46ème jour (07/08/2014)
- Graham. murmura Janet. Réveille-toi.
- Je suis mort... soupirai-je d'une voix rauque. J'espère que tu as une bonne raison pour me réveiller.
- Il y a un groupe de zombies qui approche dans notre direction et tu ronfles ! Ils vont t'entendre. Il faut bouger de là.
J'ouvris les yeux. Il faisait encore nuit noir. Je vis des silhouettes fantomatiques errer entre les arbres un peu plus loin. Je me sentais terriblement affaibli. Une nuit complète de sommeil, c'était trop demandé ?
- Je dormais juste d'un œil. dit Janet à mi-voix. Je les ai entendus bien avant de les voir mais j'avais cru qu'ils passeraient sans nous remarquer. Me suis gourée. Viens, je vais t'aider à te lever.
Le sang qui imbibait mon t-shirt était devenu désagréablement froid. Je transpirais. Ma fièvre était encore montée pendant la nuit. Je me mis debout avec difficulté en m'aidant de la main que l'adolescente me tendait. Je me penchai pour ramasser mon sac à dos. Je n'arrivai pas à le soulever du sol.
- Je... Je ne peux pas le prendre. dis-je.
- Alors laisse-le ici. dit Janet. On viendra le récupérer plus tard si on peut. Tu as reçu une balle, tu as l'air malade et tu n'as rien mangé ou bu depuis hier midi, pas étonnant que tu sois si faible. On va trouver un autre endroit pour se reposer. Un endroit clos si possible.
Nous nous éclipsions discrètement. Je m'appuyai sur l'épaule de Janet pour rester debout. Je me rendis compte avec horreur qu'il y avait plus de zombies que ce que nous pouvions gérer. Ils étaient loin, mais il y en avait de tous les côtés. Ils étaient une quarantaine, dispersés tout autour de nous et sûrement plus rapides que moi. Leurs regards vides commençaient à nous lorgner.
- Graham... murmura anxieusement Janet. On attire l'attention. Ils se dirigent vers nous. Qu'est-ce qu'on peut faire ?
- Arrête de parler. dis-je entre mes dents. S'il faut courir, fais-le. Sauve ta peau.
- Et toi ? demanda Janet.
- Je trouverais quelque chose. Si je fais le mort il y a une chance qu'ils ne me voient pas dans le noir... Peut-être...
C'était une suggestion stupide. Je n'arrivais pas à assembler des idées simples dans ma tête. S'il y avait une solution, c'était à Janet de la trouver.
- Regarde là-bas, sur la colline. dit Janet. Un moulin. On pourra se cacher dedans. Avance sans les regarder, on peut y arriver.
Nous émergions de la forêt. Nous nous retrouvions dans une prairie vallonnée avec des herbes hautes qui m'arrivaient aux cuisses. La pente douce menait à un vieux moulin à vent dont trois des quatre ailes étaient brisées à la base. La silhouette du bâtiment abandonné qui se détachait du ciel étoilé était comme un appel à la sécurité. C'était ma seule échappatoire. Nous devions y aller. Les zombies allaient nous encercler et je n'en pouvais plus. Janet pressa le pas. Je dérapai et mis un genou à terre. J'entendais le grognement des zombies qui se rapprochaient.
- Un dernier effort, Graham ! s'exclama Janet. Nous sommes presque arrivés !
La plupart des muscles de mes jambes me lâchaient. Je mobilisais les derniers encore fonctionnels pour continuer à avancer. Allez ! Je ne pouvais pas mourir comme ça. Pas dévoré comme un steak saignant à deux pas du bâtiment. Janet arriva à l'entrée la première. Le bois de la porte était très épais. Les zombies ne passeraient jamais à travers. Je pourrais me reposer et reprendre des forces dans le moulin. Elle m'aida à entrer. C'était le noir total à l'intérieur.
Nous n'avions même pas eu le temps de fermer la porte derrière nous qu'un flash nous aveugla. Janet leva les mains devant son visage pour se protéger de la lumière soudaine. Je tombai sur un sac de grains de blé. La chute me secoua la tête. J'avais la vision troublée.
