exclama-t-elle en panique totale. Elle était juste derrière !

- Et la journaliste ? demanda Conrad.

Je me retournai vers l'étendu d'eau sombre. Eclairée par la Lune, je voyais une tête aux cheveux rouges en difficulté au milieu de l'étang. Encore sous l'effet des substances qu'elle avait ingéré, Laura n'arrivait pas à coordonner ses mouvements. Elle était à deux doigts de la noyade. Encore plus loin, presque sur la rive opposée, Janet nageait dans une toute autre direction que la notre.

- Va l'aider ! me cria Conrad.

Je plongeai immédiatement. J'entendis un second plongeon après le mien et Stephen me dépassa rapidement. Au dessus de la colline, nous voyions les faisceaux de cinq lampes torches. Ils étaient prêts à venir nous cueillir. Stephen fut le premier à arriver jusqu'à Laura. Elle essayait de se dégager et de le gifler jusqu'à ce qu'elle comprenne que nous voulions l'aider. Elle se cramponna alors au dos du militaire.

- Va chercher Janet ! s'exclama Stephen. Je la tiens.

Janet était arrivée sur la terre ferme. Elle était perdue. Elle n'avait aucune idée de là où les autres avaient pu aller. Je nageai vers elle. Son visage s'illumina quand elle me vit approcher. Elle me tendit la main pour m'aider à m'extraire de l'eau. Laura ne tenait pas en place sur le dos de Stephen. Ayant du mal à faire le chemin inverse, le médecin avait préféré nager jusqu'à Janet et moi qui étions beaucoup plus proches.

Nous étions au pied du ravin. Les militaires étaient juste au dessus de nous. Le corps plaqué contre la paroi de terre, nous évitions de justesse les faisceaux lumineux de nos ennemis. Je plissais les yeux pour voir Joe et Allison disparaitre de l'autre côté de l'étang en portant Luciano toujours inconscient. Ils partaient sans nous. Un coup de feu retentit au dessus de nos têtes, nous faisant tous sursauter. Tout de suite après, un corps tomba à nos pieds. Je levai les yeux. Les militaires étaient à peine à dix mètres de notre position et n'avaient aucune idée que nous nous cachions juste sous leur nez. Le corps dans la boue remuait encore. C'était un homme dont les deux bras étaient brisés. Des fragments d'humérus en miettes perçaient ses membres, leur donnant des angles surréalistes. Un des militaires avait dû lui tirer en pleine poitrine, le propulsant vers nous sans pour autant le tuer.

Le zombie tourna la tête vers notre petit groupe. Il n'avait plus de lèvres, comme si il les avait mangées lui-même. Stephen ramassa une branche de bois sec et dur et la planta dans le globe oculaire du zombie. Le bois traversa la moitié de sa tête sans rencontrer de résistance avec un petit bruit spongieux. Dégoutant. Janet détourna le regard. Le zombie s'affala de nouveau sur le sol, mort pour de bon.

J'entendais des bruits de branchages écrasés sur notre gauche. Les militaires utilisaient un petit sentier escarpé pour descendre. Stephen mit un doigt sur sa bouche pour nous inciter à rester silencieux puis nous indiqua du doigt de longer la paroi sur la droite. Nous avancions, échine courbée. Le jour commençait à se lever. Nous n'allions plus pouvoir profiter longtemps de l'obscurité pour nous cacher. Nous commencions à courir une fois assez éloignés. Laura avait du mal à garder le rythme, elle restait cramponnée à mon bras.

- Ils sont toujours derrière nous ? chuchota Janet.

- Je crois. répondit Stephen à mi-voix. Ils doivent faire le tour du lac pour chercher à retrouver nos traces ou celles des autres. Ils vont vouloir vérifier si nous sommes bien morts. A moins qu'ils aient fait des équipes et qu'il y en a qui soient partis directement à notre recherche, auquel cas il ne faut pas que nous nous arrêtions.

- Et tu penses qu'ils vont aller sous l'eau pour vérifier si nos corps sont encore dans le véhicule ? demandai-je.

- J'espère. dit Stephen. Ca nous gagnerait du temps.

- Pourquoi est-ce qu'on ne va pas tout simplement tout droit ? demanda Laura qui remarquait que nous tournions légèrement en avançant.

- On ne cherche pas seulement à nous éloigner du lieu de l'accident. répondis-je. Il faut retrouver les autres. On va essayer de suivre la même direction qu'eux. Stephen, une idée de comment on va s'y prendre ?

