CHAPITRE IV - SOUVENIRS PERDUS
7ème jour (29/06/2014) Point de vue de Conrad Prangley. C'était la première fois que Jake me laissait conduire sa vieille Ford Focus. C'était son cadeau d'anniversaire pour ses vingt-et-un ans. Nos parents lui avaient offert leur ancienne voiture quelques mois avant qu'il ne quitte le domicile familiale. Elle ne payait pas de mine, mais comme il me le répétait sans cesse, elle n'appartenait qu'à lui et rien qu'à lui. Il ne me faisait pas confiance pour la conduire. Il fallait dire qu'avec mes trois accidents de scooter durant l'époque lycée, je le comprenais, même si ça me faisait chier. Avec son salaire de plongeur dans un fast-food et le travail au noir qu'il faisait sur des chantiers qui payaient des misères, Jake aurait pété un câble s'il devait changer de bagnole. Alors pourquoi est-ce qu'il me laissait la conduire aujourd'hui ? Peut-être parce qu'il était trop occupé à prendre soin de sa petite amie aux portes de la mort sur la banquète arrière...
Je tournai légèrement le rétroviseur pour les observer. Jill frissonnait sous le blouson de Jake alors qu'il faisait vingt-cinq degrés à l'extérieur, et davantage encore dans l'habitacle. Elle ne voulait pas que j'ouvre les fenêtres. Elle était à demi-éveillée, blottie contre Jake qui lui écartait du visage ses cheveux collés par la transpiration. Même dans cet état j'arrivais encore à la trouver jolie. Je devais ôter de mon esprit l'image séduisante que j'avais d'elle. C'était la copine de mon frère, pas la mienne. Il me l'avait prise, je devais me faire une raison. Comment je pouvais encore avoir de telles pensées dans une situation pareille ? C'était inapproprié. Jill avait été mordue, elle allait mourir aujourd'hui.
Nous roulions sur une route de campagne avec pour objectif de nous rendre chez nos parents. Jake m'avais dit d'éviter les grands axes, qui étaient sûrement bloqués par des véhicules abandonnés. Un long voyage s'annonçait...
Le claquement de pétard me fit bondir de mon siège. Une secousse se fit sentir dans la voiture. Merde ! Qu'est-ce que j'ai heurté ?! La voiture perdait de la vitesse. Elle finit sa route en dessinant un arc de cercle sur l'asphalte. Nous étions à l'arrêt, la voiture en diagonale entre les deux voies.
- Putain, c'était quoi ?! s'exclama Jake. Tu as écrasé un truc ?
- Je sais pas ! répondis-je encore sous le choc. Je ne regardais pas vraiment devant ! Il n'y avait rien ! Je crois...
- Putain mais on peut vraiment rien te laisser faire tout seul, toi ! rétorqua Jake avec mauvaise humeur.
Jake était le frère calme normalement. Le plus âgé et la voix de la raison. C'était moi le gamin insolent qui râlait pour un rien. Mais quand plus rien n'allait, il savait le faire savoir. Jake s'empressa de sortir de sa voiture. Immédiatement après, je l'entendis hurler de rage et m'appeler. Je le rejoignis avec appréhension. Nous étions très loin de New-York à présent. Des champs de maïs s'étendaient à perte de vue. S'il y avait eu un animal ou un zombie sur la route, je l'aurais remarqué.
- Conrad ! s'écria mon frère. Regarde dans quelle merde tu as fait rouler ma bagnole !
Un long bandeau hérissé de pointes métalliques traversait toute la largeur de la route. Quel idiot avait mis ça là ? Et surtout, pourquoi ? Instinctivement, je me retournai vers la voiture. Ho non... Pneus crevés... Jill avait ouvert la porte arrière et s'était assise au bord de la banquette, les jambes à l'extérieur.
- On a déjà changé un pneu une fois... dit-elle de sa voix faible et enrouée. On sait faire.