- Tiens ! s'exclama le Lieutenant Jonathan Schweitzer. Il a l'air mal en point celui-là !
Merde, nous n'étions pas les premiers à avoir trouvé refuge ici. Schweitzer se tenait au milieu de la pièce circulaire, devant la grosse presse à moudre le grain. Il éclairait Janet d'une main avec sa lampe torche, et la menaçait avec son arme dans l'autre main.
- Dépose tes armes au sol, petite, si tu ne veux pas qu'on te troue la cervelle comme une passoire. dit le Lieutenant-colonel Alfred Carpenter.
Carpenter était à l'étage, sur une sorte de mezzanine. Il nous surplombait, accoudé à la balustrade. Lui aussi était armé.
- Ne fais pas ce qu'il te dit... implorai-je, toujours à terre contre le sac de grains.
Janet restait plantée devant la porte ouverte, terrifiée, avec les zombies derrière elle qui se rapprochaient dangereusement. Elle hésita un instant avant de déposer nos armes à feu. Génial... Nous ne représentions plus une menace pour eux à présent. Il ne leur restait plus qu'à nous tuer. Au revoir tout le monde.
- Vous êtes tous seuls ? demanda Schweitzer. On a retrouvé le cadavre du doc hier soir. Où sont les autres ?
- Ils ne sont pas loin. dit Janet en tremblant. Ils seront là d'un instant à l'autre. Laissez-nous partir ou ça finira mal.
- Tu es sûre ? demanda Schweitzer. Il n'y a que des zombies dehors. C'est pour toi que ça finira mal si tu mens. Tu veux partir ? Très bien, va dehors si tu préfères une mort atroce !
- Ne perd pas de temps. ordonna Carpenter. Tue cette gamine.
Carpenter se mit à compter sur ses doigts.
- Summers, Anderson, Butterfield, Black, Harrington... dit-il. Ca fait beaucoup de mes frères et sœur d'arme que vous avez tués. On va rétablir l'équilibre. Ce n'est que justice.
Schweitzer retenait son souffle pour viser la tête de l'adolescente. Je ne pouvais rien faire. C'était fini pour Janet. Pauvre gosse... Immobile, Janet retint elle aussi son souffle, accueillant la mort à bras ouverts.
Tapie dans l'ombre derrière Schweitzer, je vis une chose remuer. Une furie jaillis alors de derrière la presse à moudre en hurlant. La femme aux cheveux rouges bondit sur le dos de Schweitzer. Laura ?! Tel un animal, Laura plantait ses ongles pointus dans le cou du militaire. Schweitzer tira en l'air avec son arme en criant. Carpenter regardait la scène depuis le haut, vaguement amusé. Janet se précipita vers moi pour m'aider à me relever.
- Non... lui dis-je. Les armes. Ramasse les armes.
- Pétasse ! hurlait Schweitzer. Lâche-moi !
Laura se cramponnait fermement à son dos en rugissant. Sa rage sortait de ses entrailles. Le militaire tendit la main en arrière et l'attrapa par les cheveux. Il courba le corps en avant, lui tira les cheveux et fit un mouvement ressemblant à une prise de judo. Laura fit un vol plané par dessus de lui. Elle tomba à plat dos sur le sol poussiéreux. Schweitzer avait de grandes griffures sanglantes au cou. Laura se remit sur pieds. Le militaire pointa son fusil d'assaut vers elle. La journaliste fonça une nouvelle fois sur lui. Schweitzer fit feu. Il me semblait que Laura avait été touchée mais elle agissait avec une énergie impressionnante. Ils se battaient maintenant pour l'arme devant la porte alors que le zombie le plus proche n'était plus qu'à trois mètres de l'entrée. Aucun des deux ne lâchait prise. Une nouvelle rafale de balles fut tirée au plafond. Janet plaqua ses mains contre ses oreilles en se mettant accroupie.