- Pas la moindre. répondit-il.

- On peut peut-être leur piquer leur bagnole à ces connards. suggéra Laura.

- Pour quoi faire ? demandai-je. Premièrement il n'ont sans doute pas laissé les clefs à l'intérieur. Ensuite ça ne nous aidera pas à retrouver les autres.

- On pourrait partir ensemble. murmura Laura dans mon oreille. Rien que tous les deux.

Je ne répondis pas. Ce n'était pas l'heure pour ses conversations sans aucun sens.

- On va chercher une route. dit Stephen. Puis la suivre jusqu'au village le plus proche. Si Luciano est revenu à lui, c'est ce qu'il ferait.

Tout le monde était d'accord. Nous nous faufilions entre les arbres, toujours plus profondément dans la forêt. Il faisait à présent suffisamment jour pour voir où nous mettions les pieds. Des oiseaux commençaient à chanter des mélodies. Stephen identifiait presque à chaque fois quel race d'oiseau était en train de chanter. Selon lui nous avions roulé jusqu'en Pennsylvanie. Je n'étais jamais allé dans cet Etat. Nous ne pouvions que le croire sur parole. Je n'écoutais que la moitié de ce qu'il disait. J'étais encore fatigué, je passais mon temps à bailler. Nous marchâmes pendant vingt minutes sans trouver de route, pas même un chemin de terre. Je commençais à me dire que nous ne retrouverions jamais personne au train où allaient les choses. La seule solution aurait été de rebrousser chemin jusqu'à l'étang mais c'était trop dangereux. Comme nous avions souvent dévié de notre trajectoire de départ, je n'étais même pas certain de pouvoir retourner là-bas.

J'allais peut-être finir avec ces trois là pour de bon. Ce n'était pas le groupe idéal... Nous n'avions plus l'air d'être pourchassés, c'était déjà ça. Pourvu qu'il en soit de même pour l'autre partie du groupe. Joe blessé d'une balle dans le bras gauche. Luciano inconscient. Conrad et Allison malades et maintenant trempés. Elizabeth sans doute encore en état de choc... Les conditions de survie n'étaient pas optimales.

J'avais un pincement au cœur en pensant à Luciano. C'était un concours de circonstances, je n'étais pas le seul responsable de la situation mais je me sentais un peu coupable. Il avait risqué sa vie pour moi, alors qu'il aurait pu me laisser dans mon beau merdier. Je lui en étais reconnaissant, mais ça n'en restait pas moins gênant. Il l'avait fait car il tenait à moi et c'était justement le problème. J'avais l'impression de l'avoir manipulé. Moi aussi je m'étais attaché à lui, mais ses sentiments semblaient beaucoup plus forts que les miens. C'était des besoins égoïstes que j'avais envers lui. Je venais vers Luciano uniquement quand j'avais envie d'affection ou de sexe. Ce n'était pas correct d'abuser de lui de la sorte. Je l'aimais beaucoup. Il m'aimait tout court. J'aurais préféré partir sans lui et sans avoir mis feu au camp de réfugiés, il aurait toujours été en sécurité là-bas. Maintenant il était dans le pétrin et il me manquait. J'avais peur de ne plus le revoir. Bordel, me voilà sentimental. C'était stupide. Nous ne nous étions jamais rien promis. Les choses devaient rester simples et claires. Je n'avais pas remarqué que ça m'avait embrouillé l'esprit à ce point. Je pensais tout maitriser, je m'étais trompé.

Ca me rappelait désagréablement ma relation avec Christopher, mon ex-compagnon. J'avais décidé de rompre avec lui car je ne pouvais pas m'impliquer autant que lui dans notre relation. Pour lui éviter des souffrances inutiles, j'avais préféré tout arrêter au bout de trois ans, sans jamais avoir pu l'oublier par la suite. La preuve, il occupait encore mon esprit à cet instant. Quoi qu'il en soit, une peine de cœur digne d'une amourette d'adolescents ne devait pas m'affaiblir. Des choses arrivent. Il faut faire avec.

Le soleil d'août parvenait à nous réchauffer un peu dans nos vêtements mouillés. Quelque chose intrigua Stephen. Il nous fit signe de nous arrêter.

- Hey ! dit-il à voix basse. Regardez par terre.

- On dirait de la bouffe. dit Laura en haussant les épaules. Quoi ? Vous avez peur d'un paquet de chips ?

- Ce n'est pas simplement de la nourriture. répondit Stephen. Ce sont des rations militaires.