- Oui... répondit Jake, qui reprenait progressivement son calme. Sauf qu'on a un seul pneu de secours, pas quatre.
Jill se mit à tousser. Jake s'approcha d'elle et posa sa main sur le front moite de sa petite amie.
- A quelle heure tu as pris tes cachets ? demanda-t-il. La fièvre a encore monté.
- Onze heures... Il faut du temps pour que ça fasse de l'effet. Ca va baisser.
Elle échangea un regard avec moi. Il voulait dire "Ne dis rien, ça va aller". Je baissai les yeux. Elle restait dans le déni. La morsure allait la tuer si on ne faisait rien.
- Il faut qu'on trouve un endroit où tu puisses dormir cette nuit. dit Jake. Au pire on prendra une ferme, c'est pas ça qui manque dans la région. Ca va aller si on marche un peu ?
- Ca ira. dit Jill dont le visage était tellement blanc que je me demandais si elle n'était pas sur le point de rendre le maigre repas qu'elle avait avalé.
- Il n'y a que toi pour choper la grippe en plein mois de juin ! s'exclama alors Jake pour détendre l'atmosphère.
Jill se força à sourire. Pas moi.
Jake et moi avions enlevé le bandeau de pointes de la route. Ce n'était pas parce que nous étions dans le pétrin qu'il fallait qu'on laisse d'autres personnes tomber dans le même piège. Nous avions ensuite poussé la voiture sur le bas-côté et pris les sacs de nourriture et d'eau, abandonnant vêtements, produits de douche ou encore jeux de société. Nous n'avions plus que quelques centaines de kilomètres à faire à pieds pour retourner chez nos parents, c'était du gâteau...
Marcher le long d'une route au milieu de nulle part avec un sac à dos me donnait l'impression de faire de la randonnée. Ou d'être en cavale. Nous avions le chant des criquets en bruit de fond. Jake était devant. J'étais en queue de peloton et gardai un œil sur Jill. Nous marchions depuis deux heures sous un soleil de plomb. Quelle chaleur... Je sentais des ampoules se former sous mes pieds humides. Pourquoi je n'avais pas pensé à mettre mes baskets ? J'avais mis mes chaussures de ville car c'était mes préférées et nous n'avions pas de place dans le coffre pour plusieurs paires, quel idiot. Encore des champs autour de nous. Toujours des champs. Jill se mit à vaciller. Je couru la rattraper. Jake se retourna et m'aida à la maintenir debout.
- Hey, ça va ? s'inquiéta-t-il. Je t'avais dis d'enlever ce sweatshirt. Tu vas choper une insolation.
- Non, ça ne va pas. répondit Jill. Je croyais pouvoir lutter mais j'avais tort...
Jill releva sa manche. Son pansement s'arracha en même temps. Je portai immédiatement ma main sur mon nez. Cette odeur... La blessure était horrible. Ce n'était hier qu'une marque rouge en forme de dentition. Aujourd'hui, le centre de la plaie était marron, bien ouvert, et finissait dans les tons violets sur les bords. Toutes les veines de son avant-bras étaient apparentes.
- Mais... bredouilla Jake, horrifié. C'est quoi ?!
- Une morsure... C'est arrivé hier au centre commercial, dans l'épicerie asiatique avec Conrad et Graham...
Jake leva les yeux vers moi, incrédule.
- Non... murmura Jill. Il n'était pas au courant. J'ai caché ma blessure, je ne voulais pas vous inquiéter.
- Ho Jill... soupira Jake. Pourquoi ?
- J'ai eu peur... J'ai voulu me convaincre que tout irait bien... Que si je me soignais et que je faisais comme si ce n'était pas arrivé, alors personne ne le saurait jamais...
- Il fallait en parler. dit Jake sans cacher son affliction. On serait resté dans l'immeuble avec les autres. Tu aurais pu te reposer...
- Tu penses vraiment que ça m'aurait sauvée ? murmura Jill. Pas moi. Le mal était fait. Je... Je suis désolée... C'est trop tard.