Laura porta alors un coup de genou dans les testicules de Schweitzer. L'arme tomba au sol. Schweitzer se tenait les parties en criant sous le coup de la douleur. Laura le poussa dehors. Un zombie attrapa Schweitzer par le col de son uniforme. Laura claqua la porte au moment ou le zombie plongeait ses dents dans la nuque de Schweitzer. Nous l'entendions hurler à l'extérieur du moulin.
Un ennemi de perdu, une alliée de retrouvée. Laura venait de nous sauver la vie. Merci Laura. Dire que j'avais voulu tuer cette femme... La femme s'écarta légèrement de la porte. Elle se tenait le ventre. Une auréole de sang grandissait sur son chemisier. Elle tourna de l'œil et s'effondra par terre. J'avais raison, elle avait bel et bien été touchée par une balle. Elle avait tenu aussi longtemps qu'elle avait pu. Carpenter avait regardé toute la scène sans agir. Il avait laissé un de ses hommes se faire tuer. Il souriait. Il sortit les mains de ses poches et se mit à applaudir. C'était quoi son problème à ce pauvre type ?
- Bravo. dit-il calmement à Janet. Mais on dirait que la pute et le pédé ne sont plus en état de te venir en aide. Il ne reste plus que toi et moi. Tu es prête pour le grand final ?
Carpenter enjamba la balustrade et sauta du premier étage pour se retrouver sur le plancher des vaches. Il jeta au sol l'arme qu'il portait en bandoulière. Il toisait Janet avec toujours le même sourire malsain en faisant craquer ses phalanges.
- On va y aller à mains nues. dit-il. Je n'ai pas envie que ça aille trop vite. J'espère que tu as un peu plus de poigne que ta tante, c'était vraiment trop facile. Ou alors c'est qu'elle appréciait, cette coquine. Allez, on va jouer un peu. Je vais te donner dix secondes d'avance, le temps que tu trouves de quoi te défendre. Ca va me faire un petit challenge. Par contre, ne ramasse pas les armes à feu ou je te bute tout de suite. C'est la seule interdiction. On a tout le moulin comme terrain de jeu. C'est parti ! Dix secondes !
Carpenter claqua dans ses mains pour donner le top départ.
- Un, deux, trois...
Janet couru jusqu'à l'échelle.
- ... quatre, cinq, six, sept...
L'adolescente arriva à la mezzanine et disparu de mon champ de vision.
- ...huit, neuf, dix ! J'arrive !
J'entendais du vacarme au dessus. Qu'est-ce qu'elle faisait ? J'avais du mal à bouger, et je ne pouvais très certainement plus me battre. Je ne pouvais pas l'aider. Carpenter grimpa à son tour à l'échelle. Pauvre enfant. Pourvu que ça aille vite. J'essayais de ramper jusqu'aux armes que Janet avait déposées. J'avais jusqu'à ce que Carpenter ne la tue. Je ne pouvais pas penser à ce qu'il se passait là-haut, j'étais entièrement focalisé sur ma propre survie. Chaque mouvement était un supplice. Je perçus un bruit métallique dans la mezzanine, puis je vis un sceau rouler jusqu'à la balustrade.
J'entendis ensuite l'exclamation de surprise de Carpenter. L'homme revint dans mon champ de vision. Il passa à travers la balustrade et tomba du premier étage. Des morceaux de bois brisés volaient dans tous les sens. Son dos heurta transversalement l'énorme rouleau en pierre de la presse à moudre. Il y eut un craquement si bruyant qu'on aurait pu croire que l'homme s'était littéralement coupé le dos en deux. Carpenter tomba ensuite mollement sur le sol.