- Comment c'est possible ? demandai-je. Ils sont derrière nous, pas devant.

- Si ils sont allés en ligne droite, ils peuvent très bien être devant. répondit Stephen. Ils peuvent être n'importe où !

Nous avancions prudemment jusqu'à la nourriture abandonnée. Stephen prit entre ses mains le fusil d'assaut qui était jusqu'à présent accroché à son sac à dos. Je ne détectais aucun danger. Il en était tout autre pour Stephen.

- A terre ! hurla-t-il.

Je n'avais vu personne autre que nous, mais plongeai au sol à la seconde où l'ordre avait été donné. Ca tirait de tous les côtés. Mes tympans allaient exploser. L'adrénaline me fit ramper jusqu'à un arbre au tronc énorme qui me servit de couverture. Je ne savais pas d'où venaient les coups de feu. Devant, derrière, sur les côtés, aucune idée. Ca raisonnait. J'aurais très bien pu être en plein dans la ligne de mire de quelqu'un, je ne m'en serais pas rendu compte. Janet et Laura étaient cachées derrière un amas de ronces, à plat ventre et mains sur la tête. Il me fallu quelques secondes seulement pour me retrouver avec le front dégoulinant de sueur. Stephen fit une glissade jusqu'à ma position pour se protéger derrière le même arbre que moi. Il tendit le bras en direction d'un buisson d'où semblaient provenir des coups de feu et tira à l'aveugle une rafale avec son arme automatique. Une femme hurla et les échanges de tirs cessèrent. J'entendis alors des bruits de pas de course derrière le buisson en question.

- Capitaine Black ! hurlait la voix du Lieutenant Hank Jones avec une pointe de détresse. Capitaine ! Sadie, réveillez-vous ! Non, s'il vous plait ! Sadie ! Sadie, relevez-vous ! Sadie !

Jones était maintenant caché derrière le même buisson que Black. Il ne tirait plus mais il ne fallait pas perdre de temps. Pourquoi Stephen avait arrêté lui aussi ? Je tournai la tête dans sa direction. Il avait plaqué son fusil d'assaut contre son torse. Ses bras tremblaient énormément. Il ne pouvait même plus presser ses doigts autour de son arme. Je ne comprenais pas. Il était passé de guerrier à homme prostré en l'espace de deux secondes. Il avait la bouche entre-ouverte, le visage figé par l'effroi. C'était maintenant qu'il fallait faire quelque chose. Je lui arrachai son arme des mains. S'il ne pouvait plus le faire, c'était moi qui allais régler son compte à Jones. Je quittai ma cachette, visai le buisson et canardai la zone. D'un pas décidé, je contournai le buisson tout en continuant de tirer. Ce petit enculé de Jones devait mourir. J'allais le plomber bien comme il fallait. Arrivé derrière le buisson, je ne découvris que le Capitaine Sadie Black, morte dans une position grotesque. Jones s'était fait la malle. Déçu, je ramassai l'arme de Black.

- Venez. dis-je sèchement. Partons avant qu'il ne revienne avec des renforts.


Le chalet était certes poussiéreux, mais parfaitement rangé. Les personnes qui l'avaient habité étaient très soigneuses. D'apparence rustique avec de magnifiques poutres en bois au plafond, il était néanmoins bien équipé, avec salon, cuisine, salle de bain et deux chambres. Une cheminée en pierres ornait le mur au fond de la pièce principale. Il restait des buches noircies à l'intérieur. Les couleurs des rideaux et des fauteuils étaient chaudes, l'atmosphère était conviviale. Des photographies étaient accrochées sur le mur tout autour de la cheminée. La plupart représentaient un homme avec son fusil à l'épaule, fier devant des animaux abattus. Fort et barbu, c'était le parfait cliché de chasseur que j'avais en tête. Sur les autres photos figurait le même homme dans son chalet, avec une grande et heureuse famille. Beaucoup d'enfants. Il y avait la photo d'un gouter d'anniversaire, une autre qui ressemblait plutôt à une fête du Nouvel An. Beaucoup de choses s'étaient passées ici. Des moments oubliés à jamais.

Il n'était pas encore midi mais nous avions déjà déjeuné. Nous avions mangé nos paquets de biscuits qui avaient pris l'eau, avant qu'ils ne deviennent impropres à la consommation. Stephen et moi jouions les sentinelles aux fenêtres. Janet dormait dans l'une des chambres.

- Hop ! C'est vidé ! s'exclama Laura en refermant le réfrigérateur hors d'usage.