Jill perdit connaissance dans les bras de Jake. Il regardait sa petite amie avec une profonde tristesse. Il avait un spasme dans la joue. Jake n'allait pas pleurer. Je le connaissais, il ne pleurait pas. Il gardait tout pour lui. Jill continuait de respirer dans ses bras, avec un bruit de bronches encombrées. Ce n'était pas seulement ma gorge qui était serrée à m'en faire mal, c'était mon corps tout entier. Mes tripes, tout ce que j'avais dans le thorax, tout était comme compressé, broyé. Mon cerveau grésillait. Je me sentais anéanti. C'était la fin, il n'y avait plus aucun espoir pour Jill. On ne pouvait plus faire semblant. Je sentis un spasme agiter ma joue, le même que Jake. Je savais ce qu'il ressentait. La fille qu'il aimait allait mourir. La fille que j'aimais allait mourir. C'était la première fois que j'expérimentais le désespoir. Ca me faisait tellement souffrir de voir mon grand frère dans le même état que moi que j'aurais voulu qu'il me transmette tout ce qu'il ressentait pour le libérer. Ca n'aurait rien changé pour moi, je me sentais déjà mort.
- Jake ? demandai-je. On va faire quoi ?
- On continue. dit-il d'une voix gutturale. On va trouver de quoi la soigner... Elle va se reposer et elle... Elle...
- Okay...
Nous continuions notre route, côte à côte cette fois-ci. Jake portait Jill sans la regarder. Silence. Tension. J'entendais seulement la respiration de Jill et le bruit de nos pas. Quelques minutes plus tard, nous entendions un son de moteur derrière nous. Jake me demanda d'arrêter le véhicule qui arrivait. Je me plaçai en plein milieu de la route en levant les bras. Le 4x4 rouge fit un écart pour m'éviter et fila à toute allure. J'avais eu le temps de voir une famille à l'intérieur. Il y avait donc encore des gens en vie dans le coin... Mais personne n'allait s'arrêter pour nous, même pas une seule personne pour s'inquiéter du malade que nous transportions... Alors que ces connards auraient finis les pneus crevés eux aussi si nous n'avions pas enlevé le piège...
Il était presque vingt heures. Nos ombres sur la route étaient devenues immenses. Je crevais de soif. Jake ne s'arrêtait pas. Je n'osais pas lui demander de faire une pause. Il pouvait continuer de marcher jusqu'à la mort. Mon cœur fit alors un bond. Je remarquai que je n'entendais plus la respiration de Jill depuis un certain temps. Comme elle ballottait dans les bras de Jake, je n'arrivais pas à voir si elle respirait encore. Les magnifiques yeux marron-jaune de la jeune fille étaient entre-ouverts et immobiles.
- Je crois que c'est fini, Jake...
Jake m'ignorait. Il gardait les yeux droits devant. Tant qu'il ne baissait pas les yeux sur elle, tant qu'il n'affrontait pas la réalité en face, Jill serait toujours en vie pour lui. Il marchait sans lâcher un mot. Je calquais mon comportement sur le sien. Je déglutis, je serrai les poings et continuai à marcher.
Nouveau véhicule droit devant. Couleur kaki. Des militaires ? Il nous fit des appels de phares et ralentit à notre approche. Nous nous arrêtions. S'ils venaient nous porter secours, c'était trop tard... Trop tard pour tout. Le véhicule s'arrêta à dix mètres de nous. Quatre militaires en uniforme descendirent de la camionnette. Qu'est-ce qu'ils nous voulaient ?
- Salut, les mecs. dit un petit homme musclé. Lieutenant-colonel Alfred Carpenter. Vous êtes armés ?
- Nous n'avons rien. dis-je d'une voix blanche. Pas d'arme.
- On va voir ça ! s'exclama Carpenter. J'espère pour vous que vous dites la vérité, sinon on ne va pas être bien content. Ca peut vous sembler louche qu'on vous aborde comme ça, mais on a un marcher à vous proposer. D'abord, débarrassez-vous de la poulette. Elle est bien jolie mais la viande froide ne nous intéresse pas.