Pas possible ! Janet avait fait ça ?! Janet avait tué Carpenter ?! Comment ?! Un gaillard de cette carrure, je n'avais aucune idée de comment ça avait pu arriver. C'était terminé. Janet apparu au bord de la balustrade défoncée. L'euphorie me gagnait. Je voulais rire et me voilà crachant du sang. La jeune fille regardait le corps de Carpenter, elle-même surprise de ce qu'elle venait de faire. Je levai le pouce pour la féliciter. Contrairement à moi, elle n'avait pas l'air particulièrement plein de joie. Carpenter gémissait encore. Je m'en fichais, c'était un légume maintenant.
Janet descendit me retrouver. Sans rien dire, elle m'aida à m'assoir contre le sac de grains.
- Whoua... soupirai-je. Merci. Beau boulot, Janet. Tu as été géniale. Qu'est ce qu'il s'est passé en haut ?
- J'ai trouvé un bout de corde. répondit Janet, visiblement encore très choquée. Je l'ai tendue entre deux machines et je me suis cachée dans le noir. J'ai poussé Carpenter quand il est arrivé au niveau de la corde.
- Et tu as fais ça en dix secondes seulement ?
- J'ai jamais couru aussi vite de toute ma vie. répondit-elle avec un vague sourire.
J'entendis Laura marmonner. Je l'avais crue morte. Janet m'aida à me relever et me soutint jusqu'à ce que nous arrivions près de la journaliste. Elle était allongée dans une marre de sang. Elle avait les yeux grands ouverts. Son regard croisa le mien. Je tombai à genoux à ses côtés.
- Merci pour ce que tu as fait. Je suis désolé, je ne voulais pas que ça se termine ainsi... dis-je sincèrement.
- Je... Je croyais que tu m'abandonnais encore. articula difficilement Laura. Ces idiots sont arrivés au moulin après moi. J'étais déjà là en train de dormir. Ils ne m'ont pas vue. Je me suis cachée.
- Ne bouge pas, Laura. On va s'occuper de toi. On va...
Je laissai ma phrase en suspens. On ne pouvait rien faire, inutile de lui mentir.
- Est-ce que je vais mourir ? demanda Laura avec une respiration de plus en plus irrégulière.
Je ne répondis pas.
- Ho... soupira Laura. Alors c'est si grave que ça ? Je... Je me sens vraiment... bizarre. Mais je vous ai... aidés ? Je... vous ai s-sauvés ?
- Oui. dis-je. Merci. Nous ne serions plus là sans toi.
- Bien... soupira Laura en fermant les yeux. Alors ça va.
Elle leva une main tremblante pour me caresser le visage. Elle esquissa un sourire. Un trait de sang coula à la commissure de ses lèvres.
- C'est bête. dit-elle. Je n'ai jamais pu terminer ton interview...
- Quoi ? demandai-je.
- C'était les mêmes questions... Les mêmes... Je pensais que... peut-être... récolter à nouveau les réponses aux mêmes questions quelques temps plus tard pouvait être intéressant... Par exemple... tu n'as toujours pas peur de demain ? Ou est-ce que tu as fait quelque chose de contraire à la morale pour survivre depuis la dernière fois ?
Je restai une fois encore silencieux. Elle lisait les réponses dans mes yeux.
- Tu vois ? dit-elle. J'avais raison.
Laura grimaça. Elle avait mal. Elle se mit à me regarder différemment, comme si elle venait subitement de me reconnaitre.
- Bradley... murmura-t-elle. J'étais en retard... Tu as prit Rickey à l'école ?
- Oui. dis-je en acceptant de marcher dans son délire. Il est à la maison. Tout va bien.
- Okay... dit-elle. Je suis... si fatiguée. Embrasse-moi s'il te plait.
Je n'allais pas lui refuser sa dernière volonté. Elle voulait partir rassurée en pensant être dans les bras de la personne qu'elle avait aimé. Je soulevai légèrement sa tête en mettant ma main derrière sa nuque. Je fermai les yeux et déposai un baiser sur ses lèvres. Elle se laissait faire. Je me redressai quelques secondes plus tard.
- C'est vrai... dit Laura presque en riant. J'avais oublié... Tu es...