Je me tournai vers elle. Elle avait une bouteille de vin à la main. Vide. Mais quel déchet cette femme... Qu'est-ce qu'on était supposé faire d'elle ?

- Me dis pas que tu viens de t'enfiler la bouteille complète ?! m'exclamai-je.

- Ho ! s'exclama Laura. Du calme ! C'est juste du vin français. Bourgogne. Vous avez une idée d'où ça se trouve sur une carte la Bourgogne, les gars ? Je vais être bourrée mais j'aurais la classe d'une Madame.

Laura fit une révérence ridicule.

- On a besoin que tu sois en forme au cas où on nous attaque. dis-je. Tu ne peux pas te permettre de faire n'importe quoi. Ressaisis-toi. Va aux chiottes te mettre les doigts dans la bouche et vomis tout ça.

- Plutôt crever !

- Alors va te coucher et arrête de parler. dis-je, exaspéré. Tu me donnes mal à la tête.

- Quel rabat-joie ! râla Laura. Tu sais que j'ai un bon remède contre le mal de tête ?

- Je ne veux pas l'entendre.

J'accompagnais l'épave-humaine jusqu'à une chambre.

- Le sport m'aide parfois à dessoûler. Si tu veux m'aider, viens prendre une chambre avec moi. me dit-elle avec un clin d'œil.

- C'est ça que tu appelles la classe d'une Madame ?

Laura ouvrit la porte de la chambre d'un coup de pied. Janet se réveilla en sursaut.

- Désolé. dis-je en voyant la jeune fille. Je croyais que tu étais dans l'autre chambre.

L'adolescente se frotta les paupières en baillant. Sans prêter attention à qui que ce soit, Laura retira son chemisier et son soutien-gorge, libérant sa poitrine opulente. Choquée, Janet fit les gros yeux.

- Quoi ? demanda Laura. Ne joue pas la Sainte-Nitouche, c'est juste des nichons. Tu as les mêmes qui pointent ma cocotte.

Laura se jeta sur le lit. Janet se leva et s'écarta.

- T'as pas une clope, gamine ? demanda Laura.

- Je vais aller dormir dans l'autre chambre... marmonna Janet.

Je mis un bras devant la jeune fille avant qu'elle ne quitte la pièce.

- Non. dis-je. C'est la chambre que tu as choisi. Tu peux la garder. Laura, lève-toi.

- Mais je suis tellement bien ici ! se lamenta-t-elle. Tu ne viens pas essayer avec moi ?

Laura s'étirait en gémissant. Je m'approchai d'elle, la pris par le poignet et la tira d'un coup sec.

- Je t'ai dis de te lever ! m'écriai-je.

- Houuuuu... fit Laura en m'atterrissant dans les bras. Quelle brutalité ! Me voilà toute émoustillée !

J'emmenai Laura de force dans l'autre chambre et claquai la porte derrière elle. Je l'entendais rire toute seule dans la pièce. Voilà précisément une des raisons pour lesquelles je ne voulais pas d'elle avec nous. Elle n'avait aucune notion de respect ou de pudeur. Aucun amour-propre. Ingérable. Elle nous tirait vers le bas. A choisir, je la préférais toujours morte. Bref, elle n'avait pas fini de nous causer des ennuis.

Je retournai au salon près de Stephen, debout devant la fenêtre. Il avait le regard dans le vague, le visage blême.

- Tu ne veux pas te reposer ? demandai-je.

- Non... soupira-t-il. Il faut bien monter la garde. Si on a trouvé cet endroit, ils le trouveront aussi. Ce n'est qu'une question de temps. Nous sommes une cible parfaite. J'ai vu deux ou trois zombies depuis tout à l'heure. Rien d'alarmant. Je ne suis pas sûr du compte, j'ai un peu de mal à voir, j'ai perdu mes lunettes durant l'accident de voiture cette nuit...

- On peut peut-être se relayer alors. proposai-je.

- Non... Non, je t'assure que ça va aller. affirma Stephen. Et les filles, elles se reposent ?

- Il y en a une qui essaie en tout cas. dis-je. Si l'autre pouvait clamser dans son vomi ça nous arrangerait beaucoup. Pas la peine que je précise de laquelle je parle.

- Laura Holmes est une femme fragile. dit Stephen. Son addiction à l'alcool n'est probablement pas née d'hier. Il doit y avoir de nombreux problèmes sous-jacents. J'interrogeais tout les nouveaux arrivants au camp de réfugiés pour les évaluer psychologiquement. J'ai tout de suite vu que quelque chose clochait avec elle mais personne ne m'a pas écouté. Elle fonctionne par la violence. La personne qui a raison est celle qui tape le plus fort. J'imagine que la perte de son enfant n'a rien arrangé. Elle t'en a parlé ?