Je sentis Jake frissonner de rage à côté de moi.
- Ho, ne la jouez pas comme ça ! s'exclama Carpenter. C'était une blague ! Où sont passés les gens qui ont de l'humour ? Bon, que quelqu'un aille vérifier si la minette va bien. Pas vous, Jones et Butterfield. Vérifier ne veut pas dire tripoter les nibards. Major De Conti, allez-y.
L'homme désigné, un grand brun baraqué, s'avança vers Jake et Jill, arme à la main.
- N'ayez crainte. dit De Conti d'une voix douce. Je vais juste vérifier si elle respire. Rien d'autre. On ne va pas vous faire de mal.
Jake serra le corps inerte de Jill contre son torse. Allez Jake, Jill nous avait quittés depuis plusieurs heures peut-être. Il fallait la laisser partir. Nous ne pouvions pas continuer d'avancer avec son cadavre, je ne le supportais plus...
- Vous ne poserez pas vos mains sur elle. cracha Jake entre ses dents.
Alors que la main de De Conti n'était plus qu'à quelques centimètres du corps de Jill, celle-ci ouvrit grand les yeux. Son regard était masqué par un voile opaque. Elle poussa un grognement qui était presque un cri et postillonna du sang en l'air. De Conti tressaillit. Le zombie-Jill attrapa le bout de son M16. Le doigt de De Conti appuya sur la détente par reflexe. Le bruit de la détonation me fit sursauter et je finis les fesses par terre. Jill tomba à mes côtés, un trou au milieu du front.
J'étais soulagé. Je savais que ça arriverait. Ma Jill... Ca y est... Je caressai son visage endormi. Elle ne souffrait plus. Elle s'était battue et nous avions été avec elle jusqu'au bout. Elle avait été forte. J'étais fier de ma Jill. C'était la fin pour moi, mais un apaisement pour elle.
Mon sang se glaça quand j'entendis les gémissements de Jake. Jill et moi n'étions pas les seuls à terre. Mon frère était allongé sur le dos, le torse ensanglanté.
- Ho merde ! Ho merde ! s'exclama De Conti. Ce n'est pas ce que... Je ne voulais pas...
De Conti s'écarta du bain de sang à reculons.
- Jake ! m'écriai-je en me précipitant à quatre pattes à ses côtés. Jake, tu es blessé ?!
Jake me cherchait du regard. Il tremblait. Je serrai sa main entre les miennes. Il avait plusieurs impacts de balles au ventre et un petit trou rouge à la base du cou. Il ne pouvait ni parler, ni respirer. Le sang coulait abondement de sa bouche. Il s'étouffait. Il était terrorisé. Il vomissait du sang à chaque fois qu'il essayait de parler.
- Ne dis rien, Jake. dis-je d'une voix tremblante.
Ses ongles s'enfonçaient dans la paume de ma main qui se mit à saigner à son tour. Je ne pouvais rien faire d'autre que de le regarder mourir. Pas mon grand frère... Il ne pouvait pas me quitter lui aussi. Je n'étais rien sans lui. C'était lui qui m'encourageait, lui qui me rassurait, lui qui savait gérer la situation à chaque fois que je foutais la merde. C'était lui le meilleur, ce n'était pas à lui de mourir. Ce n'était pas dans l'ordre des choses. J'aurais dû être à sa place... J'aimais mon frère plus que tout...
- Je suis là, Jake. dis-je en pleurant. Je suis là. Je reste avec toi.
Après une lente et douloureuse agonie, je vis la vie s'éteindre dans son regard. C'était le néant dans mon esprit. Sa main avait libéré son étreinte, mais je ne la lâchais pas. Je levai la tête. Cet enfoiré de Major De Conti avait l'audace d'avoir les yeux humides... Je tuerai cet homme... Je le tuerai...