Laura ne termina pas sa phrase. Je ne sus jamais ce qu'elle voulait dire. Ses yeux regardaient à présent un point fixe au plafond. Elle rendit son dernier souffle. Je reposai délicatement sa tête sur le sol et fermai ses yeux. Laura Holmes était morte. Adieu. Elle méritait le repos. Je sorti mon couteau de son étui et l'enfonça sur quelques centimètres dans la tempe de Laura. J'essuyai ensuite la lame dans mon jean. Je parvins me relever sans demander l'aide de Janet.
L'adolescente était restée tête baissée au milieu de la pièce le temps que je m'occupe de Laura. Carpenter gémissait toujours dans son coin, complètement paralysé. Je tendis le manche de mon couteau à Janet.
- Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ? demanda-t-elle.
- Finis-le. répondis-je en désignant du doigt Carpenter.
- Quoi ?! s'exclama Janet, sur la défensive. Non !
- Tu voulais le tuer. dis-je. Alors je te laisse t'en charger.
- Il a eu son compte ! s'exclama Janet avec fureur. Ca ne sert plus à rien !
- Mais après ce qu'il a fait subir à Elizabeth, tu m'as dit que tu voulais le tuer toi-même. C'est ce que tu voulais. Tu t'en souviens ? Tu me l'as dit.
- Bien sûr ! s'emporta Janet. Mais je ne peux plus le faire maintenant ! Regarde-le !
- Je ne comprends pas. dis-je, perplexe. Tu as tué Harrington hier, alors pourquoi pas lui ?
- Ce n'est pas la même chose ! Il était armé ! Il allait nous tuer ! J'ai agit sous le feu de l'action ! Je n'avais pas envie de le faire, mais je devais le faire. C'est fini pour Carpenter. Il ne fera plus de mal à personne. Partons juste d'ici, s'il te plait. Allez !
- Je ne peux pas... dis-je en regardant Carpenter avec envie. Je ne peux pas laisser ce travail inachevé. Soit on veut tuer, soit on ne veut pas. C'est simple. Il faut aller jusqu'au bout de sa démarche.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Janet.
- Je vais m'en charger. dis-je.
Je marchai douloureusement jusqu'à Carpenter et m'assis à côté de lui. Il était à moitié conscient. Il le méritait, c'était certain. C'était la meilleure chose à faire. Je n'étais pas comme Janet. Le tuer n'était pas une nécessité, c'était une envie. C'était viscéral. Justice serait faite. Prendre une vie pour ressentir toute la puissance de la mienne. Jubilatoire.
Je posai ma main sur le torse du militaire. Il était chaud. Je sentais son cœur battre sous ma paume. Ca m'excitait. J'aurais presque pu bander si j'avais été en plus grande forme. Je posai la pointe de mon couteau sur son cou. Je le plaçai juste devant le muscle qui reliait la mâchoire à la clavicule. La zone me paraissait tendre. Je pouvais sans doute traverser entièrement son cou et sectionner l'œsophage, la trachée ou je ne sais quel vaisseau plein de sang sous haute pression qui allait me gicler à la gueule.
Je plantai la lame d'un coup sec. Carpenter eut un petit sursaut. Un jet de sang chaud m'aspergeait la main, le bras et une partie du torse. Janet eu une exclamation de dégout. Ma main toujours posée sur sa poitrine, j'étudiais l'irrégularité de ses pulsations cardiaques avec curiosité. Son cœur arrêta de battre une minute plus tard. Mon pic d'adrénaline était retombé. Satisfait, je me relevai. Janet me regardait avec horreur. Il y avait même une pointe de peur dans son regard. C'était stupide, je n'étais quand même pas un monstre.
- Quoi ? demandai-je doucement.
La porte fut défoncée d'un coup de pied. Nous nous retournions pour découvrir le jeune Lieutenant Hank Jones, essoufflé et couvert de sang.
- Chef ! cria Jones en entrant. Je viens de trouver Schweitzer devant le moulin ! Il est mort ! Qu'est-ce que...
Jones fut abasourdi devant ce qu'il voyait. Je me tenais entre les cadavres de Laura et Carpenter.