- Je ne savais même pas qu'elle avait un enfant. dis-je, surpris. Il est mort comment ? Et quand ?

- Je ne sais pas non plus. répondit Stephen. Comme je le disais, j'examinais tout le monde sans exception et je sais reconnaitre la cicatrice d'une césarienne quand j'en vois une. Elle n'a pourtant jamais fait mention de cet enfant, même quand je lui ai posé la question mais elle ment très mal. Elle a changé de sujet. Elle a surement perdu son enfant au début de l'épidémie, comme bon nombre d'entre nous.

Laura venait de se déshabiller devant moi et je n'avais pas fait attention à la cicatrice. Je n'avais aucune envie de regarder ce corps vulgaire de toute façon. Une question me grattait le fond de la gorge, je ne savais pas si je pouvais la poser. C'était avant tout de la curiosité.

- Tu as des enfants, je crois ? risquai-je.

- Deux. répondit Stephen. Deux petits bonhommes de quatre ans. Des jumeaux. James et Gavin. Ils sont avec leur mère. C'était une épouse horrible mais une mère formidable. J'espère qu'ils sont en sécurité avec elle. Je sais qu'elle va tout faire pour les protéger alors je garde toujours ça en tête pour me rassurer. Tu ne peux pas vraiment comprendre, tu n'as pas d'enfant, mais c'est très difficile à vivre.

- J'imagine. dis-je simplement. Où sont-ils exactement ?

- Si mon ex-femme est restée près de chez elle, ils sont à une centaine de kilomètre au sud.

- Ce n'est pas si loin. dis-je. Quand on aura retrouvé les autres, on pourra aller où bon nous semble. Il n'y a pas d'endroit particulier où je veuille être. Tu voudrais qu'on parte à la recherche de ta famille ?

- Ho je ne sais pas... dit Stephen d'une voix cassée. Je souhaite les revoir plus que tout au monde mais j'ai peur de ce que je trouverais là-bas. Je me répète en boucle qu'ils vont bien, qu'est-ce que je vais faire si ce n'est pas le cas ?

- Qu'ils aillent bien ou pas, au moins tu sauras. Tu ne seras plus dans le doute.

- Si il y a du doute il y a de l'espoir... Je ne sais pas... Je crois que je n'ai pas envie de savoir. C'est mal, je sais. Quel genre de père est-ce que ça fait de moi ? demanda Stephen.

- Le genre de père qui ne supporterait pas de vivre dans un monde sans ses enfants. répondis-je. C'est vrai, je ne peux pas comprendre ta situation. Mais je suis là pour aider. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas à demander.

- Merci, Graham. répondit Stephen, des larmes plein les yeux.

J'étais sincère. Je n'avais plus vraiment de but dans ma vie à ce moment, alors je ne voyais en moi que l'instrument garant de la sécurité et du bien-être de Stephen et Janet. C'était une sorte d'instinct de préservation de groupe.

- Il y a tellement de choses que j'aurais dû faire dans ma vie... soupira Stephen. Ou ne pas faire. Tu te souviens l'autre jour quand on parlait d'Elizabeth ? Je t'avais dis qu'elle me plaisait. Au final je ne suis jamais allé la voir. Je pensais avoir le temps et laisser les choses se faire naturellement...

- Tu lui feras ta déclaration quand on la reverra. dis-je.

- Ca ne sera pas le bon moment. Après ce qu'elle a vécu, je ne sais pas si elle est prête à voir un homme s'approcher d'elle. Merde, je savais comment était le Lieutenant-colonel Carpenter, il a dépassé les bornes à plusieurs reprises, mais je ne m'attendais pas à ça. Je ne sais pas quel comportement adopter avec Elizabeth. Est-ce qu'on doit en parler ou la laisser venir à nous ? Ou encore la laisser souffler pour qu'elle réfléchisse seule ?

- Ca sera à elle de prendre cette décision. répondis-je. On l'aidera comme on pourra.

- Oui. Et... Je tiens à m'excuser Graham. dit Stephen.

- Pourquoi ?