- Mon Dieu... soupira Jones en laissant tomber son arme. Vous avez tué tout le monde ?
- Nous n'avons pas eu le choix. répondis-je froidement. Vous nous avez traqués sans relâche. A quoi vous attendiez-vous ?
Jones eut alors un comportement auquel je ne m'attendais pas. Après quelques secondes à rester planté sans rien faire, il se mit à pleurer. Il enfouit son visage écarlate entre ses mains et tomba à genoux.
- C'est quoi cette comédie ? demandai-je.
- Je... Je ne veux tuer personne ! s'exclama Jones entre deux sanglots. Je veux rentrer à la maison et voir mes parents ! Je suis désolé ! Je ne voulais pas que ça arrive ! Je déteste tout ça !
- Graham ? demanda Janet, elle aussi au bord des larmes. Qu'est-ce qu'on fait ?
Je ne savais vraiment pas. Jones était-il encore un ennemi ? Est-ce qu'il bluffait ? J'en doutais, ou alors c'était un comédien formidable. C'était le dernier d'entre eux. Nous avions massacré tous ses camarades. Jones n'avait jamais essayé de nous tuer. Quand nous avions tiré sur Black la veille, il s'était simplement enfui. Il n'avait peut-être jamais même tiré. C'était juste un suiveur. Il s'était retrouvé dans le groupe ennemi par hasard. Il n'avait jamais rien demandé.
Très sincèrement, je ne lui voulais pas de mal. J'éprouvais même de la pitié. Méritait-il qu'on s'attaque à lui ? Ce con m'attendrissait, j'avais presque envie de l'aider à se relever et de lui faire un câlin. Alors quoi faire ? Il paraissait inoffensif mais il ne pouvait pas nous accompagner. Avec ce qui s'était déroulé ces derniers jours, il ne pourrait que développer une rancœur ou de la haine s'il venait avec nous. Il en avait trop vu. Impossible qu'on vive ensemble après tout ça. La seule chose à faire était d'arrêter de se battre et de partir chacun de son côté. Je croyais en une solution pacifique.
Janet me regardait, visiblement inquiète. Je devinais qu'elle voulait l'épargner elle aussi. Elle ne devait pas imaginer que j'étais d'accord avec elle cette fois-ci. L'adolescente avait vraiment du mal à voir clair dans mon jeu. J'étais humain. J'avais un cœur. J'étais capable d'agir en le suivant. Je n'étais pas le sadique qu'elle voyait. Pas tout le temps.
- Je veux partir d'ici... gémit Jones. C'est trop dur à supporter... On va tous partir d'ici...
Jones sorti une grenade de la poche de son gilet. Merde. Il voulait se la jouer kamikaze. S'il voulait mourir, qu'il se tue tout seul ! Je n'allais certainement pas mourir avec lui. Instinctivement, je ressorti mon couteau de son étui. Jones dégoupilla la grenade. C'était comme la cible qu'on avait au camp de réfugiés. Il n'était qu'à cinq mètres de moi. Je ne ratais jamais mon coup sur une distance aussi courte. Je lançai mon couteau. Il se ficha à la base du cou du jeune homme. Jones écarquilla les yeux. Il retira le couteau. Un geyser de sang aspergea le sol. Il lâcha la grenade à ses pieds. Je fermai les yeux et me mis en boule.
- Maman... murmura Jones.
Explosion.
Quand j'ouvris les yeux, un nuage de poussière m'entourait. Des acouphènes sifflaient dans mes oreilles. Je toussais sous les décombres. Ma gorge était tellement irritée par le gaz que j'avais inhalé la veille que j'en crachais du sang. Les sacs de grains derrière moi avaient prit feu. Je ne les voyais pas mais je pouvais entendre le crépitement et sentir la chaleur dans mon dos. Au travers de la poussière, je voyais la Lune dans le ciel. Une bonne partie de la façade du moulin s'était effondrée. Janet était quelque part par là elle aussi. Je l'entendais tousser. J'avançais à quatre pattes jusqu'au corps de Hank Jones, ou de ce qu'il en restait. Son crâne noirci faisait un creux étrange. Il avait le corps complètement brûlé. Ses jambes n'étaient carrément plus dans le moulin... Je ramassai et rangeai mon cher couteau.