- Tu t'es sans doute demandé comment Carpenter a su que tu avais tué Miles. C'est de ma faute. L'autre jour quand tu l'as tué sur la rive, j'ai fait en sorte qu'il ne se transforme pas et j'ai trainé le corps à l'orée du bois. Quelques jours plus tard, je me suis inquiété. Les gens au camp ont tendance à se disperser quand on les emmène se laver. Je craignais que l'un d'eux ne s'écarte et trouve le corps. J'ai décidé de retourner là-bas seul pour mieux cacher le corps. Le Major Anderson m'a surpris sur le fait. Je lui ai dis que c'était un accident. Je l'ai supplié de ne pas aller le répéter à Carpenter. Anderson a dit qu'il acceptait mon marcher seulement si je lui disais qui avait fait ça. Il n'a pas tenu parole...

- Hum... soupirai-je. Je ne t'en veux pas... Tu ne cherchais pas à mal. Tu es le premier à m'avoir soutenu dans cette histoire. Ce qui est fait est fait. C'est moi qui l'ai tué. J'assume l'entière responsabilité de cet acte.

- De toute façon, après ce qui est arrivé à Elizabeth, vous seriez partis du camp de réfugiés quand-même. Au final, ça revient au même, non ? supposa Stephen.

- Pas tout à fait. répondis-je. Personne à part moi ne savait que Conrad était déjà prisonnier pour cause de vol. Je voulais partir, je ne suis pas certain que j'aurais informé les autres de la situation dans laquelle il s'était mis. Conrad ne faisait pas parti du plan. Si je n'avais pas été aussi prisonnier, Elizabeth n'aurait pas pris le risque de commettre le carnage qu'elle a réalisé, même pour se venger. Ca aurait été mettre Janet en danger. On serait parti sans faire de bruit. Sans toi, sans Conrad, sans Luciano. Carpenter aurait sans doute exclu, voir tué Conrad par contre. Je n'aurais pas mis le feu. Le camp aurait toujours été intact.

- Merde, tu es en train de dire que si je ne t'avais pas "dénoncé", alors tout se serait passé sans encombre ? demanda Stephen. Comme si je ne me sentais pas déjà assez mal...

- Beaucoup de choses ont joué. dis-je. Ce n'est pas la faute d'une seule personne.

- Je me sens mal quand même... Pour le Capitaine Black tout à l'heure, c'est moi et moi seul qui aie tiré. Et dire qu'avant-hier elle était venue avec Luciano et moi pour pêcher. Elle était toute contente, c'était sa première fois. Nous avions passé une matinée formidable avec elle. C'est sûr qu'elle avait un sale caractère mais c'était une femme bien.

- Arrête. dis-je. Femme bien ou pas, c'était notre ennemie ce matin. Rien d'autre que notre ennemie. C'était elle ou nous. Ne rends pas les choses compliquées alors qu'elles peuvent rester simples. J'ai vu ce que ça t'a fait quand tu l'as tuée. Tu as totalement lâché prise alors que le Lieutenant Jones était encore dans les parages. Je ne veux pas minimiser l'impact que ça a eu sur toi mais ça ne doit plus se reproduire. Je peux comprendre si tu as besoin de te laisser aller un bon coup mais il y a un moment pour toute chose.

- Je sais. dit Stephen d'une voix un peu plus affirmée. Ca ne se reproduira plus. Il y a eu trop de morts aujourd'hui. Il n'y en aura pas un de plus.

- Si on a de la chance, personne d'autre ne mourra. A moins qu'on meurt de fatigue. J'ai le corps et le cerveau en compote !

Stephen m'adressa un sourire. Je le lui rendis. Il ne se sentait guère mieux, mais il savait à présent que tant que nous restions ensemble, nous avions une béquille sur laquelle nous reposer. La confiance était mutuelle. C'était à la fois un bon allié et un bon ami. Les militaires ennemis n'étaient plus que quatre, ils n'avaient plus l'avantage numérique. Peut-être allaient-ils abandonner la traque. Nous aurions alors tout notre temps pour retrouver les autres. Nous allions nous en remettre. Je refusais de voir les choses différemment.

J'entendis un léger tintement de verre. Un petit trou rond s'était formé sur le carreau de la fenêtre à côté de Stephen. Il me regardait avec une drôle d'expression sur le visage.

- Stephen ? demandai-je en fronçant les sourcils.

Il ouvrit la bouche. Je croyais qu'il voulait me parler mais il ne produisit aucun son. Un filet de sang s'écoula sur son menton, puis Stephen tomba raide mort dans mes bras. Il avait une balle logée à l'arrière de la tête.

- Merde ! criai-je en m'effondrant sous son poids.

La fenêtre explosa complètement cette fois. Une étrange boule noire de la taille de mon poing vola au dessus de ma tête et rebondit dans la pièce. Non ! Pas une grenade ! L'objet n'explosa pas. Il produisit un "Pshhhh" avant de libérer un nuage de fumée grise qui envahit la moitié du salon en quelques secondes. J'inhalai ce gaz. Il fallut une demi-seconde pour que mon corps soit prit d'une violente réaction incontrôlable. Je toussai, mais ce n'était pas une toux ordinaire, je toussais encore et encore alors qu'il n'y avait plus d'air dans mes poumons. J'avais l'impression qu'ils se ratatinaient sur eux-mêmes. Impossible de respirer. Impossible de crier. J'en eu très vite le tournis.

J'avançai à quatre pattes jusqu'à la porte de la salle de bain. J'avais la gorge en feu. Au moment où je refermai la porte derrière moi, j'entendis la porte de l'entrée du chalet voler en éclats. Je pu enfin prendre une grande inspiration. J'avais l'impression d'avoir du sang dans la bouche. Je mis le verrou. J'étais pris au piège. C'était une toute petite salle carrelée sans aucune issue. La fenêtre au dessus de la cabine de douche ne faisait qu'une vingtaine de centimètres de hauteur. J'entendais des pas sur le parquet dans le salon. J'avais laissé mon fusil d'assaut dans la cuisine. Il me fallait une arme, n'importe quoi pour me défendre. Quelqu'un essayait d'enclencher la poignée. Je ramassai une paire de ciseaux pointue au bord de l'évier. J'étais prêt à me battre. Je n'avais pas peur. La soif de sang dominait tous mes autres sentiments. Je serrais les mâchoires. Si je devais crever à côté d'un chiotte, ce connard derrière la porte allait crever avec moi. On donnait des coups de poings sur la porte. Viens me chercher trou du cul !

Le meurtrier de Stephen tira au travers du panneau de bois. Les balles passèrent comme dans du papier. Douleur fulgurante sur le côté du ventre. Je baissai la tête. Une tache écarlate s'étirait sur mon t-shirt. Merde. J'entendis de nouveau coups de feu qui n'étaient cette fois pas tirés en direction de la salle de bain. C'était probablement des balles destinées à tuer les filles cachées dans les chambres. Laquelle des deux venait de se faire tuer ?

Je glissai contre le mur, laissant une belle trainée rouge contre le carrelage. Je soulevai mon t-shirt pour constater les dégâts. Ca pissait le sang. La balle avait traversé le flanc gauche. C'était vraiment sur le bord, elle n'avait pas dû traverser d'organe vital. C'était entre le bassin et les côtes. Seul le muscle grand dorsal avait du morfler. Ce n'était pas mortel, mais ça ne sentait pas bon pour ma pomme. Je n'avais pas retrouvé mon souffle, j'avais un mal de chien et j'étais enfermé avec une arme à deux balles. Si je n'étais pas trop bête, je pouvais en tirer les conclusions logiques. Ca allait. Je n'avais pas peur. Mais merde, je ne voulais pas mourir ! Je voulais ma vie paisible ! Je m'en fichais du reste. Tout le monde pouvait crever, je n'en avais rien à branler. Je voulais du repos, ne penser plus à rien et qu'on me laisse tranquille ! Pourquoi les choses ne pouvaient jamais être aussi simples que ça ? Alors ?! Qu'il n'attende pas trois heures cet enfoiré et qu'il m'achève rapidement ! Je ne voulais pas souffrir. Qu'on en finisse une bonne fois pour toute !

Il n'y avait plus de coups de feu. Plus rien. Pourquoi ? On toqua à la porte. Je sursautai. Qu'est-ce que c'était que cette connerie ? Je n'avais pas envie de jouer. Quelqu'un frappa une nouvelle fois.

- Graham ? demanda la voix tremblante de Janet. Tu es là ? C'est Janet ! Ouvre s'il te plait !

Qu'est-ce que ça veut dire ? Je me précipitai sur le verrou. J'ouvris la porte en grand. La fumée s'était entièrement dissipée. Janet était devant moi avec son visage d'enfant effrayée. Elle avait un fusil d'assaut dans chaque main. Ils étaient si lourds qu'ils semblaient lui déboiter les épaules et lui étirer les bras. Un cadavre gisait à ses pieds dans une marre de sang, criblé de balles. Il portait un masque à gaz, mais je reconnaissais les cheveux courts et bouclés du Lieutenant Warren Harrington.