- Debout, Graham ! m'ordonna Janet.
Je sentis sa main sur mon épaule. Je me relevai en grommelant. Le nuage de poussière s'éclaircissait peu à peu. C'était bien la moitié du moulin qui s'était écroulé. Nous avions de la chance de ne pas avoir fini ensevelis. Une foule de zombies avançaient dans la prairie. Ils pouvaient venir nous attaquer à présent. Nous n'avions plus de mur pour nous protéger. Je n'en avais jamais vu autant d'un coup. Ils étaient une centaine. Ils marchaient tous dans notre direction comme un seul homme. Bouchée bée, j'étais obnubilé par cette procession de morts.
- Du nerf ! me pressa Janet en me tirant par la main. Tu peux courir ?
- Je... Je vais essayer.
Nous nous précipitions jusqu'à un pan de mur détruit. La jeune fille m'aida à l'enjamber. Je sentais quelque chose de collant sous mon t-shirt. Ma blessure se remettait à saigner. J'avais l'impression que mon ventre s'ouvrait en deux. Janet courait en me tenant par la main. Elle allait trop vite pour moi. Je trébuchai et tombai à plat ventre dans les herbes hautes. Les zombies approchaient. J'entendais leurs mâchoires claquer.
- Allez ! hurla Janet. Je vois une route en contrebas ! Ce n'est pas le moment de flancher !
Elle me tirait encore par la main. Elle ne pouvait pas trainer mon corps, j'étais trop lourd. Janet réussit à me remettre sur pieds. Nous n'étions plus main dans la main cette fois, elle avait passé mon bras par dessus ses épaules et me supportait. Nous ne pouvions plus courir. Elle gémissait sous mon poids. Je gémissais de douleur. Le visage crispé et rouge, elle regardait droit devant elle. La route était son objectif à atteindre. Elle forçait sur ses faibles muscles pour que je ne glisse pas. Elle ouvrit soudain de grands yeux. Sur la petite route sinueuse de campagne vers laquelle nous nous dirigions, deux petits points lumineux avaient fait leur apparition au loin. Des phares de voiture.
- Graham, reste concentré ! s'exclama-t-elle. Fais un effort, s'il te plait ! Cours jusqu'à la voiture !
- Je ne peux pas. dis-je à bout de forces. C'est le maximum que je peux donner.
La voiture s'approchait rapidement. Trop rapidement. Elle allait nous dépasser et continuer son chemin avant que nous ayons pu atteindre la route. Ses occupants ne devaient probablement pas nous voir dans le noir. Nous allions la rater.
- Janet... soupirai-je. Cours. Vas-y sans moi... Je ne peux pas le faire.
- Hors de question ! hurla la gamine obstinée.
Je pris les devants. Je m'écartai volontairement d'elle. Je ne tenais plus debout tout seul. Je tombai à nouveau dans l'herbe. Janet voulait encore me trainer. Elle tirait mon bras à deux mains de toutes ses forces et je ne fis aucun effort pour me relever.
- N'abandonne pas ! hurla-t-elle avec des larmes sur son visage. Ne m'abandonne pas, je t'en supplie !
- Sauve ta vie... murmurai-je.
Janet leva les yeux. Elle voyait la foule de zombies qui approchait et comprit qu'elle ne pouvait plus me sauver. Elle me jeta un dernier regard plein de tristesse.
- Je suis... désolée ! cria-t-elle dans un sanglot.
Janet me lâcha enfin la main. Elle se mit à courir, seule dans la nuit, en pleurant et hurlant des appels à l'aide à la voiture. Au milieu de la horde, je perdis connaissance.
FIN DU CHAPITRE III