- C'est toi qui l'as tué ? demandai-je, perplexe.

- Je... Je ne sais pas. J'ai ramassé l'arme de Stephen. J'ai appuyé sur la gâchette et l'arme m'a sautée des mains... C'est... C'est vraiment moi qui aie fait ça ? demanda Janet.

- Je crois bien. Janet, il faut partir ! m'exclamai-je. Harrington n'est peut-être pas venu tout seul !

- D'accord. D'accord. Il faut prévenir Laura.

Je jetai un coup d'œil vers la chambre de Laura. La porte était toujours fermée. Il n'y avait pas un bruit. Si elle était tombée ivre sur le lit, on ne pouvait pas l'emmener avec nous. Elle n'avait même pas été réveillée par les coups de feu. On ne pouvait pas la porter. J'étais blessé et Janet n'était pas assez forte. Si elle ne nous faisait pas tuer maintenant, elle nous ferait tuer plus tard. Une seule solution : l'abandonner.

- On ne peut pas. dis-je. Tu sais qu'on ne peut pas.

- Oui, je sais... répondit Janet en affichant une expression désolée.

Nous nous précipitâmes alors dans la chambre qu'avait occupé Janet. J'ouvris la fenêtre et regardai à droite et à gauche. Personne dans la forêt, pas même un zombie. Nous sautâmes tous les deux et courûmes droit devant.


Nous étions perdus pour de bon. Ni Janet, ni moi n'étions capable de retourner à l'étang ou au chalet. Ca faisait des heures que nous tournions en rond. C'était toujours les mêmes paysages, les même butes de terre, les mêmes arbres couchés. A bout de forces, nous nous étions arrêtés à l'ombre d'un énorme rocher. Je n'arrivais pas à savoir quelle quantité de sang j'avais perdu. Le saignement était moins important à présent. J'avais encore l'impression d'avoir les poumons en feu à cause de ce gaz. J'avais la tête dans le coton. Les heures passaient à une vitesse folle. Le soleil disparaissait déjà derrière les arbres. Je restais inerte, appuyé contre la paroi rocheuse, le regard vide, cerveau éteint. Janet sorti de son sac à dos de quoi dîner. Ma gorge me piquait, je ne pouvais rien avaler. J'étais épuisé. Je ne parvenais pas à voir ce qu'elle essayait désespérément de me faire avaler. Je n'arrivais même pas à boire.

Je ne savais pas sur quel pied danser avec Janet. Je ne connaissais rien aux enfants. Je la voyais tantôt timide, renfermée et passive dans une attitude très enfantine, tantôt en adulte affirmée qui n'avait pas froid aux yeux et capable de tuer un homme. Je préférais la traiter en adulte, c'était plus facile pour moi. Avoir les épaules assez larges pour nous faire survivre tous les deux était primordial. Je n'étais plus en état d'accomplir quoi que ce soit.

- Hey... me dit doucement Janet. Tu tiens le coup ?

- Ca devrait être à moi de te demander ça... marmonnai-je.

- Je veux dire... Comment tu te sens ? Ca fait très mal ? Tu vas...

- Oui ça fait mal. la coupai-je. Mais moins qu'avant. Je me sens... anesthésié. J'ai l'impression d'être dans les vapes... Si tu as peur que je meure, rassure-toi, je n'ai pas l'intention de passer l'arme à gauche cette nuit. Tu n'as pas à craindre que je t'attaque pendant ton sommeil...

- Comment on va faire demain ? demanda-t-elle.

- J'espère que je tiendrais une meilleure forme... Si ce n'est pas le cas, tu devras trouver les autres toute seule... Et les mener jusqu'à moi.

- Je... Je ne sais pas si j'en suis capable. Je ne veux pas me retrouver toute seule. dit Janet d'une voix brisée.

- Tu n'as pas le choix, Janet... marmonnai-je. C'est ce qui arrivera si tu restes avec moi, je vais finir par y passer. Tu es notre dernière chance. Pour nous deux. Je sais que ça fait peur. Ce n'est pas grave d'avoir peur, tant que tu ne la laisses pas te couler.

- D'accord... Je vais le faire. Dors. Ca ira mieux demain. affirma Janet

- De l'optimisme. C'est parfait. murmurai-je.

Je frissonnais. Bien que nous soyons en été, la nuit n'était pas si chaude. Je devais aussi être fiévreux. Janet s'assit à mes côtés pour poser la tête sur mon épaule. Elle me réchauffait. Je fermai les yeux et m'endormis instantanément.